‹ L'imposteur magnanime Perkin WarbeckChapitre 26 sur 36 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Les précédents, PERKIN WARBECK. FRANS

(Xes deux prisonniers sont amenés par les gardes qui se tiennent derrière eux.)

OXFORD

Quoi ! Vous demeurez debout! Et sans crier merci. A genoux, traîtres.

WARBECK

Les rois ne s'agenouillent que devant Dieu !

Les rois dis-tu?

WARBECK

Mes pareils.

OXFORD

A genoux si tu ne veux que l'on te tranche les jarrets!

HENRI

Non, Oxford. Ne le brusque pas. Approche, malheureux jeune homme. Abandonne cet air de bravade et cette attitude farouche. Cette mine rogne ne te sied pas. Humilie-toi. Le roi d'Angleterre est disposé à t'entendre avec patience, à t'excuser, à te pardonner peut-être.

WARBECK

Le roi d'Angleterre? Non pas!... Vous êtes Henri Tudor, dit le Gallois, comte de Richmond...

OXFORD L'effronté pendard !

HENRI

Silence, Oxford!... Il me plaît d'éprouver jusqu'à quel point ce pauvre garçon a le cerveau écorné... Tu disais, jeune homme?

WARBECK

Puisqu'il faut te le répéter, tu n'es autre que cet Henri Tudor qui vécut longtemps en paix à la cour du duc de Bretagne, aux frais de mon royal père Edouard IV, jusqu'au jour où mon oncle Gloucester...

L'ÉVÊOUE (ricanant) Son royal père Edouard! Son oncle Gloucester!...

HENRI Ne l'interrompons point.

WARBECK

Oui, jusqu'au jour où Gloucester, notre oncle dénaturé, l'assassin de mon auguste frère, le roi Edouard V,

eût ravi la couronne à ses neveux, et où, l'ambition s'éveillant en ton âme, tu débarquas à Milford, pour y défaire et immoler l'usurpateur dans les champs de Bosworth.

HENRI

Convenez avec moi qu'il récite admirablement sa leçon. Mais dis-moi, petit, me reprocherais-tu cette journée de Bosworth?

L'ÉVÊOUE

Suscité par la Providence le comte de Richmond, vengeait les deux enfants royaux et tant d'autres victimes de Richard III. Dieu même avait armé le bras du justicier.

WARHECK

En effet, à Bosworth, Richmond était le bras, l'élu de Dieu!

HENRI

Aurait-il cessé de l'être?

Oui, depuis le jour où, tenté peut-être par l'ombre infernale de Gloucester, il osa parer son front de la couronne des Plantagenêts...

HENRI

N?étais-je pas l'héritier légitime?

WARBECK

Jamais... L'épée du lord Protecteur aurait dû vous suffire, en attendant de restituer son royaume au fils d'Edouard... Tu ne détrônas l'usurpateur que pour commettre une spoliation encore plus odieuse.

OXFORD

Chaque parole de ce faussaire est un attentat. Il eut fallu déjà lui arracher cent fois la langue comme on fait aux blasphémateurs...

HENRI

Laisse donc, Oxford. Ne vois-tu pas que je me donne la comédie... Ma foi, ce jeune histrion n'est pas le

premier venu. On l'a fort bien stylé à la cour de Bruxelles et il joue son rôle à nous faire illusion... Mais en voilà assez, petit!... Il n'est si bonne comédie qui ne doive finir. En insistant tu perdrais le bénéfice de ta gaie science; tu lasserais la longanimité du spectateur le plus indulgent et cette sotie assez inoffensive jusqu'à présent pourrait entraîner un dénouement tragique pour son méchant auteur. Allons avoue de bonne grâce. N'est-ce pas que ce masque et ce déguisement royaux cachaient un jeune drôle flamand nommé Perkin Warbeck que subornèrent de malicieuses gens et qui abusa, sans penser à mal, de la candeur des francstenanciers de ce royaume?...

Je n'ai trompé personne. Je ne prétends qu'à ce qui me revient. Ce peuple eut raison de m'acclamer. Dieu même emportait vers moi 1 élan de tous ces cœurs fidèles au sang de l'antique dynastie. Non, je ne suis point Perkin Warbeck, je m'appelle Richard d'York et le roi Edouard IV était mon propre père...

