TROISIÈME ÉDITION
Il n'y a pas de question sociale, il n'y a que des malentendus sociaux. Nous naissons tous citoyens d'un État avec les mêmes droits et des devoirs à remplir qui varient selon les aptitudes naturelles , et selon la fortune acquise.
Les droits ne s'oublient guère; on est plutôt tenté de les exagérer jusqu'à un excès
qui devient injustice, abus ou licence; mais on ignore, ou bien Ton méconnaît et oublie des devoirs corrélatifs aux droits, devoirs qui sont intimement liés aux situations sociales.
C'est dans l'ignorance et Toubli des devoirs constatés chez un grand nombre de membres de la société, que d'autres trouvent une excuse, pour pallier l'exagération qu'ils apportent dans la revendication de leurs droits lésés ou méconnus.
Telle est la cause du défaut d'harmonie et d'équilibre qu'on remarque dans notre siècle trop fécond en révolutions.
Est-ce à dire que les bases de la société moderne soient mauvaises? Les principes
— 7 -^ de 1 789 doivent-ils être reniés, et la France aurait-elle à faire un pas en arrière pour recouvrer un peu de stabilité ?
Non, certes, la révolution de 1789 a constitué la société civile sur ses vraies bases , et lorsqu'il s'agit de maintenir de tels principes, je me déclare essentiellement conservateur.
« Le fait essentiel et caractéristique de la société civile en France, écrivait M. Guizot en 1849 (1), c'est l'unité de lois et l'égalité de droits.
» Toutes les familles, toutes les propriétés, tous les travaux sont régis par les mêmes
(1) De la démocratie en France.
lois et possèdent ou confèrent les mêmes droits civils.
«Point de privilèges, c'est-à-dire point de lois ni de droits civils particuliers pour telles ou telles familles, tels ou tels travaux.
» C'est un fait nouveau et immense dans l'histoire des sociétés humaines. »
Après avoir ainsi reconnu l'excellence du principe d'égalité qui nous régit, M. Guizot constate également les lacunes regrettables qui existent dans notre situation.
« Au milieu de ce fait cependant, ajoutet-il, au sein de cette unité et de cette égalité civile, existent évidemment des diversités et des inégalités nombreuses, con-
sidérables, que l'unité des lois et l'égalité des droits civils ne préviennent et ne détruisent point...
» Par quelle fatalité le mot travail, si glorieux pour la civilisation moderne, est-il aujourd'hui parmi nous un cri de guerre, une source de désastres ? »
Cette question, posée en 1849, est loin d'être résolue en 1872. Elle a appelé de tout temps l'attention des philosophes , des économistes et des hommes d'État. De là les incursions dans le domaine de la politique ou dans la science économique pure. Tour à tour on a fait le procès à la société, à la famille , à la religion. Les systèmes se sontmultipHés. — Après Fourieret Saint-Simon, Proudhon,
— iO — Pierre Leroux et tant d'autres se sont érigés en réformateurs, et ont convié l'humanité à entrer dans des voies nouvelles.
Avec d'excellentes intentions, ils ont tous dépassé le but par suite d'une regrettable exagération.
Il est d'une évidence impossible à nier qu'il nous manque quelque chose d'important et d'essentiel à la pleine possession de nous-mêmes. Avec une puissance de vitalité considérable, nous ne vivons pas, nous végétons.
Or, je crois que pour apprécier exactement, dans les résultats acquis par la Révolution, cette lacune si compromettante pour l'avenir de la France, il suffit d'être de
bonne foi et d'interroger l'histoire. Elle seule peut donner le mot de cette énigme aussi redoutable pour la société moderne que celle du sphinx antique.
Le caractère dominant de la société ancienne, c'est la division des hommes en deux classes parfaitement distinctes. Maîtres et esclaves, patriarches et serviteurs, patriciens et clients, seigneurs et serfs, telles étaient les distinctions créées par la naissance. La propriété du sol, le pouvoir, les prérogatives légales, étaient l'apanage de la classe supérieure. A l'autre, l'obligation du travail, l'obéissance passive et l'esclavage.
Or, sur chaque portion du sol possédée par les seigneurs, naissaient et vivaient des hommes attachés à la glèbe, qui faisaient en
quelque sorte partie du domaine. En échange de leur travail, ils étaient nourris, vêtus, logés par le seigneur sous la domination et la protection duquel le hasard les avait fait naître. Ce dernier était, par son propre intérêt autant que par devoir, leur protecteur naturel depuis leur naissance jusqu*à leur mort.
