‹ L'ImpressionismeChapitre 25 sur 30 · ARTISTES SECONDAIRES DE L IMPRESSIONNISME I OQ · texte numérisé non relu

ARTISTES SECONDAIRES DE L IMPRESSIONNISME I OQ

liinsèque. Séparément a été acquise par le musée une Jeune fille en robe de bal de Berlhe Morisot qui est une délicate merveille de grâce et de fraîcheur. Et 1 on voit, à la place d'honneur du musée, le grand tableau de Fantin-Latour, Hommage à Manet, où le peintre, assis à son chevalet, est entouré de ses amis, et cette toile est bien Icmblème du lent triomphe de l'impressionnisme, de la réparation d une grande injustice.

En ce tableau précisément est représenté le jeune peintre Bazille, élève et ami de Manet, qui fut lue pendant la guerre de 1870, et auquel un souvenir est du. Il reste de lui quelques toiles oîi éclate le talent (i). et sans doute il eût compté parmi les plus originaux artistes contemporains. Nous terminerons cette énuméralion trop brève par deux remarquables paysagistes : l'un est Albert Lebourg, qui peint dans des colorations suaves et poétiques, avec des bleus et des verts d'une tendresse particulière, et qui comptera dans 1 histoire de l'impressionnisme. L'autre est Eugène Boudin. Il n'a pas adopté la technique de Claude Monet: mais nous avons dit qu'il fallait comprendre sous le terme vague et inexact d impressionnisme une réunion de peintres témoignant d'une originalité dans l'étude de la lumière, et s'éloignant de 1 esprit académique. Eugène Boudin, à ce titre, mérite d'être placé au

(i) JNotamment la Jeune femme assise dans un paysage, qui fit une sensation profonde à l'Exposition de 1900, et qui est un chef-d'œuvre véritable.

premier rang. Ses toiles feront l'orgueil des galeries les mieux composées. C'est un admirable peintre de marines. Il a su exprimer les eaux grises de la Manche, les ciels 'd'orage, les nuées lourdes, les effets de soleil traversant facilement les temps gris, avec une maîtrise constante. Ses nombreuses toiles faites dans le port du Havre sont profondément expressives. Personne, mieux que lui, n'a su dessiner des voiliers, donner le sentiment exact des carènes plongées dans leau, grouper des mâts, rendre l'activité d'un port, indiquer la valeur d'une voile sur un ciel, la lluidité de leau calme, la mélancolie des lointains, le frisson des vagues courtes frôlées par la brise. Boudin est un savant coloriste du gris. C est un impressionniste par son exclusion des détails inutiles, sa compréhension des reflets, son sentiment des valeurs, parla hardiesse de sa composition, par sa faculté de percevoir directement la nature, la transparence de l'atmosphère ; il fait songer parfois à Constable et à Corot. Boudin a énormément produit, et rien de ce qu il a fait n'est indifférent. Il est de ces artistes qui ne connaissent pas la gloire brillante, mais qui restent, et dont le nom, fidèlement retenu par une élite, est assuré d'une permanence dans l'avenir (i). On peut le considérer comme un isolé, à la limite du classicisme et de limpressionnisme, et c est sans doute la cause de l'effacement relatif de son renom. On peut

(i) Eugène Boudin lUHjuil à llarllcur en \8:>J\ et mourut à Deauville le 8 juin i8g8.

ARTISTES SECONDAIUES DE L "IMPRESSIONNISME iGl

fil dire autant de l'ingénieux et fin paysagiste Ilervier, qui a laissé de si intéressantes toiles, et de l'aquarelliste lyonnais Ravier, qui, presque totalement inconnu, fut très voisin de Monticelli et témoigna de dons admirables. Mais on ne saurait pourtant méconnaître que Boudin est plus proche de l'impressionnisme que de tout autre groupement d'artistes, et il faut le considérer comme un « petit maître » de la pure lignée française. Enfin, si une question de nationalité m'empêche de dire longuement ici le rang de précurseur qui doit être assigné au grand paysagiste hollandais Jongkind, du moins son nom doit-il être mentionné. Ses notations à l'aquarelle ont été pour plusieurs impressionnistes de véritables révélations, dont Claude Moiiet et Berthe Morisot notamment ont profité, et qui sont pour nombre de jeunes peintres actuels de précieuses leçons.

Nous ne prétendrons pas avoir indiqué en ce chapitre tous les peintres relevant directement du premier mouvement impressionniste. Nous nous sommes bornés à énumérer les plus considérables, et chacun d'eux mériterait une étude complète. Mais il nous aura suffi d'inspirer aux amateurs d'art une juste estime pour cette vaillante phalange d'artistes, qui ont prouvé mieux que par tous les commentaires d'esthétique la vitalité, l'originalité, la logique des théories de Manet, l'importance des notions qu'il a apportées dans la peinture, et qui ont, d'autre part, clairement démontré l'inutilité

iG2 l'impressionnisme

de l'enseignement officiel; c'est à leur profonde et sincère contemplation de la nature, à leur liberté d'esprit, qu'ils ont dû, loin des traditions et des procédés de l'Ecole, le meilleur de leur savoir et de leur talent. C'est par là qu'ils compteront dans l'évolution de leur art. Ils ont été les découvreurs fervents du terroir national, et notamment de l'Ile-de-France, les poètes de ses doux ciels, de ses eaux vives, de ses chemins couverts, de ses feuillées aux demi-jours si fins, de ses fermes naïves et de ses coteaux fleuris. Ils ont aimé et exprimé la terre française avec sincérité et fraîcheur. Ce sont vraiment nos peintres, sans mélange d'idées préconçues, de théories esthéti([ues. Ils ont été émus par la campagne et se sont installés devant elle avec la volonté de restituer lémotion toute vive : c'est pourquoi leur art paraîtra toujours juvénile. Il n"a rien de guindé, rien de froid, il sent la lumière cl la joie, et c'est même un des traits particuliers et uniques de l'impressionnisme que cette joie ingénue de la couleur qui, chez les plus somptueux coloristes, chez Claude Lorrain, chez Turner, chez Monticelli, se mêlait des préoccupations du style, de la composition décorative. On a dit d'eux qu'ils avaient « l'esthétique de la fenêtre ouverte » . Et cette formule dédaigneuse signifie une beauté : on manquait d'air, dans la peinture, avant qu'ils vinssent — depuis eux on s'est senti respirer mieux, une aisance charmante sest révélée dans notre art.

YIIl

Les illustrateurs modernes rattachés a

L IMPRESSIONNISME ! RaFFAELLI, HeNRI

DE Toulouse-Lautrec, J.-L. Forain, Jules Chéret, Steinlen, Louis Legrand, Paul Renouard, Auguste Lepère, Henri Rivière.

