SCENE I
WARHECK (en cuirasse d'acier); CATHERINE (au lever du rideau ils sont assis sur un banc dans l'embrasure d'une fenêtre gothique, amoureusement rapprochés).
CATHERINE
Tout continue à nous sourire... Les villes nous ouvrent leurs portes avec empressement. Cette forteresse où nous nous trouvons s'est rendue sans coup férir. Malgré ta vaillance, ton appétit de prouesses, ton impatience de te distinguer sous mes yeux, il faut en faire ton deuil mon petit roi ; ta bonne mine suffit pour remporter des victoires... Ma tendre rose blanche d'York, désarme les châtelains les plus farouches et jusqu'à présent cette guerre ressemble à une marche triomphale... L'heure de notre entrée à Londres sonnera bientôt. En pensée, je te vois déjà gravir les marches du trône. L'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, vient d'accomplir les rites du sacre, les trompettes éclatent en fanfares, l'encens fume dans les cassolettes, les bannières s'inclinent et te caressent de leurs plis de soie, l'or de ta couronne pâlit cependant au
reflet de tes cheveux, mon doux seigneur, et moi je me sens défaillir d'orgueil et de tendresse à tes côtés... moi, ta reine... ta reine, ô mon beau roi d'Angleterre... Et depuis, tes baisers contractent une douceur, une suavité plus auguste et plus divine encore...
WARBECK (un peu triste et obsédé)
Chère, chère Catherine.
CATHERINE
Mais pourquoi ce front maussade et cette langueur, Richard? On dirait que la perspective de votre prochain couronnement ne vous réjouit pas comme moi...
Tu te trompes, mon aimée... La fatigue de ces dernières marches.. . Peut-être aussi un peu d'inquiétude. . . La campagne n'est pas encore finie...
CATHERINE
Ah! moi aussi j'aspire au repos. Mais à ce repos des rois dans leurs foyers, repos majestueux et grandiose, comme le sommeil d'une nuit constellée d'astres et
saturée de parfums!... Quel abandon délicieux, mais quels généreux réveils!... L'amour de nos peuples, nous chantera une perpétuelle aubade. Nous en entendrons la musique, comme d'un chœur invisible et cette ferveur parfumera nos jours avec la persistance d'un ineffable dictame... Oh quelle béatitude pour vous d'occuper enfin la place que Dieu vous avait destinée! Si tout ce monde vous idolâtre déjà, que sera-ce quand ils vous connaîtront mieux, quand ils auront été admis à contempler les traits du fils de ce roi Edouard, qui fut le plus beau roi terrestre, affirmait-on, avant que vous ne fûtes apparu, pour enchérir encore sur la beauté paternelle! Voulez-vous croire, mon doux seigneur, que votre pauvre femme, pourrait bien devenir jalouse, de cet amour extrême que vous porteront des milliers de cœurs?...
WARBECK (avec un vague espoir, comme pour l'encourager a exprimer sa pensée).
Est-ce à dire que tu me préférerais moins puissant, plus effacé, plus obscur?
CATHERINE
Non pas... Je plaisantais... Ah je t'aimerai toujours plus fort que les plus dévoués de tes sujets ! Te préférer humble et obscur, toi?... Jamais!... Non, non, aux rois,
il faut la couronne, comme l'auréole aux saints. Les rois ne sont vraiment eux-mêmes que revêtus de tout leur prestige. Figure-toi que je t'ai toujours vu ainsi, mon prince blond. Dès le moment où notre cousin, le roi d'Ecosse, te présenta à mes yeux je fus éblouie par la lumière surnaturelle que tu dardais ainsi qu'un autre soleil. Jamais, je n'ai distrait de ta personne, le signe que le Seigneur trace au front de ses oints, ce signe indélébile, qui les marque pour les gloires suprêmes...
WARBECK
Ou les suprêmes infortunes...
CATHERINE
Encore une pensée mélancolique... Que vous faut-il donc, ingrat? Quel désir vous reste-t-il à formuler? Ne régnerez-vous pas dans quelques heures sur le plus florissant pays du monde? Ah quelle vie enchantée que la nôtre! Nous goûterons même un charme poignant, à parcourir ensemble l'histoire de votre avènement au trône, monseigneur... Quels thèmes délicieux les chroniques de votre règne n'offriront-elles pas aux poètes? Gageons que votre jeune trouvère, Frans de Bruxelles, en a déjà tiré parti. Existe-t-il légendes de saints aussi touchantes que la vôtre? Arraché par le doigt de Dieu aux sicaires d'un nouvel Hérode, ce pauvre enfant royal
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élevé chez d'infimes artisans de Flandre, dans un taudis, croissant pourtant en beauté et en sagesse, remarqué parmi les petits vilains qu'on lui donne pour compagnons et qui le respectent sans savoir pourquoi, subissant malgré eux quelque occulte prestige... Puis l'arrivée de l'envoyé de la duchesse de Bourgogne... Le prince déguisé se dévoilant aux humbles de Brabant et de Flandre, et éveillant à son passage de ville en ville, la volée des carillons dans leurs beffrois de dentelles!... N'est-ce pas frais et gracieux comme un chapitre de la légende dorée?... Que vous deviez être gentil et mignon, mon amour, dans cette échoppe de tisserand? Vous l'éclairiez sans doute comme l'enfant Jésus illuminait l'étable de Bethléem? Et quel contraste, entre votre délicate personne et tous ces maroufles, au cuir épais! La mine adorablement piteuse que vous deviez avoir, quand vous dérobiez vos traits mutins, à l'ombre de la visière d'un bonnet d'apprenti !
WARBECK
O folle et charmante Catherine !
CATHERINE
Oui, folle tant que vous voudrez, mais folle de vous, mon prince, mon chevalier blond !... Embrassez-moi! Regardez-moi dans les yeux... Là!... Tout au fond... M'aimez-vous?...
WARBECK
Si je vous aime!... Mais tenez-vous beaucoup, ma mie, à cette pompe, à ce faste et à cette vanité des cours ? Après tant d'aventures n'aurions-nous pas mérité le droit d'être oubliés de l'univers et de ne vivre que pour nous. Ah ! songe à cette existence toute intime et toute secrète... Je me reporte souvent au pays de Flandre que tu viens d'évoquer, et c'est même sans répugnance que je me revois simple apprenti, attelé au métier paternel... Si tu voulais, Catherine, nous savourerions mieux là-bas, en ces plantureuses contrées qu'arrose l'Escaut, les délices de notre roman d'amour. Nous nous blottirions, par exemple, dans unechaumière à la lisière d'une de ces forêts séculaires dont les hautes futaies rythment de si balsamiques berceuses à la cordiale cité de Bruxelles... En ces paisibles retraites, il ferait bon n'être plus roi que de ma reine adorée...
CATHERINE
Non, non... Je vous veux grand et puissant, le plus puissant des monarques. J'aspire même, ardemment, à l'heure de vous voir en pleine lumière, au faîte du pouvoir, dans l'apothéose où vous auront ravi les cœurs des fidèles Anglais... C'est là votre véritable peuple!... C'est à eux que vous vous devez désormais, comme à moi-même... Soyez roi, Sire, vous ne le serez