RUE LE GOFF
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Cette étude a soulevé partout de vives discussions ; elle devait naturellement en soulever, parce qu'elle amenait la question sur un terrain scabreux et hérissé de passions. Beaucoup de personnes même accoutumées, par habitude d'esprit et par l'austère sévérité de leurs sujets, à ne viser qu'aux raisons objectives, devaient nécessairement s'intéresser fort à l'argument, en voyant que l'on posait ici de hautes questions non seulement d'histoire, mais même de psychologie populaire, et que l'on en tentait, du mieux que l'on pouvait, la solution. Or, après de si longs débats, des raisons proposées par mes adversaires , il es t temps que je reprenne la parole. Ma thèse se fonde
sur quelques données de fait, dont l'évidence ne peut échapper à un examen impartial. Que Ton résume les raisons des deux partis entre lesquels se trouve en suspens l'accusation de rincendie de Rome? Si, d'une part, nous voyons un homme aussi scélérat que l'on voudra, de l'autre, nous trouvons une communauté secrète, dont quelques membres se sont adonnés au crime, d'après le témoignage des écrivains païens, et sont, par les apôtres eux-mêmes, déclarés indignes de prêcher le Christ. Mais cet homme, quand il apprit que sa maison brûlait, retourna à Rome, essaya d'arrêter les flammes, courut çà et là au milieu du peuple, sans gardes^ prit toutes les mesures que lui conseillait l'immensité du désastre ; et, tandis qu'il tâchait d'y remédier, un nouvel incendie éclata. Quant aux autres, on sait que de temps en temps ils n'hésitaient pas à se révolter; qu'ils prêchaient la conflagration du monde, qui devait être
suivie du règne de la justice; qu'ils attendaient ce règne après celui de FAntéchrist, et pour eux rAntéchrist c'était Néron; qu'ils croyaient d'être réservés pendant leur vie au nouveau règne de la lumière et du bien; que, pendant le cours de longs siècles, ils augurèrent encore pour Rome la destruction et l'extermination, et qu'après la ruine de la puissance romaine ils attendaient leur triomphe. Faut-il donc s'étonner que tout cet ensemble d'attentes et d'espérances ait excité les esprits ignorants et fanatiques des misérables esclaves et les ait poussés à l'acte forcené ? Ajoutons à tout cela que les individus arrêtés avouèrent^ ainsi que je crois l'avoir nouvellement démontré. — Dans tout ihouvement de revendication sociale qui se produit parmi les masses, nous voyons bientôt deux partis se séparer : celui des plus exaltés, prêts à l'action immédiate, et celui des esprits plus calmes parvenant avec diffi-
culte à refréner les premiers. Les hommes généreux qui, guidés par le rayon de leur foi, vinrent donner à la plèbe la conscience des droits humains, purent mal en réprimer les turbulences impétueuses, malgré tous leurs conseils de tempérance. Comment pouri^ait-on concevoir que la plèbe romaine, dont la vie, depuis des siècles, avait été toute une suite de convulsions et de frémissements, de séditions et de révoltes, fût devenue un troupeau d'agneaux, précisément à Tépoque de Néron, alors que le spectacle des inégalités humaines était d'autant plus repoussant et que, plus que jamais dans son sein, tourbillonnaient les courants de revendication!
Loin de là! Même dans cette multitude, il y avait de faux docteurs, dont parle la Secunda Pétri, qui^ promettant aux auti^es la liberté^ étaient cependant eux-mêmes les serviteurs de la corruption (II, 2, 19); qui, après avoir échappé aux contaminations du monde par
la connaissance de Jèsus^ s'étaient enveloppés de nouveau dans ces contaminations (II, 2, 20), et, selon les brutales images que nous y trouvons (II, 2, 22), étaient comme des chiens revenus à leur vomissement, comme des truies lavées qui se roulent de nouveau dans la boue. Lorsqu'il se détermine dans les masses un état d'attente impatiente et inquiète, il suffit d'une étincelle pour les pousser à des excès imprévus. L'annonce de la destruction par le feu, décrétée par Dieu pour leur génération, la croyance que le règne de Dieu n'arriverait pas si la puissance romaine n'était détruite, fut l'étincelle des flammes exterminatrices. Ces gens croyaient accomplir la volonté de Dieu, être les exécuteurs de la vengeance divine. En vain voudrait-on parler de significations allégoriques. En admettant même que les allégories, que l'on veut voir aujourd'hui sous l'idée du feu, fussent aussi aperçues par les premiers
et qu'elles puissent s'expliquer comme [ce qui n'est pas), tout cela ne prouveen. Le peuple interprète les mots dans ens matériel; quand on dît feu, c'est l'il entend et non pas autre chose.
