‹ L'imposteur magnanime Perkin WarbeckChapitre 27 sur 36 · HENRI, OXFORD, L'EVEQUE · texte numérisé non relu

HENRI, OXFORD, L'EVEQUE

(Henri VII demeure plongé dans une sombre méditation. Ses deux ministres respectent d'abord son silence, puis le comte d'Oxford se décide à interpeller le royal songeur.)

OXFORD

Que décidez-vous, sire?

HENRI (sortant de sa rêverie, un peu somnambulique)

Vous l'avez vu et entendu?... Quelle chaleur dans ses discours, quelle noblesse dans l'allure. Puis, cette ressemblance avec Edouard... Vous ne la nierez pas? Comment le mensonge aurait-il pu s'incarner en une aussi gracieuse enveloppe? Tandis qu'il proclamait ses titres et ses droits, je fus sur le point de le croire, tant l'accent de sa voix, le feu de ses regards, le pli hautain de ses lèvres m'allaient à l'âme... Avec quelle émotion il me priait pour son ami et combien fut sublime sa douleur en apprenant la prétendue trahison de sa femme. C'est au point que je faillis m'écrier : « Console-toi, malheureux! Ils mentent! Une chose au moins te reste : l'amour de Catherine

Gordon! » Et maintenant encore je doute, oui, je doute, et j'incline même à le reconnaître pour un Plantagenêt... Ah, mes amis, si nous nous trompions, si nous avions affaire au véritable duc d'York!...

OXFORD

Sire, revenez à vous!... Chassez de votre esprit une supposition aussi absurde. Moi je tiens au contraire ce Warbeck pour un coquin d'autant plus perfide qu'il se dissimule sous des apparences séduisantes...

L/ÉVÊQUE

Oui, sire, il n'a pas seulement conspiré avec Marguerite contre le roi, mais il a pactisé avec le diable, contre le souverain du Ciel? Comment expliquer autrement que par des sortilèges le prestige inouï qu'il exerce sur tous ceux qu'il approche, nobles ou vilains; l'assotement qui s'empara de Jacques d'Ecosse et lui fit jeter d'emblée sa cousine dans les bras de cet intrus, et comment admettre sinon le coup de foudre amoureux grâce auquel la superbe Catherine Gordon consentit sur le champ à une inqualifiable mésalliance ! Tout à l'heure encore, vous avez vu avec quelle passion cette malheureuse exaltait son commerce diabolique?

HENRI

La beauté du prétendant, ses malheurs, la popula-

rite de son père, n'auraient-ils pas été des incantations suffisantes?

L'EVEQUE

Comment, sire! La popularité de son père! Le drôle vous aurait-il ensorcelé vous-même!... Hâtez-vous d'étouffer cette admiration qui confine presque à de la sympathie... Marguerite d'York est experte en kabbale. La prodigieuse ressemblance de ce mignon de l'enfer avec Edouard atteste précisément l'exécrable science de la magicienne. Si vous m'en croyiez ce ne serait pas seulement de haute trahison que je convaincrais ce sinistre damoiseau et ce n'est point par la corde que je le ferais périr, mais bien par le feu!

HENRI

Votre zèle pour les intérêts du Ciel vous égare mon saint homme. Les mauvais anges ne peuvent revêtir si touchante enveloppe, à moins que par contre les séraphins consentent à prendre la forme des démons... Dans sa blanche cuirasse d'acier poli sur laquelle éclatait l'or de ses boucles blondes, avec ses traits illuminés par une exaltation prophétique, où la douceur se mêlait à l'héroïsme, il m'évoquait ce vitrail de notre chapelle abbatiale représentant le grand saint Georges, protecteur de ce royaume. i i

L'ÉVÊOUE <en se signant) Oh, sire !

OXFORD

Homme ou démon, c'est un imposteur et. pourvu qu'on nous en débarrasse, peu importe que ce soit en l'exorcisant comme un possédé ou en le pendant comme un gueux !

