LES INÉGALITÉS SOCIALES
rêves des égalilaires, même avec les rêves de Pascal, de Fe'nelon et de J.-J. Rousseau.
Dans cette distribution du sol, si différente de celle qu'ils ont imaginée, la Royauté et l'Église, forces organisatrices, conservèrent les grandes parts qui leur avaient été affectées. En Hongrie, l'État, l'Église, les paroisses, possèdent encore un ensemble de douze millions d'hectares, plus du cinquième de la France entière.
Avec ces divers éléments, il y a eu, au Moyen âge, un développement assez intense de la vie rurale en Hongrie, surtout avant l'arrivée des Turcs Ottomans, qui a été un tléau dévastateur. Cette vie a repris au xviii" siècle; Montesquieu en a été le témoin et elle existe encore. La Hongrie est restée un territoire de grands domaines, avec une haute aristocratie foncière, une nombreuse noblesse militaire et diverses classes sociales, à l'abri de la démagogie industrielle; c'est un pays de châteaux avec de belles résidences comme l'Angleterre et l'Ecosse. Néanmoins, elle n'a pas connu la véritable féodalité; elle en est restée a la vie seigneuriale et à la forme seigneuriale de la propriété foncière. Son territoire ne s'est pas transformé en une colossale usine agricole comme la France. La vie proprement rurale, favorisée par de grandes forêts, de beaux lacs, une riche flore, une faune de chasse abondante, y domine encore et peut-être l'ensemble de ses populations, sans vivre de l'aisance extraordinaire qui règne en France, ont-elles, en compensation, un contentement plus réel, l'excès des besoins ne débordant pas les véritables ressources (1).
(1) Le maréchal Marmont a visité, en 1834, la Hongrie qu'il avait parcourue pendant ses campagnes. On trouve dans ses vo3'ages ftome I") une description de la vie châtellaine et rurale (notamment le grand château de Devès, séjour des Hunyades) de la Hongrie, il y a plus de 60 ans, avec une note sur la manière de posséder (conditions de la propriété foncière) en Hongrie. Le maréchal confond la vie châtellaine en Hongrie et le régime des terres avec la féodalité, tout en reconnaissant que toutes les terres (ce qui était inexact) venaient des donations du Roi et pouvaient être reprises par le Roi en cas de déshérence. Il reconnaît aussi que les jiaysans (les roturiers) ne possèdent «lu'un droit de jouissance qu'ils peuvent vendre. Rien de tout cela n'est féodal ; c'est le régime seigneurial, allodlal de l'Europe orientale. iMême observation relativement aux obligations des paysans (Dîme de l'Église, corvées consistant dans 52 jours de travail avec atte-
LA BULLE d'or DE 12?i?. 681
Les conditions économiques et sociales de la Hongrie n'ont pas éprouvt d'autres changements pendant tout le Moyen âge. Il en a été de même des institutions politiques. Les éléments de ces institutions consistaient dans : lo la Royauté héréditaire à laquelle une grande initiative et une grande autorité étaient reconnues, d'autant plus qu'elle avait l'entier concours de l'Eglise — même actuellement l'Église romaine, catholique, exerce en Hongrie une influence politique qu'elle a perdue dans presque toute l'Europe; — et 2° les Diètes ou assemblées des nobles et des guerriers, en souvenir de celles qui avaient lieu dans les grandes tribus nomades (1) « regalis senatus, regale consilium, primatum « conventus, commune concilium. Les historiens nationaux y « voient le premier élément de leur Diète nationale. Elément gros- « sier sans doute et aussi peu soumis à des règles fixes que l'é- «■ talent autrefois les réunions des tribus dans la Puezta (2) ».
La Charta magna, ou Bulla aurea, votée en 1222 par la Diète de Hongrie, sous le règne d'André II (1203-123o) consolida les résultats des trois siècles précédents, au profit surtout de la noblesse militaire. André II fut reconnu roi héréditaire de Hongrie, Dalmatie, Croatie, Serbie, Gallicie et Lodomérie. Ces titres indiquent l'extension qu'avait au xiii^ siècle l'influence des Hongrois. Il y avait dans cette extension beaucoup d'éléments éphémères qui devaient bientôt disparaître. La Charta magna, en outre de ses dispositions fiscales d'une grande importance, consolidait les pouvoirs de la Diète, fixait ses réunions annuelles dans le centre royal de Szeker-Fejervar, déclarait les domaines de la noblesse, les terres du clergé exempts d'impôts, limitait les droits des comitats, des comtes et de leurs employés, précisait les diverses prérogatives de la royauté, de la noblesse et du clergé, plaçait
lage, un petit loyer d'un florin pour la maison (casa), le neuviC-me du produit brur pour le seigneur) et l'impô^our l'État autrefois payable on nature, et, en 1834 . en argent. Cet impôt est postérieur au xv« siècle. Les diffOrences caractérlstifiues se montrent surtout dans la successlbilité et la transniissibilité des terres. Dans le véritable régime féodal français, les fiefs et les autres tenures se transmettent librement moyennant des droits fiscaux. Eu (Hongrie', le consentement du seigneur était nécessaire et, en cas de décès, il reprenait la moitié des terres.
