UNION SACRKE ET POLITIQUE IMPERIALE
des peuples de l'Est vers cette contrée bénie où la douceur de posséder la terre est telle que ses habitants divisent son sol à l'infini par suite de leur aspiration naturelle à la propriété.
Tel est en effet un des caractères principaux des habitants de cette contrée enchanteresse qui forme le patrimoine des anciennes Gaules : c'est leur amour pour la propriété individuelle et leur bravoure héréditaire pour défendre le sol sacré de leur patrie. Trop heureux si leur souci constant du progrès en toutes choses, et surtout en institutions politiques, sociales et religieuses, ne les entraînait constamment à des querelles et à des luttes de partis qui ont été de tout temps la principale cause de notre faiblesse contre les ennemis du dehors.
Pour l'enseignement que nous voulons tirer en vue d'étudier l'union sacrée et la politique impériale de la France, nous retiendrons quatre exemples mémorables de son histoire : la guerre de Cent ans, où la lutte contre l'envahisseur anglais est paralysée par la compétition des Armagnacs et des Bourguignons; la Ligue, où les protestants invoquent l'aide de l'Angleterre et les catholiques celle de l'Espagne ; la Révolution française, où la chute de la monarchie est à la fois la conséquence et le prétexte de la coalition européenne ; enfin la guerre de 1870, où les premières victoires de la Prusse amènent le coup d'État républicain du 4 septembre.
Dans chacune de ces crises, l'existence de la France comme nation a été mise en jeu, car les menaces extérieures ont toujours offert pour elle un caractère de gravité exceptionnel par suite des conditions géographiques et ethniques auxquelles nous avons fait allusion. Et dans chacune de ces circonstances une sorte d'union sacrée a assuré le salut du pays. A ces époques tragiques, les meilleurs citoyens se sont unis pour réagir contre les partis qui créaient la division et la faiblesse et pour iiis-
laurer une autorité vraiment nationale. Les artisans de l'œuvre de salut s'appellent Jeanne d'Arc, Henri IV, Bonaparte, Gambetta, Thiers.
Cherchons à caractériser l'œuvre de ces êtres providentiels en vue de la leçon à méditer dans l'heure présente.
Quand Jeanne d'Arc apparaît, la France est aux mains des Anglais dont le souverain règne à Paris. Le roi de France n'est plus que le roi de Bourges, entouré de conseillers cherchant à tirer le meilleur parti, chacun pour soi, d'une situation désespérée. Il semble qu*aucun d'eux ne songe au salut de la France. Il est certain qu'aucun n'a formé un plan d'action pour la délivrer de l'étranger et n'a conçu l'idée de la victoire. Ce plan et cette idée appartiennent à Jeanne, en qui se sont incarnés le bon sens et l'âme du peuple. Son idée est simple et naïve : « Il faut bouter les Anglais hors de France » ; son plan d'exécution : (( Délivrer Orléans et faire couronner le Roi à Reims. » Ces deux actes glorieux accomplis, Jeanne peut échouer devant Paris et se faire prendre à Compiègne. Elle n'en a pas moins sauvé le pays, parce qu'elle a proclamé que, pour le sauver, il fallait chasser l'étranger et parce que, à sa voix, les Français ont admis que, pour être victorieux, il fallait cesser d'être Armagnac ou Bourguignon et se déclarer simplement Français.
Telle est la leçon d'union sacrée que nous a léguée Jeanne d'Arc : un but précis doit être indiqué aux Français; leur union absolue le réalisera toujours,
A l'époque de la Ligue, il s'est formé en France une sorte d'union sacrée de nature peut-être moins chevaleresque et plus politique, mais qui n'en eut pas moins de valeur. Le génie d'un roi qui passait aisément d'une religion à l'autre, à l'époque où le prétexte choisi par nos ancêtres pour s'entr'égorger était précisément leur attachement professé pour des religions différentes, le
UNION SACRÉE ET POLITigUE IMPERIALE 89
génie de Henri IV consista à apaiser les querelles religieuses et à obtenir des bons Français que, dans Tintérêt supérieur de la patrie, ils voulussent bien s'accorder entre eux, sinon pour une paix définitive, du moins pour une trêve qui dura aussi longtemps que son règne.
Ce qui est à relever, dans cet épisode de notre histoire, c'est que la tâche du Béarnais fut facilitée par rinitiative prise, en dehors de lui, par le groupe de Parisiens patriotes qui s'associèrent pour préparer les voies à la réconciliation nationale.
Retenons ce précieux exemple d'une initiative prise par des citoyens désintéressés, indépendants et conscients, c'est une deuxième leçon d'union sacrée.