HENRI

Jusqu'à présent s'il n'a pas été formellement attesté que c'est lui la rose blanche d'York, on n'est point parvenu à établir par un signe irrécusable qu'il est le fils d'un vil tisserand des Flandres.

OXFORD

Vous régnez, sire... Cela suffit pour que nous le traitions en rebelle et en régicide. Il faut le supprimer.

L'ÉVÊOUE C'est aussi mon avis...

HENRI

Quoi! Vous le feriez mourir, à supposer qu'il fût Richard d'York.

OXFORD

Cest justement en ce cas que je me montrerais implacable. Votre trône, la raison d'Etat, tout l'exige : l'un des deux est de trop sur cette terre. Ou Richard IV ou Henri VII.

HENRI

Mais c'est un crime que tu me conseillerais, Oxford !

Non, une mesure dictée pour votre propre conservation, c'est-à-dire pour la paix de ce royaume et pour le bien public.

HENRI

Ainsi, je consommerais le crime pour lequel j'immolai dans les plaines de Bosworth, l'assassin des enfants d'Edouard. Je deviendrais son complice, son sicaire en achevant la besogne que Tyrell ne parvint

à exécuter qu'à moitié. Que dis-je? Je serais plus abominable encore que le monstrueux Gloucester; car je serais un hypocrite. Vous exigez le châtiment de l'imposteur? Mais il n'y aurait point d'imposture comparable à la mienne! Je serais le pire des prévaricateurs... Songez qu'après Bosworth, ce peuple m'acclama comme un vengeur envoyé par le Ciel pour frapper le bourreau du prince de Galles et du duc d'York. Et si je fus appelé au trône, c'est en récompense de ces équitables représailles. Or, c'est ce roi providentiel, ce paladin céleste, exalté comme tel par la population de ce royaume, qui trahirait sa vocation divine, en égorgeant le prince arraché une première fois à la mort par un miracle! Et c'est là ce que tu attendrais de moi, Oxford! Non, non, tu ne le veux pas.

OXFORD

Il le faut cependant... Car c'est du véritable duc d'York que vous auriez tout à craindre...

L'ÉVÊOUE

Le comte de Richmond servit autrefois les desseins de Dieu en remportant la victoire de Bosworth. Appelé par la volonté du même Dieu sur le trône d'Angleterre, il est du devoir du roi Henri VII de s'y maintenir.

Même au prix d'un assassinat?...

OXFORD

En politique cela s'appelle autrement. Les rois n'assassinent pas! ils sacrifient, ils éliminent; ils ne sont pas plus responsables que la guerre.

HENRI

Autant confondre les assassins avec les héros, les chevaliers avec les bandits. Non, ces arguties ne me réconcilient point avec ton atroce expédient.

OXFORD

En ce cas, sire, il ne vous reste qu'à abdiquer. A moins que vous ne consentiez à partager le trône avec l'héritier légitime. Car épargner Warbeck, c'est reconnaître Richard IV... Allons, sire, pas de demi-mesures. Assez d'atermoiements. Achevez votre œuvre magnanime. Cédez la place ou du moins la moitié de la place. Restituez son héritage au jeune Richard d'York et n'attendez que de sa gratitude, pour les services que vous lui avez rendus, l'autorisation d'occuper à ses côtés le trône des Plantagenêts...

HENRI

Oxford, tu railles ; tu oublies à qui s'adresse ce discours.

OXFORD

Pardonnez-moi, sire!... C'est mon dévouement à Votre Majesté qui me fait parler ainsi... Il n'y a qu'un trône en Angleterre. A vous d'agir, si vous voulez continuer à l'occuper. Epargner Perkin Warbeck, c'est reconnaître Richard IV. Aux yeux de votre peuple, c'est vous, Sire, qui serez l'intrus et l'usurpateur. Songez combien Edouard était cher à ceux de cette nation.

