SCENE V
MAISTRE TAILLEUR, GARÇON TAILLEUR portant l'habit
DE MONSIEUR JOURDAIN
MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS
Monsieur Jourdain.
Ah ! vous voila ? Je m'allois mettre en colère contre vous.
Maistre tailleur.
Je n'ay pas pu venir plutost, et j'ay mis vingt garçons après vostre habit.
Vous m'avez envoyé des bas de soye si étroits que j'ay eu toutes les peines du monde à les met- J / tre, et il y a déjà deux mailles de rompues, -T? ' Maistre tailleur.
Ils ne s'élargiront que trop.
Monsieur Jourdain.
Oûy, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement.
Maistre tailleur.
Point du tout, Monsieur.
Monsieur Jourdain.
Comment, point du tout !
Maistre tailleur.
Non, ils ne vous blessent point.
Monsieur Jourdain.
Je vous dis qu'ils me blessent, moy.
Maistre tailleur.
Vous vous imaginez cela.
Monsieur Jourdain.
Je me l'imagine parce que je le sens. Voyez la belle raison !
Maistre tailleur.
Tenez, voila le plus bel habit de la cour, et le mieux assorty. C'est un chef-d'œuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairez.
Qu'est-ce que c'est que cecy ? Vous avez mis les fleurs en enbas.
Maistre tailleur.
Vous ne m'avez pas dit que vous les vouliez en enhaut.
Monsieur Jourdain.
Est-ce qu'il faut dire cela ?
Maistre tailleur.
Oùy vrayment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte.
Monsieur Jourdain.
Les personnes de qualité portent les fleurs en enbas ?
Maistre tailleur.
Oùy, Monsieur.
Monsieur Jourdain.
Oh ! voila qui est donc bien.