‹ L'imprimerie à Poitiers et dans la VienneChapitre 41 sur 65 · LU DÉBDTS DE L'IMPRIMERIE · texte numérisé non relu

LU DÉBDTS DE L'IMPRIMERIE

seulement voulu montrer que les filigranes du papier ne doivent pas servir de base pour déterminer l'origine d'une impression.

Nous voulons répondre à tout, et nous n'omettrons pas de parler d'une gravure sur bois qui est placée au litre du Coutumier de Poitou sans date et représente un professeur en chaire entouré d'auditeurs. La même gravure se trouve au verso du titre des Faintises du monde, imprimées par Jean Bouyer et Guillaume Bouchet (1). Cette circonstance tendrait tout d'abord à faire croire que les deux impressions sont sorties du même atelier, mais elle perd singulièrement de son importance si l'on considère les relations qui existaient entre les Marnef et Jean Bouyer; il n'y a rien d'extraordinaire à rencontrer entre les mains d'un imprimeur une matrice appartenant à son éditeur. On remarquera en effet dans cette planche la place de l'écusson qui a été laissée vide pour recevoir ensuite telles ou telles armoiries ; c'est ce qu'en termes du métier on appelle un passe-partout. Cette disposition convenait aux Marnef qui pouvaient faire^servir la planche dans les villes diverses où ils faisaient imprimer leurs volumes, mais il est évident que si elle eût été gravée pour l'usage exclusif des imprimeurs de Poitiers, ceux-ci n'auraient pas eu besoin de prendre la même précaution.

Notre honorable contradicteur, emporté par les fougueux écarts de la folle du logis^ a tout de suite voulu voir une

(i) Les faintises et decep- || tions du monde qui || règne. — Sans datCf in-4^ Çoth. de i6 if. non chifi*.

Le titre est suivi de la grande marque de Jean Bouyer et Guillaume Bouchet. Au V® on voit la ngure du professeur en chaire. Le texte en vers, qui commence au 2e feuillet, se termine au r** du i6e par cette formule: Si finissent les faintises || et déceptions du monde.

Ce livret, décrit par M. Claudin, existe à la bibliothèque impériale de Vienne (Autriche).

A POITIERS LUI

scène poitevine dans le dessin que présente celle gravure (1). « Nous avons peul-êlre là, dil-il (p. 58), la représentation fidèle d'un cours professé aux grandes Écoles de rUniversité de Poiliers et le personnage principal pourrait bien être le célèbre jurisconsulte Hélie Régnier, dont on aura cherché à rendre les traits du visage et rattitude. » On ne s'attendait guère à voir Hélie Régnier en celle affaire. Pourquoi Hélie Régnier plutôt qu'un autre? Cette assimilalion inattendue apporte une note gaie dans un débat assez aride qui n'est guère fait par lui-même pour dérider les fronts sévères.

Nous résumerons cette trop longue discussion en quelques mots qui expriment notre sentiment intime.

Les trois ou quatre variétés de caractères typographiques et l'alphabet de grosses lettres tourneures qui ont été employés dans l'Ésope et le Coutumier sans date ne se retrouvent dans aucune impression poitevine. Ils ne rentrent pas dans le matériel connu de nos premiers imprimeurs.

Rien ne prouve que les papiers aux filigranes du lion couronné et du raisin soient de fabrication poitevine.

La marque au grand M, dans son étal primitif, appartenait aux frères de Marnef. Elle a été ensuite cédée par eux à Jean Bouyer, qui a cherché à la modifier pour la faire servir à son usage.

La planche du professeur en chaire doit avoir été gravée pour les Marnef comme éditeurs, el ils l'ont transmise

(i) Le sujet du professeur en chaire entouré (i*élèvcs a élc très en vogue aux XV* et xvie siècles. Nous nous rappelons l'avoir vu sous divers types reproduit dans deux éditions des Elegnntinrum vi'genti precepta ad pulchras eonficiendas epistola$,Vune sans lieu ni date, in-40, et lautre sans lieu, 1497, in-4*9 dans le Janua $um, traité élémentaire de g^ramniaire latine, sans lieu ni date» io-4*> dans le Labyrinih de fer tune, de Jean Bouchel, Paris, Alain Lo- Irian, sans date, in-4^. En cherchant un peu, on le trouverait certainement dans d*autres volumes.

Liv DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

plus tard h Jean Bouyer et Guillaume Bouchel, leurs imprimeurs de Poitiers.

