SCÈNE VIII PERKIX WARBECK. ETIENNE FRION
WARBECK Non !... Non !... Je n'irai pas plus loin !...
FRION Que prétendez-vous faire?
WARBECK
Retourner en Flandre d'où je suis venu. Partir cette nuit même.
FRION
Quoi ! C'est au moment de toucher au but que vous abandonneriez la partie... On vous fait conclure une puissante alliance, un illustre mariage vous assure enfin ce trône, objet de vos convoitises, et c'est alors que vous vous dérobez... Vous n'aimez point Catherine Gordon !
Au contraire. C'est parce que je l'aime que je veux la fuir.
FRION Je comprends de moins en moins.
WARBECK
C'est bien simple, cependant. Je ne puis épouser la princesse...
FRION
Et, après l'engagement solennel de tout à l'heure, vous vous ravisez ainsi, tout d'un coup ?
WARBECK
C'est que je vois clair à présent. Je ne veux pas associer la vie de cette noble jeune fille à celle d'un aventurier.
FRION
Un aventurier !
WARBECK
Oui, un aventurier. Peut-être pis!... Oh! cet amour, ce saint amour qui m'a enflammé le cœur a fait jaillir du même coup une éclatante lumière en ma conscience... Je découvre des abîmes que je côtoyais aveuglément... A vous de m'édifier... A moins que vous ne me fournissiez la garantie que mes prétentions au trône d'Angleterre sont légitimes, je refuse de me prêter plus longtemps â vos brigues... Et, pour commencer, je romps ce mariage qui serait une nouvelle imposture...
FRION
Vous n'en ferez rien!
WARBECK
C'est ce que vous verrez!... Ou, sinon, procurezmoi tous mes apaisements... Il me tarde de savoir, enfin, qui je suis... Frion (presque suppliant, adouci), une preuve, je t'en conjure ; une preuve qui me justifie, qui me permette de me croire digne de ce mariage; une preuve qui me fasse une conviction...
FRION (embarrassé)
Hé ! Quelle autre preuve vous faut-il que celles qui vous suffisaient jusqu'à présent et dont se sont contentés tous ceux qui vous reconnurent... Je vous ai dit et répété ce que je savais... Vous aviez neuf ans lorsqu'on vous emporta de la Tour...
WARBECK (il s'est assis découragé)
Neuf ans! La mémoire fonctionne à cet âge!... Comment se fait-il que je n'aie gardé aucun souvenir de ce qui se serait passé en cette horrible nuit?... Rien, absolument rien de mon enfance princière ne se retrace en mon imagination. Je ne me souviens ni de ce roi
Edouard qui serait mon père, ni de cette pauvre reine Elisabeth que l'on me donna pour mère, ni même de ce petit prince, mon frère, mon compagnon de jeux et de captivité, assassiné sous mes yeux...
FRIOX
Cet oubli n'a rien qui doive vous surprendre. Les émotions par lesquelles vous aviez passé, déterminèrent, chez vous, une maladie nerveuse. Longtemps vous fûtes entre la vie et la mort, et quand, à force de soins, vos parents nourriciers parvinrent à vous guérir, vous ne saviez plus rien de votre première enfance et de la catastrophe dans laquelle vous aviez failli accompagner votre frère...
WARBECK
Hélas! Si ma convalescence et les soins maternels qui me furent prodigués par cette humble Flamande me reviennent souvent, en revanche, je ne parviens à reconstituer ma vie sur les marches d'un trône qu'avec ce que vous m'en avez appris... Or, je sens depuis une heure, que ces traditions et ces témoignages ne me suffiront jamais plus... Le misérable Tyrell, qu'un oncle dénaturé chargea du massacre des enfants d'Edouard, est mort sans avoir parlé... morts aussi, ses deux sinistres acolytes Dighton et Forrest. Le chape-
lain de la Tour ne révéla jamais, à âme qui vive, la place où on aurait enterré les deux petits princes!... Il n'existe plus aucun des instruments du régicide avec lesquels je puisse être confronté.
FRION (impatient)
Qu'importe, puisque l'un des bravi, celui-là même qui se montra pitoyable à votre égard, n'a pas emporté son secret dans la tombe. Comme je vous l'ai conté cent fois, ce scélérat repenti révéla à votre tante, Madame Marguerite d'York, la part qu'il avait prise dans le pire des attentats de Richard III. La duchesse me dépécha vers ce Forrest, lequel, à son lit de mort, me confirma ces aveux sous le sceau du serment. Touché par vos larmes et vos supplications, le cœur lui avait failli pour achever son double forfait, et il était même parvenu à fléchir et à désarmer son complice... C'est lui qui passa en Flandre pour vous confier à d'obscurs tisserands...
WARBECK
Et tu crois fermement à ce que te déclara cet homme ?
