‹ L'impromptu de Versailles (volume 2)Chapitre 27 sur 134 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Mademoiselle Molière.

Ma foy, si je faisois une comédie, je la ferois sur ce sujet : je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse, et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilitez des galans.

Molière.

Ahy ! laissons cela : il n'est pas question de causer maintenant, nous avons autre chose à faire. Mademoiselle Bejart.

Mais, puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la Critique qu'on a faite contre vous, que n'avez- vous fait cette Comédie des Comédiens dont vous nous avez parlé il y a longtemps ? C'estoit une affaire toute trouvée, et qui venoit fort bien à la chose, et d'autant mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils vous ouvroient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeller leur portrait à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut estre appelle le vostre : car vouloir contrefaire un comédien dans un rôle comique, ce n'est pas le peindre luy-mesme, c'est peindre d'après luy les personnages qu'il représente, et se servir des mesmes traits et des mesmes couleurs qu'il est obligé d'employer aux differens tableaux des caractères ridicules qu'il imite d'après nature. Mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui sont entièrement de luy , puisque ces sortes de personnages ne veulent ny les gestes ny les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoist.

io L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.

Molière.

Il est vray, mais j'ay mes raisons pour ne le pas faire, et je n'ay pas crû, entre nous, que la chose en valust la peine, et puis il faloit plus de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours de comédie sont les mesmes que les nostres, à peine ay-je esté les voir que trois ou quatre fois depuis que nous sommes à Paris; je n'ay attrappé de leur manière de reciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux, et j'aurois eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraits bien ressemblans. Mademoiselle du Parc.

Pour moy; j'en ay reconnu quelques-uns dans vostre bouche.

Mademoiselle de Brie.

Je n'ay jamais oùy parler de cela.

Molière.

C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la teste, et que j'ay laissée là comme une bagatelle, une badinerie qui peut-estre n'auroit point fait rire.

Mademoiselle de Brie.

Dites-la-moy un peu, puisque vous l'avez dite aux autres.

Molière.

Nous n'avons pas le temps maintenant.

Mademoiselle de Brie.

Seulement deux mots.

Molière.

J'avois songé une comédie où il y auroit eu un poëte, que j'aurois représenté moy-mesme, qui seroit venu pour offrir une pièce à une trouppe de

SCEN EL ii

comédiens nouvellement arrivez de la campagne. « Avez-vous, auroit-il dit, des acteurs et des actrices qui soyent capables de bien faire valoir un ouvrage? Car ma pièce est une pièce... — Eh! Monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont esté trouvés raisonnables par tout où nous avons passé. — Et qui fait les roys parmy vous ? — Voilà un acteur qui s'en demesle par fois. — Qui ! ce jeune homme bien fait ? vous mocquez-vous ? Il faut un roy qui soit gros et gras comme quatre, un roy, morbleu ! qui soit entripaillé comme il faut, un roy d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un throsne de la belle manière ! La belle chose qu'un roy d'une taille galante ! Voilà déjà un grand défaut. Mais que je l'entende un peu reciter une douzaine de vers. » Là-dessus le comédien auroit recité, par exemple, quelques vers du roy de Nicomede :

Te le diray-je, Araspe? il m'a trop bien servy, Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qui luy auroit esté possible. Et le poëte : « Comment ! vous appeliez cela reciter ? c'est se railler ; il faut dire les choses avec emphase. Ecoutez-moy :

(Imitant Monfleury , excellent acteur de l'Hostel de Bourgogne. )

Te le diray-je, Araspe?... etc.

Voyez-vous cette posture ? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce

qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha. — Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roy qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement et ne prend gueres ce ton de démoniaque. — Vous ne sçavez ce que c'est. Allezvous-en reciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah ! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante. » Là-dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble , qui est celle de Camille et de Curiace :

Iras-tu, ma chère ame? et ce funeste honneur Te plaist-il aux dépens de tout nostre bon-heur? Helas ! je voy trop bien..., etc.

tout de mesme que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussi-tost : « Vous vous mocquez? Vous ne faites rien qui vaille; et voicy comme il faut reciter cela :

(Imitant mademoiselle Beauchasteau } comédienne de l'Hostel de Bourgogne.)

Iras-tu, ma chère ame..., etc.

Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions. » Enfin voilà l'idée, et il auroit parcouru de mesme tous les acteurs et toutes les actrices.

Madeivioiselle de Brie.

Je trouve cette idée assez plaisante, et j'en ay

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