‹ L'impérialisme occidental; genèse de l'impérialisme anglaisChapitre 15 sur 17 · C. — La réaction cobdénienne · texte numérisé non relu

C. — La réaction cobdénienne

Disraeli est, depuis i85o, en pleine possession de sa doctrine. Son torysme, teinté de dandysme socialiste, attend l'heure du pouvoir durable. Il lui faudra cependant prolonger cette patience durant plus de vingt ans encore. Pourquoi?

C'est que, dans le monde entier, les événements sont étonnamment propices au laisser-faire, que le manchestérianisme triomphe partout et que l'abondance pléthorique qu'apporte à l'industrie britannique le libre échange gladstonien retarde l'avènement de l'opposition.

La prospérité anglaise de 1860 à 1870 semble un prodige. L'industrie cotonnière, qui consommait 2 millions 614,000 balles en 1860, en utilise, en 1878, 3,i5o,ooo. En i86i,on importe 92,795,787 livres de laine brute; en 1866, 172 millions 785,201. En 1860, le Royaume-Uni exporte pour i3,6oo,ooo livres sterling de fer et d'acier; en 1878, pour 87 millions de livres et Birmingham esta l'apogée de sa puissance (i). En même temps, les importations montent de 182 millions de livres sterling à 296 millions; les exportations, de t86 millions de livres à 256 millions. Les nouvelles entreprises pullulent. On compte 268 nouvelles sociétés de commerce, en i863, avec un capital total de plus de 100 millions de livres; en 1864, 282 avec

(i) Fanno, o. c, p. 54.

plus de i5o millions de livres. A part les deux crises de 1857 et de 1866, aisément surmontées, cette croissance se poursuit avec un persévérant bonheur. En 1840, les principaux clients de l'Angleterre, c'étaient les États-Unis, les villes hanséatiques,la Hollande, la France, l'Italie et la Russie. En 1870, il faut y joindre la Turquie d'Europe et d'Asie, l'Inde, la Chine et Singapore, l'Egypte et le Cap, le Brésil et l'Argentine. Mais, bien que l'importance des marchés coloniaux ait grandi, ils n'ont pas encore primé les autres. En i83o, ils représentaient 33 p. c. du total des exportations anglaises; en 1872, ils n'en représentent plus que 24(1). La Compagnie de la mer du Sud en i853, en 1857 la bonne vieille Compagnie des Indes disparaissent. Les colonies se détachent de la métropole. C'est le grand ministère Gladstone. Ordre, économie à l'intérieur; au dehors, la paix. On rêve à nouveau de fraternité universelle.

Dans cette réussite libérale, qui laisse peu de chose à l'opposition, que fait Disraeli? Il accommode les reliefs de son radicalisme juvénile à la sauce conservatrice, il fait en dilettante de la politique sociale, il se prépare, il attend.

Brusquement, en 1873, fin des années grasses, voici les maigres, la crise éclate. Les ruines s'accumulent dans tous les pays; l'Angleterre est durement atteinte. Le Credo cobdénien s'évanouit.

De 1872 à 1877, les exportations de fer descendent de 3,383,000 tonnes à 2,34^,000, les filés de laine de 412 millions de yards à 262 millions (2). La sortie des quincail-

(i) Ibid., p. 56.

(2) BouRNE, o. c, p. 149.

leries de Birmingham, qui valait 5 millions de livres en 1872, n'en vaut plus que 2,100,000 en 1892 (i). Il y avait 1.26 p. c. de sans-travail en 1878, il y en a 12. 5 p. c. en 1879. L'agriculture se meurt. La surface cultivée en froment était, en 1869, de 3,982,000 acres, elle descend à 2,268,064 en 1886, à 1,417,4^3 en 1895 (2).

C'est une universelle débâcle. Plus de libre échange! L'Allemagne, la France, la Russie, les Etats-Unis retournent au protectionnisme. Même les self governing colonies, Nouvelle-Zélande, Victoria, Canada, lâchent la mère-patrie. C'est pour l'Angleterre, réveillée du songe de Cobden, l'isolement splendide mais terrible.

Le parti libéral s'effondre. Enfin, après vingt années d'attente, en 1874, I^israëli est maître de l'heure.

Misère de l'idéalisme juvénile! «Le génie qui est jeune est divin. L'histoire des héros c'est l'histoire de la jeunesse w s'écrie Sidonia dans Coningshy. Hélas! quand notre héros saisit le pouvoir, il a soixante-dix ans.

D. — Coningsby.

Au seuil de l'âge mûr, en 1844» trente ans auparavant, Disraeli avait fait paraître Coningsby, ou la nouvelle génération.

Dans ce roman, assez médiocre, dédié à la politique, où se dessine un nouveau Torysme, teinté de démocratie, il y a deux figures de premier plan, un jeune Anglo- Saxon, fils de lord, le simple et vaillant Coningsby, et la figure mystérieuse d'un Shephardim : le richissime Sidonia.

Comme elles sont symboliques! Les deux faces du

(1) BÉRARD, O. c, p. 82.

(2) Fanno, 0. c, p. 63.

Disraëlisme s'y montrent pareilles à deux anges gardiens qui se disputeraient l'âme du futur Beaconsfield. Coningsby, le jeune seigneur de la nouvelle génération, tourne le dos au peerage étroit de son grand-père, et veut aller au peuple. Sidonia, l'Israélite, l'exhorte à regarder le monde.

Personnage curieusement tracé que ce Jaif. Fils d'un Marano d'Aragon, ayant fait fortune dans la guerre d'Espagne en suivant l'armée de Wellington et qui émigré à Londres; c'est une réplique du Disraeli de Venise.

Mais l'auteur a aussi pensé à Rothschild. Comme lui, le vieux Sidonia risque toute sa fortune sur le coup de Waterloo. Le voilà un grand capitaliste. Quelle sera sa mission? Disraeli s'en explique. «L'Europe avait besoin d'argent et Sidonia était disj^osé à prêter à l'Europe. La France désirait quelques millions, l'Autriche en voulait plus, la Prusse un peu, la Russie un certain nombre. Sidonia les pouvait satisfaire tous. Ainsi, après dix années il était devenu un des personnages les plus considérables de l'Europe. Il avait placé, dans chacune des principales capitales, un de ses frères ou un parent proche sur qui il pouvait compter. Il était seigneur et maître du marché monétaire du monde et, par la suite, seigneur et maître de toutes choses (i). »

Tel est Sidonia, le père, l'Israélite de l'ancienne génération. A lui s'oppose le fils, comme l'Anglo-Saxon Coningsby s'oppose à son grand-père. Elevé par un jésuite espagnol défroqué devenu libéral, un certain Rebello, juif d'origine, il cultive d'abord les dispositions de sa race pour le calcul, se façonne les manières à Paris et à

(i) Coningsby, p. 198.

Naples, fait le tour du monde en cinq années, étudie et connaît toutes les langues de la terre.

Ce qui intéressait le vieux Sidonia, c'était la spéculation mercantile ; ce qui tente le Juif de la nouvelle génération, c'est la spéculation intellectuelle, « Le jeune Sidonia, dit l'auteur, connaissait tous les esprits entreprenants d'Europe. Aucun ministre n'eut de relations avec autant d'agents secrets ou d'espions politiques. Il entretenait des liens avec tous les proscrits du monde. Le catalogue de ses fréquentations avec des Grecs, Arméniens, Mores, Juifs, Tartares, Bohémiens, Polonais émigrants et Carbonari, jetterait un jour curieux sur ces agences souterraines que le monde connaît en général si peu, mais qui exercent une si grande influence sur les événements publics... Les informations lui arrivaient de points si nombreux et si opposés que, avec sa critique et son expérience, il pouvait presque toujours apercevoir instantanément la vérité (i). »

Ainsi firent les Fugger, ainsi fit Cromwell pour régner.

Etranger sarcastique et prophétique, il apparaît à Coningsbj'^ par un temps de tonnerre et d'éclairs dans un refuge des Midlauds.

— A quel âge, demande-t-il, eut-on, comme aujourd'hui, besoin de grands législateurs et de grands conquérants ?

— Mais qu'est-ce qu'un individu tout seul contre l'immensité de l'opinion? s'écrie Coningsby.

— Quelque chose de divin, répond l'inconnu (2).

Il développe abondamment la théorie de la prédestination des grands hommes.

(i) Coningsby, p. 2o3.

(2) Idem, p. 109.

Disraeli écrit son roman en i844- Past and présent a

paru depuis une année.

Ce Juif a lu Carlyle.

Trente ans se sont écoulés. Nous sommes en 1870. Coningsby grisonne. Sidonia est un vieillard.

Imaginons un épilogue.

Dans le fumoir du vieux château de lord Monmouth, ils échangent des souvenirs.

