LES POPULATIONS ET LA FÉODALITÉ
chasse, de pêche, droits monétaires, droits de sceau, banalités, confiscations, pour les roturiers. C'est bien le même ensemble que dans le surplus de la France : dîmes et obligations réciproques, garde, tutelle, mariage, assistance. La différence principale tient à la servitude moins générale, moins dure déjà dans le midi que dans le nord. Le paysan a remplacé le serf. La taille tend à devenir un impôt reposant plutôt sur le fonds territorial que sur la personne (1); le service militaire paraît moins rigoureux; roturiers et paysans paient seuls les impôts; on constate une avance générale dans la civilisation ; les villes ont plus d'importance ; néanmoins le caractère général de l'époque est le même, elle n'affecte nullement d'être un temps d'oppression, de malheur.
§ 14. De la condition des populations sous le régime féodal, du xi^ au xni' siècle.
Les grands ouvrages, cités plus haut, n'en disent rien. Ils ne font allusion à aucune difficulté sociale. Le milieu auquel s'appliquent les lois, assises, coutumes, avis dont ils s'occupent, paraît être stable et remonter loin. Voici ce qu'en pensait M. Léopold Delisle, il y a bientôt un demi-siècle, dans un livre où rien n'est laissé au hasard; sorte de préface aux travaux qui vont suivre. On s'étonne même que M. Léopold Delisle ait pu trouver tant d'autorités à citer pour des temps si éloignés. « Les <( rapports des seigneurs avec leurs hommes n'y sont point « entachés de ce caractère de violence et d'arbitraire avec « lequel on se plaît trop souvent à les décrire. De bonne heure « les paysans sont rendus à la liberté. Dès le xi* siècle, l'es- « clavage a disparu de nos campagnes. A partir de cette épo- « que, il subsiste bien encore quelques redevances et quelques « services personnels, mais le plus grand nombre est attaché à « la jouissance de la terre. Dans tous les cas, les obligations, « tant réelles que personnelles, sont nettement définies par les
(1) La taille se convertit en une taxe sur les feux, c'est dc^jà le fuocatico italien.
400 LA NORMANDIE AU Xl^ SIÈCLE.
« chartes et les coutumes. Le paysan les acquitte sans répu- « gnance; en un mot, la fe'odalité du moyen âge (que nous « distinguons bien de la féodalité des temps modernes) n'a « point, au moins en Normandie, produit sur les paysans les « effets désastreux qui lui sont imputés avec plus de passion <' que de justice (1). »
Ces réflexions sur l'état des classes agricoles en Normandie sont les mêmes que celles qui viennent à l'esprit quand on consulte les monographies concernant d'autres parties de la France : la baronnie de Montratier dans le Quercy, celle de Meillant dans le Berry, celle de Clermont en Beauvoisis , la chàtellenie de la Roque dans le Cantal, la seigneurie de la Roche Talbot dans le Maine , la seigneurie de la Roche Guyon près Gisors; réflexions entièrement confirmées par les livres, non des feudistes monarchiques des xvii^ et xviu^ siècles, bien autrement tempérés toutefois que les publicistes tels que Championnière , mais des jurisconsultes des xii^ et xiii^ siècles, des monuments juridiques du moyen âge lui-même.
Après avoir montré, dans le chapitre premier de son livre, qu'il y avait, au moyen âge, en Normandie (c'était à peu près la même chose par toute la France) deux tenures, la tenure noble, le fief avec service militaire et redevances fixes, y compris les vavassories ou arrière-fiefs (démembrements du fief) et les tenures roturières avec cens, redevances et corvées, M. Léopold Delisle, explique les divers modes de possession et d'exploitation; les censives, emphytéoses, métairies, champarts; redevances; services. Les services consistaient en corvées rachetables; les redevances en rentes en argent ou en grains. Enfin il indique quels étaient les impôts, le cens, forme nouvelle d'anciens impôts — le surcens — les droits de mutation. Les transports, les gardes, l'entretien des chemins, les rentes des moulins ou banalités étaient les charges les plus lourdes. Ces charges se trouvaient, en partie, compensées par les obligations que la coutume imposait au seigneur, pour les pauvres, les infirmes.
