‹ L'Impérialisme français [par le] comte de FelsChapitre 5 sur 19 · L IMPÉRIALISME ET LA GUERRE ACTUELLE · texte numérisé non relu

L IMPÉRIALISME ET LA GUERRE ACTUELLE

nitif, une Allemagne absolument mécontente de sa destinée politique.

Nous croyons que le meilleur frein à imposer à Tavenir de la race allemande c'est qu'elle soit encadrée entre une Russie à qui personne ne conteste qu'elle doive être grande et une France à qui nous désirons, par une bonne frontière, voir attribuer la sécurité, base de sa grandeur, sécurité à laquelle elle a aspiré sous tous les régimes, royauté, république ou empire, et que seule une humanitairerie imbécile pourrait l'empêcher de réaliser après une victoire décisive.

Tous les belligérants actuels poursuivent un but précis. Chacun l'avoue, chacun entrevoit le prix de sa victoire ; chacun déclare qu'à ce prix seul la paix rêvée, la paix définitive peut être obtenue. Pourquoi la France seule, la France dont tous les enfants se sont levés et dont un si grand nombre sont tombés en héros, pourquoi notre noble patrie serait-elle le seul pays qui aurait combattu pour une cause qui ne serait pas nationale? Il ne faut pas que l'histoire raconte à nos petits-fils que la France a vaincu l'Allemagne pour le triomphe du slavisme et pour assurer l'empire des mers à l'Angleterre. Laissons cette raillerie cruelle à M. de Bethmann-Hollweg. La France se bat pour une cause nationale et, suivant l'expression même de M. le Président Poincaré, elle doit trouver dans le traité de paix les garanties nécessaires à sa sécurité.

11 est généralement admis que ce principe régit la guerre actuelle et doit en régler les résultats. On a dû remarquer cependant que, seuls parmi les belligérants, les gouvernants italiens, Roi ou ministres, invoquent le principe des nationalités dans leurs communications avec les chefs d'Etat et ministres alliés et que ceux-ci, dans leurs réponses, ne relèvent jamais Tallusion. D'autre part, si on lit attentivement les journaux français, quelquefois un peu étourdis en fait de politique extérieure, on ne manquera pas de remarquer que nos socialistes eux-mêmes, se traînant à la suite du monarque rêveur et funeste à qui nous devons Tintroduction dudit principe dans notre politique, j'ai nommé Napoléon III, nos socialistes, dis-je, ne mettent pas en doute que toutes les difficultés extérieures disparaîtront lorsque le principe des nationalités sera appliqué dans son intégrité. La nationalité intégrale, telle paraît être leur devise.

A ce sujet il est permis de remarquer que l'éducation des Français en matière de politique étrangère est encore très sommaire, aussi bien dans les milieux parlementaires que dans la masse électorale.

L'idée du but précis que doit poursuivre une nation provoquée par une autre, comme la France l'a été par l'Allemagne, n'apparaît pas encore nettement à nos législateurs. En voici deux exemples. Le i5 décembre 1916, à la Chambre des Députés, M. Accambray a prononcé un discours dont le succès fut tel que V Humanité nous dit que (( la notation de l'analytique traduit faiblement l'ova-

tion faite à Toraleur ». Et voici ces paroles tant applaudies :

(( Je suis de ceux qui sont bien décidés à mener la guerre jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à une victoire décisive, jusqu'au triomphe de la cause du droit et de la justice et de celle de l'émancipation des peuples. » (Applaudissements . )

A la place des électeurs de M. Accambray, je désirerais en savoir davantage et qu'on m'expliquât ce qu'est ce droit, ce qu'est cette justice et surtout cette émancipation des peuples au nom de laquelle ce député envoie leurs fils combattre les Allemands.