(1) Sayous, Ibidem, l" vol. p. 182.
(2) L. Léger, rbidem, p. 68.
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à côté du Roi sous le nom de Palatin, une sorte de ministre responsable, intermédiaire entre la Nation, la Diète et la Royauté, mettait sur le même pied d'égalité politique les grands propriétaires de domaine, Joupans ou Ispans, avec les propriétaires en vertu de concession royale (fait que l'on rencontre pour tous les Etats slaves au Moyen âge). C'était une première étape dans la vie parlementaire. L'héritage des domaines nobles était reconnu entièrement libre, avec limitation du droit de pâture et de parcours pour les porcs ; mais l'aliénation des domaines à des étrangers était interdite avec annulation des ventes antérieures. Des garanties nouvelles étaient données à la dot des femmes. Le service militaire, dû à raison de ces domaines, était reconnu sans conditions pour la défense du territoire, mais avec conditions pour le service royal ou seigneurial. Les attributaires de dignités, fonctions dans le gouvernement, les conservaient à vie. Les dîmes étaient stipulées exigibles toujours en nature. Les droits et les obligations des Jobbagyones castri étaient maintenus. C'était une véritable consolidation sociale dans le sens de l'influence et de l'indépendance de la propriété foncière et de la noblesse. Les stipulations, concernant la liberté de disposition des héritages et de la limitation du service militaire, ont une très grande signification. Elles constatent le dernier moment de la propriété collective et des obligations qui en résultaient. Le domaine noble n'est plus qu'une terre particulière avec un service militaire limité. Ces changements auront peu à peu leur répercussion sur la condition de ceux qui cultivent la terre.
'( Cette constitution fut un progrès considérable; elle maintint <i l'unité de la Hongrie en empêchant le morcellement du pays '< de se produire par Y hérédité des fondions; elle assura à la no- « blesse une part sérieuse dans les affaires publiques; elle obligea <' le Roi à respecter le droit de la nation en plaçant ses actes sous <( le contrôle du Palatin (1) ».
La transformation de la Hongrie fut suspendue pendant quelques années par l'invasion des Mongols qui la dévastèrent entièrement. La dévastation fut si terrible que les Mongols durent se retirer par crainte de la famine.
( 1) L. Léger, Ibidem, p. 82.
LES IMfOTS EN HONGRIE AU MuYEN AGE. 683
Pendant la royauté de la maison française d'Anjou (1310-1388), l'influence aristocratique s'accrut encore; les souverains français essayèrent de faire accepter les mœurs et les lois de la féodalité française, mais les éléments n'étaient pas les mêmes. Le pouvoir royal avait en Hongrie autrement d'étendue qu'en France; au contraire, les classes roturières des campagnes y faisaient défaut. Allemands et Juifs affluaient de toutes parts. Les populations n'avaient qu'une stabilité provisoire. Aussi la condition des cultivateurs ou habitants des campagnes, au lieu de s'améliorer, comme dans tous les pays de véritable féodalité, s'aggrava-t-elle. Les cultivateurs ou paysans libres ne purent plus quitter les domaines sur lesquels ils habitaient; c'est la règle pour toutes ces populations devenues récemment de nomades, sédentaires; règle dans toute l'Europe orientale et même dans l'Europe centrale. Le besoin de changer d'habitat a une très grande persistance chez l'ancien nomade ou chez le colon récent.
Les villes, le commerce, l'industrie, les arts, réalisèrent cependant des progrès sérieux, aux xin" et xiv« siècles. La Hongrie eut alors une première civilisation qui a été très éprouvée par l'arrivée des Turcs Ottomans et par les guerres de religion.
L'invasion des Turcs Ottomans a eu une grande influence sur les destinées des Hongrois. Durant plus de deux siècles, une partie de la Hongrie a été occupée et exploitée par les Turcs. Elle a été, par suite, contrainte à sacrifier une partie de son indépendance pour entrer dans le groupe autrichien. En réalité, elle n'avait pas assez d'importance, soit par son territoire, soit par sa population, pour conserver une complète autonomie, au milieu des groupes divers de l'Europe orientale. Placés dans des conditions territoriales qui n'étaient pas sans rapports avec celles de la Pologne, bien que moins dangereuses, ayant des institutions analogues, bien que doués d'un meilleur esprit politique et appartenant à une race plus solide, les Hongrois auraient probablement subi le sort de la Pologne, si la conquête ottomane ne les avait façonnés à la résignation et à la prudence.
H. De l'impôt dans le royaume de Hongrie du xi' au xiv^ sificle. — Les ressources de l'Etat ou des rois consistèrent dans :