Deux cents ans se passent. A l'époque de brumaire, nous trouvons la France du Directoire ruinée par dix ans de révolution, aux prises avec la coalition de l'Angleterre et de l'Autriche, déchirée par les factions, divisée en deux partis, les républicains et les royalistes, dont ni la guerre civile ni la guerre extérieure n'ont pu épuiser la haine réciproque. Aucun appel à l'union ne se fait entendre. On se hait et l'on veut continuer à se haïr, à se déchirer, à s'entre-tuer. Bonaparte, seul, a conçu l'idée providentielle qui doit sauver. Pour former son gouvernement, il fait appel aux jacobins et aux royalistes. Qu'il mette des uns dans son antichambre, des autres dans sa police, et les meilleurs de tous dans son armée et dans son administration, chacun est à sa place. Il les plie tous à servir, à servir la France. Leur union sacrée vit réalisée, pour quatorze années d'épopée, la splendeur des rêves de toute une nation enivrée de gloire, comblée de prospérités, éblouie de grandeur I
L'union sacrée de 1870 présente elle-même un caractère très différent des exemples que nous venons de résumer. Tout d'abord, dès les premières défaites de
4o l'impérialisme français
Napoléon III, le ministère responsable de la guerre fut renversé par la majorité bonapartiste de la Chambre des Députés.
Vingt-cinq jours plus tard, après le désastre de Sedan, le régime condamné s'eflbndra et la République fut proclamée. Un gouvernement presque homogène fut constitué par les députés républicains de Paris. Ils commirent la faute capitale de s'annexer comme Président un transfuge, presque un traître de l'Empire, le général Trochu, qui paralysa toute leur activité par son incurable bavardage, non moins que par son manque de foi patriotique et républicaine.
Cette erreur d'introduire dans l'exercice de la dictature une personne qui lui retirait toute sa force de cohésion provoqua toutes les déceptions du siège de Paris, puis sa capitulation malgré la défense si glorieuse pour nos soldats. En province, Gambetta, seul dictateur, puisque ses acolytes ne le gênèrent en rien, prolongea la résistance au delà de toute espérance. Mais il rencontra chez ses administrés une union sacrée qui lui facilita singulièrement sa tâche, car légitimistes et bonapartistes se dévouèrent pour la patrie, sans demander ni faveur, ni concession, ni traitement spécial. Un pays presque entièrement réactionnaire subit un dictateur révolutionnaire, et l'union sacrée consista uniquement dans l'abnégation absolue des conservateurs.
De cette union, il ne subsista aucune trace, à peine la guerre terminée. Les deux hommes d'Etat qui jouèrent dans cette crise un rôle prépondérant, Gambetta et Thiers, dominés le premier par l'intérêt de son parti et le second par son ambition personnelle, n'eurent pas la notion du service éminent qu'ils auraient pu rendre à leur pays en constituant un régime consulaire à l'instar de Bonaparte. Cette tâche, à laquelle Gambetta n'était d'ailleurs nullement préparé, aurait pu tenter l'historien
UNION SACRÉE ET POLITIQUE IMPÉRIALE t^l
de Napoléon, auquel les méthodes de son héros paraissaient familières et que sa vie politique, les traditions qu'il avait recueillies, ses relations personnelles si étendues et la confiance qu'il inspirait à tous les partis auraient dû orienter dans cette voie. Il semble certain que si M. Thiers, conscient du rôle qu'il avait à jouer dans le relèvement de la France, avait employé les longs mois de la guerre à grouper les meilleurs éléments des divers partis en vue d'une union nationale, il aurait pu constituer un grand parti de véritables patriotes, décidés à faire abstraction de leurs préférences, de leurs intérêts individuels et de leurs passions pour travailler en commun au relèvement de la patrie. Désigné par l'opinion publique pour être le chef du pouvoir exécutif du régime légal qui devait succéder au Gouvernement de la Défense nationale, M. Thiers, avant le vote de l'Assemblée qui devait l'investir de ces fonctions, aurait dû amalgamer, sous la forme d'un parti d'union nationale, les éléments d'une majorité stable décidée à travailler, de bonne foi, à l'œuvre de la restauration de la puissance et de la grandeur françaises. La bonne volonté de tous les Français se manifesta alors aussi nettement qu'aujourd'hui, mais celle du chef du pouvoir exécutif ne se montra pas à la hauteur du devoir qui lui était tracé par les circonstances.
Sans doute comptait-il avant tout, pour discipliner ses partisans, sur l'ascendant de sa parole lorsqu'il occupait la tribune d'une grande assemblée. On sait que l'emploi abusif qu'il fit de ce moyen de persuasion le desservit souvent au cours de sa présidence et que finalement il réalisa si peu la réconciliation nationale de tous les Français (|u'il les conduisit assez rapidement à se grouper en deux camps hostiles, dont la lutte sans merci est toute l'histoire intérieure de la troisième République.
Les faits historiques que nous venons de rappeler
L'iUPiÎRIAIJSME KnAN^:AlS g
sont tellement connus qu'il suffit de les évoquer, du moins nous l'espérons, pour inspirer à tout Français le désir ardent de voir une fois de plus le bon sens et la raison triompher des querelles intestines qui nous affaiblissaient et provoquer la formation de cette union des meilleurs citoyens dont le Premier Consul nous a légué le plus mémorable et le plus prestigieux exemple.
