‹ L'impérialisme occidental; genèse de l'impérialisme anglaisChapitre 16 sur 17 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous n'avons cherché qu'à vérifier la Genèse d'un courant d'idées contemporain. L'Impérialisme qui anime les foules anglaises est brodé sur un tissu d'échanges. Industrialisme manchestérien, valeurs d'échange; émissions financières, valeurs d'échange; routes maritimes, valeurs d'échange. Tout se ramène à l'offre et à la demande, mécanisées et monopolisées au profit du marché central, cité métropolitaine, parc où pousse sur les multitudes grouillantes la fleur cocardière de l'Impérialisme.

Cette solidarité mondiale qui met Londres dans la dépendance de ses débouchés met également ceux-ci dans la dépendance de Londres. Dans un de ses derniers discours Disraeli disait : But, Mylords, the key of India is not Herat or Candahar, the key of Iiidia is London. » Oui, la clé de l'Inde, c'est Londres.

Londres, c'est-à-dire la Bourse.

Et non pas Manchester et Birmingham, c'est-à-dire les intérêts particuliers. De 1878 à 1907, Manchester est demeuré free trader et Birmingham a poussé dans le sens contraire par intérêt. Les affaires ne marchaient pas. La politique de Lloyd George a succédé à celle de Chamberlain. La métallurgie remonte et c'est plutôt Manchester qui descend. On imagine fort bien la ville de Cobden ralliée au fair trade. Quelle volte-face! Mais quoi? Lloyd George réussit parce que dans la boutique

anglaise pour le moment tout va. Gare à la première crise des échanges !

Dans ce pays de pratique réaliste nous avons vu l'histoire orienter la genèse du sentiment impérialiste vers la politique, c'est-à-dire vers la balance opportune des Forces, vers le Succès, plutôt que vers la Justice ou le Droit. Pareille tradition a de très vieux titres de noblesse.

« L'idée impériale, dit M. Hill, est la clé de l'histoire de l'Europe et surtout de la diplomatie européenne dont les efforts suprêmes ont tendu, d'une part, à créer de nouveau un Empire formé sur le modèle de l'ancien imperium romain; d'autre part, à contrarier cet effort et à assurer aux différentes nations de l'Europe les garanties de leur indépendance et de leurs droits à la souveraineté nationale (i). » Ni l'une ni l'autre de ces tendances n'a triomphé. Durant le moyen âge, elles ont opposé l'une à l'autre les deux moitiés de Dieu : le Pape et l'Empereur. Durant l'ère moderne, elles ont, de Philippe le Bel au Code Napoléon, gravité autour de l'impérialisme français. Duel entre l'Angleterre et la France. Après la guerre continentale de Cent ans, c'est la guerre coloniale de 1680 à i8i5, de plus de cent ans ; et au bout de laquelle il y a bien un grand surhumain, Napoléon, mais il n'y a j)as de Jeanne d'Arc. A l'époque contemporaine, les politiques anglais, décidément, ont le dessus et, à travers leurs calculs patients, l'impérialisme apparaît, embryonnaire et mal démaillotté, avec sa formule réaliste. Elle grandit dans des tâtonnements successifs.

(i) Hill, History of diplomacy, p. 33.

Le discours de Disraeli au Crystal Palace, VOceana de Froude, l'expansion de V Angleterre de Seeley, le Greater Britain de sir Charles Dilke, la fondation de YImperial fédération leagiie, toute cette propagande aboutit, enfin, à la Colonial Conférence, tenue à Londres en avril 1887, l'année du cinquantenaire du couronnement de la reine Victoria. Le comité de défense militaire en 1893 et la Navy league en 1894, la seconde conférence coloniale en 1897, l'année du jubilé, et la troisième, celle de 1902, marquent l'œuvre de Chamberlain. On semble vouloir marcher en avant. Sous le nouveau gouvernement libéral, les conférences de 1907 à 1911 sont plus timides. On se réserve, on attend. Mais jamais on ne revient en arrière.