Par toutes ces raisons, nous ne pouvons pas admettre r Ésope et le Coutumier sans date parmi les impressions exécutées dans Tatelier de notre ville.

On est bien fixé sur le quartier de la ville qui fut le berceau de la^typographie poitevine. Le colophon du Brevia- 7'ïum h'istoriale ne laisse aucun doute à ce sujet. Ce livre fut exécuté en 1479 dans la maison d'un certain chanoine de Saint-IIilaire-le-Grand, et il y a tout lieu de croire que le De Indulgenilk a profité de la môme hospitalité. En 1481, le Tinrecremala est dit simplement : imprimé dans le bourg de Saint-HUaire-le-Grana. Comme on le voit, il y a dans la rédaction des deux colophons une nuance qui tend à faire croire que Timprimeur, pour un motif quelconque, aurait quitté bientôt la maison de son protecteur pour se meltre dans ses meubles. Puis, pendant une vingtaine d'années, toutes les impressions sont muettes en ce qui concerne l'adresse et le siège de l'atelier, et ce n'est qu'au commencement du xvi* siècle que Jean Bouyer et Guillaume Bouchot, rompant enfin avec un trop long silence, se décident à nous apprendre qu'ils demeuraient auprès de Saint-Hilaire-dela-Celle, quartier assez éloigné du bourg de Saint-Hilairele-Grand. Mais on se demande sur quel point de la ville l'activité typographique s'était déployée pendant cet intervalle. A moins d'un hasard inespéré, il est à craindre que celte question ne reçoive jamais de réponse satisfaisante.

A POITIERS Lv

Si Ton s'en lient aux probabilités, il est vraisemblable qu'après le départ de Jean de Gradi, Etienne Sauveteau, son successeur, ne maintint pas le siège de l'imprimerie dans le bourg de Saint-Hilaire. Ce Sauveteaii était un homme dans l'aisance, il possédait une maison « assise dans la ruhe de la Guyllerie, près et joignant la maison de l'Eschevinage », il y exerçait déjà son métier de libraire et de relieur (1), et il y a tout lieu de supposer qu'il y transporta aussi son matériel d'imprimeur. De même, en le remplaçant, Jean Bouyer dut s'établir très promptement dans les maisons dont il était propriétaire auprès de l'abbaye de Saînl-Hilaire-de-la-Celle et qu'il possédait encore au moment de son décès (2). Cependant, en l'absence de tout texte précis, nous n'osons formuler notre opinion qu'avec une certaine circonspection.

M. Claudin,qui n'en sait pas plus que nous, est d'un avis contraire, et il professe avec son assurance habituelle que rimprimerie est restée dans le bourg de Saint-Hilaire-lc- Grand, jusqu'au moment où on rencontre l'adresse de Jean Bouyer et de Guillaume Bouchet auprès de Saint-Hilairede-la-Celle. Il parle à chaque instant de l'imprimerie de Saint-Hilaire, de l'atelier de Saint-Hilaire; il a môme sur le bourg de Saint-Hilaire des idées qui lui sont tout à fait personnelles. « Situé, dit-il (p. 24), sur l'emplacement de l'ancien oppidum romain, sur le môme plateau que la ville dont il n'était séparé que par une muraille, Saint-Hilaire se trouvait à une faible distance des grandes Écoles de l'Université. »

Notre contradicteur nous a fait bien dos emprunts, mais nous reconnaissons qu'il ne nous doit pas celui-là. Un an-

i) Nouveaux Documents, p. 29.

2) Débuts d€ nmprimeriet p. 36.

Lvi DÉBDTS DE L'IMPRIMERIE

cien oppidum romain au bourg de Saint-Hilaire, personne n'en a jamais entendu parler. Tout le monde, avant la venue de M. Claudin, croyait que le bourg s'était peu à peu élevé autour d'une église que notre grand évêque avait bâtie au dehors des murs de la ville en Thonneur des saints martyrs Jean et Paul, église qui devint le lieu de sa sépulture et fut par la suite connue sous son nom. Il en est de même de la muraille qui, à la fin du xv* siècle, aurait séparé le bourg de la ville de Poitiers ; elle n'existe que dans rimagination de M. Claudin. Le bourg avait été compris dans l'enceinte de remparts élevée au xii* siècle par Henri II Plantagenet et tout vestige d'une ancienne muraille construite après les invasions des Normands avait depuis longtemps disparu. Nous excusons très volontiers un étranger de ne pas être au courant de ces détails qui traînent pourtant dans tous les livres d'histoire et d'archéologie locales ; mais cette nouvelle mésaventure montre qu'il est toujours dangereux de vouloir faire parade d'érudition sur des sujets qu'on ne connaît pas suffisamment.

