ACTE III, SCENE III. 9i
scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sçay plus ce que c'est que nostre maison. Ondiroit qu'il est céans caresme-prenant tous les jours; et dés le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs dont tout le voisinage se trouve incommodé.
Nicole.
Madame parle bien. Je ne sçaurois plus voir mon ménage propre avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville pour l'apporter icy ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents à frotter les planchers que vos biaux maistres viennent crotter régulièrement tous les jours.
Monsieur Jourdain.
Ouais, nostre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une païsanne.
Madame Jourdain.
Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vostre. Je voudrois bien sçavoir ce que vous pensez faire d'un maistre à dancer, à l'âge que vous avez? Nicole.
Et d'un grand maistre tireur d'armes qui vient, avec ses battemens de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de nostre salle ?
Monsieur Jourdain.
Taisez-vous, ma servante, et ma femme.
Madame Jourdain.
Est-ce que vous voulez aprendre à dancer pour quand vous n'aurez plus de jambes? j ^n .
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Nicole.
Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un ?
Monsieur Jourdain.
Taisez-vous, vous dis-je; vous estes des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne sçavez pas les prérogatives de tout cela.
Madame Jourdain.
Vous devriez bien plutost songera marier vostre fille, qui est en âge d'estre pourveuë. Monsieur Jourdain.
Je songeray à marier ma fille quand il se présentera un party pour elle; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.
Nicole.
J'ay encore oùy dire, Madame, qu'il a pris aujourd'huy, pour renfort de potage, un maistre de philosophie.
Monsieur Jourdain.
Fort bien. Je veux avoir de l'esprit, et sçavoir raisonner des choses parmy les honnestes gens. Madame Jourdain.
N'irez-vous point un de ces jours au collège vous faire donner le fouet, à vostre âge ? Monsieur Jourdain.
Pourquoy non ? Plût à Dieu l'avoir tout-à-1'heure, le fouet, devant tout le monde, et sçavoir ce qu'on aprend au collège !
Oùy, ma foy, cela vous rendroit la jambe bien mieux faite.
Monsieur Jourdain.
Sans doute.