! objection, grave à première vue, m'a te par un émioent critique: comment se qu'aucun écrivain, même païen, n'ait \ les chrétiens de cet incendie ? Eh ! bien , s pouvoir en indiquer la raison. A mon B nœud de la question réside en ceci :
icuteurs matériels furent vraiment les es de Néron, et, lorsqu'on leur demanourquoi ils lançaient les torches, ils laient qu'ils agissaient par instigation iii. 11 en résulta que la croyance dans pabilité de Néron s'enracina dans les ences et cette croyance s'accrut encore tage après sa mort. Il arrive, en effet, ilement qu'à ceux qui se signalent trist par leurs turpitudes, le peuple attri-
bue les autres crimes, dont on ne connaît pas les coupables avec certitude. L'accusation ou le soupçon durent naître par une réaction naturelle qui poussa à la pitié envers les condamnés, quelque temps après le désastre et le procès ; car, autrement, on ne s'expliquerait pas comment Néron n'eût pas été tué par la colère populaire, lorsqu'il alla, sans gardes, au milieu du peuple . Et ceux-ci durent se renforcer quand Néron ou ses adulateurs exprimèrent l'intention d'appeler de son nom la ville rebâtie, car l'ambition parut alors au peuple un motif suffisant pour expliquer l'extermination. D'autre part, comme c'est de l'incendie de Rome, vue par Néron, que celui-ci tira l'inspiration pour écrire le poème sur la ruine de Troie, poème que probablement il chanta sur le théâtre de sa maison reconstruite, il devait se faire jour plus tard, au milieu du peuple, l'opinion qu'il avait chanté sur les ruines de sa patrie.
Du reste, qu'il y eût des écrivains qui accusaient explicitement les chrétiens, je ne crois pas qu'on puisse le mettre en doute. Tacite lui-même, directement ou indirectement, a dû se servir de quelques-uns d'entre eux, comme on peut le démontrer ce me semble.
Il serait superflu de demander pourquoi ces écrits n'ont pas été conservés. Pendant plusieurs siècles a continué la des truction systématique de tout ce qui était contraire au christianisme. Les écrits contre la nouvelle religion ont péri; les accusations que l'on lançait contre le christianisme, sauf quelques indications çà et là, nous ne les connaissons que par la bouche des défenseurs. Or, ces écrits apologétiques sont de quelques siècles postérieurs à Néron et chacun d'eux parle des doctrines et des mœurs des chrétiens de son temps ; nous ne pourrions donc pas nous attendre à y trouver quelque tentative de défense contre une accusation qu'on
ne lançait plus, car désormais l'opinion qui accusait Néron avait pris pied môme parmi les païens. Mais, s'il n'est plus question du fait déterminé, c'est-à-dire de l'incendie néronien, par contre on parle fort souvent de tendances révolutionnaires et destructrices.
Ces tendances étaient peut-être un de ces « crimes inhérents à la secte » — flagitia cohœrentia nomini, dont parle Pline à propos des chrétiens de Bilhynie. Mais, de la lettre de Pline, nous nous occuperons plus loin.
L'accusateur des chrétiens dans VOctavius de Minucîus Félix raconte (chap. viii) que ceuxci, après avoir recueilli dans la lie du peuple les plus ignorants et les femmelettes crédules, instituent une plèbe de conjurés sacrilèges ; et plus loin (chap. xi) qu'ils menaçaient d'incendier (et c'est de conflagration cosmique qu'il s'agit) la terre et même l'univers, les étoiles, et qu'ils complotaient un bouleversement. Octave les en défend (chap. xxxiv) et
sa défense est aussi fort instructive pour nous. C'est, selon lui, une vulgaire erreur que de croire que l'incendie vengeur ne peut pas venir improvisément ; les sages mêmes de l'antiquité, dit-il, et les poètes ont parlé de la conflagration cosmique, du fleuve de feu et du marais du Styx, pour la punition des pervers. « Mais aucun — ajoute-t-il (chap. xxxv) — sans être sacrilège, n'estime que l'on punisse avec de tels tourments, pour mérités qu'ils soient, ceux qui ne reconnaissent pas Dieu, comme les impies et les injustes. »
(Hélas! doux philosophe ancien, l'histoire postérieure t'a donné tort!) N'est-ce point là une réponse aux accusations et aux craintes que l'on nourrissait à l'égard des chrétiens? Si donc, pour les raisons que nous venons d'exposer, on ne parle plus de l'accusation particulière regardant Fincendie néronien, on ne peut pas dire que tout écho de l'accu sation générique se soit tu à jamais.