N'insistons pas plus que de raison sur cet incident et revenons à l'atelier prétendu de Saint-Hilaire. M. Claudin affirme qu'il a, pour justifier son opinion, deux éléments de preuves, savoir un texte et une marque typographique. Voyons d'abord le texte.

Le Grecismiis d'Ébrard de Béthune contient au second feuillet un Argument de Jean Vincent de Melle qui se termine par ces six vers :

Scriptonim variis istum mendîs relevatum Pictavis impressit docta sagaxque manus.

Inclita plana viris doctis urbs inclita saive. Hilarius sophie te pênes archa jacet.

Hilario, Statio, Fortunato, Gileberto, Tantis plaude viris gens Aquitanna roicans.

A POITIERS Lvii

Traduction: « Une main savante et habile a imprimé à Poitiers ce livre corrigé des fautes des copistes » . Le nom de Poitiers etle souvenir de son glorieux évêque Hilaire excitent l'enthousiasme de l'auteur qui s'écrie : « Salut, ville illustre peuplée d*hommes savants! Hilaire, c'est en toi que repose l'arche de la science! » Et Jean Vincent accentue et développe encore sa pensée en ajoutant: a Brillante nation d'Aquitaine, sois fière de si grands hommes^ d'Hilaire, de Stace, de Fortunat, de Gilbert (de la Porrée) I »

Le sens de ces phrases est limpide et ne peut prêter à aucune équivoque. Eh bien I M. Claudin veut leur faire dire tout autre chose, et d'après lui, ils « désignent Saint-Hilaire comme étant le lieu où repose l'arche sainte de la science, c'est-à-dire l'imprimerie » (p. 46). 11 faut être singulièrement aveuglé par un parti-pris pour trouver dans les vers de Jean Vincent un éloge du bourg de Saint-Hilaire et de sa prétendue imprimerie. Nous ne nous attarderons pas à réfuter une telle interprétation. Il est facile de voir que, fidèle à sa méthode, M. Claudin, avant d'interroger le texte, avait décidé que l'imprimerie devait être, en 1487, dans le bourg de Saint-Hilaire, et qu'ensuite il a cherché à accommoder le texte aux exigences de son système.

Nous disons en 1487 j parce que c'est la date que M. Claudin donne au Grecismus qui rentrerait alors dans l'exercice d'Etienne Sauveteau et de Guillaume X... Pour nous, nous sommes bien d'avis que le Grecismus a été imprimé dans le bourg de Saint-Hilaire, mais c'est parce que nous le plaçons avant le Caxus longi^ de 1483, comme on Ta vu ci-devant, et nous en attribuons l'exécution à Jean et Etienne de Gradi.

Maintenant qu'on a pu juger de la valeur du texte invoqué par M. Claudin , examinons la marque typographique.

LViii DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

Celte marque esl celle au grand RI, modifiée par Jean Bouyer pour la faire servir en 1491 dans la Logica vêtus. On a vu que M, Claudin voulait y trouver les « trois fleurs de lis de Saint-IIilaire »• On a vu en même temps quelle créance pouvait mériter une telle assertion.

La fameuse marque paraît n'avoir servi que dans cette occasion. Puis Jean Bouyer et Guillaume Bouchet en adoptèrent une et même plusieurs autres qui portaient, audessus de leurs noms réunis, un écusson à trois fleurs de lis sommé de la couronne royale et supporté par deux anges. Cette fois nous avons bien sous les yeux les armes de France, et M. Claudin ne cesse d'y voir Técu fleurdelisé « que Saint- Hilaire avait le droit de porter comme abbaye royale » ; il les donne comme les « armes de saint Hilaire », elles sont devenues pour lui la « marque symbolique de Tatelier de Saint-Hilaire ». Là encore, il commet une de ces inexactitudes qui lui sont familières, pour avoir étudié trop superficiellement le sujet qu'il traite.