PISSARRO. — Paysanne assise

YIII

La moindre conscquence de l'impressionnisme n'aura pas élé la véritable révolution qu'il a apportée dans l'illustration. Il était d'ailleurs naturel que ses principes l'y conduisissent. La substitution de la beauté de caractère à la beauté de proportion devait entraîner les artistes à envisager l'illustration d une façon nouvelle, et comme l'impressionnisme pictural était né du même mouvement d'idées qui créa le roman naturaliste et la littérature impressionniste de Flaubert, de Zola et des Concourt, comme il y eut relations étroites et défense commune entre ces bommes, les idées modernistes d'Edouard Mancl s'appliquèrent rapidement au commentaire des livres traitant des mœurs et décrivant les spectacles actuels.

Les impressionnistes eux-mêmes n'ont pas contribué à l'illustration. Leur oeuvre a consisté à élever au style de la grande peinture des sujets qui semblaient tout au plus dignes de la proportion des vignettes, par opposition aux genres qualifiés « nobles » par l'Ecole. On peut considérer la série des œuvres de Manet et de Degas comme d'admirables illustrations des romans de Zola et des Goncourt. C'est une recherche parallèle de

i6() l'impressionnisme

la vérité psychologique moderne. Mais elle est restée limitée aux tableaux . Il est à présumer que s'ils l'avaient voulu, Maiiet et De2:as eussent illustré admirablement certains romans contemporains^ et Renoir eût fait un chef-d'œuvre en commentant par exemple les Fêtes Galantes de Verlaine. On ne peut citer que les quelques dessins composés par Manet pour le Corbeau d'Edgar Poë etVAprès-Midî d\in faune, de Mallarmé, plus quelques rares couvertures de mélodies sans grand intérêt.

Mais si les impressionnistes ont eux-mêmes négligé d'apporter leur concours à la cause si intéressante de l'illustration moderne, tout aussitôt une légion de dessinateurs se sont inspirés de leurs principes. L'un de leurs caractères les plus originaux était certainement la présentation réaliste des scènes, la « mise en cadre », et ce fut, pour ces dessinateurs, l'occasion de révolutionner la librairie. La vignette avait déjà compté d'excellents artistes avec Tony Johannot et Célestin Nanteuil, dont on retrouve de jolis et alertes frontispices dans les vieilles éditions de Balzac (i). Le génie d'Honoré Daumier, la haute fantaisie de Gavarni et de Grévin, avaient déjà annoncé une protestation sérieuse du sentiment de la modernité contre le goût académique, en revenant sur bien des points à la libre tradition d'Eisen, des deux Moreau et de Debucourt. Dès i8/i5 le dessinateur Constantin Guys, l'ami de Baude-

(i). J'v ajoute hâtivement, outre l'admirable Méryon, GhilUart,. méconnu, et tels fragments de l'art inégal et parfois captivant de Doré.

LES ILLUSTRATEURS MODERNES 167

laire, témoignait d'une curieuse vision d'élégance nerveuse, et d'une science expressive tout à fait conforme aux idées actuelles, dans ses aquarelles d'une verve si vivante. L'impressionnisme, et aussi la révélation des estampes japonaises, donnèrent une vigueur incroyable à ces intuitions. C'est de l'impressionnisme que dateront certaines caractéristiques. C'est à cause de lui, par exemple, qu'on a osé employer dans l'illustration des personnages de premier plan à moitié coupés par la marge, des perspectives montantes, des figures d'arrière-plan semblant planer au-dessus des autres, des gens vus d'un second étage, en un mot tout ce que la vie présente aux yeux, sans le fâcheux souci de (( style» et d'arrangement que l'esprit académique s'obstinait à appliquer à la figuration de la vie moderne. Degas surtout a donné fexemple multiple de cette nouveauté dans la composition. Un pastel de lui est resté typique par le scandale qu'il causa : il représente une scène de danse à l'Opéra, vue de l'orchestre. Le manche d'une contrebasse sélèvc au milieu du tableau et le coupe d'une grande silhouette noire derrière laquelle scintillent les robes de gaze et les lumières. Cela peut se voir tous les soirs, et cependant il serait difficile de résumer toutes les railleries et toutes les colères que causa une audace aussi naturelle (i). L'illustration moderne devait en prétexter bien d'autres !

(i) Un autre pastel représente le baisser du rideau sur une fin de

i68 l'impressio>msme

Il nous faudra mentionner avant tout quatre artistes, qui sont des peintres remarquables et qui ont relevé glorieusement le nom d'illustrateur. Ce nom, méprisé par les peintres ofTiciels, devra leur être donné comme celui qui leur a valu les meilleurs titres à la célébrité. Ils ont su lui rendre tout son mérite et tout son éclat, et transposer dans l'illustration les plus sérieuses qualités de la peinture. De ces quatre hommes, le premier en date est M. J.-F. RafTaëlli, qui débuta vers 1875 par de remarquables illustrations en couleurs, d'un pittoresque intense, dans divers magazines. Il donna une admirable série des Types de Paris, en album, et une suite d'eaux-fortes pour accompagner un texte de M. Huysmans décrivant la curieuse rivière de la Bièvre, qui pénètre dans Paris par mille méandres tantôt souterrains, tantôt à ciel ouvert, et qui sert aux corroyeurs pour le lavage des cuirs. Cette série est un modèle d'illustration moderne. Mais, en dehors du livre, l'œuvre picturale entière de M. Raffaëlli est une ilhistration humoristique et psychologique du temps présent. Il a peint les types ouvriers et les petits bourgeois, les pauvres, les malades d hôpital, les rôdeurs de banlieue, avec une vérité et un esprit uniques. Il a su être le poète des paysages maladifs et souillés qui avoisinentles capitales, il en a rendu le charme anémique, les confuses perspectives de maisons, d'enclos, de jar-

ballet ; le rideau divise Iransversalcrncnt la toile et Ton ne voit que les jambes des danseuses.

