‹ L'impromptu de Versailles (volume 2)Chapitre 26 sur 134 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Molière.

Le moyen de m'en défendre quand un Roy me l'a commandé?

Mademoiselle Bejart.

Le moyen ? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose dans le peu de temps qu'on vous donne; et tout autre, en vostre place, ménageroit mieux sa réputation et se seroit bien gardé de se commettre comme vous faites. Où en serez-vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal? et quel avantage pensez-vous qu'en prendront tous vos ennemis?

Mademoiselle de Brie.

En effet, il faloit s'excuser avec respect envers le Roy, ou demander du temps davantage.

Mon Dieu , Mademoiselle , les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent; et leur en vouloir reculer le divertissement est en oster pour eux toute la grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre , et les moins préparez leur sont toujours les plus agréables : nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils désirent de nous, nous ne sommes que pour leur plaire; et, lors qu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous à profiter viste de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en acquitter pas assez-tost ; et, si Ton a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujours la gloire d'avoir obeï viste à leurs com-

mandemens. Mais songeons à repeter, s'il vous plaist.

Mademoiselle Bejart.

Comment pretendez-vous que nous fassions, si nous ne sçavons pas nos rôles?

Molière.

Vous les sçaurez, vous dy-je ; et, quand mesme vous ne les sçauriez pas tout-à-fait, pouvez-vous pas y supléer de vostre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous sçavez vostre sujet. Mademoiselle Bejart.

Je suis vostre servante, la prose est pis encor que les vers.

Mademoiselle Molière.

Voulez-vous que je vous dise ? Vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul. Molière.

Taisez-vous, ma femme, vous estes une beste.

Mademoiselle Molière.

Grand mercy, Monsieur mon mary. Voilà ce que c'est : le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix-huit mois. Taisez-vous, je vous prie.

Mademoiselle Molière.

C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous oster toutes nos belles qualitez, et qu'un mary et un galand regardent la mesme personne avec des yeux si differens. Molière.

Que de discours !

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