RÉSISTANCE DES SPARTIATES
riéqiies et devinrent les principaux instruments des de'magogues, tels que Xabis, qui succéda à Cléoraène. Cette renaissance de Sparte n'en a pas moins été remarquable. Après la défaite de Sellasie une transaction paraît être intervenue au sujet des changements faits par Cléomène. Pausanias cite comme en fonction de son temps le collège des Patronomes que Cléomène avait substitué aux Ephores.
A partir de Cléomène la décadence de Lacédémone se précipita ; mais les institutions de Lycu rgue résistèrent encore. Elles survécurent même à la tyrannie de Nabis. « Il détruisait peu à « peu le dernier reste du nom Spartiate, jetant en exil tous les « citoyens illustres par leurs richesses et livrait les femmes et les « biens de ses victimes aux principaux de son parti et à ses mer- « cenaires. C'était une troupe de voleurs et d'assassins de toute « sorte... Il ne se bornait pas à faire exiler les citoyens; sur la « terre étrangère il n'y avait pas pour eux de retraite assurée. « Il les faisait tuer sur les grandes routes. Il en rappelait d'au- (( très à Lacédémone et les y égorgeait. Pour comble d'horreur « dans la ville où ils se retiraient , il achetait , sous le couvert « d'hommes non suspects , les maisons contiguës à celles que « ces infortunés occupaient, et envoyait des Cretois qui, prati- « quant des trous dans les murs mitoyens, les tuaient à coups « de flèches , soit couchés, soit debout (1) ». C'était la guerre sociale en permanence. L'obstination des vieux Spartiates fut plus forte que la cruauté de Nabis. Il était réservé, par un juste retour des choses humaines, à Philopœmen seul, le chef de la ligue achéenne, de briser le moule des fortes institutions de Lycurgue. Dès qu'il eut pris Sparte, il fit mettre à mort plus de quatre-vingt Spartiates, abattit les murailles, confisqua une grande partie des terres, transporta en Achaïe toute la population à l'exception de 3,000 personnes qui, ayant refusé d'abandonner leur patrie, furent vendues à l'encan. « Philopœmen, « ajoute Plutarque, renversa toutes les institutions de Lycurgue ; « il força les enfants et les jeunes gens d'abandonner l'éducation « qu'ils recevaient à Sparte , persuadé que tant qu'ils obser-
(1) rolybe , li\Te XIII, chap. vi.
82 l'impôt a lacédémo.ne.
« veraient les lois de Lycurgue , ils ne perdraient jamais leurs « sentiments généreux; accablés alors sous le poids de leurs « malheurs, et forcés de laisser Philopœmen couper, pour ainsi « dire les nerfs de leur ville, ils vécurent dans la faiblesse et <c dans la dépendance (1). »
Il y a une certaine exagération dans ces affirmations de Plutarque ; ni Nabis, ni Philopœmen ne parvinrent à détruire à fond l'œuvre de Lycurgue et l'acropole des Doriens.
Ainsi la législation sociale et agraire des Doriens, plus ou moins modifiée par Lycurgue ou après lui, est caractérisée par la subordination d'une nation de 400,000 personnes à une aristocratie militaire, soumise à un énergique entraînement, exemptée de toute contribution aux charges de l'Etat. Toutefois cette aristocratie se transforme lentement en une oHgarchie, même une timocratie sous l'influence des lois ou des coutumes destinées à la perpétuer. Les charges égales de la subsistance en commun et tous les moyens employés pour établir et maintenir une égalité parfaite aboutirent à l'inégahté la plus complète.
C'est l'exemple le plus péremptoire de la fonction sociale et économique de l'impôt.
§ 4. Reflets et incidence de Vimpôt à Lacédémone.
Quelle pouvait être l'incidence des diverses redevances qui, à Lacédémone, représentaient l'impôt? Ces redevances étaient : lo celles des Périèques à l'Etat; 2° celles des Hilotes aux Spartiates ; 3" celles des Spartiates aux Syssities. Toutes étaient fixes, d'après la coutume; toutes étaient acquittées en nature.
En ce qui est des redevances des Périèques, ceux-ci n'avaient aucun moyen de s'en récupérer, puisque les Spartiates et les Hilotes étaient entretenus sur les revenus d'autres lots de terres et que ces lots étaient les plus fertiles. Leur condition était néanmoins considérée comme bonne, car ils avaient au moins la moitié des produits, sans compter les profits du commerce, de l'industrie; profits qui, longtemps médiocres, car les
(1) Philopœmen, § 25.
l'impôt a lacédémone. 83
échanges avaient lieu en nature, ont dû s'accroître beaucoup à l'époque où la monnaie d'or et d'argent est entrée en circulation. On peut admettre que les Périèques , surtout dans les années propices, pouvaient disposer d'un excédent de produits agricoles et en tirer un certain revenu. Aussi leur condition est-elle devenue meilleure que celle des Spartiates.
Il en a été à peu près de même des Hilotes. Tous les documents montrent que , jusqu'à leur affranchissement en masse après Leuctres, ils avaient déjà réalisé de notables progrès et que plusieurs d'entre eux étaient devenus riches. C'est que les redevances qu'ils fournissaient étaient fixes et payables en nature. Ils ne devaient pas d'impôt.
En somme Périèques et Hilotes étaient à peu près des colons partiaires perpétuels, astreints seulement à des redevances fixes, en nature, ne devant en outre que le service militaire (1).
C'est la même situation que celle des Clarotes. Les mêmes réflexions s'y appliquent. Dès que les redevances foncières des Périèques et des Hilotes étaient immuables d'après la coutume , leur condition devait s'améliorer puisqu'ils avaient tous les profits du travail. Comme conséquence indirecte, leur part dans les charges publiques devenait moins lourde, puisque leurs ressources étaient croissantes.
