CONCLUSION
Le point important qui se dégage de notre étude, c’est la préférence donnée par Rousseau et par Mably aux charges en nature sur les services pavés en argent. Tous deux n'ont admis le subsütut pécuniaire de la personne que dans le cas où l'état des mœurs publiques rendrait impossible une forme d'imposition qu'ils regardent comme l'idéal et sousla condition que le législateur réduirait au minimum l'usage de l'argent. L'argent affaiblit et fausse les ressorts du gouvernement ; les services personnels les maintiennent intacts el vigoureux, et voilà pourquoi ils doivent être préférés. Ondit, il est vrai, qu'ils pèsent plus lourdement sur le citoyen. Mais ce n’est là qu'une apparence, car en premier lieu, ils sont limités à l'utilité patente, reconnue de tous, et, d'autre part, dans un Etat qui n'aura pas été envahi par le luxe et la mollesse, les citoyens aimeront toujours mieux payer de leur personne que de leur
bourse. Ils auront pour cela toute facilité, n'étant pas détournés du service public par leurs intérêts personnels et leur insatiable. cupidité. Ce qui caractérise un état social excellent, c’est la prédominance donnée aux affaires publiques sur les affaires des particuliers. Quand lintérêt commun prime tout, quand chaque citoyen est toujours prêt à sacrifier son intérêt exclusif à l'intérêt général, la vertu règne; et la vertu seule sert de fondement à la liberté. On aurait tort de croire que celle-ci est un bien dont on n'a qu'à jouir: la liberté est une conquête quia besoin d’être défendue. Elle réclame de la part du citoyen une activité toujours en mouvement, une vigilance sans cesse en éveil, un renoncement complet à soimême. La liberté suppose la vertu, et une rude discipline de mœurs destinée à conserver la vertu. Ainsi s'expliquent toutes les institutions accessoires des institutions politiques, et plus importantes en réalité que celles-ci, toutes les lois qui tendent à développer ou à fortifier la frugalité et l'égalité, à combattre les progrès du luxe, de l'avarice et de l'ambition. Ainsi se justifie l’intervention continuelle de l'Etat dans les affaires des citoyens, dans la réglementation de leur vie privée, dans l'éducation de leurs enfants, dans leurs croyances morales et religieuses. La conservation de la liberté exige qu'aucun citoyen ne soit maître
de lui (1). La doctrine de Rousseau et de Mably aboutit au socialisme d'Etat (2).
Et c'est par ce point que l’un et l’autre vont rejoindre les doctrines de l'antiquité. Leur entreprise apparaît singulièrement voisine de celle que les disciples de Socrate cherchèrent à réaliser dans l’Athènes du V® siècle. Comme ceux-ci, ils vivent dans un milieu travaillé par l’immoralité et le scepticisme ; la eritique philosophique, agissant dans le même sens que le dialectique des sophistes, a ruiné l'autorité de la tradition, mis en
(1) En ce sens que personne ne doit pouvoir obéir à ses caprices ou à ses passions. Mais la loi étant l'expression de la raison publique, tous ceux qui lui sont soumis se trouvent libres, dans le sens le plus profond du mot (V. Spinoza. édit. Van Vloten et Land, I, p. 237), et comme tous les citoyens participent au vote de la loi, il en résulte que chacun se pose à lui-même la règle à laquelle il obéit. C’est l'autonomie kantienne de la volonté, transportée de la morale dans la politique.
(2) Les premiers théoriciens allemands de l'Etatisme, Fichte (Der gescholssene Handelsstaat, 1800) et Hegel (Naturrechts und der Slaatswissenchaft, Berlin, 1821) procèdent de Rousseau. — L'idée que l’ordre doit garantir la liberté, se cache au fond de tout système socialiste. Mais la plupart des socialistes ne vont pas aussi loin que Rousseau et Mably dans le sens de l'intervention de l'Etat, et se contentent de demander la règlementation des fonctions économiques de la société, sans porter atteinte dans les autres domaines à la libre action individuelle. (V. l'exposé du socialisme libertaire dans G. Renard, Le régime socialiste, 1898.)
— Dit
branle les passions individuelles, affranchi de tout contre-poids l'égoisme triomphant ; les rivalités entre les classes sont grosses, de révolutions futures. Rousseau et Mably se demandent comment remédier à la décadence, empêcher la dissolution prochaine ; el la réponse qu'ils font à celle question est la même que celle des anciens philosophes. Le haut idéal de vertu républicaine, qui, depuis la Renaissance a relrouvé sa place dans les âmes, auquel sacrifient Rollin, Montesquieu, d'Argenson, vingt autres au dix-huitième siècle, exerce sur l'esprit de Rousseau et de Mably une séduction souveraine, Sous son influence, ils dépassent le point de vue auquel s'arrêtent la plupart de leurs contemporains. Ils ne se bornent pas à demander l'abolition des privilèges. [ls vont droit à la source première du mal, à la cause originaire de tout le désordre social : ils accusent la jouissance abusive, la richesse, la propriété. Ils font voir, ce qui a été de tout temps l'idée socialiste, que les réformes politiques sont une inutile duperie, si des réformes correspondantes ne sont pas réalisées dans l'état social. Si la chose publique ne devient pas véritablement la chose de tous, comment obtenir du citoyen la pratique des vertus civiques ? Comment assurer le respect du droit d'autrui, l'amour du bien général, la fraternité et
la concorde, tout ce que les anciens réunissaient