Cette même journée du i5 décembre 19x6 nous fournit deux exemples non moins frappants de la manière divergente dont la politique extérieure est envisagée en France et en Angleterre. Nous lisons dans le Journal du 16 décembre 1915 deux interviewas, Tune de M. Combes, l'autre de Lord Roseberry. A un journaliste portugais l'ancien premier ministre français a déclaré :

« Les nations qui nous sont dévouées n'ignorent pas que nous combattons pour l'honneur de l'humanité. La France ne tirerait jamais du fourreau son épée glorieuse que pour la mettre au service des idées généreuses qui constituent l'apanage de son histoire.

« Le monde civilisé nous suit, parce qu'il voit en nous les champions d'une paix future qui rétablira le principe des nationalités et qui imposera un régime légal compatible avec la réalisation de tous les progrès d'ordre social. »

Dans un discours prononcé à Edimbourg, l'ex-premier anglais a dit :

« Du jour où la guerre a été déclarée, toutes les parties de l'Empire se sont mises en mouvement, et, par une impulsion merveilleuse, sont accourues au secours de la mère patrie.

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« C'est là la glorieuse surprise que nos ennemis ont préparée pour nous inconsciemment et qui établit que V Empire britannique est un fait mondial, avec lequel l'univers a à compter. »

Ainsi, du côté français, répétition inlassable des mêmes utopies; du côté anglais, affirmation nette d'un impérialisme, constatation orgueilleuse d'une force qui impose son hégémonie au monde entier. L'Angleterre sait, ses hommes d'Etat le proclament tous les jours, qu'elle se bat pour la grandeur de son Empire. La France, ignorante des réalités de sa propre politique, se laisse convaincre par ses dirigeants qu'elle a tiré l'épée non pas pour défendre son sol menacé, son existence même qui est en péril, mais pour assurer dans le monde l'émancipation des peuples et le triomphe du principe des nationalités.

N'est-il pas temps de faire connaître la vérité à notre cher pays, de l'éclairer sur ses intérêts réels, de le détacher des chimères dont la poursuite l'a déjà conduit aux abîmes, et de lui inspirer la ferme volonté de s'attacher avant tout à une politique nettement française !

Au premier rang de ces chimères il faut placer ce principe des nationalités, triste héritage des rêveries politiques de Lamartine et de Napoléon III. On sait ce qu'il nous en a coûté, sous le règne de cet empereur, de faire le jeu de Gavour et de Bismarck. D'ailleurs, ce fameux principe, si souvent invoqué, a pour premier défaut de n'être pas un principe, c'est-à-dire une vérité nette et indiscutable. Ses disciples oseraient-ils l'invoquer pour demander au futur Congrès de la Paix de rendre à la France les provinces wallonnes de la Belgique, les Iles anglo-normandes ou le Canada français, proposeraient-ils d'émanciper le monde arabe de la tutelle française, anglaise ou italienne, de diviser la Suisse entre ses trois voisins sous prétexte qu'elle est peuplée

par trois races différentes, ou encore sont-ils disposés à refuser à Fltalie victorieuse Thinterland de Trieste et les côtes orientales de l'Adriatique pour la raison que ces pays sont habités par des Slaves ? Oui ne comprend aujourd'hui que ce principe, où nos idéologues ne voient qu'un moyen de liberté, s'est changé contre nous dans le passé en instrument de domination et de conquête et pourrait dans l'avenir être le germe de conflits terribles entre nos alliés de la veille !

C'est s'exposer aux pires désillusions que de faire la guerre uniquement pour des idées. La France, qui s'est offert ce luxe sous la Convention et sous Napoléon III, n'est plus assez riche en hommes pour recommencer cette folie.

