ANNEES
sous le nom d'’éuévo. L'harmonie parfaite suppose l’absolue Justice; et absolue justice exige que l’on approche de plus en plus de l'égalité complète. Voilà le but auquel tendent Rousseau et Mably, par des procédés directement calqués sur ceux des philosophes leurs maîtres.
Aujourd'hui, cette rénovation de l'individu par
l'Etat, — qui fit partie du programme révolutionnaire (1), — nous apparaît comme un peu étrange.
Le mécanisme par lequel elle se réalise nous semble à la fois compressif et rigoureux. Nous n'apercevons pas d’une façon bien nette la nécessité des grands sacrifices à la chose publique que Rousseau et Mably demandent de nous. Il fut un temps où ces sacrifices eurent leur raison d’être. À l'origine des sociétés, quand la brutalité des mœurs, la férocité des haines, le besoin de se proeurer de la richesse par la conquête et le pillage, entretenaient une guerre perpétuelle entre les peuples, quand les membres de chaque Etat étaient exposés, en cas de défaite, à perdre leurs biens, leur patrie, leur famille et leur liberté, quand à l’intérieur, l'existence d’une multitude d'esclaves constituait pour l'infime minorité des hommes libres un danger de tous les instants,
(1) V. dans Taine, Le gouvernement révolutionnaire, les chapitres sur le programme jacobin.
l'intérêt de chaque citoyen s’identifiait si clairement avec celui de tous, sa sécurité et son bonheur étaient si étroitement associés à la force de l'Etat, que l’égoïsme le plus instinctif suffisait à engendrer les héroïsmes les plus absolus. Mais actuellement, ces raisons n'existent plus. Les progrès de la civilisation ont rendu l'existence plus douce et plus facile ; ils ont permis aux hommes, non pas de rompre les liens qui les unissent, — ces liens sont au contraire devenus plus nombreux par suite de la division du travail, — mais de les relâcher davantage, de leur communiquer plus de souplesse et de légèreté. Un but unique, le souci de la conversation immédiate, n’a plus tout accaparé ; la préoccupation de l’État a cessé de dominer les activités particulières, qui ont pu dès lors se développer dans des sens différents sous la poussée de mobiles exclusivement personnels à leurs auteurs. Enfin, des besoins et des sentiments nouveaux se sont fait jour. De toutes façons, la conscience moderne répugne à cette absorpton de l'individu par l'État qui fut la règle des sociétés antiques. La Révolution française marque le triomphe de l'idée individualiste.
En faisant une part excessive au principe de l'autorité, Rousseau et Mably vont donc à l’encontre du mouvement social de leur temps. Mais que leur importe ! Sans se dissimuler la difficulté
de leur tâche (1), tous deux ont foi dans la bonté de la nature et dans la puissance de l'éducation. Leur optimisme confiant leur persuade que l’homme libre supportera joyeusement les charges el les contraintes que la société lui imposera, du moment qu'elles auront reçu l'adhésion de ses sentiments intérieurs, et que manifestement elles tendront au bien public dont le bien particulier n'est qu'une conséquence. Il ne faut point parler de contrainte et de compression sociale à des gens qui ne voient partout qu'adhésion spontanée, empressement, enthousiasme. La nation sera comme une grande famille où chacun se donnera à tous, sachant que ce qu'il fait pour tous profite à lui-même. Le socialisme régnera, sinon dans les choses, du moins dans les cœurs. Déjà les idées de Rousseau et de Mably annoncent le monde harmonien et le travail attrayant de Fourrier (2). Leur pensée s'achève en un joli rêve d'idylle sociale. Et cependant ni lun ni l'autre n'ont cru jusqu'au bout à la réalisation de ce rêve, et le sombre découragement où s’est ter-
(1) Contrat Social, liv. II, ch. va. « Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer pour ainsi dire la nature humaine. »
(2) C’est en 1799 que Fourrier conçoit la première idée de son système. V. sur KFourrier continuateur de Rousseau, E. Faguet, Politiques et moralistes du XIXe siècle, II° série.
minée leur vie (1), marque bien tout ce que contenait de chimérique, dans l'esprit même de ses auteurs désabusés, une entreprise que lon ne peut s'empêcher de juger profondément rétrograde et idéaliste.
Vu, le Président de la Thèse, ESMEIN, le 14 Janvier 1901.
Vu, le Doyen,