OXFORD, CATHERINE
OXFORD
De grâce, demeurez, princesse... J"ai à vous entretenir d'un objet qui vous touche de très près; il s'agit de votre rang, de votre honneur.
CATHERINE
Non, trêve de conversations... Laissez-moi me retirer...
OXFORD
Je vous inspire donc tant d'horreur, Catherine... Voyons, est-ce ma faute, si les circonstances ont pris cette fâcheuse tournure pour vous, si l'on vous fit contracter une affreuse mésalliance et si... vous vous êtes prêtée avec trop de complaisance à cette union?
CATHERINE
J'en ai déjà trop entendu.,. Laissez...
( Elle va vers la porte, )
OXFORD (la ramenant)
Vous m'entendrez jusqu'au bout... Est-ce ma faute, encore, dites, si ce... damoiseau s'avisa pour mieux mériter vos bonnes grâces de vouloir supplanter le roi légitime de ce pays? Qu'en puis-je, s'il s'est fait battre et prendre au piège? Mon rôle à moi se borne à vous épargner les conséquences de l'équipée de ce... petit Flamand. Le roi lui-même m'a fait l'honneur de me commettre à votre sécurité Ne me suis-je pas acquitté loyalement de cette mission? Vous ai-je manqué d'égards? Qu'avez-vous à me reprocher?
Encore une fois, épargnez-moi ces sarcasmes. Ou bien est-ce pour me torturer à votre aise que vous venez de m'enlever mon dernier protecteur. En ce cas, continuez!... C'est beau, c'est courageux, c'est bien digne de vous, et cela vous achève comme une signature au bas d'un tableau... A ces procédés chevaleresques je reconnais ce comte d'Oxford que je commençai à apprécier naguère à Edimbourg.
OXFORD Madame.,. Prenez garde!
CATHERINE
Eh bien, quoi?... On ne ricane plus ? En finirionsnous déjà?... Quelque volupté qu'il goûte à prolonger les affres de sa victime, il arrive un moment où le tigre lui accorde le coup de grâce... Vous ne serez pas plus cruel que le tigre... Faites diligence et rappelez vos satellites...
OXFORD
Catherine Gordon, ne me tentez point!... A l'instant je m'adressais à votre raison, je vous parlais respectueusement, je me faisais l'interprète des désirs du roi, je vous préparais à un divorce que Sa Majesté ellemême a voulu...
CATHERINE
Tu mens, Oxford... Henri Tudor n'a aucun intérêt à ce divorce...
OXFORD
A la rigueur ce divorce n'est pas indispensable, puisque bientôt vous serez veuve.
Veuve !
CATHERINE
OXFORD
Mais oui... Par égard pour vous, le roi tenait à vous fournir l'occasion de prendre vous-même les devants d'une séparation, et de répudier le misérable Warbeck avant qu'une mort violente vous eût débarrassée de lui !
CATHERINE
Henri attenterait à la vie d*un prince de la maison d'York!...
OXFORD
Tarare!... Il n'y a plus que vous, femme simple et crédule, pour croire en ce faux Plantagenêt.
CATHERINE
Oui, je crois en lui, je crois en sa naissance, en son droit, en sa mission, comme en la divinité du Très Haut!...
OXFORD
Si, cependant, on vous prouvait son imposture ?
CATHERINE Impossible!
Si lui-même avouait son crime ?
CATHERINE
Tel que je le connais, la torture même ne le contraindrait à cette apostasie . . .
OXFORD
Mais encore, s'il s'était trompé, si on le lui prouvait à lui-même?
CATHERINE N'importe, je l'aime, je continuerais à l'aimer...
OXFORD Tu veux donc qu'il meure ? C'est toi qui le perds !
CATHERINE (agenouillée)
Miséricorde de Dieu !... Et vous, son frère assassiné, son bon ange gardien, âme bienheureuse du petit roi Edouard V, veillez sur lui!
OXFORD
A toi plutôt d'avoir merci ; toi seule peux le sauver !
CATHERINE (elle se relève)
Moi?... Non, l'espoir que tu me fais luire est une cruauté de plus.
OXFORD
A toi de le sauver, te dis-je... Malgré le roi..., malgré la politique, malgré la raison d'Etat qui nous ordonne sa mort, ce Flamand vivra...
