‹ L'ImpressionismeChapitre 13 sur 30 · CLAUDE MONET ET SON OEUVRE ^Q · texte numérisé non relu

CLAUDE MONET ET SON OEUVRE ^Q

Il transpose la vérité immédiate de notre vision et l'élève à la grandeur décorative. Si Manet est le réaliste romantique de l'imjDressionnisme, si Degas en est le psychologue, Claude Monet en est le lyrique panthéiste.

Son œuvre est immense. Il produit avec une étonnante rapidité, et c'est encore une des caractéristiques des grands peintres qui lui revient, celle d'avoir touché à tous les genres. Les récentes études de la Tamise sont, au déclin de sa fougueuse maturité, aussi belles et aussi spontanées que les Meules d'il y a dix-sept ans. Ce sont des visions de brumes féeriques oii brillent des glacis d'argent et d'or dans des vapeurs roses, d'une vérité saisissante ; et en même temps Monet rejoint en cette série les paysages de rêve de Turner, les amoncellements de pierreries de Monticelli. Interprétée ainsi, avec cette intense faculté de synthèse, la nature, simplifiée dans le détail et contemplée dans ses grandes lignes, devient véritablement un rêve vivant.

Depuis les Meules, on peut dire que l'œuvre de Claude Monet est glorieuse : elle a été consacrée dans l'amour admiratif des connaisseurs le jour on Monet a fait avec Rodin une exposition restée célèbre dans les annales de l'art moderne. Cej)endant aucune distinction officielle n'est intervenue pour reconnaître un des plus grands artistes du xix" siècle français. L'influence de Monet a été énorme dans toute 1 Europe et en Amérique : le procédé de la tacite (gardons-lui ce nom rudimentaire, qui est devenu courant), a été adopté par une

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foule de peintres. Xous en dirons quelques mots en conclusion de cet ouvrage. Mais il sied de terminer cette trop brève étude en précisant que le plus lyrique des impressionnistes en a été aussi le théoricien par excellence : son œuvre relie la pcintuie de chevalet à la peinture murale. On n"a pas trouvé un ministre des J)eaux-arts qui, surmontant l'opposition systématique des peintres olTiciels, commandât à Monet de grandes compositions murales, auxquelles son procédé se fût admirablement adapté. Il a fallu de longues années pour que de tels travaux fussent confiés à Besnard, qui a doté Paris, avec Puvis de Chavannes, de ses plus belles décoralions modernes : mais Besnard a procédé directement des harmonies de Claude Monet. Le principe de la division des tonalités et de l'étude des couleurs complémentaires restera l'un des plus féconds, 1 un des plus révélateurs, probablement celui qui précisera le plus nettement loriginalité de la peinture à venir. Il suffit à un homme de l'avoir trouvé pour acquérir une gloire durable. Et sans vouloir remettre en question l'antagonisme du réalisme et de l'idéalisme, termes qui ne signifient rien d'exact, on peut bien dire qu'un peintre qui invente un piocédéet témoigne d'une telle puissance est hautement intellectuel, doué de l'intelligence picturale : quels que soient les sujets qu'il traite, il crée une émotion esthétique équivalente, sinon semblable, à celles qu'engendra le symbolisme le plus complexe. Dans l'amour ardent de la nature

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Monet a trouvé la grandeur : il suggère les secrets eu restituant les évidences. C est la loi commune à tous les arts, et sans elle rien n'est conforme à l'art essentiel. La vision de la nature par Claude Monet est une opération psychologique, une transposition absolue, une synthèse. Il présentera à lavenir non seulement un des plus beaux types de grands coloristes qui aient jamais existé dans l'histoire de la peinture du paysage, mais encore le curieux exemple d'un sensitif qui, par l'observation intense de la lumière, est parvenu à donner des impressions presque musicales. La fusion des arts est une grande et admirable promesse des arts à venir: personne, au degré de Monet, n'a montré en ce temps les similitudes de la peinture et de la symphonie. Il est le personnage essentiel de l'impressionnisme technique, et il montre à quel point l'impressionnisme considéré comme groupement a été libre et divers : est-il possible de voir un homme plus éloigné de l'originel réalisme de sa génération ? Du réalisme caractérisé de Manet aux CaUiédvales, il y a toutes les gammes de la peinture, tout le parcours de la vérité scrupuleuse au rêve lyrique : et pourtant Claude Monet est un visionnaire exact, envisageant la nature avec une intense volonté, ne s'en écartant jamais et luttant avec elle d'heure en heure. Mais comme Claude Lorrain, comme Turner, comme Monticelli, qui étudièrent si sincèrement la réalité, Monet l'a magnifiée dans son esprit, il la élevée à la synthèse décorative, il l'a ani-

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plifiée jusqu'à faire jaillir de la nature, telle que nous^ pensions l'avoir vue, des émotions et des féeries insoupçonnées, par la magie de son art de joie et de^ force .

Edgar Degas et son oeuvre

Des deux recherches capitales qui passionnèrent

I impressionnisme, l'étude de l'atmosphère et l'étude du caractère de la vie moderne, la seconde seule a sollicité M. Degas. Peintre, né avec la perception des plus subtiles variations de la couleur, il l'a inféodée constamment à l'analyse psychologique. Issu d'une génération qui fit un immense elTort littéraire vers la vérité, il y a trouvé des émules, mais non son maître. Les plus fortes analyses de Flaubert et des Concourt ne dépassent pas la puissance expressive de son dessin.