Nous savons bien que M. de Longuemar a écrit dans son Essai historique sur féfflise collégiale de Saint-Hilaire-le- Grande page 9, que « la vieille abbatiale décorait ses murs et les mandements du chapitre des armes unies de France et du Saint-Siège, en signe des puissantes protections qui la couvraient de leur égide ». M. de Longuemar a dit vrai et nous connaissons les documents auxquels il se référait (1); mais de l'emploi de ces deux insignes ainsi accouplés dans une pensée bien définie, on ne peut pas conclure que les armes de Saint-Hilaire étaient l'écu fleurdelisé. On le peut

(i) Copie, CQ forme authentique, des induliçences accordées par les papes en faveur de Téglisè de Saint-Hilaire et notifiées par le chapitre aux fidcics le i() juin it\qZ. Cette pièce, écrite sur parchemin et destinée à être affichée dans réglise. porte en tête un saint llilaire crosse, chape et mitre, entre les armes du Saint-Sièg-c et les armes de France, le tout dessiné et colorié à la main (.Irc/i. de la Vienne^ G.5oo). — Marché passé le lo mars 162 1 par le chapitre

A POITIERS Lix

d aulant moins que le chapitre possédait des armoiries qui lui étaient propres et qu'il employa pendant de longs siècles dans les actes de sa vie publique et féodale ; c^était Timage de saint Hilaire vêtu pontificalement. Ces armoiries figurent avec quelques variantes dans des sceaux de 1286, 1291, 1 405, 1662, quisont conservés aux Archives de la Vienne. On les voit dans la pièce manuscrite du 1 9 juin 1 473 que nous venons de citer en note. Elles figurent aussi, gravées ou sculptées sur les anciennes bornes de pierre qui marquaient les limites du bourg soumis à sa juridiction (1). Elles furent enregistrées dans le recueil officiel dressé en verlu de l'édit de novembre 1696 : de gueules à un mini Hilaire rf'or, vêtu pontificalement^ crosse et mitre de même. C'est donc une erreur absolue que prétendre personnifier ou symboliser saint Hilaire au xv« siècle par un écu fleurdelisé; nous mettons M.Claudinaudéfide produire un exemple àTappui de son opinion. En prenant les armes de France dans leur marque, Jean Bouyer et Guillaume Bouchet ont fait comme nombre de personnes ou de communautés qui se couvraient de la même égide pour rendre une sorte d'hommage au pouvoir royal, invoquer sa protection ou rappeler un privilège accordé par lui. Ainsi, dans le modeste domaine que nous explorons, on peut citer maints imprimeurs qui introduisirent de même les armes de France dans leurs marques : Antoine Vérard, Jean Trepperel, André Bocard, Guillaume

avec François Bergeron, sculpteur, pour la réfcctioa du(|^raud aulel de réalise. Le coatre-rétable devait être surmonté de trois frontons portant au centre le nom de Jésus-Christ et de chaque côté les armes du pape et du roi de France (ArcA. de la Vienne, G. 612). — Mandement du chapitre, en date du 3i mai 1704 {Ibid,, G. 5i3); autre, en date du 21 novembre 1724 (fbvi.y Ci. <)8/|). — On trouve en 1722 et plus tard des Ordonnances de police, émanant <)u sénéchal du bourg de Saint-Hilaire, qui portent les mômes insi^^nes {laid., (î.6/|5). (1) Les Bornes de l'ancien houra Sainl-Hilaire de PoUierSf par A. de la Bouralière, ap. Bull, de la Soc. des Antiq, de l'Uua^t, 20 trim. 188O.

Lx DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

Eustace, à Paris, Guillaume Balsarin, àLyon^ Jacques Le Forestier, à Rouen, etc. Et sans sortir de l'enceinte de Poitiers, ne voit-on pas Jean Mesnage adopter dans sa marque le même insigne? Ne voit-on pas quelquesannéesplus tard Jacques Bouchet et les Marnef décorer des armes de France le titre de plusieurs de leurs éditions? Tous ces braves gens n*ont pourtant rien de commun avec Saint-Hilaire. Et nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux qui dans la suite parèrent leurs produits de Técusson royal pour affirmer leur privilège d'imprimeurs du roi.

Une preuve matérielle viendrait au surplus à Tappui de notre démonstration. A une époque que nouscroyons voisine de Tannée 1500 et que M. Claudin fixe de son côté vers 1503-1504, Jean Bouyeret Guillaume Bouchet ont imprimé plusieurs petites pièces du Mantouan sur lesquelles ils donnent pour la première fois leur adresse à Saint-IIilaire-dela- Celle, apud domum impressorum commorantiinn prope Sanctum Hylarium de la Celle; or ils ont continué à employer pour ces livrets leur grande marque aux armes de France. En 1512, ils se servaient encore de la même marque pour leur édition de Valère Maxime (1). Il est donc impossible d'admettre que les fleurs de lis de cette marque aient le moindre rapport avec l'abbaye de Saint-Hilaîre-le- Grand, qui était tout autre chose que l'abbaye de Saint- Hilaire-de-la-Celle. Si la condition et la demeure de nos imprimeurs avaient changé, ils n'auraient pas gardé pendant dix ou douze ans une vieille marque qui n'avait plus de

