WARBECK, FRANS DE BRUXELLES
WARBECK
Frans? Ah sois le bienvenu !...
FRANS
Mon prince m'a fait appeler?
WARBECK
Frans, je t'ai choisi pour me rendre un signalé service. Demain au point du jour, nous sommes contraints d'entrer de force dans la cité voisine qui nous ferme ses portes. Comme l'affaire peut être chaude et même entraîner un échec pour nous, tu reconduiras la princesse Catherine en Ecosse auprès de son père. Une caraque est ancrée à la côte, montée par ces quatre mariniers de confiance qui m'ont suivi depuis Anvers.
Comptez sur moi, mon prince... Toutefois, croyez bien que jamais je ne consentirais à vous quitter au
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moment du danger, si ce n'était pour veiller sur l'être qui vous est le plus cher au monde... D'ailleurs, rassurez-vous, cette séparation ne sera pas longue; votre épouse et votre fidèle écuyer seront bientôt de retour auprès de vous. Et surtout n'allez pas vous exagérer l'importance de ce premier engagement. Votre inquiétude serait prématurée, car vous avez passé par bien d'autres périls.
WARBECK
Tu as raison. Ta cordiale présence contribue déjà à me rasséréner. Maistu devines bien que la seule perspective d'un combat, ce combat fut-il livré contre mes propres sujets, n'aurait pas suffi pour m'affliger outre mesure. Non, sache que toute la journée j'ai été obsédé par des images funèbres, ou, pour te dire toute la vérité, il y a longtemps que je passe par de crispantes alternatives de confiance et de découragement...
FRAXS
Quoi! Vous, monseigneur, vous le favori de la fortune, vous le plus heureux des époux et le plus populaire des princes en attendant que vous soyez le plus heureux des rois!...
WARBECK
Et pourtant, mon fidèle, c'est comme je te le dis. Ecoute, je me sens entouré d'ennemis et d'espions, de créatures aux gages de Madame de Bourgogne, à commencer par ce Frion dont la simple vue me ferait lever le cœur; toi, mon Frans, tu es le seul être à qui je puisse ouvrir mon âme...
Le seul ?
WARBECK
Oui, le seul... Car mon épouse adorée est même la dernière à qui j'oserais montrer le fond de ma pensée. Croirais-tu qu'elle ne connaît de mon passé que ce que mes conseillers en ont appris aux peuples pour les besoins de ma cause? Elle ignore — puisse-t-elle les ignorer toujours — mes luttes intimes et mes combats intérieurs (allant vers la fenêtre et regardant au dehors). La nuit sera longue encore, car la lune ne cesse de monter dans le ciel. Or, comme j'essaierais vainement de dormir, je te demanderai, ami, si le sommeil ne t'accable point, de bien vouloir attendre le jour avec moi, en écoutant ma confession ? Tu apprendras alors pourquoi je ne puis révéler ma vie morale à la princesse. . .
FRANS
O, mon prince, c'est un bonheur pour moi que de vous offrir ce soulagement...
WARBECK
Au plus loin que me reportent mes souvenirs, je me vois alité dans une petite chamhre, enfant chétif et malingre, sur qui veille une femme aux regards à la fois tristes et caressants, au teint de cire comme en ont les madones dans les tableaux d'église. C'était ma mère ou du moins celle que je tenais pour telle. Elle avait beaucoup souffert : son premier mari, un humble tisserand du nom dejosse Warbeck, mourut, avant ma naissance, à Tournai, où il était venu chercher du travail, après avoir longtemps vécu en Flandre. Sa veuve se remaria avec Jean Oostbeek, un mauvais sujet, un vagabond, toujours ivre, qui avait vendu son âme au diable, ou à peu près, puisque juif, il s'était converti pour de l'argent et qu'il allait abjurer le christianisme lorsqu'une mort subite l'emporta avant qu'il eût touché le prix d'une nouvelle apostasie. Il fit sans doute une vilaine fin, car notre mère évita toujours de nous en parler.
Nous étions sept enfants, tous du premier lit : moi le cadet et le benjamin de ma mère, aussi blond et rose que mes frères et sœurs étaient noirs et bruns!... Com-
bien elle me choyait! Que de douceurs et de baisers! Mais il lui arrivait aussi de m'arroser de larmes. Entretenait-elle des pressentiments de malheur? Pourquoi, sinon, me serrait-elle dans ses bras avec tant de force, qu'on aurait dit une lice défendant ses petits contre l'approche du loup?
