‹ L'Impérialisme français [par le] comte de FelsChapitre 4 sur 19 · L IMPERIALISME ET LA GUERRE ACTUELLE · texte numérisé non relu

L IMPERIALISME ET LA GUERRE ACTUELLE

France étaient à peu près égales (42 contre 87 millions) pour un territoire presque identique en superficie (54o.858 contre 536.463 kilomètres carrés). En 1910, trente-cinq ans plus tard, la France a 89 millions d'habitants, l'Allemagne en a 65. Nous avions gagné 2 millions, les Allemands 26.

« En 1891, notre commerce extérieur (importations et exportations) s'élevait à 8 milliards 338 millions, celui de l'Allemagne à 9 milliards iSy millions de francs. Le chiffre d'affaires des deux pays était donc à peu près le même à cette époque. Vingt ans plus tard, voici les chiffres : le commerce français est de i4 milliards 3oo millions, le commerce allemand de 22 milliards 3oo millions. Par rapport au nôtre il a presque doublé I

« Les statistiques maritimes sont encore plus désolantes : en 1909, notre marine marchande compte i.3o6.ooo tonneaux, la marine allemande en accuse 2.809.000. Sur ce nombre l'Allemagne possède 2.347-000 tonneaux en vapeurs de plus de 100 tonneaux, nous seulement 801.000. Par rapport à celle de l'Allemagne, notre marine marchande de grand transit est donc à i contre 3. Cependant l'Allemagne possède en tout quelques centaines de kilomètres de côte, sur une seule mer, tandis que la France en a des milliers sur les trois grandes mers de l'Europe. Nous sommes tombés si bas, nous, grande nation maritime par prédestination, que nous n'effectuons plus qu'une petite partie de nos propres transports. Sur 48.75o.ooo tonnes entrées et sorties de nos ports français, 36.127.000 tonnes, autrement dit les trois quarts, viennent et repartent sur des bateaux étrangers !

« En même temps que sa marine, l'Allemagne développait ses voies navigables, elle créait un réseau de chemins de fer supérieur au nôtre, elle fondait ses grandes industries, charbonnière, métallurgique, élec-

trique, chimique, etc. Toutes les ressources de ses banques et de son épargne se concentraient dans un effort de production prodigieux.

« Et nous, que faisions-nous ? Quelle œuvre économique importante, digne de notre pays, peut revendiquer notre démocratie? Nos ports étaient petits, mal aménagés. Nous n'avons su ni les agrandir, ni les outiller. Aucune des grandes voies navigables, nécessitées par nos conditions géographiques, n'a même été amorcée. Notre industrie, notre commerce sont restés chétifs, tandis que nous déversions nos milliards à l'étranger, commanditant nos rivaux et même nos ennemis politiques.

(( Tout se paie, citoyens. N'en doutez pas un instant, l'Allemagne ne nous aurait pas attaqués aussi odieusement, si l'équilibre des forces ne s'était pas rompu aussi absurdement en sa faveur et si notre veulerie, notre impuissance, notre oubli des devoirs les plus élémentaires n'avaient pas créé chez elle l'illusion que nous étions une nation dégénérée, dont le rôle était fini.

c( Ce n'est pas en un jour que l'Allemagne a grandi en population, en commerce, en industrie, au point de menacer notre existence et notre rang dans le monde, c'est en trente années que cette ascension s'est accomplie sous nos yeux. Quand nous en sommes-nous émus? Quand avons-nous agité les problèmes d'une gravité suprême qu'elle posait? Quelles mesures avons-nous prises pour parer aux dangers qui devaient fatalement résulter de cette disproportion économique grandissante entre nous et le pays voisin ?

« Il est salutaire de dire ces choses. »

La guerre actuelle a entraîné successivement et

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entraînera inéluctablement toutes les nations ayant un intérêt à défendre, une revendication à formuler les armes à la main.

Il serait donc légitime que la France, englobée dans le conflit par suite des causes que nous venons de résumer, poursuivît, elle aussi, un but précis, et obtînt, au moment du règlement des comptes, des avantages proportionnels aux immenses sacrifices qu'elle aura consentis. Est-ce bien l'intention de nos dirigeants? Ceux-ci ont-ils dans le passé une conception nationale d'ambition pour la grandeur de la France qui nous garantisse leur ferme volonté de la faire prévaloir si l'occasion s'en présente. Nous n'oserions pas Taffirmer. Dans la période qui a précédé la guerre, la popularité toujours grandissante du Gouvernement républicain avait pour base la croyance de plus en plus affermie que la doctrine essentielle de la République était le maintien de la paix.

Un seul problème — mais quelle épine — empêchait les dirigeants de la République de s'adonner entièrement à l'antimilitarisme qu'ils professaient. C'était la question de l'Alsace- Lorraine. Après avoir essayé vainement pendant des années d'étouffer en France toute idée de revanche, ces dirigeants avaient consenti des concessions à une partie de l'opinion qui se maintenait malgré tout patriote et nationaliste. Sous la pression de cette opinion ils avaient adfiéré à un système d'alliances qui les entraînait peu à peu, sans qu'ils l'eussent désiré ni prévu, à être englobés dans une guerre européenne pour une cause qui ne serait pas une cause française. Il est certain eu effet que la Russie, en signant un traité d'alliance avec la France en 1891, s'assurait, et l'événement a justifié sa prévision, le concours de notre pays contre l'agression de l'Allemagne dont elle était menacée. Nous étions donc exposés, par ce traité, à prendre les armes

pour une cause slave, ce qui est arrivé. Les ententes avec l'Angleterre et Tltalie ont également été conclues par ces nations en vertu de Végoisme sacré qui est le principe de leur politique. M. Salandra Ta hautement déclaré à la tribune de Monte-Gitorio, à la veille de joindre la cause de l'Italie à celle de la Triple Entente.