Une autre objection m'a été faite à propos du critérium qui a guidé mes recherches.
Vous vous en tenez, m'a-t-on dit, au jugement des écrivains païens pour ce qui concerne la moralité des premiers chrétiens. Or, pendantde longs siècles les accusations contre les chrétiens ont continué et ce furent les plus atroces et les plus terribles. Les apologistes chrétiens y ont opposé des démentis formels. Pourquoi ne pas croire que les accusations lancées contre les chrétiens des premiers temps soient également des calomnies?
Nous dirons, qu'à propos de ceux-ci, les accusations ne partent pas seulement des païens, mais môme des écrivains chrétiens, dans des passages dont l'interprétation ne peut être douteuse. Au surplus, ce sujet ne regarde pas toute la communauté entière. Personne ne nie qu'il y eut des esprits supérieurs, brûlant de l'amour divin du bien. Mais les nouveautés, et surtout des- nouveautés comme
celles que le Christian isme annonçait dans Tordre social, devaient attirer les esprits les plus turbulents et les plus exaltés, qui ne demandent pas mieux que de couvrir d'un noble étendard la licence de leurs propres actes.
Et si nous regardons bien, même toutes les horribles accusations faites ensuite aux chrétiens, les rites du meurtre de l'enfant, de la promiscuité lubrique après le repas et autres, trouvent là leur explication. Les écrivains catholiques reconnaissent eux aussi que ces calomnies sont dues à toutes ces sectes de Carpocratiens, de Nicolaïstes, de Gnostiques, qui pratiquaient ces horribles rites et s'arrogeaient le nom de chrétiens. Que l'Église ait pu repousser de son sein ces misérables et qu'elle se soit peu à peu épurée, cela revient certainement à sa gloire. Mais cela même nous porte à être fort circonspects, quand nous voulons nier a 'priori que, dans les premiers temps de l'Église, il pût y avoir une
multitude de scélérats, prêts à interpréter à leur manière les nouvelles doctrines et à en venir aux pires excès.
Et la lettre de Pline (X, 96), observe-t-on, n'est-elle point un témoignage de l'innocence chrétienne? Passons, si Ton veut, de Rome en Bithynie, des temps de Néron à ceux de Trajan. La lettre demande à l'empereur si l'on doit punir la secte comme telle ou les crimes commis par elle ; et elle ajoute que quelques-uns des individus interrogés déclarèrent, à plusieurs reprises, être chrétiens, et, sans vouloir savoir ce que cela signifiait, Pline, à cause de leur obstination, les envoya au supplice; d'autres nièrent d'avoir jamais été chrétiens; d'autres affirmèrent de l'être, puis le nièrent, en disant l'avoir été et ne l'être plus ; tous ceux-ci maudissaient le Christ et vénéraient l'image de l'empereur.
Toutefois, ils déclaraient que, du temps où ils étaient chrétiens, ils n'avaient fait que se
recueillir, vénérer le Christ, comme si c'était un Dieu et s'obliger par serment, non pas à commettre des crimes, mais à n'en pas commettre. Deux servantes mises aux tourments ne révélèrent qu'une superstitio prava , immodica. — Si ces malheureux étaient envahis par la peur au point de désavouer leur foi et de maudire le Christ, pourrait-on s'attendre à les voir révéler quelque chose qui pût leur nuire? — Mais, en admettant même que les chrétiens de Bithynie du temps de Trajan aient été complètement innocents, qu'est-ce que cela prouve pour certaines factions des chrétiens de Rome du temps de Néron?