II y a en lui les facultés du biologiste, du psychologue au plus haut degré. Esprit raffiné, caustique, triste, trouvant une joie amère dans l'implacable constatation du vrai, il a aimé la vie sans illusion, parce que là se satisfaisait sa passion d'observer. Rien de caricatural, de lyrique, de pamphlétaire dans cette intelligence : la vision impartiale, froide, claire, de ce qui est, avec une mesure absolue, une impassibilité presque effrayante, auprès de laquelle l'ironie de Thomas Graindorge semble prendre parti avec une véhémente indignation. L'art de M. Degas est abstrait : c'est un diagnostic qu'un

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de ses tableaux. Il en résulte une émolioii intellectuelle que lui seul peut-être donnera. L'homme, digne de toute estime jDour la noble intégrité de sa vie, son insouci de la gloire, son labeur et sa discrète fierté, passe pour morose et redoutable : on le dit misanthrope, et jamais un de ses mots ne manqua la cible de mépris où il clouait quelque vanité contemporaine. Mais aussi ne citc-t-on aucun mot de M. Degas qui soit injuste — les injustes ne sont j)as de lui. En réalité, on ne sait pas quelle délicatesse froissée s'abrite derrière celte ironie.

M. Degas a énormément produit. Une élude sur lui est de la plus grande difficulté : il y faudrait presque son intelligence, et personne ne la possède. C'est pour la clarté de ce court morceau que nous nous résignerons à spécifier quelques phases dans l'évolution de ce grand créateur que le public connaît mal, et qui ne sera mis à son vrai rang (pic plus tard. M. Degas a commencé par montrer un certain nombre de peintures, d'un style absolument sobre, des têtes, des figures isolées, comme la Meiidianle (chez Durand-Ruel), ou la tête extraordinaire que possède de lui miss Mary Ca^satt. Etudes en gris et noir, d'un caractère sévère, dune aridité de primitif: c était lépoque où le peintre était 1 ami de Gustave Moreau, et communiait avec lui dans 1 admiration de l'école lombarde. Là déjà se prouve une maîtrise du dessin, un classicisme absolu, niais aussi une insensibilité étrange qu'atteste plus encore le

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Biu'caa <rim inagasiii de cotons à la Nouvelle-Orléans , où -la perfection des vetemcnls noirs, des cotons blancs, des boiseries grises et de leurs jeux de couleur, n'a d'égale que l'insignifiance du sujet. De celte époque datent aussi d'admirables copies de Gliirlandajo. Toute la lente préparation de M. Degas à l'expression de la vie moderne témoigne dun travail acharné, d'une méthode rigoureuse, excluant la spontanéité de la jeunesse, et beaucoup de ses œuvres récentes semblent plus jeunes, plus instinctives que ces premiers tableaux, oii le dessin a la sécheresse d'un document.

Au contraire des impressionnistes, qui s'enivrèrent de la lumière changeante, s'installèrent en pleine nature avec la joie d'écoliers en vacances et improvisèrent délicieusement tout un art, M. Degas, patient, défiant de soi, n'en vint que par degrés à l'art qu'il sentait lui convenir. La série des scènes de courses fut le prélude de son art véritablement individuel. On y trouve une curieuse alliance de ses qualités foncières avec une tendresse spéciale dans l'interprétation du paysage : les chevaux, les jockeys, sont traités avec une science magistrale du dessin, et du dessin cherché dans l'analyse minutieuse du mouvement, dans la notation de l'instantanéité. La répartition des groupes dans l'espace, leur présentation, leurs distances, sont d'un tact et d'une intuition qui révèlent déjà chez M. Degas les deux qualités les plus hautes, la science des valeurs et l'entente de la composition rythmique. Il y a là des

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notations d'une subtilité rare clans les ro])es lustrées des chevaux, les casaques bariolées, les blancs ou les bleus d'une qualité si fine, un don de la vie et du geste vrai, un sens aigu de l'élégance animale. Mais le paysage surprend par sa coloration adoucie : ciels de perle, laiteux et diffus, dans la neutralité chaleureuse des atmosphères de belles journées, horizons imprécis, vastes pelouses d'une verdeur discrète, tout se présente avec une simplicité, une clarté harmonieuse où les silhouettes sont baignées. Le faire de ces petits tableaux de courses est à la fois minutieux jusqu'à évoquer les Hollandais et large, gardant la désinvolture et la saveur d'esquisse d'une vision rapide à qui rien n'a poiu'taiit échappé. L'agrément vif des attitudes surprises, des raccourcis, des strapasscments, se tempère par la sérénité de l'enveloppe aérienne : cela est osé et mesuré, véridique, décoratif et charmant, traité par tons entiers, sans éclats inutiles. Rien, dans ces œuvres, n'eut pu mécontenter même le plus académi([ue des peintres, hormis deux principes qui s'y affirmaient nettement : l'amour du plein air et l'étude de son influence sur le ton local, et le désir de trouver, par l'expression du caractère de la vie moderne, un dispositif spécial de la composition, une mise en cadre inattendue.

C'en fut assez pour désigner M. Degas à la réprobation des jurys, dont il se soucia peu, d ailleurs. Ses sympathies, tout à fait distinctes de ses intentions per-

CLAUDE MON ET. — Peuplir rs au bord n k i/Eptf: (Collection de M. Dur;ind-Ruel, Paris).

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