‹ L'Impérialisme français [par le] comte de FelsChapitre 16 sur 19 · LA QUESTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA QUESTION RELIGIEUSE

de la réalité que peuvent seuls enfanter Taveuglement et la haine des sectaires. L^envoid'un ambassadeur au Pape serait dans notre pensée un geste éminemment politique, en même temps qu'un acte de courtoisie à Tégard d'un souverain dont la bienveillance nous serait précieuse. L'Angleterre et la Prusse protestantes, la Russie schismatique ont une représentation auprès du Pape, la Turquie musulmane désire passionnément en obtenir une. Quelle anomalie pour la France que son abstention I

Quelle faute de goût pour une nation aussi policée ! Quelle erreur politique dans un gouvernement appelé par les circonstances à être l'arbitre de l'Europe !

Voilà en résumé cette grande querelle religieuse. Qui donc a intérêt à la voir prolonger, sinon les ennemis de la France, ceux du dehors et ceux du dedans? Rien de ce que nous demandons n'a l'apparence d'un privilège quelconque pour les catholiques. Régler la question des églises, assurer la sécurité du culte catholique, reprendre des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, ce sont des questions d'ordre général auxquelles tous les Français doivent désirer des solutions promptes, rationnelles et équitables.

Combien ce que nous demandons là pour les catholiques est peu de chose en comparaison de ce que ceux-ci sont disposés à concéder pour obtenir à la fois la paix religieuse et la paix sociale.

Quand on étudie ces questions et qu'on cherche à les synthétiser pour en faire ressortir aux yeux du lecteur le principal aspect, on ne tarde pas à comprendre que ce sont les mêmes politiciens qui entretiennent les deux querelles sociale et religieuse, et cela dans le même but, qui est de régner au moyen de divisions factices.

S'il en était autrement, comment expliquer la faillite navrante de toutes les prétendues réformes sociales, alors que la bonne volonté pour les réaliser est absolue et indiscutable dans le parti catholique. Voici ce que déclare l'un de ses écrivains les plus autorisés, M. René Bazin : « Nous ne sommes catholiques que si nous cherchons ce qu'il y a de plus juste et ce qu'il y a de meilleur pour tout l'ensemble du peuple de France, et nous ne sommes dignes d'un tel nom que si notre charité s'étend à toutes les âmes, si notre esprit s'intéresse à des misères dont nous ne souffrons pas personnellement et à des progrès dont profiteront d'abord les pauvres, les faibles, les non protégés, les non compris, les non aimés, c'est-àdire par définition les premiers de nos frères (^). »

De même l'abbé Sertillanges, commentant une bro-

(i) Discours prononcé par M. René Bazin, président de l'Assemblée des publicistes chrétiens, le 19 mars 19 16.

chure de M. Millerand sur le socialisme réformiste, déclare nettement : « Nous sommes pleinement d'accord avec vous pour assurer à chaque homme son développement intégral, abolir tout ce qu'ajoutent d'amertume et de misère aux inégalités naturelles les inégalités sociales. Qu'il soit entendu que, comme chrétiens, nous ne repoussons qu'une chose : le mal, et que nul système économique ne nous trouvera disposés à refuser l'examen ni éventuellement le concours. » Et, dans une autre déclaration plus avancée encore, c'est-à-dire renfermant des avances plus précises au parti socialiste, le savant ecclésiastique s'exprime ainsi : « Le socialisme dirait avec Mazzini en 187 1 : « Il faut que, sans violer les droits « acquis, sans fouillv dans le passé, sans détruire un « seul des éternels éléments de la société, la propriété « passe désormais entre les mains du travail. » Et l'Eglise, sans s'inquiéter de savoir si c'est un révolutionnaire qui parle, dirait : oui, parce que cela est juste. Elle demanderait seulement que ce programme fût rempli avec toutes ses clauses, et qu'on s'arrêtât net là où les « droits « acquis » et les « éternels éléments de la société » seraient en souffrance; là où les réformes risqueraient de se transformer en destructions ('). »