Le curé de Saint-Privat, notre paroisse, m'apprit à lire et à écrire. Ravi de mes progrès, il m'aurait même inculqué toute sa clergie, sans le mauvais gré de mes frères qui me voulaient maintenir à leur niveau et qui me traitaient de fainéant et de bouche inutile. Pour m'épargner des avanies, ma mère finit par leur céder et me mit en apprentissage avec eux au moment où je courais ma treizième année. Ce que je rechignai la première fois qu'il me fallut revêtir de grossiers habits de droguet et me rendre à la fabrique!... Afin de me consoler, les dimanches, malgré les lois somptuaires, ma mère continuait à m'attifer de son mieux; j'avais des pourpoints de soie et des souliers de satin; elle ne se lassait de peigner mes boucles blondes et elle prenait plaisir à les enrouler sur ses doigts! Souvenir puéril, diras-tu, mais ce geste de la tendre femme me hante comme un refrain de litanie et il me résume toute mon enfance : le jardinet près de l'Escaut, nos jeux sur la berge, la vigne folle aveuglant la croisée de ma chambrette et jusqu'au ronron dolent du métier et des navettes !
Un jour, l'après-midi, nous nous ébattions en atten-
dant l'heure de reprendre le travail lorsqu'un cavalier de mine imposante déboucha sur le parvis. C'était ce même Frion qui devait désormais me suivre comme mon ombre. Il portait une écharpe blanche au bras droit et il arborait une rose couleur de neige au chaperon. Les apprentis s'étaient ameutés autour de lui, et moi, aussi débraillé que les autres, les mains noires et le visage en sueur, je m'étais faufilé au premier rang des baguenaudiers En m'avisant l'étranger retint son cheval et penché vers moi, il me dévisagea longuement; puis il mit pied à terre et me requit de lui indiquer la meilleure hôtellerie. Je me dirigeai vers le Chariot d'or en tenant sa monture par la bride. Jaloux de l'honneur qui m'était échu, mes camarades nous escortaient, non sans me bousculer et m'allonger de sournoises bourrades par derrière! Mais je ne m'en souciais guère, tant je me gonflais d'importance!... La cloche, annonçant la reprise du travail, ne tarda d'ailleurs point à me soustraire aux persécutions des autres apprentis, qui regagnèrent l'atelier en me lançant des sobriquets et en me sommant de les rejoindre. Mais moi, irrésistiblement conjuré par le regard impérieux de l'inconnu, je poursuivis mon chemin jusqu'à l'auberge. Le mystérieux personnage m'y fit entrer à sa suite et là, sans précautions oratoires, il me proposa de l'accompagner. Il ne tiendrait qu'à moi, disait-il, de mener la vie d'un baron, d'avoir des armures magnifiques et des palefrois plus richement caparaçonnés que le sien, de manger de la
volaille et d'autres friandises dans de la vaisselle d'or, de ne boire que du vin doux et parfumé d'aromates et de ne plus jamais mettre la main à un outil, sauf à la poignée ciselée et enrichie de pierreries d'une épée. Seulement, pour me rendre digne de cette transfiguration, il me fallait consentir à partir avec lui, sans dire adieu à ma mère et sans songer à la revoir jamais... J'acceptai sur le champ, le cœur moins gros qu'il eût convenu ; toutefois l'influence d'un hanap de vin épicé que le tentateur me fit lamper d'un trait pour m'étourdir, ne fut pas étrangère à ma résolution. D'ailleurs il ne me laissa pas le temps de me raviser, car, ayant réglé avec l'hôte, il sauta en selle, me souleva de terre, m'affourcha devant lui, et nous voilà partis au grand trot... Bercé à l'allure régulière du destrier et les vapeurs du vin contribuant à ma somnolence, je ne tardai pas à m'endormir dès la sortie de la ville. Je ne me réveillai qu'à la première étape, et comme je manifestais quelque regret de ma fugue, mon ravisseur acheva de me circonvenir en me faisant quitter mes nippes graisseuses pour de délicieuses trousses de page ; puis m'ayant raconté les derniers événements de l'histoire d'Angleterre, il me persuada que j étais le fils cadet du roi Edouard et qu'il était chargé, lui, noble homme Etienne Frion, de me conduire auprès de la duchesse douairière de Bourgogne, ma tante du côté paternel. A supposer que j'en eusse eu l'envie la suite de l'aventure ne m'aurait plus permis de douter de mon auguste lignage :