(1) Les classes agricoles et l'agriculture en Normandie au moyen âge, 1851, préface. Comparer Marlon (Bulletiti des travaux historujues, 1894, page 99).
LA CHAMPAGNE AU XV^ SIÈCLE. 40 î
les malades. Dans les derniers chapitres, M. Léopold Delisle donne la description de la production agricole et de la vie rurale à cette époque : culture des céréales, culture de la vigne, engrais, marnage, forêts, moulins, pommiers et cidre, prairies et paccages, bétail. On se croit transporté dans la Normandie actuelle.
Grâce aux nombreux documents que Ton possède sur Jeanne d'Arc et sa famille, M. Siméon Luce a pu reconstituer leur intérieur et retracer, à 230 ans environ de l'époque décrite par M. Léopold Delisle, le tableau de la vie d'une famille de roturiers, propriétaires campagnards, dans la seigneurie ou châtellenie de Vaucouleurs, dont dépendait Domrémy, où Jeanne d'Arc a vécu de 1412 à 1428. Domrémy était un village entièrement féodal où les Bourlemont, seigneurs de Vaucouleurs, avaient la morte main avec haute, moyenne et basse justice, redevances, corvées ordinaires, four banal, le tout énuméré dans un dénombrement de 1398. « On voit par le testament de Jean de Bourlemont « que les membres de cette noble famille entretenaient avec les « hommes de leurs villages des relations d'une familiarité toute « patriarchale... Tous les ans, le dimanche de Lœtare, appelé (( par les habitants du Bassigny dimanche des Fontaines, fête '. populaire dans tout le Barrois, Béatrix, femme de Pierre de « Bourlemont, allait sous un hêtre magnifique, dit l'arbre des « fées ou des dames, faire des repas champêtres, des dinettes en « plein air; chacun apportait ses provisions, du vin et des petits <( pains, et les jeunes filles de la seigneurie, mêlées aux demoi- « selles de la châtelaine, lui faisaient escorte... Les biens immeu- « blés appartenaient à Jacques d'Arc et à Isabelle Romée, père « et mère de Jeanne d'Arc, représentaient environ 20 hectares « dont 12 en terres, 4 en prés et 4 en bois, ils avaient de plus « leur maison, leur mobilier et une réserve de 2 à 300 fr. qu'ils « entretenaient avec soin en prévision d'une fuite devant quelque « invasion. En mettant eux-mêmes en valeur ce qu'ils possé- « daient, ils en pouvaient tirer un revenu annuel équivalent à « 4 à o.OOO fr. de notre monnaie, ce qui leur permettait de dis- « tribuer des aumônes aus pauvres et de donner l'hospitalité « aux moines mendiants et aux voyageurs qui passaient souvent