Après ces citations qu'il serait facile de multiplier, il ne peut rester aucun doute sur l'esprit de conciliation des chrétiens, sur le z èle même qu'ils apporteront à faire aboutir la réforme sociale, par laquelle nous estimons qu'il faut commencer l'œuvre de régénération, de progrès et de grandeur que nous préconisons. Il n'a pas dépendu d'eux dans le passé que cette réforme fût entreprise, mais les zélateurs socialistes les plus ardents, de propos délibéré, se sont toujours refusés à une entente et à une collaboration. Dans toute leur politique

(i) A.-D. Sertillanpes, Socialisme et Christianisme, passim. l'impériausme français

ils ont toujours affiché des principes et employé des méthodes formant un obstacle invincible à toute union, pour éterniser le malentendu et la haine qui étaient les instruments de leur règne.

Le principe même de cette méthode a consisté à affirmer qu'il n'y a pas une question sociale, mais des questions sociales, et, par suite, on a vu des essais pour solutionner la série de toutes ces questions à mesure qu'elles se présentaient plus urgentes. La politique de la République a consisté à détacher du bloc unifié les plus intelligents des socialistes, à leur ouvrir l'accès des ministères, à insister dans les programmes sur la nécessité des réformes et à faire voter un grand nombre de lois, dites lois sociales, qui ont réglé d'une manière plus empirique que doctrinale l'assistance aux invalides, la protection des enfants et des femmes, les retraites ouvrières. Et, par ces lois, on atteignait comme résultats : d'une part, une légère amélioration du sort du prolétaire; d'autre part, une augmentation considérable du nombre des fonctionnaires, une aggravation incessante des dépenses de l'Etat, une extension indéfinie du budget. A défaut de la réalisation intégrale de la cité future, par l'avènement du collectivisme marxiste, le parti unifié en votant ces lois cherchait à écraser d'impôts la classe capitaliste. Il escomptait que le développement sans arrêt de l'étatisme amènerait la ruine complète de la classe possédante et, par suite, le nivellement égalitaire dont il professe la chimère.

Tout entiers à cette politique de haine, les unifiés semblent écarter à dessein des délibérations au Parlement la loi primordiale, la loi sociale elle-même, la charte du travail.

Dominés par une conception d'origine allemande, celle du collectivisme marxiste, ils restent aveugles et sourds à toute vérité expérimentale. Ils ne constatent

pas que l'évolution naturelle des ouvriers les a conduits à l'organisation syndicale, que c'est dans le développement du syndicalisme que doit être cherchée la solution et non dans le rêve utopique des charlatans d'outre- Rhin. Ils affectent tout au moins de ne pas voir qu'il faut avant tout donner à l'ouvrier un statut légal, organiser et régler les rapports du capital et du travail représentés par les syndicats patronaux et ouvriers. Voilà le concept d'union sacrée dont ne voulaient à aucun prix les profiteurs de la République, qu'ils fussent radicaux ou socialistes. Voilà l'œuvre essentielle à laquelle nous avons toujours convié les Français et qui s'imposera demain à nos délibérations et à nos résolutions.

Et cependant ces mêmes socialistes allemands, qui nous avaient lancé dans les jambes la lutte des classes pour nous affaiblir et nous vaincre, ne méconnaissaient pas que le principe même de la grandeur de leur pays devait être cherché dans l'alliance du capital et du travail. Ils ne craignent pas d'avouer, à la tribune même du Reichstag, et par la voix de leurs représentants les plus autorisés, que la ruine du pays causerait celle des prolétaires, que le sort de ceux-ci est lié à la richesse générale, dont chaque développement leur apporte une amélioration correspondante.

En était-il de même en France, où le socialisme prêchait la destruction de l'usine et l'anéantissement du capital?