FRION
A moins qu'il ne se soit parjuré au moment de paraître devant Dieu, il a dû dire la vérité...
WARBECK (Douloureux combat intérieur. Il s'est remis debout, il va et vient, puis, s'arrêtant devant son ministre :)
Frion, pardonne-moi si je te méconnais... mais tes propres serments ne me suffiront plus... Ah! si la pauvresse, qui me rappela à la vie, n'avait succombé, elle aussi ; elle aurait pu me tirer de cette douloureuse incertitude. Grâce à ses propres souvenirs, je serais parvenu à me rendre compte de mon identité, à me reconnaître, à me comprendre, à me saisir, à être définitivement fixé sur mon origine. Pour l'amour d'elle, j'aurais cru en ce Forrest... Devant ma douleur, elle aurait éclairci le mystère de ma naissance. Mais que dis-je?... Elle n'en savait sans doute pas plus que moi... Car de ce qu'un inconnu lui avait un jour confié un enfant, comment conclure que cet enfant était précisément le fils cadet du roi Edouard... Il est tant de bâtards et d'enfants trouvés!... Ah! me voilà voué pour toujours aux ténèbres!...
FRION
Aussi, mieux vaut-il ne pas vous creuser et vous retourner inutilement la cervelle à propos d'un fait suffisamment avéré. Voyons, est-il témoignage plus efficace et plus péremptoire de votre identité que l'accueil maternel que vous fit la douairière de Bourgogne à
Bruxelles, et le patronage qu'elle ne cessa de vous accorder? Cette hautaine parente, aurait-elle jamais prodigué ses caresses à un intrus, à un enfant supposé?
Au risque de vous affliger encore, Frion, je vous avouerai que ses effusions me parurent toujours feintes et sa tendresse de commande... Jamais je ne sentis mon cœur aller vers elle comme vers cette pauvresse de Tournai.
FRION
Oh fi! C'est ainsi que vous reconnaissez les bienfaits de votre protectrice.
WARBECK
C'était plus fort que moi. Chaque fois que je me trouvais en présence de cette superbe princesse, au lieu de se dilater de sympathie, mon être affectif se contractait... Un pressentiment m'éloignait d'elle, un froid me glaçait et, dans ses yeux de sibylle, je lisais je ne sais quelle ironie, quelle politique !
FRION Que me faut-il entendre !
WARBECK
Et tenez, pour tout vous dire, comment se fait-il que je ne sois pas rassuré auprès de vous... que je me sente gauche, emprunté, que j'éprouve un malaise? Ne me porteriez-vous pas malheur, Frion? N'êtes-vous pas mon mauvais génie?
FRION
Allez- vous bien vous taire, enfant ingrat !.. . est-ce le surcroît, l'excès de bonheur qui vous étouffe et vous irrite? Oui, la fortune vous tourne la tête... C'est pourquoi je ne retiendrai rien de vos méchants propos.
Non, c'est sérieusement que je vous parle, au contraire. Jamais je ne me suis senti plus lucide... Je me fais presque horreur à moi-même en songeant à tant de braves gens que j'aurai trompés de complicité avec vous. Je rougis de honte, à l'idée des foules qui m'acclamaient, de ces seigneurs qui me traitent en égal et même en suzerain; de ce jeune prince prêt à engager sa couronne sur ma royauté chimérique ; de cet autre roi, un souverain paternel et équitable, à ce qu'il paraît, que je renverserai peut-être à la faveur d'une odieuse supercherie; je me représente avec horreur la
guerre dans laquelle j'entraîne des milliers de chrétiens et de compatriotes, tout ce sang que je ferai répandre, ce beau pays que je mettrai à feu et à sac, sous prétexte qu'il est mon apanage... Mais ce qui achève de me révolter contre la mission que vous prétendez m'imposer, c'est surtout ce mariage,... cette jeune et touchante princesse, leurrée, elle aussi, par tous les charmes dont on m'entoure et par l'origine auguste que l'on m'attribue; cette héritière d'illustre naissance sur le point d'unir sa destinée à mon équivoque fortune et de se donner corps et âme à un roi de grand chemin ! . . . Non, non, Frion ! Laisse-moi retourner en Flandre. Depuis que j'ai rencontré Catherine Gordon et que je l'aime, je répudie toute complicité avec ta faction; je ne veux plus mentir, je ne ferai plus un pas dans cette voie frauduleuse. Mais avant la séparation fatale, je reverrai la princesse... Elle saura la fragilité de mes titres et ma couronne aléatoire... ô lui dire qui je suis, ou du moins l'infime tisserand que je pourrais être...
FRION
A votre aise ! Parlez !... Si vous n'êtes prince, vous ne serez plus rien à ses yeux...
WARBECK
N'importe. Je tenterai l'épreuve. A Catherine de
m'apporter la révélation suprême, à elle de prononcer entre mes deux identités, à elle de me dire si je suis prince ou manant. Oui, j'aurai recours à elle comme au jugement même de Dieu!
