DES VICES ET DES VERTUS DU MYSTICISME EN MATIÈRE DE REFORME SOCIALE
L édition allemande de ce livre (1), qui a paru 1 an dernier, s achève par une étude des formes particulières que Marx a données à rimj>érialisme et au mysticisme prolétarien de notre âge. — Nous y avons indiqué comment Marx et Engels, avant subi avant 18-48 la double influence de Rousseau et de Hegel, ont emprunté au premier sa confiance à la fois impérialiste et mystique dans la bonté naturelle de Thomme du peuple, dont ils ont fait, pour leur part, le privilège du prolétaire industriel; au second, son bel évolulionisme historique, mais aussi sa foi mystique dans la marche automatique du Progrés; allure qui rendrait inutile leffort économique et moral de lindividii. — Nous avons dit qu'après 1850. Marx avait introduit dans les formules de la science économique sans bien sen rendre compte peut-être) la notion babouviste et proudlionienne de l'égalité absolue de toutes les capacités et de tous les travaux humains, dans le passé comme dans le présent, en traitant du seul
(i) lier DemoLratischc Iinprriatismus : Rousseau. Proudhon. KaH Mar\, von Ernest SuLUÈRE. Autorisiertc L'cbcrstzung von Th«odor Scbmidi. Berlin, Barsdorf.
travail simple ; ce qui Tenferma dans une impasse log^ique, dont le troisième volume de son Capital essaye en vain de le dégag^er (1) . — Nous avons exposé enfin que la conception matérialiste de l'histoire, portée, par Eng^els surtout, au premier plan de la doctrine après 1870, n'est qu'un Utilitarisme impérialiste incomplètement développe, et toujours interprété par les stratèges de la classe prolétarienne dans un sens étroit et arbitraire, celui de la seule lutte de classes.
Cette étude, qui aurait presque doublé Tépaisseur de ce volume, fera Tobjet d'une publication ultérieure.
Nous nous contenterons pour le moment d'avoir tenté, à propos de Proudhon, la démonstration qui nous semblait nécessaire afin de faire comprendre ce que nous entendons par Impérialisme prolétarien et Mysticisme prolétarien. En ces délicates matières, le principal est d'avertir et de suggérer. Seules les découvertes morales qu'on réalise par soi-même sont profitables; et la maieutique de Socrate serait ici la véritable méthode à suivre. Les esprits réfléchis n'auront qu'à jeter les veux autour d'eux, ou à méditer les enseignements de l'histoire la plus contemporaine pour compléter à leur gré, ou pour rectifier à leur guise des vues que nous croyons justes de leur principe, mais qui, nous le savons assez, — en cela du moins collectiviste,— ont besoin d être élaborées, mûries et sagement appliquées par les esprits de bonne volonté au cours du siècle qui commence.
Nous voudrions, avant de conclure, examiner en quelques lignes les avantages et les inconvénients pra-
(1) Nous avons en français sur ce sujet la discussion si serrée de M. Paul Lerov-Beaulieu.
tiques du mysticisme social, dont nous avons si souvent parlé dans ces pages pouf en condamner les inspirations excessives. — A notre avis, le mysticisme consiste essentiellement à objectiver hors de nous-mêmes, à personnifier plus ou moins nettement nos inspirations inconscientes ou subliminales dans un être supposé distinct de nous, mystérieux et puissant. Cet être est conçu par l'esprit quelquefois comme un adversaire, mais le plus souvent comme un auxiliaire de la Volonté de puissance du sujet pensant. Sa voix, perçue dans le silence des facultés conscientes, fait taire pour un moment — ou passer du moins au second plan — les conseils de la raison réfléchie. — La confiance de posséder un alHé surhumain, — parce qu elle produit facilement Tenthousiasme ou même le fanatisme, — a été de tout temps considérée comme très utile pour appuyer les entreprises guerrières des impérialismes de tout ordre. Mandeville, cet impérialiste inconscient dans le domaine delà morale, n'a-t-il pas consacré son dernier écrit à étudier Tutilité du mysticisme chrétien dans les combats?
