Hohbes contre Rousseau et Kant
Que manque-t-il donc à cette belle ébauche qui est la Guerre et la Paix pour former un traité logique et cons-
(1) La Guerre et la Paix, II, 299.
(2) Correspondance, XII, 366.
(3) La Guerre et la Paix, II, 299.
cient d utilitarisme impérialiste ou d'impérialisme rationnel ? Précisément l'acceptation franche du point de vue utilitaire et la prépondérance de l'inspiration rationnelle. — Le livre n a qu'un défaut, mais ce défaut est fondamental, parce qu'il est à la source même de l'argumentation de l'auteur. C'est que celui-ci garde le préjugé, rousseauiste et kantien dans son origine, delà Justice immanente, principe prétendu de notre raison pratique. En effet, c'est par le moven de cette faculté dont nous avons dit la figure ambiguë, c'est par le sentiment de la dignité humaine, que Proudhon va tenter de réconcilier Justice et Guerre, son passé mystique auquel il ne veut point renoncer, et son présent impérialiste qui l'effraye lui-même, parce que les conclusions n'en sont pas immédiatement, exclusivement prolétariennes.
Pour opérer cette impossible conciliation, il faut le voir poursuivre la recherche inquiète des sources psychologiques de la guerre. Il sent qu'elle est un phénomène tout intérieur, tout psychologique (T , que la cause en est un principe profond (2) , dont l'énergie n a que le tort de se mal appliquer. — ». Je conçois, écrit-il à son ami Langlois (3), que vous demandiez pour le monde moral un principe unique (jui explique tout, comme l'attraction ne\vtonienne explique le monde physique. Déjà, ditesvous, nous avons changé l'hypothèse dans laquelle on essayait jadis de coordonner les faits : à la place du droit divin et de la loi religieuse, nous avons mis la Justice ininiunente, le droit humain: c'est le système de Copernic
(1) Jm Gut'iic et lu Puix, u. 117.
(2) Ibùl., 122.
(lî) Correspondance, XL 101.
L IMPÉRIALISME PROLETARIEN AU DIX-NECVIEME SIECLE 315
remplaçant celui de Ptolémée; reste à trouver la loi suprême qui produit tout le mouvement. " Puis, ayant rappelé les mérites de Hobbes, et ceux qu'il s attribue à lui-mènie pour avoir écrit la Guerre et la Paix, il ajoute : " Il reste immensément à faire ; c'est dans cette immensité de ce qui est à faire que se trouvera la découverte de la loi universelle que vous cherchez et qui est déjà impliquée, donnée, désignée même dans ce qui est fait, comme l'attraction était impliquée dans les travaux de Keppler. » Quel clair pressentiment se montre en ceci de la morale future ! Proudhon ignore par malheur la psychologie de Hobbes, car il en apprendrait que ce principe unique dont il pressent l'existence, est le Désir du pouvoir. '< Pour en finir avec la guerre, dit-il ailleurs (1), il fallait en faire l'autopsie, en ressusciter l'élément moral, en dire le principe, la raison, la mission; c'était en même temps confirmer le principe de la justice immanente d'une chose, qui n'est pas rien que métaphysique, qui n'est pas du tout théologique, mais qui, à la fois idée et sentiment, notion et réalité, constitue, selon moi, le premier principe de notre raison, et \di première puissance de notre âme. " Encore une fois, 1 u élément moral » qu'il importe de dégager de la guerre, c'est la Volonté de puissance éclairée par la raison.
Au surplus l'auteur de la Guerre et la Paix tente quelque part .2) une définition de ce principe unique qui, à ses yeux, est à la fois celui de toute inégalité et de tout droit. Et celle qu'il fournit serait assez convenable au Désir du pouvoir. « Ce principe, dit-il, est le même que celui qui
(1) Co7-7'espon(lance, XI, 123.
(2) La Guerre et la Paix, II, 122,
nous fait rechercher la richesse et le luxe, et nous passionne pour la gloire, le même que celui qui eno^endre le droit de la force, plus tard le droit de Tintellio^ence. et finalement le droit même du travail, c'est le sentiment de notre valeur et de notre dignité personnelle, sentiment d'où naît le respect du semhlahle et de l'humanité tout entière, et qui constitue la Justice. ' Toutefois, ce principe de la dignité humaine, point de départ de toute justice, » ne deviendra véritablement de la justice que par une longue éducation de la conscience et de la raison v , car sa conséquence actuelle, c'est que » non seulement nous nous préférons en tout et pour tout aux autres, mais que nous étendons cette préférence arbitraire à ceux qui nous plaisent, et que nous appelons nos amis. " C est bien cela : le principe de la dignité humaine, ce Janus bifrons, nous présente ici sa face impérialiste. Et tel est, en effet, le programme de la morale impérialiste qui est encore à construire : éducation de la primordiale Volonté de puissance, par l'expérience et par la Raison, afin d amener enfin tous les hommes à subordonner raisonnablement leur puissance.