LES ILLUSTRATEURS MODERNES 1 6()

dinets et de fumées, sous la mélancolie des ciels pluvieux. Il a noté avec une ironie sans amertume les e:estes gauches de l'ouvrier endimanché, les silhouettes grotesques des petits bourgeois, en réalisant une galerie d'un intérêt sociologique très réel. M. Railaëlli a aussi exposé des paysages parisiens où paraissent de grandes qualités de lumière : il excelle à rendre les matinées de printemps avec leurs ciels de perle, leurs lumières pâles, leur transparence, leurs ombres légères, et enfin il a prouvé sa maîtrise par de grands portraits aux harmonies fraîches, généralement consacrées à l'étude du blanc de diverses qualités. Si le nom d'impressionniste désignait, comme on l'a faussement cru, un artiste qui se borne à donner l'impression de ce qu'il voit, M. Raffaëlli serait le véritable impressionniste. Il suggère plutôt qu'il ne peint. Il use d'une technique curieuse : il laisse souvent un ciel complètement nu, en jetant sur le blanc de la toile quelques notes de couleur qui suffisent à donner l'illusion. Il aflectionne le blanc et le noir, et peint très légèrement, par petites touches. C'est un peintre excellent, par le sentiment très juste qu'il a des valeurs, mais ce qui l'intéresse avant tout, c'est l'expression psychologique. Il la note d'un pinceau si hâtif qu'on dirait presque qu'il écrit avec la couleur. C'est aussi un aquafortiste de grand mérite, et un sculpteur original. Il se préoccupe avec talent de rénover le matériel même de la peinture. C'est un ingénieux artiste et un producteur abondant,

lyO L IMPRESSIONNISME

un observateur narquois, mais bienveillant de la vie (les petites gens, ce qui ne la pas empêché de peindre très sérieusement lorsqu'il l'a voulu, comme le témoigne entre autres un très beau portrait de M. Clemenceau parlant dans une réunion publique, en présence d'une salle vociférante où se dressent une centaine de têtes dont les expressions sont notées avec une verve et un emportement superbes.

Henri de Toulouse-Lautrec, mort fou récemment, laisse une œuvre importante. Il eut une sorte de génie cruel. Descendant d'une des plus grandes familles de France, disgracié par la nature qui fit de lui une sorte de nain souffreteux, il sembla prendre un plaisir amer dans l'étude du vice moderne. Il peignit des scènes de cafés-concerts, des intérieurs de fdles, avec une intense vérité : personne n'a mieux que lui révélé les tares et les tristesses de la créature dite « de plaisir » par une navrante ironie des choses. Lautrec a montré la facticité des visages fardés, la vulgarité des types de courtisanes sorties du peuple, les gestes canailles, le désordre, l'incurie des intérieurs de ces femmes, tout l'envers de leur existence. On a dit qu'il aimait la laideur: à la vérité, il n'exagérait pas, il accusait avec puissance tout ce qu'il voyait. Mais sa terrible clairvoyance passait pour caricaturale. Ce psychologue triste fut un grand peintre : il se plaisait à parer de robes roses les plus grossières et les plus vulgaires créatures, qu'il peignait telles qu'on les trouve dans les cabarets et concerts, et

LES ILLUSTRATEURS MODERNES I ~ I

il samusait du contraste des nuances fraîches et des visages usés par le vice et la pauvreté. Les deux grandes iniîuences de Laulrec ont été les Japonais et Degas. Des uns il retint le sens de l'arabesque décorative, l'imprévu des groupements, de l'autre le dessin savant, expressif dans la large simplification, et on peut dire que souvent l'élève a été digne des maîtres. On peut regretter que Lautrec ait borné sa vision et ses hautes facultés à l'étude d'un petit monde parisien très spécial : mais on ne peut, en voyant ses œuvres, contester la science, l'esprit, la grande allure de son art. Il a signé aussi quelques belles affiches, notamment un Bruant qui est un chef-d'œuvre du genre.

On trouvera encore la profonde influence de Degas chez J,-L. Forain, qui s'est fait connaître par une immense série de dessins dans les feuilles illustrées, dessins aussi remarquables par eux-mêmes que par leurs légendes, d'un esprit amèrement satirique. Ces dessins composent une synthèse à la fois amusante et grave des défauts de la bourgeoisie: ils concernent aussi, mais moins heureusement, le monde politique où 1 artiste, un peu grisé par son succès, a cru pouvoir exercer une influence en bafouant le régime parlementaire. Le dessin de Forain est d'une nervosité qui n'empêche pas la science : chacun des traits est révélateur, et d'une puissance étonnante. Forain est aussi un peintre de grand talent. Dans sa peinture, moins connue, on trouve plus nettement encore le style et l'influence

172 L JINIPRESSIONISÎME

de son maître Degas. Ce sont généralement des scènes de coulisses et de restaurants de nuit, où des types caricaturaux sont peints avec force. Mais ils sont charges avec insistance, ils n'ont pas la mesure, la vraisemblance ironicpie et discrète qui donne tant de saveur, tant de prix aux études de Degas. Néanmoins les tableaux de Forain sont des cruvres très significatives et d'un réel intérêt. C'est assurément le dessinateur de journaux le plus intéressant de toute sa génération, celui dont l'art éphémère se rapproche le plus de la grande peinture, et l'un de ceux qui ont le plus contribué à la transformation de l'illustration dans la presse contemporaine.

Jules Chéret s'est fait dans l'art contemporain une place large et splendide. Il commença par être ouvrier lithographe, et vécut longtemps à Londres. Vers 1870, Chéret fit ses premières afTiches en noir, blanc et rouge : c'étaient alors les seules couleurs employées. Peu à peu il perfectionna cet art, trouva le moyen d'adjoindre d'autres tons et de les tirer sur la pierre lithographique. Il revint en France, fonda un petit atelier, et progressivement il porta l'art de l'affiche au degré admirable où il est parvenu. En même temps Chéret dessinait et peignait, composait lui-même ses modèles. Vers iS85 son nom devint célèbre, et il n'a cessé de grandir. Quelques écrivains, notamment l'éminent critique Uogei' Marx et le romancier lluysmans, saluèrent en Chéret un grand artiste original, autant

LES ILLUSTRATEURS MODERNES 178

qu'un savant technicien. Il exposa dès lors des peintures décoratives, des pastels et des dessins qui le placèrent au premier rang. Chcret est universellement connu.

On n'oubliera pas le type de Parisienne qu'il a créé, l'harmonie multicolore de ses œuvres. Il aura la gloire d'avoir inventé de toutes pièces l'afficlie artistique, cette fête des yeux, cet art de la rue si captivant, qui jadis languissait dans une maussade et terne présentation de réclames commerciales. Il a été le promoteur d'un immense mouvement, on la imité, copié, parodié, mais il demeurera inimitable. Il est parvenu à réaliser sur du papier, avec les procédés de la lithographie, les pastels et les gouaches où sa fantaisie de coloriste éblouissant mêlait les nuances les plus difficiles. On trouve en Chéret tous les principes de l'impressionnisme, lumières contrariées, ombres colorées, reflets complémentaires, employés avec une magistrale sûreté et un charme délicieux. C'est l'impressionnisme décoratif, compris supérieurement, et ce simple faiseur d'affiches, dédaigné par les peintres, sest montré l'égal des plus grands : il a fait de la rue, sous la pleine lumière, le véritable Salon oii ses œuvres ont connu la gloire. Lorsque ce trop modeste artiste se décida à montrer des tableaux et des dessins, ce fut une révélation. Les plus remarquables pastellistes de l'époque, étonnés, admirèrent sa science, sa connaissance profonde de la technique, les tours de force incessants qu'il dissimulait sous une grâce chatoyante.