Dans l'esprit des négociateurs français, l'alliance avec la Russie, suivie de l'entente cordiale avec l'Angleterre, n'était destinée qu'à assurer une paix fondée sur l'équilibre européen. Mais on peut leur reprocher de n'avoir pas vu que cet équilibre de forces pouvait être rompu et qu'alors c'était la guerre inévitablement déclanchée par le groupement le plus audacieux ou le plus avisé. En un mot, la politique suivie par la France l'exposait à être compromise dans un conflit engagé pour des causes étrangères à ses propres intérêts ou du moins au seul objet qui aurait dû la guider et dans le choix et dans la conduite de ses alliances.

Il n'est pas inutile, après les observations que nous avons présentées sur l'origine de la guerre, d'en envisager la conclusion. Il ne peut s'agir d'étudier les conditions de la paix avant que la victoire ait permis de les imposer. Mais il est intéressant de préparer l'opinion publique à dégager le principe général qui doit, au point de vue français, dominer ses stipulations. Nous estimons que la solidité de cette paix et la garantie de sa durée doivent reposer non seulement sur la grandeur matérielle de la France, mais aussi sur sa grandeur morale et sur la conscience qu'elle prendra de son rôle international. La guerre actuelle nous enseigne chaque jour que dans un conflit de cette nature qui met aux prises de chaque côté des groupes de nations si diverses, la direction, dans

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chaque groupement, doit appartenir à un seul gouvernement. Ce quia fait la force de l'Allemagne, dès le début, en dehors de la puissance de son armée, c'est qu'elle a eu la direction presque absolue des forces de ses alliées. Ce qui fait au contraire la faiblesse relative de la France, au sein de son système d'alliances, c'est qu'elle n'a pas été en mesure d'imposer, dès le début, pour les entreprises communes, une unité d'action qu'elle ne réalisait même pas dans la politique intérieure de son Gouvernement.

Il faudra donc, dans un avenir où la force de la France sera faite, comme aujourd'hui, non seulement de ses propres ressources, mais aussi de celles de ses alliées, qu'elle ne perde plus de vue qu'à elle seule doit appartenir la primauté dans la direction des nations groupées autour d'elle pour la conclusion, la défense et le maintien de la paix.

Nous avons établi que la pusillanimité de nos ministres ne leur a jamais permis de définir et d'affirmer le programme de leur politique impérialiste depuis quarante ans qu'il a reçu un commencement d'exécution. Dès lors, sont-ils en bonne posture pour parler avec netteté et efficacité au moment du règlement des comptes? Au Congrès de la Paix ('), où ils soutiendront sans doute, avec une éloquence que personne ne leur dénie, les principes du droit, de la liberté et de la justice, ne seront-ils pas entraînés à se préoccuper de l'émancipation des peuples et de la propagande du principe des nationalités beaucoup plus que des intérêts précis et traditionnels de la France ?

(i) Dans notre pensée l'expression de Gonçyrès de la Paix ne siqnifie pas autre chose que la réunion des plénipotentiaires des puissances belligérantes. Nous n'admettons pas un seul instant que les neutres aient voix au chapitre pour intervenir dans les stipulations de la paix. Que ceux qui ont été à la peine soient seuls appelés à l'honneur... et au bénéfice, telle est notre opinion formelle.

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Et cependant un principe s'impose tout d'abord, c'est qu'après avoir fait preuve d'une imprudence inouïe en «tendant à l'infini notre empire au delà des mers, sous la menace d'un ennemi formidable qui nous guettait devant une frontière ouverte depuis Dunkerque jusqu'à Belfort, la France victorieuse doit conquérir la sécurité presque parfaite dont jouissent les autres nations qui se livrent à la politique impérialiste. Cette sécurité que l'Angleterre et le Japon trouvent dans leur insularité, la Russie et les États-Unis dans leur immensité territoriale, nous y avons toujours aspiré. Si nous voulons vraiment réaliser notre destinée historique et nous libérer vis-à-vis de l'ennemie héréditaire, nous devons avoir contre les invasions de l'Allemagne, quatre fois renouvelées depuis un siècle, une barrière matérielle, déjà forte par elle-même et que la science moderne saurait rendre infranchissable. Je ne <;rois pas que nous puissions conjurer le péril allemand toujours renaissant par un affaiblissement de cette race prolifique et envahissante. L'idée de partager l'Empire allemand en petits pays suivant une méthode de régression archaïque est, quand on l'examine sérieusement, tellement à l'antipode des aspirations des peuples modernes et de toutes les lois de l'évolution historique, qu'il n'y a aucune chance pour que s'y résigne la nation belliqueuse sur laquelle on voudrait expérimenter un dépeçage suranné. Au lieu d'assurer la paix à l'Europe et au monde, une Allemagne morcelée serait un foyer <le révolutions et de convulsions provoquant éternellement des convoitises et des interventions étrangères. L'Europe recommencerait alors, avec son cortège de guerres interminables, le cycle de l'évolution qu'elle a dû parcourir pour arriver précisément à l'unification de l'Allemagne sous l'hégémonie prussienne. Et ce serait sans doute une œuvre de peu de durée que de créer par un traité de paix, que les peuples souhaitent défi-

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