Mille causes diverses apportèrent successivement des modifications à cet état primitif. Le contrat naturel se transforma en contrat conditionnel. La terre, au lieu d'être cultivée par des serfs , le fut par des fermiers qui, à leur tour, rétribuaient par des salaires les serviteurs et ouvriers qu'ils employaient avec eux aux travaux des champs.
L'homme laborieux y trouva son compte;
il acquérait, au prix de son travail, l'indépendance, la dignité morale et l'aisance pour lui et les siens.
Le rôle du seigneur se trouvait réduit à recevoir les redevances. Il n'eut donc plus souci de nourrir, vêtir et loger ceux qui travaillaient à ses terres, et se crut ainsi délié de ses anciens devoirs. La répulsion instinctive du peuple pour tout ce qui pouvait rappeler l'ancienne condition aidait encore à cette tendance égoïste et imprévoyante de la part du seigneur. Les efforts des travailleurs pour acquérir l'indépendance et la liberté rompirent donc un des anneaux de la solidarité. Les liens qui unissaient celui qui possédait à l'homme de condition inférieure disparurent complètement.
Plus on gagna en liberté , plus on perdit des avantages de la polidarité; le défaut de prévoyance devint pour l'ouvrier une source de misère.
La noblesse affranchie des devoirs qu'impose la richesse, en conserva néanmoins toutes les prérogatives. Le paupérisme, né fatalement de cette nouvelle situation, malgré les efforts de la charité, compliqua le problème social.
De ces causes diverses sortit la tourmente révolutionnaire. L'égalité civile fut d'abord proclamée; la propriété changea de mains; or, dans l'ordre économique, était-ce suffisant?
Il n'y eut plus de nobles et de vilains, voilà tout. Mais la question d'égalité civile mise de côté , entre les bourgeois et les ou-
vriers, entre les propriétaires et les prolétaires , il ne se créa aucun de ces liens qui devraient être les équivalents des obligations des riches d'autrefois envers ceux qui ne l'étaient point.
Tout au contraire, Tégoïsme n'a fait que croître avec les années. « Chacun pour soi, et Dieu pour tous », telle est malheureusementlamaximedissolvantede notre époque.
Nous avons beaucoup gagné en droits, et nous n'avons pas défini assez explicitement la limite des devoirs.
Examinons maintenant quel est, pour notre temps, le résultat de cette évolution sociale.
Le même antagonisme se révèle entre le capital et le travail , entre la propriété et le
prolétariat, qu'entre la noblesse et le tiers état avant 1789. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les révolutions se succèdent, les bases de la société semblent ébranlées. Sans les efforts permanents du gouvernement armé pour la défense de l'ordre public , nous subirions peut-être de nouvelles crises non moins terribles que celles de 1871.
Tel CKt le mal dans toute sa gravité.
Or, il faut y trouver un remède ailleurs que daiis la force, qui, loin de guérir, accroît l'irritation, coûte fort cher, et transforme une crise aiguë en une affection chronique. Et, d'ailleurs, que, par une cause ou par une autre, la force vienne à faire défaut, quel sera le sort de la société? N'avons-
nous pas vu déjà que l'armée tendait à devenir, selon l'expression du général Trochu, « le prolétariat chargé de garder la richesse? »
De même qu'il appartient à l'armateur, et à lui seul , d'assurer le navire qui porte sa fortune , de même est-il du devoir de ceux qui possèdent d'assurer le capital contre les risques sociaux.
On n'obtient rien de rien, — tout avantage exige un sacrifice.
Or, tout le mal vient de ce que le capitaliste méconnaît les devoirs qui sont corrélatifs des droits du capital.
Au temps où il y avait des castes, le seigneur riche était le prolecteur-né du vilain
— i8 — pauvre. Aujourd'hui, les principes d'égalité qui sont la base du droit moderne ne permettent plus qu'il y ait ni nobles , ni vilains, ni protecteurs , ni protégés. L'aumône ellemême, excellente comme pratique d'une vertu chrétienne, n'est plus, dans Tordre économique, qu'un déplorable expédient.