On eut le bon sens de lui confier quelques grandes décorations murales (i), où il déploya la gamme de ses couleurs étin celantes, où il affirma son esprit, sa fantaisie, son art de rêve. Les harmonies de Cliéret restent des secrets : il les applique à l'expression de personnages de la comédie italienne, jetés avec une verve endiablée sur un fond de ciel enllammé par les feux de Bengale d'un carnaval féerique, et il mêle curieusement la réalité des mouvements à la fantaisie la plus arbitraire. Cbéret a su prouver aussi, par une belle série de sanguines, sa filiation savante : il vient Watteau, de Boucher et de Fragonard, c'est un pur français de race, et lorsqu'on a fini d'admirer la grâce , et l'animation heureuse de son imagination, on reste étonné de voir sur quelle technique sérieuse et sûre s'appuient ces décorations qui semblent improvisées. L'art de Chéret est le sourire de l'impressionnisme, et la meilleure démonstration de la logique décorative de cet art.

Voilà donc quatre artistes de haut mérite qui ont créé la transition entre la peinture et l'illustration impressionnistes ; il conviendrait de mettre à part Toulouse-Lautrec, qui fut beaucoup plus jeune, mais son oeuvre se rattache trop directement à celle de Degas pour qu'on tienne compte de la différence d'âge. Il a produit, de 1887 à 1900, une œuvre qui eût pu santi-

(1) M. le baron Vitta, nolammenl, pour une villa à E\ian, et l'IIùtcl ■de N ille de Paris, pour une salle.

LES ILLUSTRATEURS MODERNES 1^5

•dater de quinze ans. Nous étudierons au prochain chapitre ses camarade du néo-impressionnisme, et nous parlerons maintenant de quelques illustrateurs plus 4gés que lui. Le plus ancien en date est le graveiu" Henri Guérard, mort il y a cinq ans. 11 avait épousé Eva Gonzalès et fut l'ami de Manet, dont il a gravé beaucoup d'œuvres. C'était un artiste de talent incisif et original, qui s'adonna aussi avec succès à la pyrogravure, et s'influença heureusement de l estampe japonaise : ses eaux-fortes méritent une place d'élite aux cartons des bons collectionneurs, elles sont vigoureuses et larges. Le graveur Félix Buhot fut, lui, plutôt délicat, un coloriste du blanc et du noir : ses scènes de Paris resteront des œuvres charmantes. On rattachera à l'impressionnisme le peintre, aquarelliste et dessinateur Daniel Vierge, malgré son origine espagnole. Ses illustrations sont d'un grand artiste, d'une fougue, d'une couleur, d'une vie admirables, et les grands principes de l'impressionnisme y sont réalisés. Mais voici quatre autre autres illustrateurs de premier ordre : Steinlen, Louis Legrand, Paul Renouard et Auguste Lepère.

Steinlen a produit énormément : il est surtout remarquable par ses illustrations. Celles qu'il a faites pour le volume de chansons Dans la rue, d'Aristide Bruant, resteront comme un chef-d'œuvre. On y trouve des trésors d'observation amère, d'esprit, de curiosité et de savoir : l'âme du bas peuple y frémit avec une

intense vérité, une âpre révolte, une pliilosopliic compréhensive. Steinlen a aussi fait de belles affiches, des pastels agréables, des lithographies dun mérite technique incontestable, et des dessins politiques d'une belle éloquence. On ne peut pas dire qu'il soit impressionniste au sens exact : il colorie par teintes plates, plutôt comme un faiseur d'estampes que comme un peintre, mais en lui aussi pourtant on sent la marque de Degas, et il est un de ceux qui montrent le mieux que, sans rimprcssionnisme, ils n'eussent pu être ce qu'ils sont.

On peut en dire autant de Louis Legrand, élève de.> Félicien Rops, aquafortiste d'une science admirable, I dessinateur à la vision aiguë, peintre d'un caractère curieux, ayant devancé sur bien des points les artistes d'aujourd'hui. Louis Legrand montre également à quel point l'exemple de Manet et de Degas a révolutionné l'illustration, en alhanchissant les peintres des lois surannées, en les guidant vers la vérité, la franche étude psychologique. Legrand est tout plein d'eux sans leur ressembler: n'oublions pas qu'auprès de l'innovation technique (division des tons, étude des complémentaires), l'apport de l'impressionnisme est la nouveauté de la composition, le réalisme du caractère, la grande liberté de sujets. En ce sens Rops lui-même ne saurait être classé dans aucun autre groupe, malgré ses tendances symbohques, si du moins tout classement, en art, n'était inutile et inexact. Quoi qu'il en soit,

CEZANNE. — Portrait d'homme.

LES ILLUSTRATEURS :M0DERNES l'y

Louis Lcgrand a signé des volumes où brillent les plus séduisantes qualités.

Paul Renouaid s'en est tenu à illustrer des journaux, mais avec quelle surprenante dépense d'esprit et de savoir, les lecteurs du Graphie le savent. Ce magistral virtuose du crayon pourrait donner des leçons de dessin à bien des membres de l'Institut ! Sens de la vie des foules, psychologie des types, spirituelle et rapide notation, étonnante aisance à se jouer des difTicullés, ce sont là les dons qu'on ne peut lui dénier. Et il nous faut encore reconnaître en Rcnouard l'exemple de Degas et de Manct. Son exceptionnelle fécondité ne fait que donner plus d'autorité à son crayon : les dessins de Renouard sur l'exposition de 1900 étaient peut-être plus beaux que le reste de son œuvre. Il y avait notamment une série d'études faites de la première plate-forme de la Tour Eiffel où s'accumulaient des prodiges de perspectives, encadrant des scènes d'une vie et d'un caprice faits pour stupéfier.