FRION
Essaie, te dis-je... mais je te garantis qu'au premier mot de tes doutes, la princesse se détournera de toi. Pour toi, douter c'est disparaître. Avise-toi de contester ton étoile et à l'instant plus personne n'y croira. Comme les apôtres, les rois n'existent que par leur foi et leur exaltation. Du moment que tu raisonnes de tes droits et de ta vocation, tu perds déjà ta vertu. La foi, la seule foi qui importe ici-bas, c'est la croyance en sa propre destinée! Réfléchis bien à ce que tu vas faire. L'univers te tient pour le fils d'Edouard; les peuples, les grands, les rois, tous, à commencer par ta promise. Ne s'est-elle pas prononcée spontanément tout à l'heure ? Et tu la consulterais encore ! Malheureux, es-tu poussé à ce point par la folie du néant? Non, tu n'aimes point Catherine...
WARBECK
Ne pas aimer Catherine ! . . . Renoncer à son amour ! . . . Ne plus rien être pour elle ! Jamais!
FRION
Alors ne parle plus de reculer ou de t'arrêter en route. Te départir de tes prétentions royales, c'est du même coup répudier ta fiancée. Elle t'échapperait en même temps que ta couronne. Pour épouser la princesse, il te faut épouser l'Angleterre... Mais malheureux, si elle avait entendu notre conversation, elle t'aurait déjà pris en horreur! Songe donc! Elle, une princesse ! . . . S'être engagée à un goujat, à un vagabond, à pis que cela peut-être, comme tu viens toi-même d'en exprimer la crainte. Car il n'y a pas de milieu. Ou tu es Richard d'York ou tu n'es que Perkin Warbeck... Dis un mot de tes scrupules, et aussitôt comme au coup de baguette d'une fée maligne, le prince charmant, la touchante rose blanche d'York deviendrait un épouvantail, un objet de dégoût, un champignon vénéneux, un chardon, une fleur puante que l'on foule aux pieds au lieu de se l'attacher au corsage!... Imagine-toi que tout à l'heure on t'ait présenté à Catherine, couvert de haillons, barbouillé de sueur, fleurant le métier, le suint de mouton, comme lorsque je t'avisai sur la grand'place de Tournai... Crois-tu que l'amour d'une princesse résisterait à pareille métamorphose? Ou puisque tu ne veux t'élever jusqu'à elle en continuant à marcher dans la voie triomphale que tes protecteurs t'ont tracée, propose lui de se ravaler à la condition des manants dont tu te crois issu, engage-la à s'affubler de
guenilles comme une serve; puis au lieu de voler à la conquête d'un glorieux royaume, rendez-vous tous deux en pèlerinage aux rives de l'Escaut; à deux vous irez voir la masure paternelle; Catherine partagera ton pain bis, et, d'une bouche imprégnée d'ail, ta Catherine te chantera les idylles de la misère et elle t'aidera à supporter les rigueurs de la corvée...
WARBECK
Assez ! . . . Assez ! . . . Plus un mot, Frion ! ... Je devrais te maudire... et voilà que je remets mon bonheur terrestre et même mon salut éternel entre tes mains... Ah mon amour prévaut contre ma conscience!... C'en est fa it . . . Je veux être roi !
(Musique de lentes danses archaïques dans la coulisse jusqu'à la chute du rideau.!
FRION
A la bonne heure!... Je savais bien que mon jeune prince redeviendrait raisonnable. Courage ! L'amour et l'hyménée nous feront brûler les étapes qui nous séparent du but. Avant un mois d'ici, je vous donne rendez- vous à l'abbaye de Westminster... Sire, je me tiendrai au pied de votre trône... Catherine sera plus hère et plus amoureuse que jamais de Votre Majesté; quand vous aurez enveloppé votre reine dans les plis
du manteau de pourpre et d'hermine brodé de léopards d'or et que vous aurez posé le diadème sur son front. Et comment alors, assis sur le trône des Plantagenets, exalté par tout un peuple, reconnu de tout l'univers, comme le fils légitime d'Edouard IV, pourriez-vous douter encore de votre droit divin ?
WARBECK
Allons! Soyons roi pour l'amour de ma reine! Frion, fais de moi ce que tu veux. Oui tu as raison, je crois en moi-même puisqu'elle croit en moi... Elle m'aime. Désormais je ne douterai plus. Ce que n'avaient pu faire les hommages et les acclamations des peuples, le vœu des pauvres gens, les flatteries des gentilshommes, tes ingénieux récits, les ostensibles caresses de Marguerite d'York, cette évidence qui me manquait, c'est l'amour qui me la procure... Oui je serai l'époux de la princesse Catherine... Et c'est un royaume que je déposerai à ses pieds !
(Il se précipite vers la salle du festin.)
rideau)