Coningsby a tenté de vaincre le radicalisme cobdénien et le torj^sme des vieux lords. Il n'a réussi qu'à moitié. Il est las et découragé. Sidonia l'écoute en humant un épais cigare.

— Il me semble que depuis trente ans, je ne suis pas sorti de Manchester. Ah! ces usines! et ce pays noir, qu'il me pèse ! Produire, encore produire, gagner de l'argent! Et puis? Recommencer encore! Où va l'Angleterre? Dans la fumée? dans la nuit? Etait-ce bien la tâche de la nouvelle génération? Oui, certes, il y a l'intervention de l'Etat, l'amélioration des travailleurs! Mais après?...

Sidonia sourit.

— Vous souvenez-vous, Coningsby, du jour où nous avons causé, ici même avant votre départ pour Cambridge? Je vous ai parlé du vaste monde où furent dispersés les Juifs, mes congénères. Et je vous ai dit, mon ami, que les Israélites étaient avant tout des tories.

Depuis trente années, dans tous les pays, quelle prodigieuse fortune ils ont faite.

Partout ils ont quitté leur village ou leur steppe et se sont dirigés vers les grands marchés, vers les grandes villes, comme des phalènes vers la lumière. Et là, infa-

tigablement, ils se sont attelés aux liens pour lesquels s'échangent constamment à travers le monde les hommes, les entreprises, les affaires, les idées.

Déjà, il y a trente ans, je vous disais : « l'esprit juif exerce une vaste influence sur tous les événements européens (i) ». Et je vous disais aussi : Juifs, les grands universitaires allemands ; Juifs, les Ministres russes, espagnols, français ; Juif s, les grands artistes; Juifs, tous les échangeurs de marchandises ou d'idées !

Combien ces vérités se sont accrues depuis trente ans !

Ils pullulent sur toutes les étapes des voies de communication qui sillonnent le monde. Leurs capitaux qui jaillissent constamment du grand marché de Londres se répandent, suivant des routes qui, par leur entrelacs, tissent la grandeur de l'Angleterre, devenue pour les marchands la grande Bourse, et pour les proscrits, le grand Asile.

Suivre, encourager, diriger ces pionniers infatigables de la grandeur anglaise, voilà la vraie, la seule, la grande politique.

C'est celle que notre grand rabbin Manasseh ben Israël soufflait au Lord protecteur. Oui, la Grande-Bretagne est bien la Terre promise aux Juifs par Moïse, « terre humide de rosée où les navires apportent toutes les choses du soleil, de la lune, de la terre et de ses montagnes immortelles. » Plus de deux siècles se sont écoulés depuis. L'heure est venue. Qui donc osera la tenter? Bientôt toute l'Angleterre sera fatiguée de Manchester comme vous l'êtes ce soir, Coningsby.

Comme il serait puissant l'homme qui, au centre de ces informations venues des lointains les plus variés du

(i) Coningsby, p. 282.

monde, les réunirait autour de Londres en faisceau gouvernemental! Quel héros selon Carlyle! Et dire que demain peut-être cette politique sera possible. Vaste aventure pour l'usine cobdénienne. Noble dépendance et fraternité des horizons lointains, union impériale des fils d'Orient, dont Je suis aux fils de l'Occident, dont vous êtes... Quel magnifique programme pour le torysme !

On imagine, dans la bouche de ce grand Juif, un pareil langage, un peu vague et ampoulé. Nous sommes à la veille du jour où Disraeli va le traduire en politique.

Quand Disraeli prend le pouvoir, la politique gladstonienne, circonscrite à un programme d'ordre et de clarté dans le budget métropolitain, a relâché les liens qui, à travers le monde, unissaient à la mère-patrie pionniers et colonisateurs anglais, colonial empire which is the national estate (i).

Dans le grand discours qu'il prononce au Crystal Palace, en 1872, notre Sidonia dénonce les périls de cette négligence. C'est l'apparition du programme impérialiste. Les colonies passent au premier plan; désormais, la grande œuvre politique est celle de leur rattachement au marché de Londres.

« Eh bien ! quel a été le résultat de cette tentative, durant le règne du libéralisme, de désintégrer l'empire? s'écrie-t-il. Elle a fait faillite entièrement. Mais comment a-t-elle échoué? Par les sympathies des colonies pour la mère-patrie. Elles ont décidé que l'empire ne

(i) Discours de Disraeli eu i863.

serait pas détruit et, dans mon opinion, un ministre ne fait pas son devoir qui néglige l'occasion de reconstruire autant que possible notre empire colonial et en répondant à ces sympathies lointaines qui peuvent devenir une source d'incalculable puissance et de prospérité pour ce pays. »

Et un peu plus loin :

« Je ne peux concevoir l'administration de nos colonies lointaines en dehors de l'autonomie. Mais l'autonomie, d'après moi, quand elle a été concédée, aurait du l'être comme élément d'une consolidation impériale. Elle aurait dû être accompagnée d'un tarif impérial, de garanties données au peuple anglais pour la j ouissance de terres que le souverain ne détient qu'à titre de dépôt, et un Code militaire eût dû définir, avec précision, les moyens et les responsabilités qui eussent assuré la défense des colonies, et par lesquels, au besoin, ce pays pourrait appeler les colonies mêmes à son aide. «

C'est déjà formulé avec précision mot pour mot le programme impérialiste d'aujourd'hui.

A ces paroles, en 1872, anticipatrices, comme elle tressaillit, la nouvelle génération! Froude, Seeley, Sir Charles Dilke vont leur donner l'armature d'une doctrine et la puissance agitatoire d'une propagande organisée. Ij'Imperial fédération leagiie est fondée en 1884.

Beaconsfield était mort en 1881, sa politique lui survit et on peut dire que depuis le discours du Crystal Palace, en 1872, jusqu'en 1907, date où apparaît en pleine lumière la politique de Lloyd George, l'Empire anglais est soumis au Disraëlisme.

Avec Disraeli ou après lui, on peut, en trois exemples typiques, montrer comment cet impérialisme colonial se précise. Le premier concerne l'Empire des Indes, le second, l'Equipée sud-africaine, nous appellerons le troisième, la Route rouge.

§ 5. — L'Empire des Indes.

Après la révolte des cipayes, qui compromet le débouché asiatique des cotonnades, après la guerre de Sécession qui démontre l'utilité des cotons égyptien et hindou, après la réaction protectionniste, en Europe, des années dix-huit cent soixante-dix, l'opinion anglaise se détache du radicalisme anticolonial.

Mais la débâcle gladstonienne se traduisait avant tout, sur la Bourse de Londres, par un excès de disponibilités. Le Royaume-Uni regorgeait de capitaux. Les marchés du continent se fermant, vers quels débouchés l'homme d'Israël allait-il diriger la bande affamée de ses congénères ?

Il ne restait plus que des marchés lointains, notamment les colonies.

En Australie, au Cap, au Canada, l'émigration anglaise n'avait cessé de croître, « Les colonies de peuplement, dit Bardoux (i), étaient habitées en i85o, 1861, 1871, 1881, par 3, 5, 6, 8 millions d'hommes. Aux mêmes dates leurs achats à la mère-patrie grandissaient de 7 à 21, 23 et 44 millions de livres. » D'autre part, les expéditions de l'Australasie, de l'Amérique du îsTord et de l'Afrique du Sud, sur le Royaume-Uni qui étaient, en i85i, de 6,5 millions de livres, passent à 18 en 1861, à 26

en 1871, à 39 millions de livres en 1881. Le seul élément qui soit intéressant pour les brokers du Stock Excliange, c'est qu'elles décongestionnent l'Angleterre de sommes formidables. « Il nous a été impossible, dit M. Bardoux (i), de découvrir le montant exact des emprunts de tout genre contractés par les colonies de peuplement depuis 1860 jusqu'en 1880. Nous savons seulement que, entre i855 et 1870, sept d'entre elles emprantent le joli denier de i6,2o5,ooo livres, soit 4o5 millions de francs. »

Quant aux colonies d'exploitation, l'activité commerciale et financière est plus sensible encore.

« Malgré l'accroissement énorme de leur population qui passe de 5 millions, en 1861, à i3 en 1901, dit Bardoux (2), les colonies de peuplement ne parviennent pas à dépasser le montant des commandes et des envois des colonies d'exploitation. En laissant de côté les Indes, les colonies tropicales ont passé de 6 millions de livres en 1860, à 12 en 1870, à 12.8 en 1896, à i4,5 en 1900. » Les vieilles sociétés agricoles, les tribus barbares sont devenues les meilleurs clients. D'une part, elles fournissent l'usine britannique de matières premières : coton, caoutchouc, gommes, ivoire, jute, bois, plumes et soie brute pour un total qui montait à i,5oo millions de francs en 1902. En outre, elles la nourrissent de café, cacao, thé, sucre, tabac, épices pour une importation de 025 millions de francs. En revanche, celle-ci leur envoie des rails, des ingénieurs voyers, des constructeurs, des vêtements, des armes, et surtout des capitaux.