(i) Nous avons eu le tort de citer cette édition {Débuts de l'Imprimerie^ p. 3o), d*après la description de Panzer et non d'après celle de Maittaire, qui est moins compendieuse. Ce dernier fait connaître la date exacte de rachève-* ment de l'impression, qui est le 29 mai 1612, et les insignef, c'est-à-dire la marque des imprimeurs, quœ sunt tria Lilia, bini Boves, avec les noms de Jean Buyer et Guill : Boucher [sic), et la devise. En la perfin de V œuvre louer Dieu.,,

A POITIERS LXI

signification^ eux qui en ont employé cinq dans le cours de leur carrière (I).

Dès lors, rien, absolument rien n'autorise à supposer que les successeurs de Jean et Etienne de Gradi aient exercé leur industrie dans le bourg de Saint-Hilaire. La légende créée par M. Claudin doit aller rejoindre ses aînées dans le pays des rêves, et il faut s'en tenir aux probabilités que nous avons énoncées au début de cette discussion.

Jean Bouyer, en collaboration avec Pierre BellescuUée, n'a imprimé que les Heures à l'usage d'Angers et peut-êlre la Grammaire de Michel de Naples, de 1490. La première page des Heures d'Angers est décorée d'un grand écusson aux armes de France ; inutile de dire que M. Claudin y voit toujours « l'écusson fleurdelisé de Saint-Hilaire ». La dernière page porte la marque des imprimeurs que nous avons décrite en son temps ; nous n'avons pas pu cependant nous expliquer le sens de trois P rangés en fasce qui sont au chef de Técu. M. Claudin n'a pas le même embarras : « La lettre P, dit-il, initiale du nom de Poitiers, trois fois répétée, est placée en chef. » Trois P pour désigner Poitiers, c'est beaucoup de P, c'en est même trop ; nous avouons qu'un seul et modeste P ferait mieux notre affaire. Après tout, l'ouvrier qui a gravé la marque était peut-êlre bègue, et l'explication de M. Claudin serait alors la meilleure.

Ces petites gravures ont le privilège d'exercer l'heureuse

(i] Voir les fac-similé de toutes ces marques dans les planches de nos Nouveaux Documents,

LXii DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

sagacilé de Téminent bibliographe. Nous Tavons vu aux prises avec la marque au grand M, avec la gravure du professeur en chaire, avec les marques de Bouyer et de Bouchel, et nous avons pu apprécier la justesse de ses interprétations. Les marques de ces derniers imprimeurs qui, en outre des armes de France, portent le bœuf et le bouc symboliques du nom de Bouyer et de Bouchet, onl élargi le champ de ses recherches, et son œil exercé a su y distinguer un vieux bœuf et un jetme bouc (pp. 94 et 128). Il dit très sérieusement : « Celte allégorie d'un jeune bouc indique que Bouchet était moins avancé en âge que Bouyer, homme d'un âge mûr. » Une telle finesse d'observation est d'autant plus remarquable que ni la taille, ni la corne, ni la dent de ces bestiaux n'ont pu lui venir en aide dans son expertise. Et voilà, grâce à M. Claudin, un petit point d'iconographie encore « élucidé ».

Mais revenons à Bellescullée.

Nous avons dit tout ce que nous savions le concernant, son origine poitevine selon toute apparence, son établissement passager à Rennes, où il imprima deux ouvrages, et sa courte association avec Jean Bouyer. M. Claudin n'apporte aucun document nouveau, il ne sait rien de plus que nous,mais il en raconte beaucoup plus long. D'après lui, Bellescullée aurait « fait son apprentissage typographique dans l'imprimerie du bourg Saint-Hilaire » (p. 51), puis, en revenant de Rennes, il aurait séjourné à Angers et noué dans cette ville des relations qui lui procurèrent l'impression des Heures d'Angers (p. 80). Enfin, M. Claudin, s'emparant d'un document de 1492 (nouv. st.) que nous avons cité dans nos Débuts de Plmprimerie^ l'explique à sa façon et y trouve la cause déterminante de la rupture de l'association de Bellescullée avec Jean Bouyer.