Nous avons cru opportun de mettre en avant ces considérations au sujet des raisons générales qui nous ont inspiré et de la méthode que nous avons suivie. Aux autres
observations sur chaque point, nous répondrons dans les notes et même dans le texte ^ Il n'eût pas été possible de réfuter séparément tous les écrits parus. Ce travail serait devenu un volume avec peu de fruit pour les lecteurs et pour les études. Du reste, il n'aurait pas été décent de soumettre à la considération des lecteurs des écrits, dans la plupart desquels la forme passionnée convient mal à l'aspérité de la matière et où, des ambages
1. L'on a voulu faire croire que la « critique moderne » rapporte à des questions de dogme et de hiérarchie les passages connus de Paul, où il exhorte les chrétiens de Rome à Tobéissance et à la douceur. On a cité Renan à ce propos. Mais Renan dit, en parlant de ces passages (Saint Paul, p. 475) : « Il semble qu'à l'époque où il écrivait cette épître (aux Romains) diverses Eglises, surtout l'Eglise de Rome, comptaient dans leur sein soit des disciples de Juda le Gaulonite, qui niait la légitimité de l'impôt et prêchaient la révolte contre l'autorité romaine, soit des ébionites qui opposaient absolument l'un à l'autre le règne de Satan et le règne du Messie, et identifiaient le monde présent avec l'empire du Démon {Epiph. haer,, XXX, 16; HoméLpseudo-clém,, XV, 6, 7, 8) ». Voir aussi Saint Paul, pp. 477-478.
du raisonnement jaillissent le blâme et l'injure.
J'ai tenu compte des faits et des raisons apportées; je ne me soucie pas des blâmes et des injures et je n'en conserve pas rancune. Mais je suis conforté par le consentement à peu près unanime de ceux qui forment la gloire des études italiennes. Au milieu de leurs voix et des voix de ceux qui, tout en étant d'un avis contraire, ont su garder la mesure, s'est élevé le chœur criard des voix insolentes. Despersonnes, rendues fanatiques par l'ardeur religieuse, se sont lancées contre moi pour contaminer la pureté de mes intentions. Dans cette entreprise, l'ignorance et la mauvaise foi ont été poussées aux extrêmes.
Mais les intempérances des autres ne me feront pas perdre le calme. Ce mftme chœur a toujours accompagné toute œuvre de vérité et de lumière. Tandis que la tempête frappait à ma porte, je pensais tristement à ce qui
avait pu susciter dans tous les esprits de si vives colères contre moi. Il y avait dans ces cœurs affligés comme le déchirement d'une vision chère qui s'évanouit, et d'une zone lumineuse sur laquelle se répandraient inopinément les ténèbres. Pauvres âmes désolées, ivres de radieuses espérances, je n'ai pas offensé votre foi. Pourriez-vous soutenir que, même quand une grande partie du monde a été gagnée à la lumière et à l'amour de votre idée, le fanatisme et l'erreur aient aussitôt disparu de la terre et que les convoitises aveugles et les haines basses n'aient plus agité les esprits? Pourquoi devrait-il donc répugner à votre foi d'admettre qu'il en ait été ainsi même au commencement de la nouvelle ère chrétienne, au milieu de gens dont les âmes avaient hérité des rancunes séculaires ?
ET
La première question qui se présente à Tesprit de l'historien est celle-ci : L'incendie fut-il ordonné par Néron? Parmi les écrivains anciens, Suétone et Dion Cassius Taffirment et ils nous ont même exposé les raisons de leur conviction ; aussi l'information donnée par eux n'a de valeur qu'en tant qu'en peuvent avoir ces raisons^, ce que nous ver-
1. On m'a objecté que ce critérium historique ne vaut rien, parce qu'un historien peut raconter une chose vraie, mais se tromper en en donnant les causes. C'est précisément ce que je pense moi-même et ce que je déclare aussi plus loin; les détails de l'incendie, racontés par les historiens, ne sont certainement pas inventés par eux et ils sont vrais selon toute légitime présomption ; la cause de l'incendie, c'est-à-dire l'ordre
rons bientôt*. Tacite se sert de diverses
de Néron, nous devons la juger d'après les raisons qu'ils donnent de leur conviction. En effet, quand on attribue l'incendie au hasard ou à Tordre de Tun ou de l'autre, il s'agit d'une conviction ou d'une appréciation et non pas d'un fait.
1. Pline l'Ancien l'affirme aussi ; mais sa simple indication (N. H., XVII, 1,1; ad Neronis principis incendia, quitus cremaî;iïC/r6em) prouve seulement que, à ce tempslà, cette opinion avait déjà pris pied. Le récit de Sulpicius Sévère (II, 29) est pris entièrement dans Tacite, dont il reproduit beaucoup de phrases. Celui d'Orosius (VII, 7) est tiré de Suétone, avec quelque exagération des renseignements. L'inscription dans C. J. L., VI, 826, est:
QUANDO URSS PER NOVEM DTES ARSIT NERONIANIS TEMPORIBDS.