Quant au vaste empire de l'Himalaj'^a et du Gange,

débouché de premier ordre, indispensable à l'usine cotonnière, le voici devenu magnifique exutoire pour l'exportation des capitaux. La péninsule se couvre de railways, matériaux, ingénieurs et personnel anglais.

La même expansion coloniale ressort des émissions à la Bourse de Londres. Durant la première moitié du siècle, les emprunts et les chemins de fer européens avaient enrichi les gens du Stock-Exchange. Dans la deuxième moitié, et vers les années 1867-1871, il y a encore d'importantes émissions européennes sur la place de Londres, En i863, un emprunt russe; en i865, un autrichien ; en 1862-69, des emprunts portugais ; en 1868-74, une émission hongroise; en 1870-78, des emprunts français, italiens, suédois et danois. Mais les émissions lointaines sont nombreuses et actives. En 1860-73, en 1862-78, en 1864-70, c'est le Levant, avec la Turquie, l'Egypte et les principautés danubiennes qui entrent dans l'orbite anglaise, c'est aussi l'Amérique du Centre et du Sud; en 1860-78, le Pérou; en 1860-64, ^^ Mexique et le Venezuela; en i863, la Colombie ; en 1864, les Etats confédérés ; en 1868-84, ^^ B-épublique Argentine; en 1868-75, le Chili ; en 1867, le Honduras; en 1871, rUruguaj^ et Costa-Rica; en 1872, la Bolivie; en 1872-74, le Paraguay; en 1870-72, le Brésil, Buenos-Ayres et même le Japon.

Les années 1870 à 1880 ne sont pas des plus brillantes. Si nous prenons le tableau des émissions mondiales (i) nous observons qu'en 187 1, elles se montent à 628 mil-

(i) Moniteur des Intérêts matériels, no i (1880).

lions de livres sterling ; en 1872, à 5o5 millions ; en 1873, à 436 millions; en 1874, a 168,600,000; en 1875, à 68,100,000 seulement. Les années qui suivent mai'quent une reprise : 1876, 146 millions; 1877, 816,100,000; 1878, 182,400,000; 1879, 376,200,000.

Choisissons ces années de reprise modérée qui nous offrent une sage moyenne et parcourons la liste des valeurs émises sur la place de Londres. En 1876, nous relevons des fonds d'Etat, Suède, Norvège et Chine, des chemins de fer américains et canadiens, mais surtout des prêts à l'Inde, à Victoria, au Canada, Queensland, Nouvelle-Zélande, à la Nouvelle Galles du Sud, et au Cap, ainsi qu'à des municipalités coloniales. En 1877, il y a des emprunts portugais, turcs et chinois, mais les fonds anglais se dirigent surtout vers le Canada, l'Inde, la Nouvelle-Zélande et le Cap. En 1878 et 79, les les fonds égyptiens font leur apparition, mais, comme les années précédentes, les capitaux anglais fécondent surtout l'hémisphère austral. En 1880-81, il y a encore l'emprunt grec, suédois, norvégien et argentin, mais les railways anglais sillonnent le Brésil, les valeurs minières d'Australie et de l'Afrique du Sud surgissent à la cote, l'occupation de l'Egj'^pte commence et on ne cesse de prêter à l'Inde, à l'Australie, au Cap.

Un phénomène universel, la démocratisation du capital, concourt à cette expansion. Autrefois, les industries insulaires rapportaient 6, 7 et 8 p. c. Avec les crises périodiques ces bénéfices sont descendus à une moyenne de 3 à 3 1/2 p. c. Mais les affaires coloniales, les entreprises lointaines offrent, avec certains risques, une rémunération moyenne qui dépasse les bonnes affaires métropolitaines ; des boursiers les émettent, à Londres, sur tous les grands marchés des courtiers les prônent.

et l'appât d'un revenu plus fort a tenté les possesseurs de petites fortunes, que le luxe croissant et la vie chère entraînent vers des dépenses toujours plus lourdes.

Quoi qu'il en soit, dans cette expatriation lointaine des capitaux, phénomène général et croissant, l'Inde, l'Egypte et la colonie du Cap, voilà un trio d'établissements où, dès 1875, les Anglo-Saxons et leurs capitaux émigrent volontiers. L'Inde apparaît comme la station terminale de l'argent et des hommes. L'Australie veille sur la mer Impériale. Mais, plus proches et plus attirantes, voici l'Egypte, reposoir principal de la route du Nord, qui, par la Méditerranée et la mer Rouge, unit l'océan Indien à l'océan Atlantique; et voici le Cap, sentinelle sur la route du Sud.

Ils font partie du même continent, l'un et l'autre. Les hauts plateaux de l'Afrique centrale les relient. Ligne de faite, Cap-Caire, cette configuration géographique retentit puissamment sur la politique capitaliste et la dirige.

La chaudière du Stock Exchange, sous pression à Londres, fuse sa décharge dans ces directions, et, sur ces différents points, dès 1870, la finance anglo-saxonne pousse en avancées hostiles. Autrefois, elles se seraient dénouées entre amiraux hardis par quelques canonnades au large. La ruse a remplacé la force. Nous ne sommes plus à l'âge des loups mais au temps des renards. Le Disraëlisme est nouveau jeu.

Faisons cette démonstration pour la route du Nord et

pour l'escale égyptienne.

La révolte des cipayes et la suppression de la Compagnie des Indes n'a fait que resserrer les rapports entre

ce merveilleux débouché et les usines britanniques. La guerre de Sécession l'a rendu de plus en plus cher aux cotonniers.

Comme on comprend à quel point la route maritime vers les Indes, nous l'avons antérieurement montré, domine la politique britannique! Certes, à côté des chemins par mer dont nous avons parlé surtout, il y a aussi les routes terrestres à travers l'Empire ottoman qui aboutissent au golfe Persique et à la mer Rouge. Elles sont, vers le milieu du XIX® siècle, prises en flanc par le péril russe, péril politique et militaire, mais aussi péril commercial. La concurrence des cotonnades de Lodz et de Moscou chasse de l'Asie centrale les gens de Manchester. Comment l'Angleterre ne serait-elle pas russophobe?Le nœud de ce problème c'est l'occupation de l'Egypte.

Dans les célèbres conversations de i853 entre le tsar Nicolas P'" et Sir Hamilton Seymour, ambassadeur d'Angleterre, qui préparent la guerre de Crimée, ce dernier précise en deux mots l'ambition britannique : « Ce que l'Angleterre souhaite en Egypte, c'est de s'assurer une rapide et libre communication entre la Métropole et l'Inde. ))

L'Egypte est tributaire du manches térianisme cotonnier. De 43 millions de livres (poids) en 1860, ses envois de coton brut à l'usine anglaise sont montés à i63 millions en 1875, à 177 millions en i885, à 284 millions en 1895. Quant aux exportations, en 1872, l'Egypte représente, en fils, tissus et manufactures, le tiers du débouché indien. Enfin, au bout de la route qu'elle commande, il y a tout le trafic asiatique du Lancashire, soit, en 1899, suivant Oppel, 653, 260 millions de marks, la moitié environ de son trafic mondial. Que ferait Manchester sans

l'Egypte? Et Manchester c'est Liverpool, où vont accoster tous les navires venant d'Alexandrie, c'est-à-dire coton, marine et charbon, les bases de toute la prospérité anglaise.

Or, après la paix de Paris, l'Angleterre, qui n'a rien gagné aux pages peu glorieuses d'Inkermann et de Balaklava, s'aperçoit qu'elle a remplacé le rival russe par le rival napoléonien. Les progrès français ne cessent de l'irriter. C'est l'expédition de Syrie d'abord, c'est le coup droit à la puissance anglaise par le percement du canal de Suez ; enfin, de manière tout à fait inquiétante pour le marché londonien des emprunts, c'est la Bourse de Paris qui grandit.

Comme tout cela doit agacer l'homme des banquiers, celui qui a écrit, en 1847, dans Tancrède : « La question d'Orient est celle-ci : Qui régira la Méditerranée? Il n'y a que deux puissances qui puissent le faire, la Syrie et l'Egypte... »

Comment ne se frotterait-on pas les mains à Saint- James, en voyant le grenadier poméranien tomber sur le trop entreprenant zouave?

L'Angleterre se venge de Lesseps en laissant écraser Napoléon III à Sedan. Mais la mise hors cause du rival français n'a pu lui donner le contrôle de l'Egypte.