Le troisième jour de notre chevauchée, comme nous
approchions de Bruxelles, dès que les pertuisaniers de garde dans les échauguettes des remparts nous eurent signalés, les cloches se mirent à sonner à pleine volée et nous saluèrent à travers les coteaux bocagers qui nous séparaient encore de la ville, avant que nous eût abordés la cavalcade de lansquenets envoyés à notre rencontre. Notre entrée par la porte de Hal tendue de précieuses tapisseries, se fit avec un tel tonnerre de couleuvrines et de hacquebutes que toutes les maisons en tremblaient. La Duchesse, entourée de chevaliers et de dignitaires, vint au devant de moi sur une haquenée houzée de soie bleue. Mettant pied à terre aussitôt qu'elle m'eut aperçu, elle me reconnut solennellement pour son neveu Richard d'York, et, n'attendant même pas pour donner cours à ses épanchements que nous fussions entrés dans son palais, elle m'embrassa à plusieurs reprises, en présence de toute sa cour et d'une énorme arnuence de populaire qui ne cessait de clamer à tue-tête, en se trémoussant : « Noël! Noël! Vive la blanche rose d'York! »
Alors commença la vie que tu sais : un vertige de fêtes, de voyages, de joyeuses entrées, de tournois, de cours d'amour, de banquets splendides où, parmi les concerts de violes et de buccines, montait l'encens harmonieux des vers... Mais quel ménestrel me chanta mieux que toi, mon gentil Frans, qui renonças à tes succès de rhétoricien favori de la bonne gent de Bruxelles pour me suivre dans mes pérégrinations... Ah,
cher poète, tes vers auraient suffi pour me convaincre de ma royauté! Hélas! ami trop dévoué, peut-être même fus-tu complice de ma faute ..
FRANS
Votre faute, monseigneur?
WARBECK
Oui, j'avais oublié ou je repoussais comme un rêve indigne d'un si grand prince ma vie d'apprenti de métier en Flandre.
FRANS
Quoi de plus naturel que cet oubli passager!
WARBECK
Jamais je ne m'informai même de la pauvre femme qui m'avait élevé là-bas.
FRANS
Auprès de qui vous en seriez-vous informé?... Vous lui gardiez un filial souvenir...
WARBECK
Non, mon ami ; je ne versai même point une larme quand on m'apprit la mort de cette sainte. La fortune m'avait fermé le cœur. Depuis, quand ce cœur s'est rouvert, mes larmes n'en ont été que plus amères et plus copieuses. Or, sais-tu à quel moment je me suis rappelé ma nourricière? Précisément ce soir de la Saint- Valen tin où je vis Catherine Gordon pour la première fois.
FRANS
A la bonne heure, mon prince. Votre âme s épanouissait tout entière. Il ne manque plus un pétale à la fleur de vos tendresses ! Votre mère d'adoption a dû vous bénir là-haut!...
WARBECK
Hélas! Je serais plutôt tenté de croire qu'elle m'a maudit pour ma conduite dénaturée. Cette nuit de mes fiançailles, à la cour d'Ecosse, en songeant à ma mère, à mon enfance, je me mis à scruter mes origines, et dans mon incertitude sur ma véritable personne, je fus sur le point de renoncer à la main de la princesse Catherine, ou du moins de lui faire part du mystère qui plane sur mon identité. L'amour avait éveillé ma conscience en m'inspirant un impérieux besoin d'honneur, de
devoir, de beauté morale. Que n'ai-je écouté cette voix ! Par malheur, je fis part, le soir même, à Frion, de la démarche que la probité me commandait. . . Son ironie, ses conseils irritants, la luxure qu'il fit lever en ma chair, la menace de perdre Catherine si je m'avisais de lui faire pareil aveu, bref, tous les arguments d'un mauvais génie triomphèrent de mes scrupules et la passion l'emporta sur ma loyauté.