Pourtant, le principe de la Dignité humaine n a pa^ entièrement renoncé dans la Guerre et la Paix à nous présenter de temps à autre son visage rousseauiste et kantien. Il devient alors sens moral inné et métaphvsique. « Le lion a rinstinct de sa force; c'est ce qui fait son courage; il n'a nul sentiment d'un droit résultant de cette force... L'homme, au contraire, meilleur ou pire que le lion. 1 homme aspire de toute l énergie de son sens moral à faire de sa supériorité physique une sorte d'obligation pour les autres; il veut que sa victoire s'impose à eux comme une
L'IMPERIALISME PROLETARIEN AU DIX-NEUVIEME SIECLE 317
religion, comme une raison, en un mot comme un devoir^ correspondant à ce qu'il nomme son droit[\). » Sans doute, mais en tout cela l'homme n'obéit nullement à un mystérieux sens moral; il est raisonnable, utilitaire, et utilitaire impérialiste tout simplement. Il veut assurer, prolonger sa supériorité en faisant tout d'abord sentir efficacement sa puissance, puis il contracte avec le vaincu pour affermir et rendre durable cette puissance, en renonçant, s'il le faut, à quelques-unes des prérogatives qu'il pourrait imposer. Enfin, il s'efforce, en effet, de donner à ce contrat la consécration du sentiment religieux, parce qu'il connaît le pouvoir de ce sentiment sur le cœur de son semblable.
Ce qui égare Proudhon dans sa suprême tentative morale, c'est ce tenace préjugé «juridique » , que Marx lui reprochait avec raison dès sa jeunesse. Une fois de plus, il s'est empêtré dans des considérations de Droit. La force n'est pas un Droit, comme il le pense, elle est un fait, et ne recherche la consécration du droit que pour assurer et prolonger le fait qu'elle incarne. Nous l'avons dit, le seul mot de droit réveille dans l'esprit de Proudhon la Justice immanente, V Égalité 'immÀneniQ^ bref tout son mysticisme social mal endormi. Rapproché de celui de Force, ce mot fallacieux obscurcit donc pour notre penseur le sens du terme auquel il s'accole. G est pourquoi nous le voyons terminer son livre le plus intéressant par une malencontreuse polémique contre Hobbes, querelle dont il ne sort point à son honneur, comme nous allons le montrer. Il pressent bien cependant l'importance de ce génial précur-
(1) La Guerre et la Paix, I, 114.
seur. « Certes, écrit-il I), la science du droit ne fait que poindre, vous dites bien vrai. Le premier pas a été fait par Hohhes ; depuis cet Anglais le inonde juridique en est resté au statu quo... Le droit de la force est tombé depuis deux siècles dans un oubli complet, à la suite duquel oubli a été perdue Tintelligence des lois de la guerre et du droit des gens. » Proudhon se croit donc le continuateur direct et sans nul intermédiaire du sage de Malmesburv. Par malheur pour lui, il n'a lu probablement de Hobbes que le De cive, le plus moral et le moins psychologique de ses ouvrages; il ne connaît le Léviathan(\\\e^diT des analyses; et il ignore totalement la Humane nature (2) .
Il se juge, en outre, fort supérieur à Hobbes, et ce qu'il lui reproche surtout, c'est F utilitarisme, la thèse de l'intérêt bien entendu, ce grand principe que recueillit Hentham (3). « On peut dire qu'il fait le fond de la conscience anglaise et qu il est incarné dans le sang anglais. ' A l'avis de Hobbes, c'est par utilitarisme que l'homme
(1) Cnircspoiulance, XI, lOi et 123.