Nous sommes en 1871. Le Khédive Ismaïl a, comme toujours, besoin d'argent. Il s'adresse à Remington, le fabricant américain d'armes qui se trouve au Caire pour l'établissement d'une succursale. Il offre son paquet d'actions du canal de Suez, 176,602 titres, pour 100 millions de francs. Eemington hésite et le banquier anglais Oppenheim apprend l'affaire. Après en avoir averti Frédéric Greenwood, directeur de la Pall Mail Gazette, qui va trouver Lord Derby, voici que tout s'arrête : le

gouvernement anglais trouve la somme forte. Mais Sidonia Disraeli veille. La jeune république française, informée à son tour, veut finasser pour avoir l'affaire au rabais. C'est le moment d'agir vite. Il se joint à Oppenheim et à Greenwood. Il se fait pressant, insinuant, il déploie toutes ses habiletés de charmeur, toute sa persuasion de sorcier; et grâce à lui le gouvernement anglais, d'accord avec la maison Rothschild, accomplit, dans le secret le plus complet, l'opération décisive de l'expansion britannique vers la fin du XIX^ siècle. Les actions du canal passent dans son portefeuille.

Ce qui coûta au gouvernement anglais un peu plus de 100 millions en vaut aujourd'hui 725, et rapporte au trésor anglais 25 millions par an, en lui donnant pardessus le marché avec sept seizièmes des titres, le contrôle de la compagnie et du canal, c'est-à-dire l'Egypte.

Ce tour d'agent de change exprime bien toute la psychologie du Disraëlisme. Cette scène, la plus typique de l'impérialisme nouveau jeu, se passe tout entière dans la coulisse londonienne. On y voit comment les financiers mènent les militaires et les diplomates. Une caricature du Pu/îc/î, du 11 décembre 1875, représente notre Benjamin dans le désert, en touriste anglais, clignant de l'œil au Sphinx de Gizeli et tenant une clef où on peut lire : <( Suez canal, the Key of India ». N'oublions pas, la légende : Mosè in Egitto! Quelle revanche pour les Hébreux !

La rive i^haraonique ainsi asservie, les expéditions soudanaises accentuent la marche vers le plateau. Hanotaux et Léopold II voient juste quand, sur le Haut- Nil, ils mettent en travers la mission du colonel Marchand. Le Foreign Office répond de la même encre quand il risque la guerre pour l'évacuation de Fachoda.

L'accord anglo-français de 1904» la restitution de l'enclave de Lado (1910) en marquent les derniers événements. La route nord vers les Indes, par la Méditerranée et la mer Rouge, est, sur le littoral africain, de mieux en mieux assurée à l'impérialisme anglais.

Mais il n'y a pas que la rive africaine, il y a aussi la rive asiatique, Iran, Clialdée, Arabie. De ce côté aussi soufflent avec le simoun de continuelles alarmes.

Le whig Palmerston, le tory Disraeli ne l'ont pas perdue des yeux. Quand ce dernier, au Congrès de Berlin de 1878, se fait le champion de l'intégrité ottomane, que défend-il, sinon le premier boulevard de la grand'route qui, à travers l'Asie mineure et l'Iran, domine le golfe Persique et la mer Rouge? Dès i856, une compagnie britannique obtient la concession d'un chemin de fer allant du golfe d'Alexandrette à Koweït. De Haïdar Pacha et de Smj^rne, des lignes anglaises amorcent une pénétration vers l'intérieur et le gouvernement de Saint- James ne voit pas sans jalousie les Français s'avancer vers Cassaba et Damas, c'est-à-dire vers Bagdad. Depuis la concession donnée en 1899 à Siemens, ce sont les Allemands qui ont mis la main, tiers larrons, sur le chemin de Bagdad. Dès ce jour, toute la politique européenne a été troublée. La révolte arabe, la révolution jeune turque, les récentes bagarres franco-allemandes de Tanger ou d'Agadir, autant d'échos que renvoie jusqu'au fond du Moghreb la querelle mésopotamique. Les intérêts de l'Angleterre y veillent jalousement et nul ne s'étonnera que si un seul homme d'Etat anglais parut la dédaigner, ce fut Joe Chamberlain. Le marché du Levant

n'a jamais beaucoup intéressé les gens de Birmingham.

Ici encore, ceux qui montent la garde pour le maintien du contrôle impérial ce sont gens de finance et l'Empire est défendu par des tours de Bourse. En 1902, l'Allemagne fait risette à M. Rouvier. Part à deux dans le capital du chemin de fer, 40 p. c. à la France, 40 p. c. à l'Allemagne. Intervention anglaise. L'Allemagne propose de faire part à trois, 3o p. c. à chacun; la finance londonienne refuse. En 1909, sir Ernest Cassel se met. pour Edouard VII, en travers des nouvelles propositions germaniques; en 191 1, les Anglais arrachent aux Allemands Koweït, point terminus de la ligne sur le golfe Persique, mais ceux-ci acquièrent un embranchement vers la Perse et un autre sur Alexandrette.

On le voit, la lutte continue et, là aussi, ce sont les coulissiers du Stock Exchange et les banquiers qui en sont les protagonistes et marquent les coups. Dans l'impérialisme, dit Hobson, « c'est la finance qui manie les forces patriotiques que produisent politiciens, soldats, philanthropes et marchands (i) ».

Mais, dès 1876. mieux que Froude, Seeley ou Kingsley, mieux que V Impérial fédération leagiie, Disraeli, qui ne dédaigne pas les gros effets, a trouvé l'événement typique qui convient à son esprit théâtral. Il fait couronner la reine Victoria impératrice des Indes.

Trait caractéristique de cet Oriental, fascinateur, bizarre, un peu inquiétant, il fut toute sa vie, bien réglée pourtant, un homme à femmes. Il avait épousé une riche

(i) Imperialism, p. 53.

personne âgée qui l'idolâtrait; après elle, une vieille amie lui légua une fortune. Comme la reine Victoria, qui détestait ce prêcheur de Gladstone autant qu'elle subissait l'ensorcèlement du séduisant Juif, venait de recevoir la couronne impériale, elle en posa une réduction sur le front de son cher Disraeli. Il fut rebaptisé : Earl of Beaconsfield.

§ 6. — L'équipée sud-africaine.

Le coup des actions d'Ismaïl est une réussite magnifique. Le chemin de fer de Bagdad est savamment boycotté. Les gens de Londres sont loin d'être toujours aussi heureux. Passons à la route du Sud, par l'Atlantique et à cette colonie du Vaal qui fait pendant au protectorat du Xil. Voici d'autres incidents tout aussi typiques, mais ici les intérêts et les passions métropolitaines gâtent complètement les affaires.

Entre les vieilles terres de peuplement, à climat tempéré, les comptoirs et les plantations des tropiques, l'Egypte et l'Afrique du Sud ont un rôle à part. La race blanche peut faire souche à Johannesburg, mais elle est largement métissée de Hollandais et de Français et son aristocratie urbaine est noyée dans le flot des gens de couleur. Le recensement du 7 mai 191 1 en donnait, pour l'Union sud-africaine seulement, 4,680,474 contre 1,278,025 blancs (i). En Egypte, il y avait, en 1907, ii,287,359habitants,presquetous fellahs, et 187,761 étrangers, presque tous de race blanche. Les hauts plateaux tempérés qui dominent l'Afrique, où le blanc peut vivre et d'où s'élancent le Nil, le Congo et le Zambèse regar-

(i) FORTHOMME, « Les grands problèmes de l'Afrique australe », Rev. écon intern., déc. 1911.

dent d'un côté l'Atlantique, de l'autre cet océan Indien, Méditerranée du Pacifique, sur les rives et les détroits duquel flotte partout le pavillon anglais et que j'ai appelé la Mer Impériale (i). Mais en montrant comment la conquête britannique en avait occupé les portes maritimes, Aden, Colombo, Singapore, Torrès et Capetown, je n'ai pas oublié de montrer combien cet Impérialisme de la Mer était dans la dépendance des bauts plateaux, Himalaya ou Katanga.

Jetons un coup d'œil sur les guerres de l'Angleterre depuis la campagne de Crimée; ce ne sont que des expéditions coloniales.

Mais si on recherche dans quelle direction elles opérèrent, on vérifie combien elles furent hantées par cet impérialisme du plateau. A l'exception des échauf fourées de i856-6o avec la Chine, de 1860-64 en Nouvelle-Zélande, de i865 en Jamaïque, de 1878, de 1897 avec les Achantis elles visent toutes à s'emparer des hauteurs qui dominent la mer Indienne, soit au nord vers les défilés de l'Asie centrale, soit à l'ouest vers la ligne de faîte qui va du Cap au Caire. Que ce soit, en i856-57, la campagne persane, en 1857-09 l'insurrection des cipayes ou la poussée militaire vers la frontière nord-ouest, qui se répète en i863, 1868, en 1878-80 avec la guerre d'Afghanistan, puis en 1888-98 et 1897-99, qu'elle monte, en 1861, vers le nord-est à Sikkim ou en 1885-89 qu'elle pénètre en Birmanie, l'objectif est toujours le même, c'est le haut plateau qui régit l'empire de l'Asie. De quoi sont faits les autres conflits? En 1867, la guerre avec l'Abyssinie, haut plateau du Nil, précède l'occupation du Delta en 1882, les campagnes du Soudan en 1885-90 et en 1899-

(i) Rev. écon. intern., août 1907.