Une menace d'incendie est attribuée à Néron, par l'auteur de VOctaviaf v. 832.
On ne peut rien tirer des écrivains chrétiens, tels que Méliton de Sardi, Tertullien, Eusèbe, Lactance, Jérôme, Augustin, qui, sauf Eusèbe, ne font même pas allusion à l'incendie. Quelque différence de détail de la narration tacitienne se trouve dans la correspondance apocryphe de Sénèque et saint Paul, qui est du iv° siècle, où il y a une épître sur l'incendie (voir Ramorino, dans la Vox Urbis, 1901, n. 4).
Parmi les modernes, outre Aube, Schiller et d'autres, Herstlet a nié absolument et avec quelques bonnes raisons que l'on dût attribuer l'incendie à Néron [Treppenwitz der Weltgesch. 5° édition, pp. 165 et suiv.). Beaucoup l'attribuent au hasard, entre autres Allard et
sources, mais il ne semble pas avoir cherché à rendre son récit cohérent ; empruntant ses informations tantôt à un auteur, tantôt à un autre, il parvient à inspirer au lecteur tantôt une opinion, tantôt une autre. Il se montre d'abord hésitant entre deux autorités de sources : celles qui attribuaient le désastre au hasard et celles qui Tattribuaient à Néron; mais l'hypothèse du hasard devait tomber pour lui qui, peu après, raconte comme un fait certain que personne n'osa s'opposer à la violence du feu, parce que des hommes menaçants défendaient d'éteindre les flammes et même les ravivaient, en prétendant agir sur le conseil d'autrui. 11 est
Marucchi. Tous les détails de l'incendie sont contraires à cette hypothèse, et, pour l'admettre, il faudrait considérer comme faux tout le récit des écrivains anciens.
On trouve aussi quelques indications conformes aux opinions exprimées et développées par moi dans plusieurs auteurs qui me sont antérieurs comme le remarque Coen, dans Atene e Roma (1900, p. 300-301). Voir aussi Chirac, Revue socialiste (août 1897).
vrai que Tacite ajoute, qu'on ne sait s'ils agissaient ainsi pour pouvoir s'abandonner sans frein au pillage ou vraiment par ordre ; mais il est évident que la première de ces raisons ne peut pas se soutenir. En effet, s'ils parvenaient à s'imposer par les menaces au point d'empêcher toute tentative d'extinction, ils pouvaient bien exercer le saccage en toute liberté, sans avoir besoin d'alléguer un ordre.
Et, du reste, le fait que la chose se répétait, avec les mêmes détails, dans tout Rome, n'indique-t-il pas l'obéissance à un mot d'ordre? Cela exclut le hasard, qui est exclu aussi par le fait qu'aussitôt après l'extinction du premier incendie, il en éclata un second, qui partit des jardins de TigeJlin et ravagea une autre partie de la ville. D'ailleurs, Tacite semble ne pas avoir réduit à l'unité de pensée cette partie de son œuvre, et avoir plutôt esquissé des notes provenant de sources
disparates. Nous verrons, en effet, qu'il est fort probable qu'une de ses sources accuse explicitement les chrétiens ^ — Suétone, nous l'avons vu, accuse Néron et il fonde l'accusation sur trois faits. Dans un banquet, un convive aurait dit en grec : « Quand je serai mort, que la terre se mêle avec le feu! »
1. Un autre indice que Tacite n'a pas résumé le fait historique dans une conception unique, mais qu'il a simplement réuni des informations disparates provenant de sources différentes, se trouve aussi dans la circonstance suivante. 11 rapporte le bruit que Néron, au moment du désastre, chantait Tincendie de Troie, sur le théâtre domestique. Mais quel théâtre? Lorqu'il retourna d'Antium, le palais impérial brûlait! Une autre contradiction se trouve dans ce qu'il racontera la fm du chapitre 50 (livre XV), comme nous verrons bientôt. A ce propos, je dois dire que j'ai éprouvé une désagréable surprise, en voyant que l'on s'est plaint de mon jugement sur Tacite, comme d'un jugement fait tout exprès pour en diminuer l'autorité et pour en infirmer la foi. Après tant d'études faites depuis si longtemps sur le matériel historique de Tacite, sur sa sombre manière de voir, sur sa constante aversion pour quelques personnages, on serait en droit de prétendre qu'une telle masse de travail n'ait pas été faite en vain pour les gens d'étude.
