LA QUESTION RELIGIEUSE
Depuis que le Gouvernement de la République a retiré son ambassadeur auprès du Saint-Siège et fait voter par le Parlement la séparation des Eglises et de l'Etat, le régime de l'Eglise catholique en France est soumis à un certain arbitraire. Personne n'ignore que, par suite du refus des catholiques d'accepter le bénéfice des associations cultuelles, l'État a confisqué tous les biens des églises en vertu d'un raisonnement qui peut se résumer ainsi : « Vous ne voulez pas administrer votre fortune d'après mes principes, je vous la confisque. » Cette opération accomplie, l'État a consenti à laisser ouverts les temples consacrés au culte. Ces édifices sont restés à la disposition des fidèles et de leurs prêtres, sans aucune garantie de la durée de cette tolérance. Les ecclésiastiques qui sont demeurés en possession des presbytères dépendants de leurs églises les habitent également à titre précaire. Que demain le Gouvernement de la République soit aux mains d'un parti plus anticlérical, s'il est possible, que celui d'un Waldeck-Rousseau ou d'un Combes, cette mesure gracieuse peut cesser, les églises seront fermées et les prêtres chassés du dernier abri qu'ils aient conservé.
N'est-il pas évident que la première manifestation de la tolérance religieuse à laquelle nous aspirons doit être de faire cesser une situation illégale et injuste, qui est le principal grief des catholicjues iVan(;ais contre la Républicjue? Que demandent-ils donc? C'est bien peu de chose pour leurs adversaires et c'est tout pour eux. Qu'on
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assure la sécurité du culte dans les églises de France et celle de Thumble desservant dans son presbytère. Que cette sécurité soit garantie par la loi, voilà donc la redoutable exigence de ce parti noir que les prédications radicales-socialistes représentent au peuple comme si avide de richesses et de domination. Les catholiques réclament un statut légal pour les églises de France, pour ces monuments, les uns témoins historiques d'une splendeur artistique, les autres plus modestes^ mais tous consacrés par des souvenirs de Tespérance ou de la douleur nationale, qui en font une partie intégrante de l'histoire de la France, ou rattachés à l'existence intime des paroissiens par les joies et les tristesses dont leurs ferventes prières y ont apporté l'écho. C'est pour ces monuments, dont les plus illustres comme les plus ignorés viennent d'être nationalisés une fois de plus par les obus allemands, c'est pour ces sanctuaires dont chaque Français a senti qu'ils faisaient partie de son patrimoine, puisque l'ennemi héréditaire s'acharnait contre eux avec toute la férocité de sa culture barbare, c'est pour ces églises, consacrées par la religion et la piété et maintenant sacrées à un titre nouveau, que nous demandons la protection de la loi.
Nous avons associé le monde entier à notre juste plainte contre les incendiaires et les destructeurs de nos cathédrales et de nos presbytères. Pouvons-nous croire un seul instant que, la paix signée, nous nous désintéresserons de ces monuments au sort desquels a compati toute l'humanité civilisée?
Nous ne mettons pas en doute que le Parlement français, en réglant de la manière la plus libérale et la plus équitable la question des églises et des presbytères, répondra au vœu des catholiques. Il y va du bon renom et de l'intérêt de toute la nation.
Un second article de la question religieuse, auquel une
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solution ne devrait pas tarder plus longtemps à être apportée, concerne la représentation diplomatique de la France auprès du Vatican. En supprimant cette représentation, le Gouvernement de la République s'est créé à lui-môme une difficulté et a restreint le champ d'action de sa diplomatie, de telle manière qu'il se trouve en état d'infériorité au moment même le plus tragique de son histoire, et qu'il ressemble à un joueur qui, dans une partie suprême, aurait, par une naïveté inconcevable ou une aberration criminelle, décidé de ne pas jouer une des meilleures cartes de son jeu. Au point de vue international, le Vatican apparaît comme un observatoire merveilleux d'où l'on découvre l'univers entier. Les renseignements y affluent de toutes les sources de la chrétienté, et ces sources, comme les eaux de Chantilly qui ne se taisaient ni jour ni nuit, ne sont jamais taries, même en temps de guerre. De ces renseignements, la bienveillance d'un Léon XIII et d'un Rampolla fit largement profiter l'ambassade de France, ainsi que ne peut l'ignorer aucun de nos anciens ministres des Afl'aires étrangères. Si ces rapports d'amitié furent avantageux pendant la paix, que dire de leur importance en temps de guerre? L'Angleterre, toujours si avisée dans sa politique extérieure, ne nous donna-t-elle pas l'exemple, dès le début de la crise actuelle, en accréditant un ambassadeur auprès de Benoît XV? C'est par le Vatican seul que nous aurions pu conserver un point de contact avec l'Autriche, et les résultats d'une conversation avec l'alliée de l'Allemagne pouvaient et peuvent encore oflVir des possibilités d'entente d'une importance incalculable.
L'influence de la papauté dans certains pays catholiques qui gémissent eu ce moment sous la botte du Teuton, c'est-à-dire la Belgique, l'Alsace et la Pologne, est tellement puissante qu'il paraît presque impossible
que, sans son intervention, il soit décidé du sort de ces pays.
Enfin, nous rappellerons que la France possède, en vertu des capitulations et de nombreux traités internationaux, le protectorat des catholiques en Orient. Ce protectorat a une valeur morale, politique et même économique considérable. C'est toute la question de notre influence séculaire dans les Balkans, en Turquie d'Europe et d'Asie. C'est une partie du patrimoine de la France dont nous devons compte aux générations futures. Est-ce le moment d'abandonner une portion quelconque de ce riche héritage, au moment où le dépècement probable de l'Empire ottoman va placer dans notre sphère d'influence la Syrie et la Palestine ?
Nous avons donc, à défaut de questions religieuses proprement dites, à défaut des nominations d'évêques français auxquelles notre Gouvernement a renoncé à jamais par la loi de séparation, nous avons des questions poHtiques de premier ordre à traiter avec le Saint-Siège.
Le Pape, on l'oublie trop volontiers en France, aussi bien chez les catholiques que chez leurs adversaires, représente en sa personne le caractère d'une double souveraineté. Il est le souverain pontife de la religion catholique romaine, mais il est aussi un souverain au même titre que tous les chefs d'Etat auxquels cette qualité est reconnue par le droit international. La loi des garanties lui a conservé ce caractère, après la perte de son domaine temporel. C'est donc à tort que le Gouvernement français, ou tout au moins les députés de la majorité, paraissent penser qu'un ambassadeur de France auprès du Pape apporterait au Vatican un hommage religieux et que son salut au pontife romain aurait la signification d'une génuflexion de la France catholique au pied du trône pontifical. Cette idée résulte d'une ignorance complète de la question, d'une méconnaissance