1900. La guerre avec les Cafres, Zoulous et Basutos, en 1877-80, guerre avec les noirs des plateaux, devance de peu Majuba-Hill en 1881, le massacre des Matabélés en 1896. La guerre sud-africaine, enfin, et l'hostilité ang-locongolaise que signifient-ils, sinon que le plateau central du Katanga serait bon à prendre : Annexation, a geographical necessity (i)?

Si, au point de vue stratégique, le contrôle des plateaux qui dominent le Cap équivaut à la domination de l'Afrique, le rôle économique des sociétés anglo-saxonnes qui les peuplent est capital dans les échanges dont le réseau forme la trame économique de l'impérialisme anglais.

Entre rAngleterre,d'unepart,etlesprincipaux groupes de ses colonies, prenons, en 1867-71, puis en 1892-96, le tableau des importations et des exportations.

Examinons successivement : 1° l'Inde; 2° l'Australie et la Nouvelle-Zélande; 3° le Canada; 4° le Cap et le Natal; 5° toutes les autres réunies, Antilles, Afrique occidentale, Straits, Ceylan, Maurice, Guinée, etc.

En 1867-71, l'Inde recevait d'Angleterre 3i millions 707,000 liv. st. d'importations, soit 69 p. c. des importations totales de la péninsule; par contre, l'Inde envoyait à l'Angleterre pour 29,788,000 liv. st., soit 52,6 p. c. de ses exportations. En 1892-96, les envois de l'Angleterre àl'Inde sontrestésà peuprèslesmêmes,37,8ii,oooliv.st. ou 71,9 p. c. des importations totales, mais les envois de l'Inde à l'Angleterre ont décru, 22,656,ooo liv. st., soit 33,2 p. c. des exportations. Le Canada offre à peu près

(i) Discours de Disraeli à propos du Transvaal en 1879.

le même tableau. En 1867-71, il reçoit de la mère patrie pour 8,102,000 liv. st., soit 49 p. c. de ses importations, en 1892-96, 7,697,000 liv. st., soit 33 p. c. Il y a recul.

Par contre, le groupe des Antilles, Afrique occidentale, Straits, Ceylan, Maurice, Guinée, etc., accuse une progression de leurs importations anglaises pour 7 millions 955,000 livres en 1867-71, pour io,443,ooo livres en 1892-96.

L'importance économique de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande est plus sensible. Elles reçoivent, en 1867-71, pour 13,759,000 livres de marchandises, soit plus de 60 p. c. de leurs importations, elles renvoient pour 16,436,000 livres, surtout en laines; ce qui fait, rien que pour l'Australie, 70 p. c. de ses exportations.

En 1892-96, les liens se sont resserrés. L'Angleterre accapare 70 p. c. des importations australiennes, soit une valeur de 22,624,000 livres; elle en reçoit pour 3o,233,ooo, soit également 70 p. c. des exportations.

Mais c'est le Cap et le Natal qui accusent le plus nettement ce phénomène de rapprochement économique. En 1867-71, ils reçoivent pour 2,197,000 livres de produits métropolitains, soit 80 p. c. de leurs importations; en 1892-96 la proportion est restée à peu près la même mais le chiffre a monté jusqu'à i3,368,ooo liv. st. Quant aux exportations vers l'Angleterre, c'est mieux encore. En 1867-71, c'était 80 p. c. du total ou 2,440,000 liv. st., en 1892-96, c'est 14,963,000 livres, 95 p. c, presque le monopole complet.

En présence de nécessités stratégiques et économiques aussi impérieuses, on comprend que l'impérialisme ait pris dans l'Afrique du Sud plutôt qu'ailleurs la forme d'un lien administratif et politique.

Déjà au XVIIP siècle, dans son Essai sur le commerce

de l'Inde, Davenant esquisse un plan d'impérialisme colonial (i).Pordale et Burke en parlent (2) et Adam Smitli déclare que la Constitution britannique paraît imparfaite sans l'union de la Grande-Bretagne et de ses colonies(3). Mais, de nos jours, cette tendance remonte au fameux rapport de lord Durliam en 1889. Honni et combattu, il posait le problème avec une éloquente netteté : « Les colonies, dit-il, offrent une matière illimitée à l'agriculture, au commerce, à l'industrie; il dépend de la décision de la législature impériale de déterminer au bénéfice de qui elles seront mises en valeur. Le pays qui les a fondées et défendues en y dépensant son or et son sang peut en attendre une compensation en mettant leurs ressources vierges à la disposition de sa population surabondante ; tel est le juste patrimoine du peuple anglais, le vaste apanage que Dieu et la nature ont placé dans le Nouveau-Monde pour ceux de l'ancien à qui le sort n'a assigné qu'une part insuffisante. Sous des institutions sages et libres, ces grands avantages peuvent être garantis aux sujets de Votre Majesté, et des relations assurées par les liens d'une commune origine et par de mutuels avantages peuvent rattacher ces vastes territoires à l'Empire britannique (4). »

Wakefield qui tente, en 1849, avec l'appui officiel, la colonisation systématique de l'Australie, Torrens qui, dès 1841, indique les bases d'une union douanière entre l'Angleterre et ses colonies, reprennent les idées de

(i) Davenant's Works, 1771, II, 4i-

(2) La Billière, Fédéral Britain, p. 2. Citons aussi Lowe à Sidney (i844), Godley en Nouvelle-Zélande (1842-1852).

(3) A. Smith, Wealthof Nations, 1776, Book IV, ch. VII. — Conf. NiCHOLSON, « The Economies o£ Imperialism », The Econ. Journ., juin igio.

(4) Report, iSSg, XVII, 7.

Durham, mais celui-ci qui voulut les mettre en pratique ce fut, en 1869, Sir Georges Grey,et sa formule est restée célèbre autant par sa justesse que par son insuccès : «Une faut pas se servir comme liens impériaux d'unions strictement et étroitement conçues entre Etats dissemblables et lointains; il faut laisser à chaque Etat sa destinée propre en lui permettant de se coaliser avec les autres à la première alerte. »

Deux mots sur cette tentative malheureuse :

Depuis que, en i8i5, la colonie du Cap avait définitivement passé à l'Angleterre, de nombreux dissentiments n'avaient cessé de créer des difficultés entre les colons hollandais et leurs nouveaux maîtres. La politique indigène en fit tous les frais.

C'était l'heure où, de 1820 à 1840, le mouvement antiesclavagiste agitait avec Wilberforce le mysticisme latent de la métropole.

On n'était plus aux temps de l'Asiento, où la chair du nègre était un des pillars of the British trade. Les financiers londoniens pouvaient, sans danger pour leur agiotage, se payer un peu de luxe humanitaire. Les colons hollandais n'eussent pas été hostiles à la suppression de la main-d'œuvre forcée des noirs, si les mesures avaient été progressives etprudentes. Mais lord Glenelg, secrétaire aux colonies, et Son Eminence Grise le Révérend John Philip, firent accorder, en 1828, l'égalité des droits aux noirs, et brusquement, sans crier gare, abolirent l'esclavage en i833.

Ainsi naquirent les premiers treks des Boers, excédés de l'intervention métropolitaine. Ils s'établirent au delà de l'Orange d'abord, au delà du Vaal ensuite.

Quand la deuxième moitié du XIX^ siècle commença, les idées libérales et libre échangistes qui dominaient

de plus en i)lus, n'étant guère favorables aux extensions coloniales, le mot d'ordre de la politique de cabinet aux gouverneurs locaux, c'était de réduire au minimum l'occupation sud-africaine.

Déjà nous avons appuyé sur cette bévue géographique.

L'occupation des côtes dans l'Afrique du Sud, comme en Egypte ou aux Indes, est dans la dépendance des plateaux. Prétendre ignorer l'intérieur, contrecarrer une loi naturelle, voilà une short-sighted policy ! Cette soi-disant mesure de prudence, sotte opposition à la nécessité des choses, ali ! comme elle va coûter cher !

En vain, le nouveau gouverneur. Sir Georges Grey, rare intelligence, entreprit de grouper en Union fédérale les côtes et l'interlande. Donner corps à la doctrine de Durham, en iSSg, quand le libéralisme gladstonien était credo, quelle folie! Les préjugés métropolitains de Bulwer Lytton le brisèrent, il fut mis en disgrâce, rappelé.