A POITIERS Lxiii

Il nous faut encore parler de ce dernier acte que nous avons mentionné 1res brièvement parce que à nos yeux il ne faisait que constater la présence de Bellescullée à Poitiers, C'est un accord intervenu pardevant Petit et Coussot, notaires de TOfficial de Poitiers, à la date du 26 janvier 1491 (vieux style) entre Pierre Bellescullée, héritier pour parlie de Jean, son frère défunt, curé de Chasseneuil, et Pierre Âdumeau ou Audumeau, successeur de Jean à ladite cure, au sujet d'une somme de xii livres xvi sous vni deniers tournois^ que ledit Jean avait touchée pour l'amortissement d'une rente due par des tiers à la cure de Chasseneuil. Pierre Bellescullée est «jugié, condempné et admonesté de son consentement » de payer à Adumeau ladite somme. Il la paie; Adumeau lui en consent quittance et promet de le garir (garantir) et défendre contre ses successeurs curés de Chasseneuil, ce à quoi il est à son tour a de son propre consentement et volonté, de l'auctorité de nostred. court, jugé, condampné et admonesté première, seconde et tierce foiz compectement par le jugement de nostred. court, ainsi que avons esté deuement certifiez par lesd. notaires jurez de nostred. court... »•

Ce sont là des formules qu'on retrouve dans tous les actes du même genre; mais M. Claudin, qui ne paraît pas très au courant du style touffu et suranné des notaires do celte époque, fait découler de cette condamnation les plus tristes conséquences. <( Cette condamnation pécuniaire, dit-il (p. 53), changea la position de Pierre Bellescullée, obligé de restituer une partie des sommes dont il avait hérité indûment^ qu'il avait dû dépenser pour son établissement qui n'avait pas réussi à Rennes et dont le restant était engagé dans l'imprimerie de Saint-IIilaire. Ce fut sans doute la cause déterminante de la rupture de son

Lxiv DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

association avec Bouyer » . Chemin faisant, sa conviction s'est affermie, et il parle encore (p. 87) de cet infortuné BellescuUée « qui était poursuivi pour une ancienne dette et avait dû se retirer ».

INous sommes obligé de prendre en main la cause de la vérité et de déclarer que tout cela est de la pure fantaisie. La ruine de BellescuUée est une supposition aussi gratuite que son apprentissage dans l'atelier de Poitiers et son prétendu séjour à Angers. La compassion de M. Claudin pour BellescuUée part d'un bon naturel, mais il aurait dû quitter ce souci en réfléchissant : T que le paiement d'une dette de XII livres xvi sous viii deniers tournois, qui équivaut à environ 260 francs de notre monnaie actuelle, n'était pas susceptible de ruiner un honnête industriel, à supposer même qu'il la supportât à lui seul, ce qui parait douteux, puisqu'il n'était héritier de son frère que pour partie et que l'acte des notaires dit qu'il paie « à l'acquit et descharge de sond. feu frère et de tous ses héritiers et successeurs quelconques presens et a venir » ; 2*" qu'au moment où BellescuUée réglait cette affaire, c'est-à-dire le 26 janvier 1492 (nouv. st.), son association avec Jean Bouyer était rompue depuis un laps de temps relativement assez long, puisque la nouvelle société formée entre Bouyer et Guillaume Bouchet avait déjà produit la Logica vêtus, achevée d'imprimer le 12 septembre précédent. Ce simple rapprochement de dates suffit pour démontrer l'inanité de l'hypothèse échafaudée par M. Claudin sur un document dont il n'a pas compris le sens.

Encore une légende qui s'évanouit et qui n'enrichira que la collection du trop inventif historien.

Quand nous seront à cent, nous ferons une croix.

A POITIERS Lxv

M. Claudin a un chapitre pour les Marnef. Il se demande d'abord si Jean et Enguilbert de Marnef ont été réellement imprimeurs à Poitiers en même temps que Bouyer et Bouchet. En ce qui concerne Jean, dit du Liège (1), il se répond à lui-même par l'affirmative. C'était prévu. Il a fait assez largement son profit de ce que nous avons écrit précédemment pour savoir que sa question était résolue avant d'être posée. Quant à Enguilbert, il le présente comme ayant remplacé Jean, son père, après 1510, et il ajoute (p. 159): « Son fils, Enguilbert, qui lui succéda, n'était d'abord que libraire. Ce n'est que quelques années ensuite, peu de temps après la mort de Bouyer et lors de la disparition de l'atelier de Jean Mesnage... qu'il songe à reprendre l'idée de son père et devient imprimeur à son tour. »