(2) Proudhon n't'tail pas fort scrupuleux sur l'élude des sources, et proc(''dait volontiers en poète et en vovant, à la façon de Michelet et de Hugo. i*ar iH-ttc niétiiode, on fournit un reflet de ses passions personnelles, une effusion Ivri<jue plutôt qu'une image obje^.•tive dos évcnenienls et des hommes. La plus grande partie de la Guerre et la Paix était rédigée déjà, (pie 1 auteur demandait encore à un ami (Correspondance, IX, 195| de lui indi(pi(-r 1rs écrivains en renouj et les doctrines actuellement en cours sur ce sujet Et. au savant Bergmauu. qui lui avait envové une brochure de trente pages sur l>aule, il écrit : « l*our moi, je t avoue mon ignorance; je n'avais jamais su ce que c'était que ce Dante, avec sa trilogie divine. Maintenant, j ai si bien conquis, (pu- je me crois en état de deviner ce <pie tu u as pas dit et (Ir faire une bonne criliipie de cet auteur. « (Corres- }ininlanre, Xlll, 13() )Ce stuit là des illusions <l autodidacte trop facilement enivré par des notions nouvi'lleuK'nt acquises. Proudhon a ainsi jugé Hobbes sans le lire, el d n a pas moins cru en faire « une bonne critiipie « .
(3) La Guerre et la Pai.x, 1, 1V7. — V(»ir sur Bentham le beau livre de ^L l'jie Mai.kvy : te /iinliralisme piiilosopliifjne.
primitif est sorti de l'état de guerre universelle en souscrivant des contrats; par utilitarisme encore qu'il a créé la force coercitive de l'État Léviathan, afin de faire respecter les traités conclus dans l'intérêt de tous. En sorte que la société civile, la Cité, est née d'un calcul à' intérêt. Cette conception, si forte, paraît à notre kantien la « faiblesse » de Hobbes. A l'avis de Proudhon, la science du droit ne ^'arrête (1) pas à cette conclusion utilitaire. Elle affirme de la manière la plus positive, au nom du sens intime et de l'expérience psychologique, l'existence d'un principe du juste ^ d'un dictamen de la Raison et de la conscience. — Ce sont les mots mêmes de Rousseau. — Ce principe de Justice, c'est le respect de notre propre dignité, respect qui nous saisit à la vue, non seulement de ce qui nous souille et de ce qui nous offense, mais de tout ce qui offense et souille notre semblable. — Eh! sans doute, jusqu'à un certain point; mais c'est là un effet secondaire, un instinct, d'ailleurs faible et confus, qui est issu de longues méditations d'intérêt bien entendu. C'est l'aspect mystique de la dignité humaine qui reparaît une fois de plus pour en paralyser la tendance impérialiste rationnelle.
Ainsi, à l'avis de Proudhon, Hobbes s'est trompé lorsqu'il a vu le résultat d'un calcul d'intérêt dans ce qui est le T^Yoàmi A' une faculté expresse de notre âme. On reconnaît ici la méthode de Kant qui, on le sait, procède volontiers par intuition affirmative, et définit une faculté nouvelle chaque fois que son mysticisme moral se heurte aux réalités de la nature humaine. « Nous disons, reprend notre
(1) La Guerre et la Paix, I, 150.
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penseur, qu'il v a dans la Justice autre chose qu une loi de nécessité et un calcul d intérêt: il y a une puissance de notre àme qui nous fait affirmer ce qui est juste indépendamment même de tout intérêt et nous attache à la cité plus fortement qu à notre famille, à nos amours, à tout ce qui relève exclusivement de notre ég^oïsme... Nous qui croyoîis à la réalité et à 1 immanence de la Justice, nous pouvons dire qu'elle est rémunératrice et veng^eresse. qu'elle porte sa consécration avec elle... que la véritable sanction du droit, c'est l'allé^jresse qui accompag^ne la vertu, le remords qui suit le crime. »
Il est trop certain que Hobbes n'a pu lire Kant, et n'en est pas arrivé là; mais d'autres v étaient arrivés au dixseptième siècle, et il ne s'est pas cru obligée de les croire sur parole. Du droit de la force, poursuit Proudhon, que dit-il (l) ? 0 surprise, il ne dit rien. Dans l'état de nature comme dans l'état civil sa maxime est Vutilitéy et la force ne fig^ure chez lui que comme moyen d'action vis-à-vis de l'ennemi ou des violateurs du pacte civique. Il ne reconnaît à la force aucune espèce de droit. Elle est pour lui une garantie, un ag^ent ou un org^ane de sûreté. Le droit de la force 1 eût fait sourire 2), et « l'on peut dire en toute vérité que son livre Du citoyen en est la démolition la plus complète » . — Une telle indifférence pour le droit abstrait, pour la Justice immanente, stupéfie Proudhon. Il réfute Montesquieu (3) et jusqu'à Kant (4) lui-même quand ces penseurs lui semblent subir l'influence du hobbisme. Et il
(1) La Ciiftre et la Paix, I, 152.