Enfin, Auguste Lepère est le Debucourt de notre temps. Peintre, pastelliste, graveur sur bois, depuis 1870 il produit, et s'est conquis la première place parmi les graveurs français. On dénombrerait difficilement les volumes, albums, couvertures où s'est jouée la fantaisie de son burin : mais c est surtout dans la gravure sur bois qu'il est sans rival. Non seulement il en a tiré des chefs-d'œuvre, mais encoie il s'est passionnément consacré à relever cet art admirable, honneur des beaux

livres de jadis, et à lui rendre un éclat que les procédé» mécaniques avaient éclipsé. Lepèrc a fondé des publications dans ce but, il a formé des élèves de grand mérite, et il faut le considérer comme le maître de toute la génération des graveurs sur bois modernes, comme Chéret est le maître incontesté de l'affiche. La qualité maîtresse de Lepère, c'est la puissance. Il semble avoir retrouvé les secrets des imagiers du moyen âge pour entailler le bois, donner la profondeur nécessaire aux encrages, créer toute une gamme de demi-teintes, et surtout inféoder étroitement le dessin à la typographie, en faire pour ainsi dire l'ornement et la prolongation décorative. Lepère est un graveur sur bois auquel on ne pourrait comparer personne de ce temps ; comme imaginatif, c'est un artiste tout à fait curieux. Il excelle à composer, à exprimer la vie, l'animation, l'âme des rues, le pittoresque populaire : en cela il est très inspiré de Manet, puis, en remontant à la tradition véritable, de Guys, de Debucourt, de Moreau le jeune, et de Gabriel de Saint-Aubin. C'est bien un réaliste de la lignée française, ne devant rien à l'académisme et à ses formules.

Evidemment on ne saurait avec raison rattacher a l'impressionnisme tout ce qui est anti-académique, et il y a place entre ces deux situations pour une foule d'artistes intéressants : nous ne tomberons pas dans le préjugé de l'Ecole en déclarant à notre tour qu'en dehors de l'impressionnisme il n'est point de salut, et

LES ILLUSTRATEURS MODERNES I^^

nous avons pris soin de dire à plusieurs reprises que si l'impressionnisme a pour noyau central un certain nombre de principes, ses applications et son influence sont d'un rayonnement très difficile à limiter. Ce qui reste absolument démontrable, c'est que ce mouvement a eu l'influence la plus grande sur l'illustration moderne, tantôt par sa couleur, tantôt simplement par la grande liberté de ses idées. Les uns y ont trouvé une leçon directe, d autres un exemple à suivre : les uns y ont rencontré la technique qui leur plaisait, les autres y ont simplement pris quelques parties. C'est le cas par exemple de Legrand, de Steinlen, de Renouard, c'est encore le cas du lithographe Odilon Redon, qui applique les valeurs de Manet et, dans ses étranges pastels, les harmonies de Degas et de Renoir, en les mettant au service de rêves, d'hallucinations, de symbolismes absolument éloignés du réalisme de ces peintres. C'est, enfin, le cas de l'aquarelliste Henri Rivière qui, relativement à son mérite, est méconnu, et qui est un des applicateurs les plus parfaits des idées impressionnistes à l'estampe décorative. 11 a réalisé des images en couleurs destinées à orner à bon marché les intérieurs populaires, et qui retracent les grands aspects de paysages avec une simplification large qui tient à la fois, par une singulière rencontre, des larges paysages décoratifs de Puvis de Chavannes et des minutieuses estampes japonaises. Rivière, qui est un savant et personnel paysagiste poétique, n'est pas pré-

i8o l'impressionnisme

cisément un impressionniste, en ce sens f|u il ne dissocie pas les tonalités mais les fond plutôt en des mélanges subtils à la manière des Japonais. Pourtant on ne peut, devant son œuvre, sempeclier de penser à tout ce que l'impressionnisme a apporté d'imprévu et de libre dans l'art moderne.

Tout le monde, même les ignorants, peut s'apercevoir, en feuilletant un journal illustré ou un volume moderne, que l'on ne connaissait pas, il y a trente ans, cette façon de placer les personnages, de noter des gestes familiers, de saisir la vie fugitive avec esprit et netteté : cette foule de gravures, de croquis, ne ressemble en rien à ce qu'on faisait jadis. Elle n'a plus ces airs solennels de compositions classiques qu'afleclaient les dessins. Un courant de spontanéité liardie a passé par là. Dans l'illustration moderne anglaise, on constate indéniablement que rien ne serait tel qu'on le voit si Morris, Rossetti, Crâne, n'avaient imposé leuivision, et cependant bien des Anglais de talent ne ressemblent que de loin à ces initiateurs. C est exactement dans cette mesure, que nous aurons fait liommage à l'impressionnisme des talents qui se sont inspirés moins de ses principes que de sa vigoureuse protestation contre les formules poncives, et qui ont pu trouver l'énergie nécessaire à leur réussite dans l'exemple qu'il donna en luttant pendant vingt années contre des idées de routine, qui semblaient indestructibles. AFéme chez des peintres éloignés de la vision et du coloris de Manet

LES ILLUSTRATEURS MODERNES l8l

et de Degas, de Monet et de Renoir, on trouve une tendance très précise, celle de revenir aux sujets, au style de la véritable tradition nationale, et c'est là un des plus sérieux bienfaits que l'impressionnisme ait apportés dans un art qui s'était arrêté à la notion de la beauté canonique jusqu'à se stériliser dans la timidité.

Le néo-impressionnisme et la théorie

DU POINTILLISME '. GeORGES SeURAT ,

Paul Signac, Maurice Denis, Théo Van Rysselberghe, Pierre Bonnard, Edouard Yuillard, Paul Gauguin, Louis Anquetin, etc.

Hrf''-''

On peut faire remonter à peu près à 1880 les débuts du mouvement désigné sous le nom de néo-impressionnisme. C'est un mouvement directement issu du premier impressionnisme dans un milieu de jeunes peintres qui l'admiraient, et qui songèrent à pousser plus loin encore ses principes chromatiques. L'épanouissement de l'impressionnisme coïncidait en efl'et avec certains travaux scientifiques concernant l'optique. ITelmlioltz venait de publier ses travaux sur la perception des couleurs et des sonorités par le moyen des ondes. Chevreul avait continué dans cette voie en établissant SCS belles théories sur l'analyse du spectre molaire. A son tour un original et remarquable esprit, M. Charles Henry, s'occupait de ces délicats problèmes en les rattachant directement à l'esthétique, ce que Helmholtz et Chevreul ne s'étaient pas souciés de faire. M. Charles Henry eut l'idée de créer des rapports entre cette partie de la science et les lois de la peinture : ami de plusieurs jeunes peintres, il eut une réelle influence sur eux, en leur montrant que la vision nouvelle, due à l'instinct de Monet et de Manet, pouvait peut-être se

i86 l'impressionnisme

Yérifier scientifiquement et établir des principes fixes <lans un domaine oli jusqu'alors les lois du coloris «talent les effets d'une conception individuelle. A ce moment la critique issue des théories de Taine tendait à rapprocher les domaines artistiques et scientifiques ■dans la critique et le roman psychologique : les peintres cédèrent aussi à ce besoin de précision qui semble avoir été la vive pi'éoccupation des intellectuels de 1880 à 1889 environ.