Mais les idées à ce sujet évoluent maintenant avec rapidité. Voici déjà une déclaration caractéristique de Lysis {Humanité du 4 décembre igiB):

« Citoyens, voyons les choses comme elles sont. Les Allemands sont des barbares autrement dangereux que ceux des âges primitifs, car ils allient à leur manque de sens moral la compréhension de la science qui leur permet d'étendre indéfmiment leur puissance matérielle.

Il en résulte que, après les avoir battus militairement grâce à Théroïsme de nos soldats et à Tappui de nos vaillants alliés, nous devrons encore, pour ne pas être absorbés par eux, nous élever industriellement et techniquement à leur niveau. Nous n'avons pas d'autre alternative : ou nous jetterons par-dessus bord nos vieilles méthodes économiques et politiques pour nous consacrer au développement de notre pays si longtemps négligé, ou nous céderons le pas aux 70 millions d'Allemands que nous aurons vaincus provisoirement, mais dont nous n'aurons pas supprimé les qualités. La démocratie française est placée dans ce dilemme : elle doit grandir ou mourir. »

Il faudrait citer en entier trois articles de Gustave Hervé dans la Victoire des i", 2, 3 avril 1916, sur la crise du socialisme français, où le grand polémiste bafoue la doctrine de Karl Marx et la rejette définitivement.

La sainte passion pour l'amélioration du sort des masses ne semble donc pas avoir donné jusqu'à présent aux socialistes unifiés qui y cherchaient leur inspiration la notion exacte des procédés les meilleurs pour la réaliser. Ils employaient des moyens empiriques et semblaient convaincus qu'il suffit de prendre le plus d'arge nt possible dans les poches des contribuables pour procurer le résultat désiré. Double erreur. D'abord, parce que cet argent ne va pas en entier aux prolétaires ; une portion importante reste entre les mains des fonctionnaires nouveaux créés pour l'application des lois sociales. Le principe vrai, c'est qu'il faut créer de nouvelles richesses dans le pays pour en faire bénéficier les déshérités. Le jour où les syndicats ouvriers posséderont la plénitude de la capacité civile et que, par une intelligente contribution du capital, leur patrimoine corporatif grandira sans cesse, un immense progrès sera réalisé dans la condition des prolétaires. Prendre à ceux qui possèdent pour le

donner à ceux qui ne possèdent pas est une idée simpliste, une réalisation de communisme naïf que les codes civilisés ont toujours condamnée. Ce n'est nullement une conception économique expérimentale. On améliore le sort de la classe prolétaire en offrant l'occasion au travail de gagner un salaire plus élevé, en Tassociant au produit de la richesse qu'il crée, mais non en multipliant les œuvres de charité. Or, les lois sociales de la République n'ont été jusqu'à présent que des œuvres de charité électorale, laïque et vexatoire.

La politique impériale dont le but est la grandeur de la France cherchera à développer toutes les sources de la richesse publique au lieu de les tarir. Elle doit donc rencontrer l'adhésion de tous les Français qui s'intéressent au bonheur du peuple. Gréer des richesses nouvelles, c'est travailler à l'amélioration du sort des prolétaires. Favoriser l'activité des inventeurs, des financiers, des commerçants, des industriels, des agriculteurs, de tous les producteurs, les encourager, au lieu de les ruiner, voilà le rôle du Gouvernement. Bien mieux, il est de grandes entreprises pour lesquelles l'initiative ou le concours de l'État sont absolument nécessaires, ce sont par essence des entreprises de l'impérialisme, des entreprises créatrices de richesses nouvelles, telles qu'a été dans le passé la création du canal de Suez et que doivent être demain le chemin de fer transafricain, le port commercial panatlantique de Brest, le tunnel sous la Manche, la mise en colonisation du bief du Niger, etc., etc.