Tout cela est bien formel, et tout cela n'est qu'une suite d'erreurs. Mais, hélas ! le premier coupable ici, ce n'est pas M. Claudin, c'est nous-même. C'est nous qui avons dit dans nos Débuts de rimprimerie à Poitiers, p. 55, qu'Enguilbert de Marnef avait succédé à son père. Nous ne connaissions pas alors Pierre de Marnef, qui fut le véritable successeur de Jean et dont nous parlerons plus amplement à l'article des Marnef au xvi* siècle. M. Claudin s'est ap-

(i) Jean de Marnef, avons-nous dil, tirait 1res probablement ce surnom de son pays d'origine qui était le Lièg-e, c*est-à-dire le pays Liégeois. M. Claudin, toujours à la recherche de nouveautés vraies ou fausses, « croit plutôt que Jean de Marnef venait de Touraine et qu'il était originaire d'une petite localité appelée le Liège, aujourd*hui dans le canton de Montrésor, prés Loches t. Laissons au trop Imaginatif écrivain la douce illusion de croire qu'il a encore fait une découverte ; celle-ci vaut les autres . On sera parfaitement fixé sur l'origine de la famille de Marnef en lisant le chapitre que nous lui consacrerons bientôt.

Lxvi DÉBDTS DE L'IMPRIMERIE

proprié noire assertion, sans en indiquer l'origine, bien entendu, et, lancé sur cette fausse piste, il a lâché la bride à son imagination en faisant jouer à Enguilberl de Marnef un rôle qui n'est pas fait pour lui. En principe, quand M. Claudin se contente de suivre nos pas sans s'égarer à droite ni à gauche, il reste dans le sentier de la vérité. Pour une fois nous l'avons trompé, bien involontairement certes, et nous lui en faisons toutes nos excuses.

Aussi nous sentons-nous disposé à l'indulgence pour les autres erreurs que nous avons relevées dans l'ouvrage que nous analysons. Errare humanum esty a dit le sage, et nous en avons fait l'expérience par nous-même. Nous ne dirons donc qu'un dernier mot au sujet des imprimeurs A. Charron et Jean Mesnage.

On se souvient peut-être que nous avons restitué à Poitiers ce Jean Mesnage qui était jusqu'alors resté inconnu(l]. Nous avons dit aussi qu'il avait auparavant imprimé en compagnie d'A. Charron, mais à défaut de renseignements plus positifs, nous n'avons pas osé réclamer ce dernier pour un de nos typographes. En effet, aucune des trois plaquettes qui sont nées de cette association et que cite M. Claudin ne porte ni date ni nom de ville. Devant ce silence, M. Claudin n'a pas senti germer quelques doutes dans son esprit, et d'emblée, sans la moindre hésitation, sans aucune réserve, il classe Charron parmi les imprimeurs poitevins. L'association de Charron et de Mesnage a-t-elle fonctionné à Poitiers et non ailleurs? On l'ignore, et M. Claudin n'a pas plus de raisons pour l'affirmer que nous pour y contredire. Une vague ressemblance de la marque de ces imprimeurs avec une de celles de Bouyer et Bouchet et le séjour de Mesnage à Poitiers après la disparition de son ancien

(i) Débuts de V imprimerie, p. 63.

A POITIERS Lxvii

associé ne sont pas des motifs suffisants pour établir une certitude^ et il nous semble qu'un histprien digne de ce nom doit s'entourer de plus de garanties avant de formuler un jugement définitif.

Nous mettons un terme à cette discussion qui nous est quelque peu pénible ; nous n'avons examiné cependant que les principaux points sur lesquels M. Claudin a voulu se mettre en désaccord avec nous. Si Ton trouvait que nous avons placé trop souvent notre honorable contradicteur sur la sellette, nous répondrions qu'il nous a lui-même contraint à cette nécessité, que. nous ne faisons que défendre notre cause devant le public, et dans un procès il est bien difficile de ne pas prendre son adversaire à partie. Assurément M. Claudin est plus discret à notre égard; on n'est pas pour rien l'inventeur de « Maître Jean ». S'il s'était astreint à nous citer chaque fois que l'occasion lui en était offerte, notre nom serait revenu presque à chaque page de son livre, et cela eût été fort gênant pour lui. Mais son étude n'en est pas moins une critique directe de nos travaux, et nous avons le droit de chercher à faire triompher des idées que nous croyons saines contre une fantasmagorie de systèmes aventureux qui s'écroulent au premier souffle de la critique.