Leurs recherches portèrent surtout sur la théorie des couleurs complémentaires et sur le moyen d'établir -avec symétrie des lois de réaction des tonalités de façon h en dresser une sorte de table. Georges Seurat et Paul Signac fiirent les promoteurs de cette recherche. Seurat mourut très jeune, et on doit regretter cette mort d'un artiste qui eût été très intéressant et capable de belles œuvres. Celles qu'il a laissées témoignent d'un esprit très armé pour la théorie et ne laissant rien au hasard : les silliouettes sont réduites à des principes presque rigoureusement géométriques, les tonalités sont décomposées avec ordre. Ces toiles sont plutôt des exemples raisonnes que des œuvres d'intuition et de vision spontanée. Elles montrent chez Seurat un curieux désir de donner à l'impressionnisme une base scientifique et ■classique. La même idée commande toute lamvre de M. Paul Signac, qui a peint quelques portraits et de nombreux paysages. C'est à ces deux peintres qu'est <lû le procédé du poinU/Iisine, c'est-à-dire de la réparti-

tion des tonalités non plus seulement par des taches comme dans les tableaux de Monet, mais par des touches très petites, d'une grandeur égale, et affectant la forme sphérique pour agir également sur la rétine. L'accumulation de ces points lumineux se répartit sur toute la surface du tableau sans empâtements, avec régularité, au lieu que chez Monct la couleur est plus ou moins dense. La théorie des complémentaires est appliquée systématiquement. Sur une esquisse faite sur nature, le peintre note les principaux rapport de tons, puis les systématise sur son tableau et les relie par les ■diverses nuances qui doivent logiquement en résulter. Le néo-impressionnisme pense obtenir ainsi une exactitude plus grande que celle qui résulte du tempérament de chaque peintre se fiant simplement à sa perception individuelle. Et il est vrai, en principe, qu'une telle conception est plus exacte. Mais elle réduit le tableau à une sorte de théorème qui exclut ce qui fait la valeur et le charme d'un art, c'est-à-dire précisément le caprice, la fantaisie, la spontanéité de l'inspiration personnelle. Les œuvres de Seurat, de Signac et des quelques hommes qui ont rigoureusement suivi les règles du pointillisme manquent de vie, d'imprévu, et donnent aux yeux une impression un peu fatigante. L'uniformité des points ne réussit pas à donner une impression de cohésion, ni surtout la sensation des matières différentes, même lorsque les valeurs sont justes. Monet semble avoir atteint la perleclion en

lOO L IMPRESSIONNISME

usant du procédé qui consiste à diriger les touches dans le sens de chacun des plans, et c'est évidemment ce qui est le plus naturel. Le chromatisme scientifique constitue un ensemble de propositions dont lart pourra se servir, mais d'une façon indirecte, comme renseignements utiles à mieux comprendre le jeu des lois de la lumière en présence de la nature. Ce que le pointillisme a pu apporter, c'est un procédé qui serait très appréciable pour les peintures décoratives vues à grande distance, Irises ou plafonds dans des édifices spacieux. Il reviendrait en ce cas au principe de la niosaïque, qui est le principe d'art mural par excellence. Les pointillistes ont aujourd'hui presque abandonné cette théorie de transition (jui, malgré l'iacontestable talent de ses adeptes, n'a donné dans le tableau de chevalet que d'insufTisants résultats. Il faut citer auprès de Seurat, dont on a de remarquables dessins de nu, de M. Signac dont les essais décoratifs sont bien moins heureux que ses marines d'un ton délicat, quelques autres peintres fidèles à Ja technique pointilliste (i), M. Maximilien Luce, M. Henri-Edmond Cross, M. Angrand et, en Belgique, MM. Morren, Lemmen, \erstraete, Verhcyden, M"'' Anna Boch, M. Théo Van Rysselberghe : mais celui-ci est presque un Parisien. Lui et M. Maurice Denis ont atteint au grand talent par des mérites tout différents.

(i) Pour mémoire, il faut mentionner Camille Pissarro qui, durant quelques années, emprunta cette technique et semble y avoir renoncé.

LE NÉO-IjNIPKESSIONMSME i8()

M. Maui'ice Denis a al)andonné le poiiilillisme depuis quelques années. Mais jamais ce procédé ne s'unit chez lui au style de ses camarades : il eut toujours une très curieuse conception archaïque du dessin, remontant jusqu'au style des imagiers et de Giotto pour exprimer les symboles catholiques qu'il aime à peindre. Il s'inspire des vitraux et des bois gothiques pour ciéer des personnages décoratifs aux contours cernés, remplis par des teintes plates. Il simplifie le dessin autant que possible, et ses sujets mystiques et naïfs, annoncialions, cènes, fêtes évangéliques, s'accommodent de cette manière curieuse, de ce parti pris qu'on jjeut contester mais qui précise en M. Denis une personnalité indéniable. Il est ému, tendre, gracieux, décorateur de mérite considérable, h la fois maniéré et fruste, et surtout coloriste d'un charme exquis. Son œuvre fait penser à la fois aux vieilles œuvres primitives de l'Ile-de- France, aux préraphaélites et à Puvis de Chavannes. Aux Salons, où elle figure maintenant avec succès après d'intéressants débuts aux Indépendants, elle suscite à la fois des polémiques et des sympathies, elle impose 1 attention due aux conceptions d'art véritable. On peut regretter que M. Maurice Denis se réjiète un peu et qu'il s'obstine à archaïser assez artificiellement des qualités picturales supérieures, mais sa valeur est grande aux yeux de tous . Sa récente décoration murale de l'église du Vésinet est une œuvre des plus curieuses, atteignant souvent à la perfection dans l'entente décorative.

1 QO L IMPRESSIONNISME

M. Théo \an Rysselberghe conliniie à user du procédé pointilliste. Mais il est tellement doué qu'on pourrait presque dire que malgré ce procédé sec et sans charme il réussit à prouver sa grande valeur. Toutes ses œuvres sont soutenues par un large, savant et vivant dessin, sa couleur est riche. Producteur abondant et varié, M. van Rysselberghe a peint des nus, de grands portraits, des paysages avec personnages, des marines, des intérieurs, des natures mortes, et dans tout cela il prouve des facultés de premier ordre. C'est un amoureux de la lumière, qu'il sait faire chanter avec allégresse sur les chairs, les lleurs et les étofles, et c'est un artiste qui a le sens du style. Ses portraits, notamment ceux du poète Emile Verhaeren, de M. André Gide, sufïiraient par leur belle tenue et leur sérieuse psychologie à le faire considérer comme le plus significatif des néo-impressionnistes dont il a développé logiquement le procédé sans en encourir les défauts. C'est aussi un paysagiste saisissant de la Hollande, des plages belges et delà Côte d'Azur. C'est encore un affîchiste remarquable, un aquafortiste nerveux et sobre, un peintre chatoyant de la mer. Ses marines, qu'elles se jouent dans les gris pâles de la mer du Nord ou les chaudes harmonies d'or et de saphir de la Méditerranée, sont des fenêtres ouvertes sur la clarté joyeuse. M. Yan Rysselberghe n'a jamais exposé aux Salons : il s'est révélé à Bruxelles et aux exjiositions parisiennes des Indépendants.