L'ÉVÊOUE

Au point qu'ils lui pardonnèrent ses débordements. Le paillard supplanta dans le cœur de ses sujeis, la sainte et pure image du roi martyr Henri VI! Ils souriaient avec une aveugle mansuétude au scandale de ses adultères; ils lui permettaient d'afficher ses maîtresses et de choyer ses bâtards! Quel père montra plus d'indulgence pour les frasques d'un enfant prodigue !

OXFORD

En effet, si vous avez hérité de son prestige, c'est parce que vous avez puni l'égorgeur de ses enfants.

HENRI

Et c'est alors que tu me conseilles d'achever un de ses enfants !

OXFORD

Pour l'histoire, ces enfants furent étouffés tous deux comme deux oisillons au nid, sous l'oreiller fraternel. Vous avez bien mérité du peuple en faisant périr l'oiseleur féroce; vous le servirez mieux encore en tordant le cou au vil passereau qui veut se faire passer pour une des alouettes du bon Dieu. Sous le chaume, les bonnes gens évoquent sans cesse les deux tendres roses blanches d'York, broyées, à peine écloses, dans les doigts velus du mauvais jardinier. Que de larmes leur destin a déjà fait répandre! Comme une tiède rosée, ces pleurs ne cessent même d'aviver la blancheur séraphique de ces victimes! N'a t-il pas suffi de la nouvelle que l'une des deux victimes avait survécu pour soulever une grande partie de vos sujets? Une seule victoire du prétendant entraînait la défection de vos troupes. Et vous encourageriez les espérances de ces masses sentimentales? Non, non, prenez les devants, sire, frappez un grand coup. Eh, oui, dussiez-vous même achever la besogne que Gloucester n'aurait exécutée qu'à moitié !

HENRI

Ah! ce n'est pas vous, monseigneur de Durham, qui me donneriez ce conseil ? Faire périr le duc d'York !

L'ÉVÊOUE

Le duc dTork, jamais; quoique toute sa race me soit odieuse. Mais ce Waibeck, ce suppôt de Satan, je le ferais passer par les flammes du bûcher pour lui épargner celles de l'enfer.

HENRI

Si j'étais certain de son imposture !

L'ÉVÊOUE

La preuve de son crime ne vous fut-elle pas fournie •depuis longtemps?

HENRI

Que voulez-vous dire?

L'ÉVÊQUE

Auriez-vous oublié ce qui se passa sous votre tente la veille de votre victoire sur Gloucester?

Ah, ce rêve..

L'ÉVÊQUE Non, cette vision!

HENRI

Si je m'en souviens!... Ce soir-là, avant de me livrer au repos j'avais invoqué le Tout-Puissant en le suppliant d'accorder la victoire à celui qui combattait l'infanticide! Or, lorsque je me fus couché, voici que s'amassèrent à mon chevet de ces vapeurs que nos prairies de la Tamise dégagent à la chute du jour, et tandis que ces brouillards commençaient à me suffoquer, j'en vis surgir, soudain, deux enfants radieux comme des anges et pourtant tristes comme des orphelins. Ils se tenaient tendrement enlacés, le plus grand le bras passé autour du cou de l'autre, et sans que je les eusse jamais vus je devinai que c'étaient là des frères, des princes, les deux héritiers d'Edouard. Pendant que je les conside-

rais, l'àme envahie par un attendrissement voisin de l'adoration, l'aîné des garçonnets prononça les paroles suivantes, d'une voix à côté de laquelle la plainte nocturne du rossignol ou l'hymne matinal de l'alouette aurait semblé des imprécations : « Dors, mon Richmond, dors en paix, et réveille-toi pour ta prospérité. Tes gardiens célestes te protègent contre les atteintes du solitaire. A toi de fonder une illustre dynastie de rois! Les enfants d'Edouard te prodiguent leurs bénédictions et se font les prophètes de ta gloire!» Et comme je m'agenouillais, cherchant à toucher leurs mains pour les baiser ils disparurent, tel s'évanouit un nuage dans l'azur de juillet ou plutôt ainsi que se déroberaient deux étoiles.

