‹ L'ImpressionismeChapitre 26 sur 30 · DE LART FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DE LART FRANÇAIS

Voilà donc, dans son ensemble — et que de détails intéressants n'avons-nous pas dû éliminer ! — l'histoire de ce grand mouvement d'indépendance et de foi. Son initiateur est mort, ses maîtres ont touché à la vieillesse glorieuse, il est entré dans l'histoire de notre art ; qu'est-ce que celui-ci lui devra ^

Moralement, l'impressionnisme a rendu un service immense à l'art tout entier en attaquant de Iront la routine, en prouvant qu'une réunion de producteurs indépendants pouvait rénover l'esthétique sans rien devoir à l'enseignement d'Etat. Il a réussi là oii des créateurs considérables, mais isolés, avaient échoué parce qu'il a eu la chance de réunir une série d'hommes dont quatre compteront parmi les grands peinlies français. Il a eu les qualités qui vainquent les pires résistances, la fécondité, le courage, la certaine originalité. Il a su trouver sa force dans la référence aux véritables traditions du génie national, qui l'ont heureusement éclairé et sauvé d'erreurs fondamentales. Il a, enfin et surtout, porté un coup irrémédiable à l'académisme, et lui a arraché un prestige d'enseignement qui régnait

tyranniquemciit sur les jeunes artistes depuis des siècles : il a violemment porté la main sur un préjugé tenace et dangereux, sur une série de notions poncives qui se transmettaient sans tenir compte de l'évolution des mœurs et des intelligences. Il a osé protester librement contre un idéal dégénéré qui parodiait stérilement les maîtres anciens en prétendant les honorer : il a écarté de lame artistique française tout un ordre d'éléments pseudo-classiques qui en contrariaient l'épanouissement, et l'Ecole ne se relèvera pas de cette hardie contradiction qui a rallié toute la jeunesse. Le principe moral de l'impressionnisme a été absolument logique et sain, et c'est pourquoi rien n"a pu l'empêcher de triompher.

Aujourd'hui, éloignés aussi bien des polémiques que des éloges outranciers, nous pouvons considérer ce mouvement comme un des plus vivaces qui se soient jamais produits en France, et nous appuierons cette opinion non plus sur des sympathies protestataires au nom du principe de la liberté artistique, mais sur des constatations de faits et d'œuvres. L'impressionnisme a apporté une conception nouvelle du chromatismc dont les conséquences seront énormes, et une conception nouvelle de la psychologie et de la composition. Il a régné quarante ans et inilué sur deux générations, et son inlluence, au lieu de s'alï'aiblir, se fortifie. Il a présenté au monde artistique cinq ou six tempéraments supérieurs. Enfin il est remonté par un

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•courageux effort, aux sources originelles du génie national. C'est un bilan assez riche devant ravenir pour permettre à ses admirateurs lexameii loyal de ses imperfections, de ses partis pris dont beaucoup ont été les conséquences immanquables des dénis de justice qu'on ne lui a pas épargnés.

L'impressionnisme a dépensé la moitié de ses forces à prouver à ses adversaires qu'ils erraient, et l'autre à inventer des procédés techniques. Il n'est pas étonnant qu'il ait manqué de profondeur intellectuelle et qu'il ait laissé à ses successeurs le soin de réaliser des œuvres méditatives et intellectuelles. Mais ces hommes n'eussent pas existé sans lui.

Il nous a apporté un souiirc, une bouffée d'air pur, le toucher caressant de la vie ensoleillée. Il est si prenant qu'on aime jusqu'à ses erreurs : elles le font plus humain et plus accessible. Dans les musées nous voyons des choses plus parfaites. Mais leur perfection même nous en éloigne et nous donne la sensation de la mort. Nous n'avons qu'à nous taire, notre admiration déférente sent l'inutilité des paroles et notre àme n'a rien à ajouter. Qui de nous oserait ajouter un peu de soi-même à Léonard ou à Rembrandt? Nous contemplons, respectueux, et nous nous en allons. Le mort a reçu un hommage de plus, mais nous n avons acquis, peut-être, que le sentiment de notre impuissance, et notre admiration est d'essence mystique. Mais devant les impressionnistes elle est vivante et fraternelle. Nous

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nous associons à leur œuvre, palpitante encore de la vie d'hier : un don magnifique éclate, mais un défaut nous rassure. Nous voyons ce qui manque, nous sentons l'endroit oii la main du peintre a trahi son désir, nous goûtons le charme délicieux du défaut qui le rapproche des nôtres, bien que sans perversité (i). Et surtout nous goûtons la joie, la lumière, le grand coup de soleil que ces hommes ont tant aimé. Nous nous promenons dans leur œuvre comme en un jardin baigné d'un jour d'après-midi. Avoir chez soi la Mélancolie de Durer, c'est bien, maisyaAoir aussi un Claude Monet, c est y posséder un sourire de l'art. C est peut-être pour cela que les poètes symbolistes ont eu le culte de l'im- ,pressionnismc, eux qui venaient après ce mou\ement. compagnon d armes du réalisme qu'ils reniaient, eux que son choix des sujets simples, sa répugnance à tout symbolisme, eût dû choquer. Ils ont apprécié dans celle peinture le naturel, la gaîté lumineuse, la primitivité que leurs âmes complexes ne retrouvaient plus en elles-mêmes.

On devra à ces peintres de la douce terre française, qu ils ont tant aimée et qui les a si libéralement inspirés, d avoir, par leur initiative et leur résistance, ruiné le prestige de l'Ecole : et il est trop tôt encore pour faire apprécier à sa valeur ce service rendu à la peinture française tout entière, pour faire comprendre

(O « M- Ingres aiinuil les faux traits. » Propos de Flamlrin rapporté par M. Besnard.

MARY GASSATT. — La Caresse (CoUcciion de M. A. Pope, Cleveland, Etats-Unis).

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