Le protectorat doit pourtant exister, mais, en raison des principes fondamentaux de la société moderne, la protection doit, pour la dignité de tous , devenir anonyme et impersonnelle. Une réglementation devient nécessaire. Il faut donc établir, par des sacrifices proportionnels, une solidarité légale d'intérêts entre les capitaux euxmêmes, petits ou grands, abstraction faite des détenteurs.
Le capital de cinquante francs doit trouver aide et secours auprès du capital de cent francs; celui-ci a droit à trouver un appui équivalent dans le capital de mille francs, et ainsi de suite, dans l'échelle des fortunes , jusqu'aux millions.
D'autre part, la somme des grandes fortunes n'égalant pas en importance le total des petits capitaux, qui ont en outre pour eux la puissance du nombre , il résulterait de l'alliance entre les grandes fortunes et les petites, une sorte de réciprocité de protection et d'équivalence de services qui satisfait à toutes les conditions désirables de justice et d'égalité.
C'est comme dans une société en participation, pour parler le langage d'un commer-
çant; chacun est intéressé pour sa mise. Pertes et profits sont proportionnels. Telle est la condition d'équité qui doit aussi régir la société politique.
De la solidarité de tous les capitaux doit naître la Paix sociale, la sécurité pour tous.
V impôt sur le capital y qui est destiné à payer la part que chacun de nous doit à l'État en proportion de la sécurité dont il a besoin pour ce qu'il possède , V impôt sur le capital, dis-je, est la base, le point de départ d'une réforme appelée à compléter l'œuvre de la glorieuse révolution de 1 789.
Nos pères ont su nous conquérir des droits. Il nous est réservé la gloire d'apprécier et d'observer les devoirs qui s'y ratta-
chent. Si nous avons acquis à nos dépens quelque esprit politique , nous n'attendrons pas de nouvelles catastrophes pour nous dessiller les yeux.
« Voir ce qui est, c'est le premier et excellent caractère de l'esprit politique.
» Voir ce qu'on désire et non ce qui est, se faire complaisamment illusion à l'égard des faits , comme si les faits devaient avoir la même complaisance et se transformer au gré de notre désir, c'est la faiblesse radicale des hommes et des peuples encore nouveaux dans la vie politique, et la source des plus funestes erreurs. »
Ainsi s'exprimait M. Guizot en 1849, et cette critique , si bien formulée pour cette
époque , pèse encore de tout son poids sur la génération actuelle.
Il importe à l'avenir du pays que nous ne différions pas davantage d'entrer dans la voie des réformes radicales.
Si le capital se révolte et refuse de discerner ce qui est son devoir non moins que son intérêt, il pourra lui arriver pire que V impôt proportionnel sur le capital. L'impôt se rejettera sur le revenu et tôt ou tard deviendra progressif. C'est inique selon moi. Mais comme V impôt sur le revenu s'applique aux personnes possédantes, on s'appuiera sur cet axiome : que le plus fort peut porter plus de poids que le plus faible.
Ce danger n'est pas à craindre pour l'tmpôt sur le capital, qui s'applique aux choses
à l'exclusion des personnes. Il est clair, en effet, que si l'impôt progressif était appliqué aux choses y un arpent de terre finirait par coûter plus cher qu'il ne vaut, et par conséquent par ne rien valoir pour personne.
Au préalable , tombons d'accord sur le principe, et lorsqu'il s'agira de passer à l'application, je répéterai ce que M. de Lamartine écrivait à propos du projet de M. Emile de Girardin :
« Accoutumez peu à peu le contribuable » à une idée , puis élargissez d'année en » année l'application de cette idée, puis » livrez-lui ensuite , si vous voulez , tout le
» système de vos impôts Ne démesurez
» pas une vérité , vous en feriez une erreur. »
Vimpôt sur le capital sera le premier
anneau du lien fraternel qui reliera tous les membres de notre société; il sanctionnera la réconciliation du travail avec le capital.
Il sera le contre-poids qui , comme dans une horloge , modère , règle , et harmonise la tension du ressort puissant destiné à faire mouvoir toute la machine.
A la place de la sécurité factice obtenue par l'emploi très-coûteux de la force, on aura, avantage immense ! par l'organisation tutélaire et intelligente de la Prévoyance et de l'Épargne, une sécurité vraie, qui, au lieu de coûter, contribuera à l'accroissement de la richesse nationale.
4 "juin 4872.
MENIER
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