Le mariage eut lieu. Je m'étais flatté de noyer mes remords dans les ivresses de l'hymen et les tourmentes de la guerre. Les premiers jours, en effet, je connus une félicité sans partage et je crus avoir repris pour toujours confiance en mon droit et en ma cause. Mais depuis quelque temps, l'expiation a commencé... Sache qu'à présent, il ne me suffit plus d être l'époux de Catherine, car cet époux, celui qu'elle aime ne peut être que le duc d'York. Or, suis-je le prince ou ne suis-je que Perkin Warbeck? A l'incertitude s'est ajoutée une double jalousie : je suis rongé et bourrelé par la rivalité des deux personnages qui se partagent mon individu... J'en suis même arrivé à me croire plus souvent Perkin que Richard et à prendre le parti du tisserand contre le prince, parce que des deux personnages que j'incarne alternativement, c'est peut être le pauvre hère qui porte l'affection la plus intense à la princesse! Oui, ce manant adore Catherine en désespéré et il la disputera jusqu'à la mort à ce duc d'York qu'il considère comme un imposteur. Plusieurs fois, Perkin a été sur le point
de démasquer ce faux Richard IV, de le livrer, de le tuer, oui, de le tuer, mais il craindrait alors de se frapper lui-même!... D'autre part, le duc affolé à l'idée qu'un serf a osé lever les yeux sur sa femme, ne songe qu'au moyen de se débarrasser du misérable. Il s'abaisse jusqu'à se croire supplanté par un vagabond. Des deux, c'est pourtant le vilain qui se croit le plus digne d'être aimé. Il lui tarde de l'emporter à n'importe quel prix sur son noble rival et d'infliger coûte que coûte son monstrueux amour à la princesse. Le jour approche, le jour redoutable et fatal, où il la metrra dans l'obligation de se prononcer entre eux deux. Et, quelle que soit la réponse de la princesse, Perkin Warbeck n'aura attendu que cette réponse pour mourir : jusque-là son existence ne sera plus qu'une longue agonie...
Tout à l'heure encore, ici-même, Catherine enveloppait le prétendant de ses plus irrésistibles séductions et chacun de ses tendres propos portait un coup de poignard au cœur de l'infortuné Perkin, témoin de ces épanchements... Et lorsque je t'aurai dit, cher Frans, que ces souffrances de Perkin sont les miennes, tu sauras l'enfer que j'endure et pourquoi je n'ai pu, jusqu'à présent, ouvrir toute mon âme à mon épouse bien-aimée...
O mon bon maître !... Quelle torture comparer à la vôtre!... Mais il n'y a que des justes et des saints pour
souffrir ainsi. Et d'abord, que vous soyez Perkin ou Richard, peu m'importe, vous êtes mon maître et mon roi; je vous vénère encore plus qu'auparavant. Toutefois, votre martyre va cesser...
WARBECK
Avec la mort !
FRANS
Non, sur le champ. Vous allez revivre, au contraire.
WARBECK
Et par quel moyen ?
FRANS
Par celui que le souvenir de la pieuse tisserande de Tournai vous avait conseillé le soir de la Saint- Valentin... Il faut tout dire à la princesse...
WARBECK
Comment ! Après ce que tu sais ? Tu veux donc me pousser au désespoir.
FRANS Au contraire, votre bonheur ne va que commencer!
WARBECK Catherine me prendrait en horreur.
Elle vous aimera plus que jamais.
WARBECK Malgré la bassesse possible de ma condition?
FRANS Quel héros s'éleva jamais à votre hauteur! WARBECK
Mais elle me crut roi.
FRANS
Il n'y a qu'une âme de roi en laquelle puissent se livrer pareils combats !
WARBECK
Serait-il vrai ?... Ainsi, Frans, tu me conseilles sérieusement...
FRANS
De parler... De faire ce dont Frion vous détourna ! La princesse est digne de vous connaître ! En vous aimant elle a dû vous deviner supérieur... Nul n'appréciera comme elle la suprême noblesse de votre caractère!... Vous ne comptiez plus voir votre femme, avant le combat de demain et vous me l'avez confiée pour que je la ramène en Ecosse Voulez- vous que ce soit moi qui l'éclairé sur votre personne et qui lui répète ce que vous m'avez dit aujourd'hui? Ah, je me flatte de ne pas en avoir perdu un mot... Vous verrez si la façon dont je vous aurai interprété vous aura desservi... Lorsqu'elle vous reverra, loin de déchoir, vous aurez grandi à ses yeux comme vous venez de grandir aux miens. Ou vous serait-elle moins attachée que votre fidèle serviteur? Oui, elle vous aimera pour vous-même, il n'y aura plus ni prince, ni manant, il y aura le héros, le noble cœur que vous êtes, je vous le jure, monseigneur, sur mon ardente amitié !
O Frans !... Ami de divin conseil tu me réconcilies