Bien maigres peuvent en avoir été les résultats pratiques, il suffira d'un ministère des questions extérieures pour que, administration centrale, tarifs, défense militaire et navale, organisation judiciaire, des fruits soient cueillis qui, encore verts dans la brumeuse métropole, paraissent dans les colonies plus hâtives, déjà mûrs.

Ce qui domine la formation impériale d'an noyau politique, ce ne sont plus les conditions générales des échanges, c'est désormais la rivalité des impérialismes concurrents. A nous en tenir à son titre, notre tâche est terminée, nous avons fini d'exposer la genèse de l'impérialisme lié au marché anglais.

Il est debout, adulte et robuste, mais il a des marchés concurrents, des ennemis.

La France, l'Allemagne, les Etats-Unis, le Japon, voire la Russie et le monde arabe ont grandi. Le senti-

ment de la rivalité internationale pénètre jusqu'aux p&js de second ordre, et, dans un certain sens, on peut parler d'nn impérialisme italien, belge, hollandais.

Vouloir en exposer les conditions actuelles en Angleterre, c'est le montrer aux prises avec les autres.

Peut-être le tenterons-nous un jour.

En attendant, il peut être utile de marquer en quelques lignes leurs caractères distinctifs. La résultante politique de l'impérialisme anglais n'en sera, au milieu des autres, que plus exactement au point.

L'antique rival définitivement dépassé en industrie, en commerce, mais financièrement redoutable encore, l'empire du César corse, avec ses aigles et ses lauriers, a poursuivi le développement de ce socialisme juridique qui s'était, avec Louis XIV, incorporé en lui au point d'en faire l'expression même en Europe de l'idéalité humaine; cet impérialisme de légistes n'a pas cessé d'exercer sa fascination. Avec Lloyd George, la direction de l'âme anglaise a été confiée à ce qui couvait en elle d'énergie et de crânerie celtiques. La France y a naturellement aidé. L'entente cordiale a dépassé la limite de l'influence diplomatique.

Le rival par excellence, faut-il le dire? c'est l'ancien allié, l'ancien frère selon Carlyle, le Germain.

Qu'il y ait sur les mers, poussée par un vent irrésistible, une nef qui porte à sa flamme « Weltwirtschaft », voilà ce que tout le monde sait.

Apparent aussi, son leitmotiv : « le militarisme ». L'Allemagne, à la fois aggressive et méthodique, a grandi dans l'industrie et le commerce en appliquant aux luttes économiques les principes de son grand étatmajor : c'est un « impérialisme militaire ».

De même on peut dire de l'empire des tsars que son

impérialisme est « agricole », ou du Japon, basé sur la population qu'il est « démograpliiquc )>. L'impérialisme italien n'est-il pas « spéculatif » comme tout ce que produit ce génie ultramontain? Et que serait l'impérialisme belge ou hollandais, l'impérialisme des petits Etats, sinon « pacifique »?

Parmi ces idées-forces qui planent sur la concurrence vitale des peuples, il en est deux, mal connues, qu'il nous faudra mettre en vedette un jour.

Tous les impérialismes dont nous venons de parler sont des impérialismes capitalistes.

Par centaines de millions il est, à l'heure présente, des âmes qui se refusent au compartimentage de la cupidité. Elles glissent, celles-là, hors des impérialismes d'autrefois, elles retournent à l'idéalité religieuse ou populaire, imprégnée de saine et fruste barbarie, de rudesse élémentaire.

On les voit se grouper en deux vastes armées dont la répartition inquiète.

D'une part, le monde arabe, le monde musulman, le monde oriental qui coalise contre l'Europe capitaliste toutes les civilisations indigènes; d'autre part, et par leur marée démagogique les Etats-Unis le montrent si bien, il y a, dans l'intérieur de nos sociétés occidentales, la même coalition des Barbares d'en bas.

Si j'avais à écrire demain à ces pages impérialistes une suite et à montrer après leur genèse, leur conflit, je n'hésiterais point à m'attacher au plus puissant des impérialismes, à celui qui, aux temps romains, a déjà nourri les Césars et qu'on appellera bientôt I'impéria-

LISME OUVRIER.

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