La politique que nous devons adopter, sous peine de mort, a pour but, non pas de détruire l'Allemagne, mais de n'avoir rien à redouter d'elle, ce qui n'est pas du tout la même chose. Il est certain, d'une évidence qui ne peut échapper à personne, que nous ne pouvons, dans l'avenir, développer ou suivre aucune politique, pas plus une politique impérialiste que la politique d'effacement, sous la menace d'être envahis une fois de plus par l'Allemagne comme en i8i4, i8i5, 1870 et 1914. Pour ne plus vivre sous cette menace, il faut que la France soit très forte à l'intérieur par l'union de tous ses citoyens et que sa frontière devienne une barrière infranchissable pour l'envahisseur. Cette frontière, la France l'a atteinte aux Pyrénées et aux Alpes. Elle doit compléter le système de sa propre défense et de celle de la Belgique et du Luxembourg et ne pas oublier qu'il est un principe absolu, plus fort que celui des nationalités, c'est que la nation française a droit à une existence entourée de toutes les garanties possibles

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Dès lors, une grande nation allemande, sous la forme constitutionnelle de son choix, peut subsister. Il y aura quand même un nouvel équilibre dans l'Europe Occidentale et, nous l'espérons, aussi dans le monde : il sera fondé, plus encore que sur la déchéance de l'Allemagne, sur la grandeur de la France.

L'anéantissement du militarisme prussien, proclamé à différentes reprises par le Gouvernement britannique comme le but même de son action militaire, est certes un résultat désirable, mais ne perdons pas de vue que, si la victoire couronne les efforts des Alliés, elle consacrera le triomphe des impérialismes russe et anglais auquel la France travaille au nom du droit et de la justice. Rien ne peut npus assurer que dans l'avenir ces deux puissances consacreront uniquement leur activité extérieure et leur force d'expansion à faire régner dans le monde le noble idéal qui nous a tous coalisés contre la Germanie. Les guerres de l'avenir seront entreprises comme celle-ci l'a été, pour assurer la satisfaction de convoitises impériales et non pour faire régner la justice sur la terre. L'extension prodigieuse des Empires britannique et russe, leur domination établie sur tant de pays et de peuples différents de nationalité, de race, de langue et de mœurs ne nous révèlent nulle part l'avènement du principe des nationalités. En parallèle avec la politique de ses alliées, nous voyons la France renoncer à quelquesunes de ses meilleures et plus vieilles traditions et fonder un immense empire colonial, sans avoir jamais adapté sa politique aux conditions qu'imposent des possessions si diverses et si étendues. Elle doit prévoir dès à présent les prochaines compétitions et les convoitises provoquées par l'impérialisme universel, sans quoi la guerre actuelle ne serait que le premier acte d'une série de convulsions interminables. Il serait puéril d'affirmer qu'aucune cause de rivalité ne surgira jamais entre les six empires qui se

partageront Phégémonie du monde, après une paix victorieuse. Ce n'est pas au lendemain du jour où le pacifisme vient de recevoir le plus sinistre démenti qu'on osera se bercer d'une nouvelle illusion dont le réveil serait plus tragique encore. Nous voyons déjà que la leçon est méditée par les États-Unis, qui ont commencé une réorganisation de leurs armées de terre et de mer. Il est cependant probable que, si la paix présente quelques chances de durée et de sécurité, les peuples obtiendront de leurs gouvernements une diminution importante des charges militaires. Mais nous resterons toujours loin de la chimère du désarmement universel absolu. Aucun des six grands empires ne renoncera à sa politique impériale, parce qu'aucun de ces peuples ne peut abdiquer ce qu'il considère comme sa mission historique sur la terre.

Ce grand mot de mission historique n'est dans bien des cas que le voile somptueux qui cherche à masquer les convoitises et les intérêts. Trop souvent la civilisation qull s'agit de développer chez des nations barbares ou des peuplades sauvages n'est qu'un prétexte pour les asservir et exploiter leurs richesses. Les ambitions impériales que nous avons discrètement caractérisées au début de cette étude ne sont pas toujours inspirées par le désintéressement et le culte de l'humanité. Il n'en reste pas moins à l'actif de notre pays que sa politique d'expansion, son impérialisme en un mot, est surtout caractérisée par l'exportation d'idées libérales et de principes généreux qui sont pour notre noble patrie un héritage dont la double origine, le christianisme et la Révolution, permet à tous ses enfants de s'associer pour en assurer la garde. L'union sacrée qui nous réunit autour du drapeau national pendant la crise doit subsister dans la paix si nous voulons que celle-ci soit féconde. Ne craignons pas de le répéter :

La sécurité de la France dans l'avenir dépendra plus

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encore de sa force, de sa puissance et de sa propre grandeur que de rabaissement de l'Allemagne.