HENRI

Voyons, mon enfant, pour la dernière fois : il y va de ta vie. Je t'adjure de ne point t'entêter dans cette grossière supercherie; ta jeunesse me touche d'autant

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plus que tu n'as pas l'air d'un coquin endurci. Cesse de faire le jeu des méchants qui exploitèrent ta jolie mine. Ouvre-moi ton cœur, Perkin : tu ne crois pas un mot de ce que tu racontes. Madame Marguerite t'a tourné la tête en te faisant mille fables absurdes. Dis moi, tu n'es que le fils d'un artisan ?

OXFORD

Mais oui, Perkin, inutile de nier. Frion, ton premier ministre, nous a livré tous les fils de la conjuration. Assez mentir!

WARBECK

Oxford, c'est en reniant mon illustre origine que je mentirais. De tout temps la trahison a guetté les rois. La félonie de Frion et ma capture ne prouvent rien contre la justice de ma cause. La mort même ne prévaudrait point contre mon droit. La fortune continue à persécuter la race d'York en ma personne. Hélas la malédiction de Marguerite d'Anjou pèse sur la rose blanche!... Voilà comment la Providence a semblé te favoriser, Richmond... Tu peux disposer de mes jours, mais non de mon honneur. Jamais je n'abdiquerai...

Piteux sansonnet, tu m'auras assez souvent rabâché

ta chanson !... Hâte-toi d'abjurer ta majesté interlope, de descendre de tes tréteaux, de rejeter loin de toi cette marotte que tu pris pour un sceptre! A bas cette couronne de carton si tu ne veux que je la fasse river à ton front par des pointes de fer rougies au feu !...

WARBECK

Richmond, jusqu'à présent les rois de notre race se contentaient de frapper leurs victimes. Ils ne les foulaient pas aux pieds On voit bien que le sang des York ne coule point dans tes veines. Que ne cèdes-tu la place à tes exécuteurs ?

HENRI

Misérable enfant, tu m'engages à te livrer aux bourreaux !

WARBECK

Je les attends de pied ferme... Ceux de ma famille n'éludèrent jamais le supplice... A l'exemple de mon infortuné frère je serai deux fois roi, car le martyre est le plus éclatant des sacres. Mais s'il y a place dans votre cœur pour un reste de pitié, je l'implorerai en faveur de ce pauvre garçon qui partagea ma mauvaise fortune, et qui, convaincu de mon bon droit, crut aussi

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en ma bonne étoile. Puisque vous me tenez pour un imposteur, ayez égard à l'influence que j'exerçai sur mon entourage, épargnez ceux que j'entraînai dans ma mésaventure...

O mon maître, je veux mourir avec vous !

HENRI

J'y consens... Les deux bateleurs exécuteront ensemble leur suprême voltige...

FRANS

Merci, comte de Richmond!...

WARBECK

Une toute dernière prière...

HENRI Parle.

WARBECK

Qu'est devenue ma bien aimée femme?

HENRI

La princesse Gordon a été rendue à son père.

WARBECK

Me sera-t-il accordé de lui dire adieu?

HENRI

Non, affranchie d'un nœud abominable, la princesse désabusée a cessé d'exister pour toi!

OXFORD

Et dans quelques jours elle sera la femme d'un autre!

WARBECK

Elle épousera un gentilhomme digne de son rang...

OXFORD

Lord Dalvell.

dSO l'imposteur magnanime

HENRI (à Oxford)

Tu te désistes?

OXFORD (au Roi)

Non!... J'essaie de lui arracher son secret.

WARBECK

Lord Dalyell!... C'est impossible.

OXFORD

Lady Gordon a honte de toi !

WARBECK

Catherine me répudie! Je valais donc mieux qu'elle!

FRANS

Courage, maître!... Le malheur t'élève au-dessus des rois.

WARBECK (essayant de se roidir, mais égaré) Sois tranquille, je ne plierai pas... Je mourrai

plus droit que jamais! N'est-ce pas que la voix du coq sonna ferme après le reniement de saint Pierre?

Allons !... Qu'on les ramène à la Tour !. ..

WARBRCK (au comble de l'exaltation, hors de lui)

Le véritable palais des York ! Le billot et la hache y sont les reliques de ma famille et il me tarde de mêler le mien à tant de sang auguste qui les a rougis!... A moi ce billot sacré, prie-Dieu des martyrs, préférable au marche-pied d'un trône, car il représente le seuil de l'éternité!...

OXFORD

Alors, renonce à cet espoir, Perkin Warbeck; c'est la corde qui t'attend, la corde des \agabonds et des malandrins.

WARBECK

Qu'elle soit la bienvenue! Depuis que notre divin Maître a réhabilité le gibet de la croix, ce n'est plus déchoir, même pour un prince, que d'être pendu!

(Les gardes entraînent Warbeck et Frans.)

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