Plus tard, du temps de Lord Carnarvon, et vers la fin du XTX^ siècle, quand à nouveau l'impatience de Cecil Rhodes gâta la sauce, la situation n'avait pas changé. La dernière fois, Chamberlain était au Colonial Office, mais le Greater-Britanism de l'homme de Birmingham ne valait pas mieux que le little Englandism de Bulwer Lytton.

Birmingham, 522, ooo âmes en 1901, un des piliers de la grandeur anglaise, est, comme Manchester, une ville de parvenus. Certes, de tout temps ce fut un bourg de libres forgerons, débarrassés de toute tyrannie corporative et, dès le XVI® siècle, la Dirtey street retentit du

bruit des marteaux (i). Mais la prospérité de Birmingham coïncide avec l'expansion coloniale. Aux XVIIP et XIX® siècles, le fond de tous ces comptoirs où les négociants anglais trafiquent avec les indigènes — exchange no robbery — ce sont les mille objets de camelote et de quincaillerie, propres à éblouir les bons sauvages et à donner un œuf pour avoir un bœuf. C'est, a-t-on dit, la ville du laiton ; comme Sheffield, sa voisine, est celle de l'acier. Ce produit sert de pivot à une foule d'industries moyennes. C'est à Birmingham que, pour la fabrication des feuilles de laiton, James Watt perfectionna la machine à vapeur, c'est là que les frères Wyatt ont introduit l'outillage mécanique pour les vis, boulons et crochets ; c'est là qu'on fabrique les armes de chasse et de guerre, les affiquets d'orfèvrerie courante, les plumes métalliques, les objets de verre et de cristal, qui sont la spécialité des Midlands. Il faut y joindre les serrures du Staff ord, les poteries de Stoke, l'horlogerie et les bicyclettes de Coventry, Sheffield et ses couteaux (499,000 habitants en 1901), Tledditch, ses aiguilles et ses hameçons, Wolverhampton, Willenhall, Wolsollet, Sedgeley et leurs maisons de quincaillerie. Comme le dit Bérard (2) « sur 25, 000 kilomètres carrés, 20,078 manufactures et 20,490 ateliers ont dressé leurs cheminées, creusé leurs puits, allumé leurs fournaises et asservi au travail machinal plus de 800,000 bêtes humaines ».

Durant la triomphante poussée du libéralisme anglais, c'est-à-dire de 1845 à 1878, Birmingham avait été le bazar du monde. C'est à la date de son apogée indus-

(i) Leland, /f/nerary (i538).

(2) L'Angleterre et l'impérialisme, p. 72.

trielle, en 1873, qu'où voit apparaître, comme maire de la ville, Joseph Chamberlain, Joe, riche associé de la maison Nettlefold.

Lord Randolph Churchill a dit un jour «que les termes Chamberlain et Birmingham étaient devenus synonymes ». En effet, comme Cobdenà Manchester, Chamberlain est l'homme de sa ville. Cela explique ses prétendues palinodies. Du jour où le libre échange qui continue à favoriser les cotonniers du Chat Moss apparaît comme attentatoire à la prospérité de Birmingham, Chamberlain lui tourne le dos. Au lieu du free irade qui ne « rend » plus, il invente le fair trade. Qu'est-ce que le fair trade ? Le président de la chambre de commerce de Birmingham l'a nettement défini dans l'enquête de i885. Il s'agit « de donner en Angleterre libre entrée aux produits coloniaux, et d'obtenir la libre entrée ou tout au moins un traitement préférentiel aux marchandises anglaises dans les colonies, en échange de leur protection et défense ». Cela signifie que les Midlands veulent garder les débouchés coloniaux dont ils vivent.

Ainsi, de ce vaste mouvement impérialiste qui fermente depuis trois siècles, tout ce que Chamberlain paraît avoir aperçu, c'est le marché de Birmingham. Pareille étroitesse de vues est particulièrement sensible dans l'aventure sud-africaine. Voilà un Ministre qui, dans sa politique, n'a plus l'air que d'un créancier qui court après son argent.

Le marché financier va-t-il corriger ce mal? Fatale coïncidence, la Bourse, enfiévrée par les titres des mines d'or, attelle tous les spéculateurs à l'affaire. Et la crise industrielle — concurrence du made in Germany — en énervant la production, complique encore cette conjoncture malsaine qui, devant l'avidité ou la peur de ces

intérêts insulaires, doit sacrifier totalement la réalité coloniale, l'intérêt sud-africain. Erreur lamentable qui un moment a menacé ou compromis gravement l'Empire. Que Londres et Birmingham, maîtresses de l'Afrique du Sud, marché étendu et plein d'espérances, aient visé à le conserver coûte que coûte, voilà qui s'explique. Il suffisait de reprendre la politique de Sir George Grey. Mais qu'elles aient usé des méthodes énervantes qui amenèrent la guerre, voilà la maladresse. Est-il nécessaire de rappeler les coups de force de 187 1 contre l'Etat d'Orange, de 1877 et de 1895 contre le Transvaal, les guerres cruelles et féroces contre les Zoulous en 1879, contre les Matabélés en 1898 et 1896 ? Tant que, fût-ce par les vues mégalomanes d'un Cecil Rhodes, ils visèrent à réaliser l'Union sud-africaine, ils eurent une raison d'être. Mais dès juillet 1895, date de l'arrivée de M. J. Chamberlain au ministère des colonies, la parole est aux gens de Birmingham et aux agioteurs de la Bourse. Les choses se gâtent tout à fait. Le raid Jameson est du mois de décembre.

Quoi qu'il en soit de ces graves erreurs, l'équipée ne fut infructueuse ni pour le commerce anglais, ni pour Birmingham, ni pour les plans impérialistes.

Sur un total de 27,188, 853 livres sterling d'importations en 1909, le Roj'aume-Uni compte pour i5,8i3,332 ou 58.17 p. c, tenant tête à la concurrence allemande et américaine. Là-dessus Birmingham a gardé la grosse part.

Si on consulte, en effet, la liste des maisons d'impor-

tations de l'Afrique du Sud (i) au nombre de i6i en 1910, on y relève pour Londres et Birmingham 124 firmes sur lesquelles 54 s'occupent d'introduire la quincaillerie des Midlands.

En outre, les conventions douanières de 1908, de 1906 et de 1908, et la « Rhodes clause » de 1898, assurent aux marchandises britanniques ce traitement de faveur que réclamait en i885 le président de la chambre de commerce de Birmingham.

Enfin, grâce à la souplesse d'Edouard VII, les maladresses de Joe, les horreurs et les rancunes de la guerre ont été calmées. On en est revenu à la solution que recommandait Disraeli en 1879 : une confédération (2). L'intervention métropolitaine a battu en retraite.

L'Union sud- africaine comprenant le Transvaal, l'Orange, le Natal et le Cap, a été constituée le 3i mai 1910. Il a fallu une transaction largement teintée d'autonomie pour que l'Angleterre réussisse à garder la partie australe de la mer des Indes. Elle avait failli la perdre.

Les vues égoïstes, les intérêts particuliers du marché métropolitain n'ont pas cessé de peser lourdement sur l'Afrique du Sud, même après la paix, même après l'oubli. Elles s'expriment actuellement par un débat entre gens du Cap et de Liverpool. Il ne s'agit plus de quincaillerie.

(i) Rapport du consul Forthomme, Recueil consulaire belge, 1910, p. 27.

(2) Carry oui that policy of confédération in South Africa... is the best security against annexation.

Chose grave, en Angleterre, c'est la marine qui est en jeu.

Entre le Cap et le Royaume-Uni, Liverpool tient les chemins de la mer. Leurs profits lui sont assurés par une organisation syndicataire, par un Ring qui, pour monopoliser les transports, emploie le système des ristournes différées (deferred rebates).

Neuf lignes de navigation, sept anglaises, deux allemandes, se sont unies en « Conférence sud-africaine » : la Bucknall Line, la Clan Line, VEllerman-Harrison, VHouston Line, la Natal-Direct^ Y Aberdeen-Direct, et la plus puissante, celle qui mène le «Ring y : VUnion Castle Mail. Acen lignes anglaises se joignent la Deufsc/ie Ost- Afrika Linie, et la Deutsch-Aiistralische Dampfschifffahrt Gesellschaft, qui représentent l'élément allemand auquel il a bien fallu accorder sa part.

Cette coalition s'appuie sur le Rebate System que voici : Une somme de lo p. c. est majorée sur le prix du fret, à titre de primage.

(c Tous les six mois, la balance est faite et chaque expéditeur est crédité des primages payés par lui durant cette période. Le rabais ou ristourne est de la moitié du primage, mais il n'est payé qu'après une nouvelle période de six mois et pour autant que l'expéditeur ait fait une expédition exclusivement par les lignes de la Conférence (i). » Toute infidélité est punie de la perte des ristournes.