(2) lbi,l , 155.
(3) lf>ùl.\ 195.
(V) Ilwl . 129.
' LIMl>KRIALISME PROLÉTARIEN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 321
écrit encore dans ses conclusions g^énérales (I) : « La théorie de Hobbes est fausse; notre mobile suprême n'est pas Tég^oïsme, ce n'est pas la conservation de notre corps et de nos membres, ce n'est pas notre intérêt bien ou ma! entendu. S'il est pour nous un fait avéré, c est que la justice est positivement autre chose que l'intérêt. » Tel est en effet entre eux le désaccord sans remède, parce qu'il est à la source même de la psycholog^ie et de la morale. Mais quoi qu'en pense Proudhon (2), le principe de Hobbes conduit plus facilement à la justification historique et morale de la g^uerre que sa Justice « immanente. "
Proudhon ne dépasse donc pas le pressentiment sur la voie ardue de Tlmpérialisme rationnel. Il n échappe que pour un instant à ses préjugées romantiques. Le plus souvent, il reste le prisonnier de ses g^énéreuses mais fallacieuses convictions sur la Boule naturelle de l'homme. Gomment, en effet, voir autre chose que la Bonté naturelle dans cette Justice immanente, dont on est sans cesse tenté de se demander pourquoi, selon l'aveu même de son avocat passionné (3) , elle parle si rarement et si bas lu cœur des hommes que toute oreille qui ne s'est point affinée par la fréquentation de Jean-Jacques et de Kant ne parvient gfuère à en percevoir les paroles obscures. — Il est vrai qu'en revanche, dès qu'on sait 1 écouter en son cœur, on entend bien d'autres concerts encore; et l'on [risque fort de se perdre dans l'extase, à la poursuite de 'musiciens enchantés.
(i) La Guerre et la Paix, II, 305.
(3) De fa Justice, III, 152.
. Si son orifjiiie fit de Proudhon un apôtre-né de- l'impérialisme prolétarien, sa noble aspiration vers le progrès moral a malgré tout guidé souvent ses pas. dans la voie saine de l'impérialisme individuel rationnel. Par là, en dépit de ses tenaces illusions romantiques, il marque plus certainement que Marx une étape importante sur la ligne d'évolution de la pensée moderne. Et il n'est pas sans influence sur les actuelles tentatives impérialistes des classes ouvrières. — A notre avis, lorsque, après avoir abandonné au contact du pouvoir et sous 1 influence du maniement des hommes, les illusions de la psychologie romantique, l'Impérialisme démocratique reviendra à des principes véritablement rationnels, la forme qu il revêtira sera vraisemblablement celle du syndicalisme. — En France, les beaux travaux de M. G. Sorel ont clairement défini cette méthode tactique qu'il recommande aux masses pour mieux régler leur élan vers la puissance. Le Trade-Unionisme anglais en est le type classique ; longtemps il répudia toute autre préoccupation que celle de l'utilitarisme le plus immédiat et de l'intérêt prochain de ses participants. On assure que, ses vues se tournant vers l'avenir, le romantisme social le séduit quelque peu maintenant; 1 expérience corrigera partout des excès passagers.
Sans doute, dans les pays latins où la raison et la discipline sociale ont poussé dans les âmes de moins profondes racines que vers le nord de l'Europe, certaines fractions de l'école syndicaliste font profession de préparer la révolution violente, les destructions irréfléchies. C'est, dit-on, le cas pour l'Italie et pour une partie de la Franco. Mais d'autres groupes se montrent plus pon-
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dérés, mieux disposés à accepter les leçons du passé, l'héritag^e des expériences de leurs pères. Tel le syndicalisme allemand qui garde jusqu'ici dans sa grande majorité un caractère de pondération et de sagesse. Le romantisme social auquel s'attarde l'école marxiste orthodoxe v rencontre de sérieuses résistances. — Sachons faire crédit quelque temps à la Raison humaine. Gomme la lance magique des poèmes du moyen âge, elle fournit un baume capable de guérir les blessures qu'elle a produites entre des mains novices et peu préparées à la manier. Proudhon a résumé cet espoir dans une magnifique formule : " La Révolution n'est autre chose que la philosophie morale construite en dehors de tout élément mystique et théosophique (1). » A la révolution ainsi définie, qui donc n'accepterait de concourir?
(1) Lettre à Bergmann du 25 avril 1858.