Notre définition permet de mesurer de façon assez précise les avantages et les inconvénients du mysticisme appliqué aux entreprises de l'impérialisme vital. En effet, s'il a pour conséquence d exalter la Volonté de puissance en dehors des cadres de la Raison, de Texpérience et du calcul de sang-froid, il est clair qu'il ne devra pas trop écarter de ces cadres tutélaires les Volontés de puissance qui se fient pour une heure à ses inspirations hasardeuses. Même au cours de la bataille, la réflexion consciente ne doit point perdre ses droits. — Récemment, dans notre colonie de Tunisie, un marabout fanatisa quelques
Arabes et les lança contre un poste européen parfaitement armé. Il avait persuadé à ces malheureux qu'au moment décisif leurs bâtons se chang^eraient en fusils par la vertu de leur élan religieux; que les balles des Français se réduiraient en cendres et que leur forteresse serait frappée par le feu du ciel. Sur ces assurances, une g^rande partie des agresseurs se fit tuer au premier assaut sans résultat; puis, le lendemain, des agents provocateurs envayés par les Européens réussirent à fanatiser encore une fois les survivants et à les mener vers la boucherie. Souvent aussi, dira-t-on, lenthousiasme mystique a donné réellement la victoire à ceux qui s'y confièrent! Sans doute; mais si Ton n'extermine pas 1 adversaire, s il faut, après la lutte, vivre en paix à ses côtés, la Raison, c est-à-dire l'ensemble des contrats et concessions sociales nécessaires, lerésultatde Texpériencede siècles varéclamer bientôt ses droitsetrevenir exercer son empire. Il importe donc de ne pas fermer le cœur du combattant à des inspirations moins enivrantes et plus réfléchies que celles qui le guidèrent dans le feu du combat. Or, quand il fut trop exclusivement prépondérant dans une âme, le mysticisme n'y cède pas volontiers la place à de moins flatteuses perspectives d'avenir. Il s installe en maitre et ne veut plus être délogé : c'est le cas du fumeur d'opium ou de l'alcoolique invétéré. Le narcotisme romantique a de même anémié les facultés supérieures de nos races européennes (1;, si prodigieusement douées par la nature. Et c'est pourquoi une réaction rationnelle nous parait dési-
(1) Ces assertions seront éclaircies dans le quatrième volume de cette Philosophie de V Impérialisme, qui est en préparation et s intitulera : le Mal romantique.
rable et nécessaire dans le domaine de la réforme morale et sociale, aussi bien que dans celui de la . production esthétique. — Nous disons rationnelle et non rationaliste, car le rationalisme de notre âg^e reste pénétré d'éléments romantiques malsains, qu'il lui faut éliminer avant de mériter le nom dont il se pare.
Une telle réaction est d'autant plus urg^ente que l'avenir, et même un avenir vraisemblablement prochain, appartient de toute évidence à la Démocratie plébéienne. Confiant, comme Heg^el, l'un des maîtres de Proudhon et de Marx, dans le progrès de la raison humaine, nous croyons fermement, pour notre part, que les protag^onistes du jeune Impérialisme démocratique se débarrasseront quelque jour de la psychologie mystique, dont le romantisme leur a transmis l'héritage. Au contact des réalités palpables et des responsabilités du pouvoir, quand il s'agira de faire vivre en paix côte à côte des hommes de chair et non plus les chimériques « habitants » de Jean-Jacques, les esprits sains s'engageront décidément dans la voie rationnelle, où déjà ils ont fait plus d'un pas, sans oser l'avouer parfois.
Un distingué publiciste politique (I) écrivait récemment: " Le radicalisme socialiste diffère du collectivisme socialiste en ce qu'il fait à Tindividu, et au relatif, une place prééminente que les autres réservent à la communauté et à V absolu. » Le chef du parti radical-socialiste (:2) jetait hier à la foule cet avertissement excellent : « L^éducation de la démocratie, c'est toute 1 idée républicaine. Quand nos concitoyens seront arrivés à un degré suffisant
(1) M, Mtnri Bérengor «lans l'Action du 25 octobre 1906.
(2) M. (îeorgos Cleiiienreau.
de culture pobr prononcer eux-mêmes, en pleine connaissance de cause, sur les problèmes ardus de l'organisation sociale, le dogmatisme socialiste n'aura plus de raison d'être. » Dogmatisme n'a pas ici d'autre sens possible que celui que nous attachons au mot de mysticisme. Enfin, le premier de nos ministres du travail a dit récemment dans un discours parlementaire qui eut les honneurs de l'affichage : « La libération des travailleurs ne dépend pas d'une croyance aveugle au surnaturel économique. "
Certes, ceux qui s'adressent à la raison humaine recueillent moins d'applaudissements que ceux qui parlent aux passions aveugles, car la sagesse de leur avis ne sera reconnue qu'à l'expérience. — Mais il faut que ce rôle soit tenu par quelques-uns cependant. Et ceux-là pourraient emprunter à Karl Marx l'oraison jaculatoire qui termine le dernier, le plus sage de ses écrits (I) polémiques : Dixi, et salvavi animam meam.
(1) Sa lettre sur le Programme de Gotha, en 1875,