L'ÉVÊOUE

Et vous doutez encore, sire! N'est-ce pas des jardins du Paradis que les pauvres petits princes se firent entendre à vous? Leur prédiction ne s'est-elle pas accomplie? Quelle autre preuve vous faudrait-il du sacrilège de ce Warbeck? Ah, craignez par une fausse grandeur d'âme d'aller à l'encontre des décrets éternels !

HENRI

Une voix secrète m'exhorte à repousser les conseils de ce qui ne fut peut-être qu'une hallucination...

L'ÉVÊOUE Un signe de Dieu!

HENRI

Quoique vous me prêchiez, je ne serai pas tranquille avant que ce misérable jeune homme ait lui-même avoué sa fraude.

OXFORD

Que ne nous autorisez-vous à le mettre à la question...

HENRI Mutiler cette merveille de la nature!

L'ÉVÊQUE Non, détruire l'œuvre du démon...

HENRI Jamais!

OXFORD

En ce cas vous attendrez longtemps la confession de sa félonie. Il est gaillard à s'obstiner jusqu'au bout... Mais s'il parlait ? L'enverriez-vous au supplice?

A moins qu'il ne se repentit. N'ai-je pas fait grâce à Lambert Simnel ? Le faux duc de Clarence ne ngure-t- il point comme fauconnier parmi les officiers de ma maison?

OXFORD

Sire, il me vient une idée... Proposons-lui sa grâce par Lambert Simnel, à condition qu'il convienne de son imposture?

L'ÉVÊQUE

Faisons mieux. Autorisez-nous à mettre le prisonnier au pilori. L'exposition l'édifiera sur le sort qui l'attend s'il persiste dans son impénitence.

HENRI

Soit. Mais s'il se retracte, il est quitte.

OXFORD Non, sire, ce n'est pas ainsi que je l'entends !

HENRI Que te faut-il ?

OXFORD Sa mort!

HENRI

Quoi! Tu me conseilles de nouveau une action indigne d'un roi. Je lui arracherais un aveu par une promesse que je ne tiendrais pas. Ah, fi !

OXFORD

Sire, je me suis tu jusqu'à présent pour ne point vous alarmer... Mais déjà la révolte gronde parmi les apprentis de Londres. C'est là le fruit de vos scrupules trop chrétiens. Voilà comment la populace reconnaît votre modéraion. Nous courrons risque d'assister à l'explosion d'une nouvelle guerre des Deux Roses plus meurtrière encore que celle à laquelle vous mîtes un terme. Et quand il y va du sang de tout un peuple vous

hésiteriez à étrangler cet imposteur! Sire, au nom de votre couronne, au nom de l'Angleterre encore saignante de ses blessures, je réclame la tête de ce Warbeck, je m'attache à vos pas, je ne sors d'ici avant de l'avoir obtenue...

HENRI

Il le faut donc?... Il mourra... s'il avoue... Mais je ne veux pas que Lambert Simnel lui offre sa grâce...

OXFORD

C'est entendu, Warbeck ne périra que s'il avoue...

HENRI

A toi de préparer l'ordre d'exécution...

OXFORD (retirant une pièce de sa poche)

La pièce est prête et elle n'attendait plus que votre signature...

HENRI (parcourt la pièce et lit)

«... Ordonne que Perkin Warbeck, tisserand de Tournai, qui s'est reconnu coupable de lèse-majesté et de

haute trahison en se faisant passer pour feu monseigneur le duc Richard d'York, soit pendu haut et court au gibet de Tyburn...» Allons!... (Il signe en soupirant...) Pauvre jeune homme!... Je ne pourrais m'empêcher de déplorer ta mort!... Mais non, tu vivras, malheureux égaré, car tu n'es ni un imposteur ni un démon!... C'est de bonne foi, que tu te proclames enfant de roi!... E* plus d'une fois, encore, je te croirai digne de ma couronne !

(Il se retire, songeur et accablé.)

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