Arrivé au bout de son grand roman bibliographique (il nous a autorisé à lui renvoyer cette expression en nous l'appliquant lui-même), M. Claudin contemple son œuvre et se décerne généreusement ce satisfecit; « Nous voilà arrivé

LXTiu DÉBUTS DE L'IMPRIMERIE

au terme de la lourde et pénible tâche que nous nous étions imposée. Nous nous étions proposé de rechercher les origines de rimprimerie dans la capitale du Poitou et de reconstituer rhistoire oubliée de ses débuts. Nous avons réussi à la tirer des ténèbres épaisses dont elle était enveloppée. » On voit qu'aux yeux de Técrivain Parisien les deux études que nous avons publiées bien avant lui sur le même sujet ne comptent pas et qu'il nous considère comme une quantité absolument négligeable. Ne troublons plus une béatitude aussi parfaite et joignons-y nous-mème quelques éloges mérités. M. Claudin a eu la bonne fortune, nous le répétons, d'augmenter de quelques impressions inconnues le bagage typographique de Bouyer et de Bouchet, ainsi que celui deMesnage; c'est bien, c'est même très bien, et il y a là de quoi faire un petit appendice intéressant à nos découvertes antérieures. Il a aussi publié à grands frais un bel album de fac-similé où il reproduit un spécimen de toutes les impressions qui sont poitevines et même de plusieurs autres qui ne le sont pas. Ces planches sont bonnes, exactes et souvent instructives à consulter; avec cela, le papier est beau, le tirage est bien venu. Nous dirions volontiers que c'est la meilleure partie d^ l'ouvrage, si nous ne craignions pas que notre compliment ne fût* pris en mauvaise part.

Et maintenant que nous avons écarté les broussailles qui pouvaient encombrer notre chemin, nous allons oublier M. Claudin et reprendre notre marche en avant, en observantl'exécutiondu programme que nous nous sommes tracé.

A POITIERS Lxix

Appendice

Dans les Débuts de rimprimerie (voir p. 55, n* 7 de la liste) nous avons jadis cité un Coustumier de Pofc/ow, imprimé à Poitiers par Jean de Marnef en 1 508 (v. st.)« Ce Coutumier est suivi d*une 2* partie qui contient les Ordonnances Rot/aulx et qui manque dans les exemplaires de la Bibliothèque nationale et de la bibliothèque de la ville de Poitiers; nous avions dû en emprunter la description à Brunet. Nous avons depuis retrouvé cette 2* partie dans le cabinet de M. C. de la Ménardière, professeur de droit àrUniversité de Poitiers, et nous pouvons en donner aujourd'hui le titre avec un fac-similé :

Les ordonnances || Kotaulx des feuz roys Charles ||

vu. et Vm. DE CE NO AUEC CELLES DU || ROY. LoYS. XII. AU- QUEL DIEU D01NT II BONB VIE. Et PLUSIEURS AUTRES OR || DO- NANCES FAIGTBS PUIS NAGUERES || TAT POUR LES UNIUERSITES Q POUR II LES MONOYES ORFEURES GEOLLIERS || ET REPERTOIRE EN CHASCNE DICELLES || ORDONNANCES.

Au-dessous de ce titre est la marque des Marnef, n* 974 du recueil de Silvestre, suivie des mots: au pelligan.

In-S"* goth. portant des signatures A-R, mais pas de chifTres. Tous les cahiers sont quaternions^ ce qui donne 1 36 ff . Cette deuxième partie est imprimée avec les mêmes caractères que la première et a comme elle 26 lignes à la

page.

Malheureusement cet exemplaire est privé à la fin de plusieurs feuillets et notamment de tout le cahier R qui

Lxx DÉBUTS DE L'IMPRIBIERIE A POITIERS

contient la souscription. Nous rappelons, d'après Brunet qui l'avait certainement vue, que cette souscription est ainsi libellée: Cy finissent lès ordonnances royaxdx nouuellement imprimées à Poidiers. En la maison de Jehan de marne/ dit Jehan du Liège, imprimeur et libi^aire iure de luniversite du dit Poitiers.... le xix tour du moys de Januier Lan mil cinq cens huit.

Poitiers, linp. Biais et Roy, 7, rue Yictor-IJugo.

Kopauli Dee fmi ropo €^aae« Vii.ttX)iiiJx « nôauec œlles du rop.Zopa.it«. auquel oim Doint bone ï>ic.et piuUmtg autcee 02 sonaïuee dictes (Mite naguereo tât pour ie0 tmiuetGtts q pone ksmônot>es o^ureegeoUte»

et teptttoite en ciaftâehtceVta o;Donnance0.

tOSuptOitm

UN

Page 1