‹ L'impromptu de Versailles (volume 2)Chapitre 35 sur 134 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

qui le chargeoient de mesme chose que vous. Il disoit que rien ne luy donnoit du déplaisir comme d'estre accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes , et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en l'air, et des phantosmes proprement qu'il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs; qu'il seroit bien fasché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit , et que , si quelque chose estoit capable de le dégoûter de faire des comédies, c'estoit les ressemblances qu'on y vouloit toujours trouver, et dont ses ennemis tâchoient malicieusement d'appuyer la pensée pour luy rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé. Et, en effet, je trouve qu'il a raison, car pourquoy vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles , et chercher à luy faire des affaires en disant hautement : « Il joue un tel », lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir à cent personnes? Comme l'affaire de la comédie est de représenter en gênerai tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de nostre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde; et, s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé toutes les personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il peint , il faut sans doute qu'il ne fasse plus de comédies.

Molière.

« Ma foy, Chevalier, tu veux justifier Molière, et épargner nostre amy que voilà.

La Grange.

a Point du tout, c'est toy qu'il épargne, et nous trouverons d'autres juges.

Molière.

« Soit; mais dy-moy, Chevalier, crois-tu pas que ton Molière est épuisé maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matière pour...

Brécourt.

« Plus de matière? Eh! mon pauvre marquis, nous luy en fournirons toujours assez, et nous ne prenons gueres le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. » Molière.

Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit; écoûtez-le moy dire un peu : « Et qu'il ne trouvera plus de matière pour... — Plus de matière ! Eh ! mon pauvre marquis , nous lui en fournirons toujours assez , et nous ne prenons gueres le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes; et, sans sortir de la Cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché ? N'at-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiez du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre? N'a-t-il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent? N'a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune , qui

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