Ce système n'est pas sans avantages pour les chargeurs. Les voyages se multiplient et se régularisent. Les contrats ci/ se développent. Les steamers sont plus ra-

(i)W. Smu.e Adam, « Le commerce en Afrique australe », Revue Econ, intern., décembre 1911.

pides et mieux construits. Mais ce sont surtout les armateurs bénéficiaires qui en profitent. Une clientèle plus régulière stabilise leurs affaires. Leur coalition permet de hausser les frets. Et surtout, ils peuvent, à volonté dominer, écraser toute concurrence étrangère. Quand un armateur non syndicataire, un outsider apparaît, les rings les plus puissants peuvent mettre à la mer une flotte de combat {fîghting fleet) qui, pour ruiner le concurrent, travaille à perte.

Aussi, on trouve des conférences et des rabais dans toutes les directions où, tant Anglais qu'Allemands, les rois de l'armement y ont des intérêts. Il y a d'abord les coalitions à l'exportation. La Conférence d'Extrême Orient couvre le trafic d'Angleterre, Belgique et Hollande vers les Straits, la Péninsule malaise, Siam, les îles Philippines, Hong-Kong, Kiao-Tcbeou, Port-Arthur, Weï-haï-weï, la Chine, le Japon, Formose et la Corée. Amsterdam, Rotterdam, Anvers, les ports du Royaume-Uni, sont reliés aux Indes hollandaises par la Conférence de Java. La Conférence d'Australie englobe tout ce qui vient d'Europe, steamers et voiliers. De la côte occidentale d'Afrique à celle qui s'étend à l'est du Havre règne la Conférence west-africaine. Il existe une Conférence marocaine, une Conférence de la Plata qui réunit aux ports de la République Argentine, de l'Uruguay et du Paraguay, les ports du Royaume-Uni et du Continent de Hambourg au Havre. H y a une Conférence du Brésil du Nord, une du Brésil central et méridional, un ring des Indes occidentales, Antilles et Cuba, une entente de la côte occidentale d'Amérique, une Conférence du Levant et des Indes anglaises, une de Marmo-Goa, une du golfe Persique.

Mêmes organismes à l'importation: L'Extrême-Orient,

les Straits Settlements, les Philippines, l'Afrique du Sud et de l'Ouest, le Brésil, le Mexique, les Indes, ont chacun leur sjmdicat de lignes.

Sauf les conférences du Levant et de l'Atlantique Nord, elles employent toutes le procédé des ristournes. Nulle part, sauf peut-être dans les Straits Settlements, ce régime tyrannique n'a été développé comme dans la direction du Cap. Nulle part on n'a entendu de pareilles protestations.

Au début, Liverpool réussit à encommissionner l'affaire. En 1906, une conférence des Southafrican freights réunit en vain des mandataires du Southafrican merchants committee de Londres et des délégués des armements syndiqués.

L'année suivante, une commission royale des Rings la remplace et fait long feu. Impatienté, le gouvernement de l'Union sud-africaine décide de boycotter le syndicat de Liverpool. Mais il n'y a pas de brutalités à craindre, Chamberlain est hors de cause, on ne fera plus la guerre. Depuis lors, on négocie. Il s'agit de prix, de transport, d'affaires. Contrôler une voie de communication. Les voies de communication, ça les connaît, les Anglo-Saxons ! Et quant au contrôle, c'est leur formule de servitude, ça les connaît aussi. Si le truc des ristournes est éventé, on en trouvera un autre. Ces gens d'affaires s'entendront.

L'exemple nous montre comment, en matière maritime, à notre époque, l'impérialisme économique opère. Sa méthode, c'est, comme toujours, d'introduire sournoisement et sous prétexte de rendre service, sur un des plateaux de la balance, un menu poids, la ristourne, qui la fait systématiquement pencher du même côté. Il est assez piquant d'appeler ce pipage Fair trade. i

§ 7- — La Route rouge.

Dans l'exemple de l'Egypte, le marché de la Tamise met la main sur le canal de Suez. Dans l'exemple sudafricain, à l'intérieur, il s'agit de la route du Cap au Caire, et à l'extérieur du contrôle des lignes de navigation. Partout l'appropriation britannique vise les routes. Cela est naturel xjour une métropole. Du moment que ses relations couvrent toute la planète, comment cette appropriation ne s'étendrait-elle pas à l'universalité du globe? Et les deux tiers de notre Terre étant recouverts par les océans, comment cette appropriation ne seraitelle pas maritime?

Ce qui est frappant, c'est que ce soit la seule méthode qui réussisse à l'impérialisme anglais. Pour que l'Union Jack flotte sur un territoire, il faut tout d'abord que la métropole en ait, de ses liens commerciaux, enlacé le marché. Une fois ligottée par l'araignée britannique, la mouche coloniale essaie à peine de se débattre.

Cela est vrai pour l'Egypte, vrai j)our le Cap, vrai pour le domaine colonial. Il nous reste à le montrer en ce qui concerne l'Océan.

Ainsi se vérifient les symptômes que nous avons remarqués au début de ce livre. Le sentiment impérialiste naît là où de nombreux échanges, et une finance cosmopolite, construisent un marché. La monnaie, le crédit, les relations maritimes qui le soutiennent en tracenst les

fondements.

Reprenons le réseau d'ententes et de rings. Tant à

l'importation qu'à l'exportation, nous en trouvons, en

1910, dans trente-huit directions, qui sillonnent la Terre

entière. Partout, ou presque partout, cette centralisa-

tion syndicataire reflue vers le Royaume -Uni. Partout, ou presque partout, les armements britanniques ont la majorité.

A l'importation, sauf les rings brésiliens et mexicains, à l'exportation, sauf les ententes marocaine-cubaine et la Conférence des voiliers du Pacifique, toutes les autres toucbent aux ports anglais. L'intérêt britannique domine dans la Conférence d'Extrême-Orient, huit armements sur onze à l'importation; huit sur quinze à l'exportation. C'est là un champ disputé par la concurrence. Il en est ainsi dans d'autres directions. Le trafic de la Plata touche l'Angleterre, et celle-ci y est représentée par huit compagnies sur treize ; dans la Conférence du Brésil central et méridional, elle a quatre sociétés sur six; trois sur cinq pour la côte occidentale de l'Amérique via Magellan; trois sur six à l'importation pour Santos ; sept sur douze des Philippines.

Il y a des routes plus disputées encore. Vers les Indes occidentales et le Mexique, il n'y a que deux armements anglais sur sept; pour les Antilles, trois sur douze; pour Cuba, un sur cinq, et pour le Panama et la côte du Pacifique, un sur sept; de Bahia (Brésil), un sur quatre. Le syndicat des Straits a dû se scinder. Vers l'Europe, il y a sept compagnies britanniques sur quatorze, mais les ports continentaux sont constitués en direction particulière, réservée à leurs lignes.

Du moment qu'on touche à la route du Levant et des Indes, il en est tout autrement. A l'importation, de Colombo, vingt lignes anglaises sur vingt-deux, de Madras, quatre sur quatre, et de Calcutta, sept sur sept. A l'exportation, proportion analogue, huit sur neuf, vers Calcutta; sept sur sept, vers Bombay; trois sur quatre vers Rangoon.

Et si on prend la route du Cap, la Conférence de l'Afrique occidentale compte bien trois armements allemands contre deux anglais, mais ces deux derniers ont le monopole du Royaume-Uni. Quant au Ring du sud de l'Afrique, il y a sept lignes anglaises sur neuf à l'exportation, et les deux lignes allemandes ne sont autorisées à charger que dans les ports continentaux. Pour l'importation, elle est totalement britannique.

Ainsi, route du Nord par la mer Rouge, ou route du Sud par le Cap, le commerce anglais est maître du chemin des Indes partout.

Sous un pareil régime, n'est-il pas assez plaisant de parler encore de liberté juridique de la mer? On ferait mieux de dire que cette route maritime est anglaise.

D'Angleterre au Canada, du Canadian-Pacific aux îles Fiji, des îles Fiji à l'Australie, de là au Cap, des Straits à Suez et puis en Angleterre, elle trace autour de la planète un cercle complet.

Nous avons montré la grandeur maritime de l'île impériale, assise sur le charbon de Cardiff. Quel fret d'aller! Mais nous avons aussi montré comment la télégraphie sous-marine l'achève et la complète. La flotte anglaise est dirigée instantanément dans les directions nécessaires à coups de télégrammes.

C'est grâce au réseau des câbles sous-marins que l'exploitation des armements s'est profondément transformée à la fin du XIX® siècle. L'armateur moderne ne quitte plus ses bâtiments. Le capitaine reçoit quotidiennement ses ordres, et l'armateur est en contact avec les divers marchés du monde par la même voie télégraphique.

