LA GRANDEUR DE LA FRANCE
La victoire des Alliés leur procurera sans doute une satisfaction complète et définitive au point de vue de leurs revendications territoriales. En ce qui concerne la France, nous avons déjà affirmé que le principal but de sa politique extérieure aurait du être la reprise de r Alsace-Lorraine. Il paraît probable que, en dehors du retour à la mère patrie des territoires qui en ont été séparés à la suite des désastres napoléoniens, elle ne formulera aucune ambition d'extension territoriale. Les visées de sa politique d'après-guerre seront nettement pacifiques. Sa puissance sera consacrée à faire respecter la paix qu'elle aura assez chèrement acquise pour désirer la conserver. La politique impériale consistera essentiellement à mettre en valeur non seulement les richesses de la mère patrie, mais aussi celles de son immense empire. C'est dans le développement d'oeuvres de paix et de civilisation que la politique impériale affirmera son efficacité et assurera la grandeur de la France.
Pour atteindre cet objet, les adeptes de la politique impériale devront en premier lieu propager la connaissance de l'empire français chez tous nos concitoyens.
Qui connaît en France ces possessions d'outre-mer, d'une si prodigieuse étendue, conquises depuis quarante ans au prix de tant d'efforts? Qui se doute de leurs ressources inépuisables et encore intactes, d'où nous pourrions tirer, en matières premières, tout ou presque tout ce que nous importons de l'étranger ? La France possède un trésor inestimable, mais ce trésor, à peu
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près complètement ignoré chez nous, y jouit d'une singulière réputation, à laquelle Tépithète de coloniale est accolée comme un terme de dédain et de mépris.
Les idées que l'on se forme ici au sujet de Tempire français sont si erronées, si courtes, si enchevêtrées d'ignorance et de préjugés qu'elles sont à réformer en entier, si on veut résolument en exploiter les ressources inépuisables. Il faudrait écrire des volumes à ce sujet. Nous devrons nous contenter de signaler l'étendue et la complexité de la question, en présentant deux ou trois observations primordiales.
Tout d'abord, rien n'est plus faux et plus inexact que l'expression adoptée de colonies pour qualifier nos possessions. Pour le public, depuis le ministre qui administre de haut et de loin et qui s'intitule ministre des Colonies, jusqu'au dernier des fonctionnaires exporté de France et qui est appelé fonctionnaire colonial, toutes ces contrées lointaines sur lesquelles flotte notre drapeau, qu'elles soient un empire arabe, comme l'Afrique du Nord, un royaume de Madagascar ou de Cambodge, un empire d'Annam, un bagne comme la Guyane, ou des îles peuplées de descendants d'esclaves noirs, toutes ces contrées si diff'érentes sont au même titre des colonies françaises. Or, aucune de ces possessions ne représente à proprement parler une vraie colonie, c'està-dire un pays habité et cultivé par des colons venus de la mère patrie. Seule de nos anciennes possessions, le Canada a présenté ce caractère. Mais partout ailleurs l'élément français constitue une minorité presque infime par rapport à la population autochtone. C'est une situation imposée soit par l'abondance et la prolificité de cette population, comme dans l'Afrique du Nord, soit par le climat, comme dans la plupart de nos autres possessions tropicales. Cette situation ne peut pas être modifiée, et la constatation que nous en faisons doit
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servir de base à toutes nos conceptions pour la mise en valeur de ces pays. Ce n*est donc pas pour le plaisir de chercher une querelle de mots que cette observation est consignée ici au sujet de l'expression de colonies, mais simplement parce que Temploi de cette expression, prise au sens littéral par nos hommes d'Etat et nos administrateurs, a entièrement faussé le concept de mise en valeur de ces prétendues colonies. Si une erreur aussi grave a pu être commise au point de départ, on peut juger des conséquences qu'elle a entraînées. L'une des plus nocives a été de traiter toutes les questions coloniales avec le même esprit chimérique d'utopie, en invoquant des principes a priori, alors qu'une étude expérimentale devait être le point d'appui et la source d'inspiration de toute notre politique d'outre-mer. D'ailleurs, ces mêmes principes sont appliqués avec une suprême fantaisie. On les invoque pour accorder le droit à être représentés dans le Parlement métropolitain aux nègres des Antilles et du Sénégal, aux Indiens de Pondichéry et aux fonctionnaires de Saigon. Pourquoi les Annamites, les Tonkinois, les Madécasses n'ont-ils pas ce privilège? C'est un mystère que l'Administration ne saurait expliquer.
Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée : bien loin de souhaiter l'extension de ce droit de représentation au Parlement à toutes nos colonies, nous rêvons pour elles un tout autre régime, celui de l'autonomie. La métropole n'a pas le droit d'accorder à ses sujets des droits politiques qui ne peuvent s'exercer qu'au détriment de ceux de ses citoyens. Il n'est pas douteux que c'est amoindrir singulièrement le caractère même du droit de cité que de l'avilir en le concédant aux peuplades barbares, primitives ou dégénérées, en tout cas de races différentes de la nôtre, qui habitent notre empire.
H est inutile de faire à nos sujets des cadeaux de cette
sorte dont ils ne peuvent tirer parti que pour nuire. L'aspiration naturelle de chacune des dominations que nous nous obstinons à appeler colonies, avec lesquelles nous avons cherché à réaliser une assimilation politique chimérique, est d'obtenir son autonomie. L'œuvre utilitaire et civilisatrice de la France à l'égard des peuples barbares qu'elle a conquis par les armes est d'entreprendre leur éducation économique et sociale et non de leur procurer la dignité et les droits de citoyen français en vertu d'un concept de fausse humanité et d'utopie.
Voilà la première notion dont nous devons prendre connaissance pour en tirer des conclusions saines, logiques et pratiques.
Nous désirons passionnément que dès l'école primaire ces idées justes soient enseignées et nous invitons les Français adultes à les adopter pour connaître les conditions politiques et économiques de leur empire d'outre-mer. Cette étude agrandira l'horizon terrestre et moral de chaque individu qui l'aura entreprise; elle développera chez lui la conscience des qualités qui doivent être l'apanage d'êtres supérieurs à qui est dévolue la responsabilité de gouverner et de civiliser une si grande étendue de la terre. Chaque nouvel adepte de la politique impériale verra s'étendre devant ses yeux des perspectives immenses de réalisations matérielles dans le champ mondial ouvert à son activité, en même temps qu'il concevra un idéal de justice et de progrès en prenant conscience du rôle qui lui est attribué.
La connaissance que nous devons acquérir n'est pas seulement celle d'une conception politique et des méthodes administratives.
Dans un ordre d'idées qui découle logiquement de la possession d'un trésor, il faut ranger immédiatement après sa connaissance son utilisation.