L'union sacrée proclamée entre tous les Français depuis le 4 août 1914 nous a déjà permis de coaliser toutes nos forces pour cette œuvre splendide de résistance à l'ennemi admirée de l'univers entier qui ne nous en croyait pas capables.
Nous comprenions cette union autrement qu'elle n'a été pratiquée, et, si nous en présentons ici l'observation, c'est en vue des conclusions pratiques qui en résultent. Voici en effet comment nous aurions conçu que l'union sacrée devait être réalisée pendant la guerre. Tout d'abord nous pensons qu'en temps de guerre, plus encore qu'en temps de paix, l'homogénéité du Gouvernement, au point de vue politique, est désirable et indispensable. Peu importe l'opinion politique ou la nuance d'opinion politique des membres du Gouvernement. Qu'ils soient socialistes, radicaux, modérés ou réactionnaires, on leur suppose assez de patriotisme pour songer au salut de la patrie comme à la règle unique de leur conduite. Le pays veut que le pouvoir soit exercé par des capacités, que les ministères de la Défense nationale soient gérés par les spécialistes les plus compétents en chaque matière, que ce soient parmi les hommes d'action que les meilleurs soient choisis par le chef de l'État pour l'aider à sauver le pays. L'unité d'action ainsi réalisée dans le Cabinet, chacun de ses membres ne s'occupant de façon virile que des affaires de son département, il n'est pas nécessaire qu'à leurs délibérations prennent part des secrétaires d'Etat en surnombre uniquement chargés de rappeler à
UNION SACRÉE ET POLITIQUE IMPERIALE l^'S
leurs collègues qu'ils doivent s'abstenir de toute mesure qui, en inquiétant des catégories de citoyens dans leurs croyances, leurs opinions ou leurs intérêts, pourrait affaiblir ou rompre le faisceau des forces nationales assuré par l'union sacrée de tous les Français. C'est dans le pays que doit exister et qu'existe en effet l'union sacrée, et c'est pour elle une garantie aussi inutile que nuisible que de vouloir la consolider par la représentation dans un Cabinet de toutes les nuances des opinions politiques.
Le groupement dans un même ministère de socialistes, de républicains de gouvernement et de conservateurs nous apparaît donc à la fois comme une chimère et presque comme une injure au patriotisme des citoyens qui n'avaient aucun besoin de cette puérile satisfaction de vanité procurée à leurs représentants pour faire, jusqu'à la fin de la guerre, le sacrifice absolu de leurs opinions politiques.
Cette conception si fausse de l'union sacrée, telle que le parlementarisme a cru nécessaire de la réaliser en Angleterre aussi bien qu'en France, nous paraît avoir affaibli l'énergie des gouvernements de ces deux nations, sans lui avoir procuré aucun supplément de forces. Associer pour le gouvernement des hommes qui professent des méthodes et des principes absolument dissemblables est certainement un défi au bon sens et un obstacle à l'unité d'action.
Toutefois, nous ne nierons pas que cette constitution de cabinets d'union sacrée, avec représentation proportionnelle des diûérents groupes politiques, nous apparaît comme un artifice et un chef-d'œuvre à la fois de la politique parlementaire contemporaine. Associer, même pour une faible part, à la responsabilité gouvernementale, des membres autorisés de l'opposition, est un moyen de paralyser à jamais les critiques de cette oppo-
sition et les revendications qu'elle pourrait exercer à rissue de la guerre. L'entrée en scène de personnages qui paraissaient si éloignés du portefeuille ministériel dans les circonstances actuelles et leur accession à la possession de ce prestigieux maroquin a été une véritable journée des dupes et la haute stratégie parlementaire des grands directeurs de la politique républicaine a remporté là un succès dont il ne convient pas aujourd'hui d'indiquer ici les conséquences probables.
Ces réflexions n'ont pour le moment d'autre but que de faire saisir à nos lecteurs la difl'érence essentielle qui existe entre cette union toute empirique et momentanée et la politique consulaire de Napoléon Bonaparte.
Ce qui caractérise l'union réalisée par ce héros c'est l'abandon définitif par les citoyens qui y ont adhéré des opinions qui les divisaient et l'adoption également définitive de concepts sur lesquels ils se mettent d'accord pour travailler en commun au relèvement et à la prospérité du pays.
Telle est la troisième leçon que nous fournit l'historique sommaire de l'union sacrée que nous venons d'esquisser.
L'après-guerre verra-t-elle surgir un Bonaparte ou un Thiers, un soldat ou un homme d'État pour fonder sur une réconciliation de tous les Français la grandeur de la France victorieuse ?
Quelle que soit la réponse que l'histoire fera à cette question, il n'en est pas moins opportun de constater dès à présent que l'éducation politique de la nation française est beaucoup plus avancée qu'aux époques que nous venons d'évoquer. La multiplicité des expériences politiques réalisées par la France est telle que grâce à elles la science politique, autrefois empirique, est devenue aujourd'hui une véritable science expérimentale que tout Français peut étudier en appliquant les