402 JEANNE d'arc ET SON MILIEU.
« dans ce pays. L'avoir de ces braves gens constituait ce que (( l'on appelait dès lors dans le Barrois un gagnage ou petite « ferme (1). Ce qui distinguait le gagnage de simple conduit, « c'est qu'on employait toujours pour le premier un certain c< nombre de chevaux... Le père de Jeanne d'Arc était qualifié « de doyen de village ; il venait immédiatement après le maire « et l'échevin... Dans chaque village, le doyen convoquait les « bourgeois aux assemblées électorales et aux plaids..., il était « également chargé de la collecte des tailles, rentes et rede- « vances; il était aussi préposé à la surveillance du pain, du « vin et des autres denrées ainsi qu'à la vérification des poids (( et mesures... Les hauteurs couronnées de hêtres et de chênes « fournissaient en abondance le bois de chauffage ; le gland des «chênes permettait d'engraisser des troupeaux de porcs; le « vignoble de Greux, grimpant dès le xive siècle sur ces hau- « teurs, produisait un petit vin acidulé... mais la principale rite chesse des habitants de Domrémy, c'était le bétail qu'ils met- « talent à paître dans les prairies des bords de la Meuse. Cha- « cun, après la récolte, avait le droit de faire pâturer un nombre « de têtes de bétail proportionnel à celui « des fauchées de pré » « qu'il possédait en propre. C'est ce qu'on appelait le ban de « Domrémy dont la garde était confiée tour à tour à une personne K prise dans chaque conduit ou ménage. On voit, par certaines <c réponses de Jeanne à ses juges de Rouen, qu'elle avait été plus (( d'une fois préposée à cette garde, lorsque venait le tour de ses « parents... ». La maison de la famille de Jeanne d'Arc était presqu'adossée à réghse de Domrémy. C'est ce qui explique comment, en dehors de ses travaux, elle pouvait aller si souvent à l'église. La chaumière paternelle n'était séparée de l'église que par un jardinet attenant au cimetière, c'est dans cette chaumière que les amies de Jeanne venaient « de jour comme de « nuit, filer, tricoter et coudre ». Les amies de Jeanne se marièrent et comparurent au procès de sa réhabilitation (2).
(1) Le gagnaye n'est autre que la Farm du Xél^raska uu du Kansa*, avec la dififérence des temps et des territoires.
(2) Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Domrémy, 188C. — M. Siméon Luce fait ob-
LE nÉGlME FÉODAL DANS LA CIVILISATION DE l'eLROPE. 408
§15. Fonction du régime féodal dans la civilisation de l'Europe.
Voilà certes des milieux tout autres que ceux dont Guizol, Augustin Thierry et Championnière (nous laissons de côté les pamphlétaires) ont tracé le tableau, sous rinfluence, non pas de ce qui existait au xiii*' et au xv" siècle, mais des luttes de la Révolution française et de la Restauration. L'époque de Philippe-Auguste et de saint Louis n'a pu être qu'une grande époque. M. Guizot n'a pu comparer saint Louis qu'à Marc-Aurèle. Toutefois le trait principal de ces temps n'est pas la grandeur; c'est l'apogée d'un mouvement très important, de ce- mouvement rural que nous avons suivi depuis le m® et le iv« siècle, pendant l'Empire romain et auquel ont correspondu les réformes fiscales, considérables mais prématurées, de Dioclélien et de Constantin; ce mouvement a duré douze siècles. Il va se prolonger jusqu'à la fin du xvi" siècle. Le mouvement urbain, auquel nos générations appartiennent, a eu ses débuts vers le xin° siècle. Il est aujourd'hui à son apogée, à son tour; c'est le mouvement qui favorisera l'œuvre nécessaire et unitaire de la Royauté et qui la détruira ainsi que la féodalité. Mais il restera, en France, de la féodalité d'immenses résultats; la mise en culture du territoire, la distribution des populations sur plus de oO millions d'hectares, la vie rurale, une richesse agricole qui soutiendra tout pendant des siècles , une race d'hommes incomparable, cultivateurs et soldats comme les Romains, race dont le maréchal Bugeaud a été le type accompli. Sur ce territoire, particulièrement favorisé, les institutions fiscales de l'époque féodale trouveront les éléments, jetteront les bases d'un système fiscal puissant : mutations entre-vifs, mutations par décès, accroissement, douanes,
server que, dans sa vie de Duguescliu, il a eu plusieurs f(^is occasion de dépeindre de nombreux milieux féodaux. Ces milieux ont beaucoup souffert i)endant la guerre de Cent ans, mais ils lui ont survécu . M. Baudrillart en a décrit quelques-uns aux xvi" et xviv siècles. Nous aurons à montrer Montesquieu lui-même se promenant au milieu de ses paysans, encore rotm-iers, soumis aux charges féodales, vers 1740. — Chapitres princiijaux à consulter du livTe de .M . Siméon Luce, La/amille de Jeanne d'Arc, Dorurémy et Vaticouleurs, n. 3 et C.