LE NEO-lMPRESSlONNlSME I Q 1

La même remarque doit être faite pour tous les néoimpressionnistes sauf M. Denis, jusqu'en ces dernières années. M. Pierre Bonnard, dans ses petites toiles d'un goût japonisant pleines de charme et de verve, dans ses lithographies capricieuses, ses dessins pour Verlaine, s'est montré un inégal mais attirant artiste. M. Edouard Vuillard est un intimiste d'une rare délicatesse, un de ceux dont on regrette la modestie, la production trop volontairement restreinte à de petites choses précieuses, en présence de dons admirables dont on souhaiterait l'épanouissement. Cet artiste, qui vit à l'écart et produit très peu, a signé des intérieurs d'une mélancolique distinction, d'un coloris se jouant dans des tonalités sourdes, avec une justesse et une science qui sontpresque d'un maître. Il y a en lui, dirait-on, un rellet de l'âme de Chardin. Ses œuvres malheureusement sont confinées dans quelques collections et n'ont pas été connues du public. On rattachera au même groupe MM. Maurice Delcourt et Francis Jourdain, M. Ranson, qui s'est consacré à l'art décoratif pur, tapisseries, papiers de tenture, broderies. M. Georges de Feure, aquarellismeaux curieux symbolismes, devenu un des meilleurs dessinateurs de l'art nouveau en France, M. Félix Yallotton, peintre et lithographe un peu lourd, mais doté'^ de sérieuses qualités. Encore M. de Feure est-il Hollandais, M. A allotton Suisse, et M. Van Rysselberghe Belge ; mais ils sont établis en France et se sont liés trop étroitement au mouvement néo-impressionniste

ig2 L IMPRESSIO>>ÎISME

pour que la question de nalionalilé empêche de les mentionner ici. Enfin, il est impossible de ne pas parler en quelques mots de deux élèves de Gustave Moreau qui sont devenus deux beaux disciples de l'impressionnisme', avec des nuances très personnelles. M. Eugène Mortel se présage comme un des meilleurs peintres d'intérieurs de sa génération. 11 aie sens de la vie rustique et peint des paysages avec une force psychologique étonnante : son coloris fougueux l'apparente à Monticelli et son dessin à Degas. Quant à M. Simon Bussy, qui à l'exemple d'Alphonse Legros est en train de se faire en Angleterre une situation enviable, c'est un aftiste de race. Ses paysages, ses figures évoquent la distinction, la tonalité rare de Whistler, et aussi lacuité caractéristique de Degas. C'est un harmoniste subtil, dune vision neuve, qui certainement sera un considérable peintre. Avec Henri Le Sidaner et Jacques Blanche, Simon Bussy est certainement le plus personnel de cette jeune génération dlnlimlstcs qui semble avoir retenu les meilleurs principes des maîtres impressionnistes pour les employer à l'expression d un idéal psychologique tout différent du réalisme.

En dehors de celte série de peintres on trouve quelques isolés difïiciles à classer. Les très jeunes artistes Lcbasque, Laprade et Charles (niérin ont montré depuis trois ans, à l'exposition des Indépendants, des œuvres qui résultent dignement de l'influence de Manet et de lienoir : on devra aussi beaucoup attendre d'eux. Les

>«^ ^-^fllHl^^lHi

■■fi (UM

^v^fflBP^''

jPR^K^^HI^I

WÊÊê

BERTHE MORISOT. — Jeune Femme au bal (Musée du Luxembourg).

LE NÉO-IMPRESSIONMSME IQO

paysagistes Paul Vogler et Maxime Maufra, plus âgés, se sont fait connaître par de solides séries de paysages vigoiireusement présentés. On y joindra M. Henry Moret. M. Albert André et M. Georges d'Espagnal M. Vignon, qui méritent également le succès qui commence à leur Aenir. Mais il en est de plus anciens. Il sied de faire place à un peintre qui se suicida apiès une vie malheureuse, et qui témoigna de dons superbes. Vincent ^ an Gogh, Hollandais mais ayant toujours travaillé en France, laisse de violentes et curieuses œuvres où l'impressionnisme semble avoir atteint la limite de ses audaces, et qui valent par leur franchise naïve, par la volonté acharnée qui essaya d'y fixer, sans artifices, des sensations sincères. Parmi beaucoup dd'uvrcs frustes et gauches, A an Gogh laisse quelques toiles vraiment belles. 11 y a une affinité profonde entre lui et Cézanne. Il y en a aussi une très réelle entre Paul Gauguin, qui fut l'ami et un peu le maître de Van Gogli. et Cézanne et Renoir. Paul Gauguin a commencé par peindre avec un talent robuste d'après paysages bretons, où l'on trouve le procédé de la tache employé avec finesse, mis au service d'une harmonie assez sourde mais très intéressante. Puis l'artiste alla faire un long séjour à Tahiti, et il en revint ayant transformé sa manière. Il rapporta de ces régions des paysages avec personnages, qui sont traités d'une façon volontairement gauche, presque sauvage. Les êtres sont cernés de traits accentués, et peints par grandes teintes plates sur des

ig/i l'impressionmsme

toiles presque aussi rugueuses qu'une tapisserie. Il y a beaucoup de ces œuvres qui rebutent par leur aspect d'imageries bariolées, crues et trop barbares. Mais on ne peut en méconnaître les qualités foncières, les belles valeurs, le goût ornemental, l'impression de primitive animalité ! En somme, il y a dans Paul Gauguin un beau tempérament d'artiste qui, dans son aversion pour la virtuosité, n'a peut-être pas assez compris que la peur des formules peut, si on l'exagère, conduire à d'autres formules, à une fausse ignorance qui est aussi dangereuse que le faux savoir.