CATHERINE (égarée)
Il vivra ! . . . Les corbeaux ont cessé de croasser autour du gibet; l'hyène ne réclame plus de cadavres ; le hibou a salué le soleil ! . . . Oxford je ne te connais plus.
OXFORD
Toujours des outrages!... Et pourtant tu as tort...
C'est mal, c'est imprudent, ne crois-tu pas, en cette
heure critique ? Car plus tu mets d'exaspération à me
haïr, plus il te sera pénible tout à l'heure de feindre de
la complaisance pour moi...
CATHERINE (n'osant comprendre) Ah!
OXFORD
Eh oui! De te montrer gentille, de faire au moins semblant de m'aimer... Ah ! il le faudra, Catherine; de bonne ou de mauvaise grâce... mais il le faudra...
CATHERINE Tue-moi !
OXFORD
Je n'en aurai garde... Je t'aime trop pour cela !
CATHERINE
Il m'aime !
Tu te laisseras fléchir si tu veux qu'à mon tour je consente à épargner ton... mignon.
CATHERINE
Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . .
OXFORD
M'aimer un rien... Te donner, non, te prêter un peu à ma fièvre. Quelques baisers de tes lèvres !... Quelques minutes de ta vie !
CATHERINE
Jamais!... Jamais!
OXFORD
Ce n'est pas ton dernier mot... Ecoute, je n'exige même plus le divorce... Je suis bon prince... C'est un marché onéreux pour moi ! Tu m'aimeras un instant... pour toute une vie que je lui laisse... Je fais mieux encore : je te le rends, je vous réunis pour toujours... Oui, vous vous aimerez désormais sans un obstacle...
l'imposteur magmanime 111
Ah, cruelle, songes-y bien! A moi une promesse de félicité... un simple leurre... un avant-goût du Ciel... puis l'enfer!... A lui l'éternité et l'infini de ton amour! Et tu hésites?
CATHERINE Oui... oui... qu'il meure!
OXFORD En ce cas, je vous désespérerai tous les deux...
CATHERINE
Bravo ! Te voilà toi -même ! . . . Tu es plus ressemblant ainsi!
OXFORD (éperdu, regardant autour de lui, la traînant par les poignets, presque par terre)
Si le roi n'allait venir!... Mais aujourd'hui même, ce soir, chez toi... dans ce palais!... J'éloignerai tout le monde...
CATHERINE
Monstre!... O mon Richard!
OXFORD
Tu peux l'appeler, ton Richard. . . J'y songe. Pour que ma vengeance soit complète, je veux qu'il te maudisse en expirant... Si je lui racontais que je t'ai possédée, il lui resterait la consolation de ton amour. Tu n'aurais cédé qu'à la violence... Non, non! Tu seras infidèle, parjure, tu l'auras trahi! C'est toi qui as demandé le divorce, c'est toi qui le renies...
CATHERINE (sarcastique)
Pour t'épouser ! Ah ! ah !
OXFORD
Non, pour épouser ton premier adorateur, ce platonique Dalyell !
CATHERINE (terrifiée, désespérée)
Tu ne feras point cela, Oxford?... Non!.... D'ailleurs il ne te croirait point!
OXFORD
Dalyell est beau, jeune, bien en cour... Il ne vous aurait rejoint en Cornouailles que pour devenir le paladin de son rival?
CATHERINE
Lord Dalyell est le plus noble des caractères!...
OXFORD
Aussi la princesse Catherine a-t-elle raison de l'aimer. Pitoyable Warbeck voilà de quoi attiser tes affres dernières !
CATHERINE (à genoux, suppliante;
Oxford ! . . . Prends moi ! . . . Puis tu me tueras ; ce sera bien fait... Mais grâce pour lui, ou du moins grâce pour son amour, grâce pour sa foi... Oui, qu'il meure aussi... mais je t'en supplie... Oxford... qu'il meure en m'aimant... en me croyant toujours digne de lui! Ah! J'étouffe... A moi!... De l'air !
(Elle défaille.) (Bruit de pas.)
OXFORD étendant l'oreille)
On vient!... (Il relève Catherine et lui serre les poignets) Silence ! Pas un mot de ce qui s'est passé entre nous ou c'est aujourd'hui même que votre époux sera supplicié, mais après avoir appris d'abord votre trahison!
DEUX PAGES (soulevant et écartant les portières) Le roi !
114 i/lMPOSTEUR MAGNANIME