Dans V Humanité du 4 janvier 1916, M. Marcel Gachin a dit très éloquemment que « les camarades des tranchées prouvent par leur exemple que dans des moments comme ceux-ci le socialisme consiste à se solidariser avec les intérêts nationaux menacés ». Retenons cette déclaration pour notre politique impériale et convions

yO L IMPERIALISME FRANÇAIS

M. Cachin à reconnaître avec nous, qu'en tout temps et demain plus encore qu'hier, les socialistes devront se solidariser avec les intérêts nationaux qui sont bien les leurs quoiqu'on ait voulu leur enseigner le contraire. Que le socialisme de l'avenir soit encore international, nous n'y ferons aucune objection, mais à condition que sa doctrine soit d'origine française et non allemande. La propagande de l'impérialisme français se prêtera volontiers à la diffusion dans le monde des principes sociaux qui doivent unir dans notre propre pays tous les adhérents de l'union sacrée et de la justice sociale.

Nous serons certains dès lors que cette doctrine sera claire comme une conception française, qu'elle ne recèlera aucune ambiguïté diabolique, aucune entreprise contre notre existence nationale. Selon le désir de Gustave Hervé (^), « on parlera au peuple un langage simple, clair, vibrant ». « Sitôt assemblés, dit ce grand polémiste, les cardinaux de l'Internationale prennent des âmes de théologiens. Ils se mettent à réciter les prières de notre église... Chez nous on invoque saint Karl Marx, et, conformément à son saint enseignement, on proclame que tout ce qui nous arrive de fâcheux c'est de la faute du régime capitaliste.

« Après quoi on cherche les formules les plus plates, les plus abstraites, les plus grises, les plus alambiquées pour énoncer les vérités les plus élémentaires. »

Espérons que la crise actuelle fera naître une ère nouvelle où le peuple cessera d'être trompé par des formules de ce genre. Les adeptes de la politique impériale lui tiendront un tout autre langage. De même que nous avons reconnu que la question religieuse se résume dans l'obtention de la sécurité pour l'exercice du culte, nous n'hésiterons pas à proclamer que la question sociale est

(i) Guerre Sociale du 16 février igiS.

avant tout une question de sécurité, et que la sécurité df l'ouvrier doit être assurée par le principe de liberté du socialisme français et non par la tyrannie du socialisme allemand, par révolution naturelle et non par une conception d'utopie. Selon la forte expression de M. Hébrard de Villeneuve (^), il y a des a lois mortes » auxquelles il a manqué pour vivre le consentement de ceux pour qui elles avaient été conçues. Disons donc bien haut que les lois sociales que professera la politique impériale de demain auront pour caractère d'être voulues et consenties par le prolétariat et ne lui seront pas imposées contre son gré.

Combien ces lois de servitude pour ceux qui en paraissent les bénéficiaires sont imprégnées des idées césariennes d'outre-Rhin, c'est ce que l'on ne comprenait pas alors qu'on les votait, combien elles sont éloignées de l'idéal de la politique impériale française, combien contraires à toutes les idées d'émancipation de l'individu proclamées par la Révolution aussi bien que d'amélioration morale de l'homme poursuivies par les philosophies et les religions, comment l'étatisme conclut à l'asservissement le plus dégradant du prolétaire en le maintenant, sans aucune chance de relèvement, dans la condition où le hasard l'a fait naître, il suffît pour s'en convaincre d'étudier le système de Karl Marx dont la réfutation déjà présentée tant de fois n'a pas sa place ici.

Ce que nous voulons affirmer, c'est que, dans tous les projets de lois sociales présentés, discutés ou votés, il n'a jamais été question de la loi primordiale, de la loi sociale par essence, c'est-à-dire de la charte du travail, c'est qu'aucune tentative n'a été faite pour solutionner le conflit toujours existant entre le capital et le travail en créant entre eux une association. Ce que nous voulons

(i) Reuue des Deux Mondes, i*^ mars 191 5.

affirmer, c'est que cette association est possible, qu'elle serait féconde en résultats et que, le principe de cette association une fois admis, des résultats de concorde et de prospérité ne tarderaient pas à prendre une extension et une importance que personne ne paraît soupçonner. Nous ne pouvons nous borner à une affirmation et nous devons à nos lecteurs d'énoncer le principe auquel nous faisons allusion.

Page 1