EDOUARD MANET ET SON CEUVRE
<le ce terme. Elle est bien plus proche de celle d'Ingres que de celle de Delacroix. L'impressionnisme et le réalisme moderne n'ont jamais cessé — le public l'ignore — de révérer l'idéal d'Ingres, non dans ses pastiches de Raphaël mais dans ses portraits et ses dessins : ils ont bien plus de sympathie pour ce style caractériste €t français que pour le romantisme qui, après Delacroix, est vite tombé dans la poncivité. Ainsi nos jeunes poètes symbolistes sont plus près de Racine que de Hugo, plus près de la musique de l'un que de l'éloquence de l'autre. Ce classicisme, que l'École académique ne soupçonne guère, il éclate dans l'œuvre de Manet, et la vraie grandeur de ce révolutionnaire est d'y être revenu sous une forme originale.
Claude Monet et son oeuvre (i84o) ,
Avec Claude Monet( i ), nous aborderons Fimpressionnisme dans sa plus significative expression technique, nous toucherons aux principaux points énoncés dans le second chapitre de cet ouvrage.
Claude Monet, issu de Claude Lorrain, de ïurner, de Monticelli, aura eu le mérite et l'originalité d'ouvrir à la peinture du paysage une route nouvelle, en tirant de l'étude des lois de la lumière des constatations scientifiques. Son œuvre est une magnifique vérification des découvertes faites en optique par Helmholtz et par Chevreul. Elle est née spontanément de la vision de l'artiste, et elle se trouve être une démonstration rigoureuse de principes que le peintre ne s est probablement jamais soucié de connaître. Par la puissance de ses facultés, l'artiste s'est trouvé rejoindre la science. Son œuvre est donc, non seulement la base elle-même du mouvement impressionniste proprement dit, mais encore de tout ce qui l'a suivi et le suivra dans l'étude des lois dites chromatiques : elle servira à donner pour ainsi dire une nécessité mathématique aux
(i) Né à Paris, le i4 novembre i84o.
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trouvailles heureuses que jusqu'alors les artistes rencontraient, et elle servira aussi à doter l'art décoratif, l'art de la peinture murale, d'un procédé dont les applications seront multiples et superbes.
Nous avons résumé les idées qui ressortent de la peinture de Claude Monet, plus nettement encore que de celle de Manet. Suppression du ton local, étude des reflets par les couleurs complémentaires, division des tonalités par le procédé des taches de couleurs pures juxtaposées, voilà les essentiels principes du chromatisme (car ce serait le vrai mot au lieu du terme si vague d'impressionnisme). Claude Monet les a appliqués sytématiquement, avant tout au paysage.
On connaît de lui quelques portraits qui montrent qu'ils eût été un peintre de figures admirable si le paysage ne l'avait absorbé tout entier. Au Salon de 1866 il exposa ce grand portrait de femme en pied, avec une jaquette fourrée et une robe de satin à rayures vertes et noires, qu'on a revu chez Durand-Ruel et que j'ai dit plus haut avoir été pris pour un Manet par les amis de ce dernier qui l'en complimentèrent au vernissage. L'œuvre à elle seule est faite pour sauver de l'oubli l'homme que l'a peinte. Mais l'étude de la lumière sur les figures a été surtout la préoccupation de Manet, de Renoir, de Pissarro et, après l'impressionnisme proprement dit, de M. Besnard, qui a originalement concentré les qualités impressionnistes en les mettant au service d'une conception très personnelle de
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l'art symbolique. Monet commença par chercher sa Yoie en peignant des figures, puis des marines, avec une robustesse un peu sombre, un dessin large, des gammes grises. Au Havre il connut Eugène Boudin ; il a raconté lui-même comment il l'avait rencontré dans un petit magasin oii Monet exposait des caricatures de Havrais, et oii l'on montrait les petites toiles de Boudin que personne n'appréciait et auxquelles le jeune homme ne comprenait pas grand'chose. Boudin lui dessilla les yeux sur lui-même et sur la peinture. Monet connut ensuite Jongkind, et ce maître lui donna de précieux conseils. Près d'être réduit à la misère, peintre malgré sa famille selon le rite classique, Monet eut la chance de rencontrer en Durand- Ruel un protecteur et un acheteur: désormais sa vie artistique allait s'ouvrir. Dès i865 il fit ses premiers essais de plein air, et en 1870 il était tout à fait luimême.
Claude Monet a été tellement séduit par l'analyse des lois de la lumière qu'il a fait de la lumière le sujet véritable de tout tableau ; et pour bien montrer son intention, il a peint un même site par séries de toiles exécutées, sur nature, à toutes les heures de la journée. C'est de ce principe que sont résultées les grandes divisions de son œuvre, qui pourrait s'intituler «Enquête sur les variations de la lumière solaire». Les plus célèbres de ces séries sont les Meules, les Peupliers, les Falaises cVEtreiat, le Golfe-Juan, Belle-Isle,
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les Coins de rivière, les Cathédrales, les Nymphéas et enfin la série sur la Tamise.
Ce sont comme de grands poèmes, et là encore le réalisme, la contemplation minutieuse de la réalité, touche à l'idéalisme et au rêve lyrique par la splendeur du thème choisi, par l'orchestration des frissons de la clarté, par le parti pris symphonique des couleurs.
Ces séries, Monet les peint sur nature. Il emporte dans une voiture, dit-on, une vingtaine dé toiles depuis l'auhe, et d'heure en heure il les change, et les reprend le lendemain. Sur une meule, de neuf heures à dix heures il note les effets les plus subtils de la lumière solaire : à dix heures il s'installe devant une autre toile et recommence l'étude jusqu'à onze heures. Il suit ainsi, pas à pas, jusqu'à la chute du jour, les modificationsde l'atmosphère, et il termine simultanément les œuvres de toute la série.
Il a peint vingt fois une meule dans un champ, et les vingt meules sont différentes. Il les expose ensemble, on peut suivre sous la magie de son pinceau,, l'histoire de la clarté se jouant sur un même objet. C'est un éblouissant déroulement d'atomes lumineux, une sorte d'évocation panthéistique. La lumière est bien le personnage essentiel : elle dévore les contours des objets, elle est jetée comme un voile translucide entre nos yeux et la matière. On y voit frémir les ondes du spectre solaire, dessinées par l'arabesque des taches des sept couleurs du prisme, juxtaposées avec