Paul Gauguin, dont on a appris la mort à cinquante ans passés, en août 1908, à Tahiti où il était retourné pour toujours, a été incontestablement un artiste de race, raisonnant admirablement son art — trop jîcutêtre —avec la rigueur d'un pur logicien, et conduit à l'outrance de la simplicité rude par l'aversion des factlcités de l'art à la mode. Il avait groupé, à Pont-Aven, il y a quelques années, des jeunes gens enthousiastes, des disciples comme Paul Sérusier, que son esprit séduisait. La vie lui fut dure. C'était un homme d'un beau caractère entier, qui méritait un meilleur sort, et que la critique à venir devra placer auprès de Cézanne. Son élève Emile Bernard, écrivain d'art curieux, dont le Luxembourg a acquis un beau morceau orientaliste, est un homme de volonté et de travail, dont on doit attendre beaucoup. Les intentions symbolistes de Gauguin et de Bernard sont pourtant desservies par des

LE INÉO-IMPRESSIONMSME IqS

esprits trop complexes, sans le savoir, pour concorder à souhait avec leurs qualités tecliniques, et c'est lorsque Gauguin et Emile Bernard sont simplement des peintres qu'ils rencontrent leurs meilleures inspirations.

On placera auprès de Gauguin, parmi les aînés de la génération actuelle et les successeurs de l'impressionnisme, le paysagiste Armand Guillaumin qui, sans avoir les qualités délicates de Sisley, a peint des toiles dignes de remarque, et il faudra enfin terminer cette trop sommaire énumération en parlant d'un des peintres les plus doués de l'actuelle école française, M. Louis Anquetin. C'est un talent très varié, dont la puissance est indéniable. Il débuta parmi les néo-impressionnistes, et se révéla influencé des Japonais et de Degas. Comme on le voit, ces deux influences sont prédominantes dans tout ce groupe. Puis M. Anquetin s'éprit de la largeur et de la franchise superbe des œuvres de Manet, et signa une série de portraits et d'études dont certains ne sont pas loin d'égaler un tel maître : ce sont des morceaux qui étonneront la critique lorsqu'elle examinera avec une calme impartialité la peinture contemporaine. Après ces œuvres, M. Anquetin céda à sa nature fougueuse qui l'entraînait vers la peinture décorative, et il s'influença de Rubens, de Jordaens et de l'école de Fontainebleau. Il peignit des rideaux de théâtre, des scènes mythologiques oi^i se donna libre cours son imagination sensuelle, éprise de la force païenne : il semble que l'artiste ait dévié de sa véritable route en peignant ces

ig6 l'impressionnisme

œuvres brillantes mais un peu déclamaloiics, et il est depuis peu revenu à une peinture plus moderne et plus directement impressionniste. En tous ses avatars, Ancjuelin a dépensé un talent considérable, qui plaît par la belle verve, la fougue, léclat et la sincérité. Sa variabilité est peut-être la cause de son relatif insuccès, elle a dérouté le public ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il faut voir en certaines toiles de ce vaillant et sérieux peintre la lignée heureuse de Manet.

Il nous semblera juste de résumer notre opinion impartiale sur le néo-impressionnisme en disant qu'il a manqué de cohésion, et que le pointillisme spécialement a engagé la peinture dans une voie sans issue. On a eu le tort de voir en l'impressionisme un prétexte trop exclusif à des recherches de technique, et il s'est produit une réaction heureuse qui nous ramène aujourd'hui, après divers tâtonnements (entre autres de malheureux essais de peinture symboliste), à la belle école récente des intimistes, et à la conception nouvelle qu'un grand peintre glorieux, Bcsnard, impose aux Salons, oii une élite s'inspire de lui. Nous ne pouvons ici qu'indiquer d'un mot le rôle considérable joué par lîcsnard : il a prouvé par son oeuvre géniale rpi'on pouvait applic[uer la science coloriste de l'impressionnisme non au réalisme, mais aux plus hautes pensées, à la peinture idéologique la plus noblement inspiiéc des préoccupations intellectuelles modernes. Il est la transition entre l'impressionisme et lart de demain : de pure lignée

LE NÉO-IMPRESSIONNISME IQy

française par ses portraits et ses nus qui viennent de Largillière et d'Ingres, il eût pu se borner à compter parmi les plus savants impressionnistes par ses études de rellet et de couleurs complémentaires. Il a dépassé cette phase et, par ses décorations, a rejoint le domaine psychique de son art avec une étrange beauté. Les intimistes, (Cottet, Simon, Blanche, Helleu, Ménard, Bussy, Lobre, Le Sidaner, Wéry, Prinet, Ernest Laurent) ont prouvé qu'ils avaient profité de l'impressionnisme, mais sont allés dans une direction toute différente en cherchant à traduire des émotions de conscience. Un jeune homme d'une singulière précocité, tout récemment venu aux Salons, M. Caro-Delvaille, dans son œuvre encore peu personnelle mais très savante, unit l'iniluence de Manet et Degas à celle de Goya, d'une façon évidente.

Le cas de M. Henri Martin est entre tous significatif. Depuis ses débuts cet admiral)lc artiste a appliqué la technique impressionniste à l'expression d'allégories et de symboles autant qu'à des représentations de la pure nature, conduisant parallèlement une œuvre double, grandes toiles d'un caractère nettement emblématique et petites toiles relatant avec science et charme la campagne natale. Cette double conception réaliste et idéaliste, servie par une technique audacieuse, fidèle à la loi des complémentaires, a valu à M. Henri Martin la sévérité des jurys ; elle lui vaut aujourd'hui la gloire. Sa dernière œuvre du Salon de 1903, vaste composi-

Iq8 L'iMPRESSIONNIS^rE

tioii ensoleillée, d'une parfaite appropriation à l'art mural, peut être tenue pour son chef-d'œuvre et pour une décisive démonstration de l'impressionnisme appliqué aux grandes surfaces. On pense à la couleur de Monet, à la technique de Pissarro, autant qu'au sentiment de Millet et à l'eurythmie de Puvis de Chavannes, devant cette belle chose.

Et Puvis de Chavannes lui-même, qui produisit en même temps que les académiques et les impressionnistes sans leur ressembler est pourtant, par bien des cotés, et notamment par ses harmonies claires qui soulevèrent aussi bien des querelles, un des maîtres que les impressionnistes ne cesseront jamais d'admirer et de ranger au nombre de leurs initiateurs. Ce grand homme fut un harmoniste du plein air, et ne cessa de témoigner de sa sympathie active pour le mouvement et même pour des néo-impressionnistes comme M. Maurice Denis. L'effort constant pour sortir de la virtuosité et pour échapper à une trop exclusive préoccupation des procédés tout en acquérant une science sérieuse se traduit par les œuvres de toute la jeune école française, qui ne tient plus compte de l'enseignement académique et se sent décidément libérée. Cette libération, c'est Manet qui l'a payée du prix de sa vie.

Mérites et défauts de l'impressionnisme.

CE qu'on lui doit : son influence a L étranger : SA place dans l'histoire

Page 1