Comment estimer l'immense avantage qu'assure à la marine anglaise l'atterrissement métropolitain de tous les câbles, c'est-à-dire la concentration des informations du monde? Avantage économique. « Si on envoie à Londres pour en assurer la liquidation, les stocks disponibles, c'est évidemment à cause des facilités qu'offre pour une réexportation la flotte anglaise, mais c'estaussi parce qu'en beaucoup d'endroits le cours de Londres est le seul connu, étant le seul transmis par des câbles qui ont Londres pour point de départ (i) ».

Avantage politique. Lors de la guerre du Tonkin, les télégrammes d'Etat étaient déchiffrés par le Foreign Office avant d'aller à Paris.

Au monopole des frets assuré par les rings anglais se joint le monopole des cotes et des informations, assuré par les câbles anglais. Quand la télégraphie sans fil a fait son apj)arition, l'Angleterre a tendu la griffe vers l'affaire Marconi.

Qu'on imagine l'Archi- démon du songe miltonien transporté soudain sur le sommet du dôme du monde. Par de là les pics et les cimes, et par les échappées des nuées volantes, brille l'immensité des eaux, tachée de lune. Passant la revue macabre des flottes naufragées, la dextre de Satan les fait surgir de l'océan sombre ; humbles cutters, pauvres dundees, bricks, goélettes et barques à plusieurs mâts, vaisseaux, frégates et corvettes à canonades. C'est la flotte du « Paradis perdu »,

(i) Procès-verbaux du Comité sur les câbles de 1902. DE IAar- GERIE, Le réseau anglais des câbles sous-marins, p. io5.

partie du Bengale, de Ternate et Tidore, chargée de drogues et de parfums, ballottée par le vent d'équinoxe. Elle roule à travers la mer d'Ethiopie, vaste et luisante, elle pointe vers le Cap, « et serrant le vent, écrasant la lame, elle chemine nocturnement vers le Pôle ». Vers le Pôle, c'est-à-dire, au temps des grands voiliers, vers Londres, entrepôt du monde. Mais voici, au siècle des machines, apparaître, coques rouillées, ferrailles tordues, les steamers à aubes, à hélices, à turbines, scintillant d'électricité, constellations mouvantes parmi les étoiles, tous nains ou titans, empanachés de fumées. Eux aussi cinglent vers l'entrée de la Tamise, et si dans la bourrasque on entend quelque chose à travers le halètement des mécaniques, c'est la voix aiguë de Kipling qui crie : « Corne iip, corne in, from Eastward, from the guard ports ofthe mornl Beat up, beat in from Southerly, o gypsies ofthe Hornl Swift shattles of an Empiré's loom that weave us main ta main (i) / »

Oui, en sillages écumants, tous, antiques voiliers ou modernes cargo-boats, tissèrent la trame impériale de l'Angleterre, «reine des vagues, à l'écharpe verte inviolée ».

C'est au bénéfice de la Bourse de Londres que les Rings et les Câbles enserrent de leurs anneaux la planète entière et cette mainmise sur les échanges, qui est la source inépuisable de vie et de richesse où s'alimente et grandit le sentiment impérialiste, s'exprime en un exem-

(i) « Montez, entrez de l'Orient, des ports gardiens du Levant ! Montez, entrez du Sud. ô bohémiens du Cap Horn, rapides navettes qui, de continent à continent, tissez la trame d'un empire!»

pie récent, celui du câble panbritannique, AH british Cable, qu'on a surnommé aussi AU red Line, la Route E-ouge. Sa typique histoire est brève.

En réunissant le Canada à l'Australie par un câble transpacifique, boucler l'encerclement télégraphique de la boule terrestre à profit impérial, tel est le projet dont M. Sandford Fleming, ancien ingénieur en chef du chemin de fer et du télégraphe canadien, se fait l'avocat à la Conférence coloniale de 1887, et la résolution suivante est votée : « La liaison récemment établie entre l'Atlantique et le Pacifique, par le chemin de fer et le télégraphe transcanadiens, annonce une nouvelle ligne de communications entre les différentes parties de l'Empire. Cette ligne, qui ne passerait que par la pleine mer et des possessions britanniques, aurait une grande valeur aux points de vue naval, militaire, commercial et politique. La réunion du Canada à l'Australie, par un câble transpacifique direct, est un projet d'une haute importance impériale, et tout doute, quant à sa praticabilité, doit être levé sans délai par des sondages complets et définitifs (i). »

Mais l'entreprise allait recevoir le baptême inévitable des hostilités misonéistes, la bureaucratie métropolitaine veillait. L'hydrographie de l'Amirauté lui dénia la moindre importance et le Post-Office la déclara impossible. Fleming tint bon et forma même, en mai 1894, deux mois avant la Conférence coloniale qui devait se réunir à Ottawa, le projet hardi de planter de sa propre autorité privée le drapeau anglais sur un rocher inoc-

(i) Johnson, The AU red Unes, Ottawa, i<)o3; — De Margerie, o. c, p. 118 et s.

cupéde l'archipel d'Hawaï, l'ilôt Necker, précieux atterrissage pour le futur câble. Le gouvernement de Londres était, à cette époque, de nuance libérale, c'est-à-dire peu porté vers les solutions impérialistes. Le Colonial Office, mécontent, avertit sous main le gouvernement d'Hawaï ; la mission, envoyée par Fleming, arriva dans l'archipel le 24 mai. Le 27, les pouvoirs locaux annexaient officiellement l'îlot Necker. Le coup était manqué.

La Conférence d'Ottawa, qui se réunit le 28 juin, ne maintint que plus énergiquement le projet. Heureusement, une année plus tard, le gouvernement libéral tombait, et, dès juin 1896, un Pacific Cable Committee se réunissait à Londres, sous la présidence du comte de Selbourne, sous-secrétaire d'Etat pour les colonies ; le jubilé de la reine Victoria, en 1897, en hâta la maturité, et malgré les résistances de tout genre, dont la plus surprenante en apparence fut celle de M. Joë Chamberlain — cela n'intéressait pas Birmingham — les choses avançaient si bien que, quatre années plus tard, en fin de session et fin de séance, le secrétaire de la Trésorerie, M. Austen Chamberlain, déposa sans crier gare sur le bureau de la Chambre des Communes une motion autorisant une émission de 2 millions de livres de consolidés, en vue du remboursement d'un emprunt temporairement consenti, pour la construction d'un câble transpacifique. On était le 3o juillet 1901, à une heure du matin. Ce coup de théâtre réveilla l'opposition.

Qu'est-ce que c'était que cet emprunt « temporairement consenti » et dont nul député n'avait ouï parler ?

Poussé à fond, le chancelier de l'Echiquier avoua que le Pacific Cable Board fonctionnait déjà depuis un an et

avait déjà payé 290,000 livres au constructeur. Qui avait avancé l'argent? La Banque d'Angleterre. Toute l'opération s'était passée dans le silence et le mystère.

Les députés du continent aiment à citer le Parlement anglais en exemple, quand leur gouvernement dépasse ses pouvoirs. Certes, les nationalistes protestèrent. « La Trésorerie, dit M. Field, d'accord avec le Colonial Office, a engagé d'avance les finances du pays dans une affaire qui n'avait pas été discutée par la Chambre ; il est impossible d'admettre un principe plus dangereux. Cela revient à dire qu'un Ministre énergique peut, avec l'appui de ses fonctionnaires conclure de sa propre autorité les arrangements qu'il juge utiles à l'Empire. C'est dérober au Parlement son droit le plus sacré, celui de veiller aux finances du pays (i). » Mais comme toujours le fait accompli et la raison d'Etat triomphèrent, et sans accroc, le 17 août, le Bill était sanctionné.

Désormais, l'Australasie, le Canada surveillent de loin l'entrée du canal de Panama, pour le compte du marché métropolitain.

Voilà la première œuvre ou colonies et métropole s'associent. Voilà la première entreprise impériale. Elle a réussi.

Nous retrouvons ici les mêmes roueries. Ce n'est plus l'étranger qu'on roule et le financier ne mâche pas la besogne du diplomate. L'affaire se passe en famille, entre Anglais; les boursiers font cette fois le métier des parlementaires et c'est la Banque d'Angleterre qui, par une illégalité, pose sur le globe la couroDue impériale de la Route rouge.

(i) De Margerie, p. 187.

N'est-ce pas, en cet honneur, que retentit le toast de Kipling ?

To the gain that is yours and mine, To the Bank of the Open-credit, To the Poiver-house of the Line !

Disraeli est mort, mais c'est du Disraëlisme, et du meilleur. Sidonia, qui, lui, est immortel, observe, écoute, ricane et applaudit.

Page 1