La condition des Spartiates était plus défavorable : 1° Le travail leur était interdit; il était considéré pour eux comme une tâche; par suite ils étaient strictement réduits à leur part dans les revenus des terres. « Même avant la loi d'Epitadeus, il y « avait déjà des Spartiates qui se trouvaient dans une situation « d'infériorité vis-à-vis des riches; mais c'est le cas de tous les « impôts qui, égaux en apparence, pèsent néanmoins très-iné- « gaiement sur les riches et sur les pauvres. Ils n'avaient pas « pour cela l'idée de s'en affranchir, sachant que c'était le seul « moyen de s'assurer l'inappréciable jouissance du droit de cité
«< et d'obtenir la considération publique Tous ceux qui accom-
« plissaient ce devoir jouissaient de la plénitude du droit de i< cité, qu'ils fussent riches ou pauvres; mais quiconque s'en
U) Schœmann, ibidem, 254.
84 L IMPOT A LACEDEMOiNE.
<( affranchissait était réputé indigne d'être rangé plus longtemps « parmi les cactoi. Il était frappé d'une sorte d'atinie, dégradé (^ de la noblesse et relégué dans une classe inférieure (1) ». 2" La dépense de leur alimentation étant égale, constituait une véritable contribution qui portait plus sur le pauvre que sur le riche. Le pauvre était sans moyen de se récupérer; au contraire le service militaire aggravait encore sa situation.
Telle était au xviu"' siècle à peu près la condition de la noblesse militaire française. Elle n'avait pas de Syssities; mais elle devait tenir un rang qui l'obligeait à des dépenses supérieures à ses revenus. Elle a dû vendre ses biens et se fondre dans la bourgeoisie. Elle s'est amoindrie, comme les Spartiates, par la guerre, et le tiers état, dispensé du service militaire, a grandi en nombre et, par le travail, en richesse. C'est par la guerre et le mépris du travail que la société féodale et seigneuriale, les puissants du ix"^ au xvi" siècle, a peu à peu disparu. Il n'y avait en France en 1789 que 100,000 nobles avec 30,000 familles, sur une population de 29 millions. C'est exactement ce qui a eu lieu à Sparte.
Alors s'est formée la riche oligarchie qui a gouverné depuis Lysandre et Agésilas et que Xabis et Philopœmen ont accablée sans la détruire encore. Cette ohgarchie possédait les terres sans payer d'impôt. Les redevances des Syssities pour 2,000, puis 700 Spartiates étaient peu de chose à côté de celles qui devaient en nourrir tous les jours 9,000. Ce n'est pas la seule aristocratie ou la seule oligarchie qui n'a pas consenti à payer d'impôt. On peut lire dans Polybe (Livre XIII, chap. vu;, l'histoire d'une atroce invention de Xabis pour se procurer de l'argent. C'était une statue de femme couverte de vêlements magnifiques qui ressemblait à l'épouse de Xabis. Quand Xabis ne pouvait arracher d'un Spartiate l'argent dont il avait besoin, il le conduisait vers cette statue comme pour l'admirer, mais les bras de l'automate le saisissaient et l'étouffaient. Cette statue n'est peut-être qu'une légende. Elle donne assez bien l'image du fisc auquel il faut faire sa part.
(1) Sehœmanii, ibidem, 259. "U.
l'impôt a lacéuémone. 85
La fonction de l'impôt est, en effet, sociale comme celle du gouvernement, comme celle de l'Etat. Cette fonction de l'Etat se modifie nécessairement avec le temps, avec la marche des idées, avec les diverses transformations de la civilisation. L'impôt doit s'adapter à ces transformations diverses. Son organisation ne s'y prêtait pas avec assez d'élasticité chez les peuples Doriens. Quoique l'Etat fut propriétaire des terres, qu'il eut la haute main sur l'éducation et sur la famille , qu'il absorbât la vie entière des citoyens, il n'était, en réalité, que l'organe des intérêts exclusifs d'une aristocratie militaire, c'est-à-dire d'une minorité oppressive qui ne payait d'impôt qu'à elle-même et qu'en vue du maintien de sa domination, aucune partie de l'impôt n'était reversée sur les autres classes, sur les autres parties de la société; bien loin de là; c'étaient elles qui devaient procurer à l'Etat les ressources nécessaires pour faire face à tous ses besoins autres que l'entretien des Spartiates.
C'était le cas notamment pour la marine militaire et pour la cavalerie qui, bien que commandées toujours par des Spartiates, étaient à la charge des Périèques. Les rameurs des navires ne comprenaient que des Hilotes ou des étrangers (1).
Delà la mauvaise administration, ou plutôt le manque de finances à Lacédémone; la condition de la monnaie, du commerce et de l'industrie y ajoutait encore.
De là l'importance exclusive de la propriété foncière et les luttes terribles que souleva, à diverses époques, son accaparement; car elle était la seule ressource et cependant le Spartiate, usufruitier, ne devait pas d'impôt (2).
De là encore la séparation des classes qui a ruiné Lacédémone après Leuctres ; la plus grande partie des territoires et des villes habités par les Périèques fut séparée de Lacédémone et com-
(1) Schœmann, Antiquités grecques, 1" vol., 329.
(2) Les luttes agraires ont caractérisé la plupart des Etats gi-ecs. Tantôt on voulait prévenir l'accaparement , tantôt la division excessive. Dans les aristociaties, on spoliait les petits propriétaires; dans les Etats démocratiques , on exilait ou on massacrait les riches. Dans celles-ci, on limitait les charges fiscales des propriétaires comme à Sparte, dans celles-là, on les aggravait. — Schœmann, ibidem, 214-215.