Nous avons vu qu'il était vain d'espérer qu'un système d'alliances pût contre-balancer d'une façon complètement efficace les défaillances et les défectuosités d'une politique intérieure ignorante des conditions vitales de la politique extérieure. Nous aurions pu, mais ce n'est pas le moment de le faire, et nous nous sommes contenté de l'indiquer, établir qu'une nation comme la France, lorsqu'elle contracte des alliances, doit avoir la primauté dans la conduite des affaires qui ont motivé ces alliances, et qu'elle ne doit pas, sous peine de s'exposer à des risques effroyables, se traîner à la remorque de ses alliés et leur laisser l'initiative et la direction des entreprises politiques et militaires qui résultent des traités d'alliance. Nous avons dégagé une autre conclusion pour en faire une des leçons de l'avenir, c'est que, au lendemain de la guerre, la France ne pourrait pratiquer aucune politique sous la menace d'une agression allemande. Cette vérité a une contre-partie, c'est qu'il est impossible à la France de concevoir et de suivre une politique de grandeur extérieure^ telle que l'exige son empire d'outremer, sous la menace d'agitations et de complications intérieures causées par le fait que ses assises sociales ne sont pas solidement bâties, que le mécontentement et l'inquiétude régnent dans des classes de la nation alternativement opprimées les unes par les autres.

L'existence même de la France en tant que nation libre et indépendante est subordonnée à une politique extérieure devenue, par une force inéluctable, une politique impérialiste. Le succès de cette politique ne peut être assuré que par la collaboration de toutes les classes de la nation.

Cette idée était, hélas ! méconnue à un tel degré avant la guerre qu'il en résultait notamment qu'une classe tout

entière de la nation était exclue de la collaboration nécessaire entre tous les citoyens, que la classe gouvernante, pour être assurée de conserver pour elle seule les avantages du pouvoir, cherchait à rendre la République inhabitable aux membres de la classe ci-dessus définie et votait des lois rédigées surtout dans le but de les rendre à ce point choquantes pour la conscience des citoyens de la première catégorie, que ceux-ci fussent obligés de persister dans leur bouderie et leur opposition stérile au régime. Une école socialiste ne craignait pas d'adopter une doctrine importée d'Allemagne, érigeant en dogme la lutte des classes, de manière à empocher, par principe même, toute réconciliation entre les Français, qu'elle s'appliquait à diviser en leur inspirant une haine réciproque. Si l'on ajoute à cela les méfaits du néomalthusianisme,, dont l'odieuse propagande privait la France d'environ 800.000 naissances par an, de l'alcoolisme qui abrutissait et détruisait la race, on ne sera pas éloigné de conclure avec nous que, avant la guerre, la France subissait chaque année, par sa propre faute, un dommage à peu près équivalent à celui qui résulte pour elle de l'état de guerre avec l'Allemagne. Supposez qu'il n'y eût en France ni malthusianisme, ni alcoolisme, ni socialisme marxiste, ni étatisme, ni anticléricalisme, il est presque évident que la France serait tellement forte et tellement puissante, qu'elle n'aurait rien à redouter d'une voisine qui n'apparaît si formidable que parce que nous nous sommes volontairement condamnés et entraînés, pourrait-on dire, à devenir de plus en plus petits devant elle.

La paix du monde ne peut être assurée que par une France unie, grande et puissante, oiï'rant en exemple à l'univers le développement magnifique d'une civilisation de liberté, de fraternité et de justice sous le drapeau de son impérialisme.

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