Et Néron aurait ajouté : « Et même, quand je suis vivant! » En outre, plusieurs consulaires surprirent dans leurs propriétés des esclaves impériaux avec de Tétoupe et des torches, et, par crainte, ne les dérangèrent même pas. Enfin, Néron, désirant avoir su^ :^le Palatin la place occupée par quelques gri^-' niers construits en pierre, les fit d'abord abattre et, ensuite, il y fit mettre le feu. Dion Cassius aussi est explicite, et, comme preuva de son accusation, il avance deux faits : à savoir que Néron avait fait vœu de voir la destruction de Rome et du palais royal, et qu'il déclara Priam heureux d'avoir vu périr sa patrie.
En vérité, si ce sont là les fondements d'une accusation séculaire, l'historien impartial doit rester bien perplexe, avant de la con-
firmer. Certes, Néron commit tant de féroces scélératesses qu'il n'y a pas à craindre de charger trop le fardeau de ses crimes en y ajoutant un autre méfait : toutefois, si Ton juge sans préventions, il est facile de reconnaître la vacuité des raisons avancées par les anciens pour l'inculper à celui-ci. Que les esclaves de Néron aient été surpris en train d'incendier, le fait a toute vraisemblance, mais il s'explique bien autrement, comme nous le dirons plus loin. Quant aux greniers du Palatin, il est naturel que, lorsque tout était détruit autour d'eux, Néron, en voyant ces restes informes, les ait fait abattre et incendier pour déblayer l'emplacement de sa future somptueuse demeure ^ D'autre part, Tanec-
i. Ce passage de Suétone {Ner, 38) a dérouté bien des gens. Suétone parle de la démolition et de l'incendie des greniers, parce que cela sert à démontrer, selon lui, que Néron ne fît pas un mystère de l'ordre qu'il donna d'incendier Rome {incendit iirbermA^ palam... ut bellicis machinis labefactata atque inflammata sint, etc.). Il est
dote racontée par Dion Cassius, qu'il avait fait vœu de voir la destruction de la ville et du palais, est infirmée par le fait qu'il rentra à Rome à peine eut-il appris que le feu s'approchait du palais impérial; et cependant on ne peut pas empêcher — dit Tacite — que le Palatin et le palais et. tous les lieux environnants ne fussent la proie des flammes ^ Restent deux autres anecdotes, celle de Priam et celle du banquet. Il n'est pas improbable que Néron se comparât à Priam, qui dut voir la destruction de sa patrie et nous ad-
clair que cette argumentation ne vaut rien. Si Néron a donné sans mystère l'ordre d'abattre ces greniers, il a donc dû le donner à son retour d'Antium; et alors tout était déjà dévoré par les flammes autour des greniers.
1. Et c'était la maison somptueuse que lui-même avait fait démesurément agrandir, et qui comprenait alors tout l'emplacement du Palatin à l'Esquilin. Le nom de Domus Transitoria (Suét., Nér., 31) a étrangement induit en erreur Renan, qui a cru y voir l'intention de Néron de faire ensuite une maison définitive. Mais transitoria signifie seulement que cette maison mettait en communication, comme dit Tacite (Ann., XV, 39) le Palatium avec les jardins de Mécène.
mettons même qu'il se proclamât heureux d'avoir vu une chose unique au monde : mais ce n'est pas là une preuve pour affirmer que l'ordre partit de lui. Et l'on ne peut pas non plus tirer une telle déduction des mots d'esprit, que, selon Suétone, il aurait échangés avec un convive dans un banquet. Au contraire, si l'on y fait bien attention, l'interprétation de ces mots est toute différente. En effet, si le convive a dit : 'Ejxoj QavovToç yala jÀt'y^Gr^Tco TT'jpi, c'est ce qu'il voulait évidemment dire : « pourvu que je sois mort, que la terre se mêle avec le feu » et, en d'autres termes : « pourvu que je n'ai plus à courir de risques, le monde peut bien tomber! » Il est donc naturel que Néron ait répondu : « au contraire, pourvu que je continue à vivre », [immo inquit^ k^-ox) î^wvro;). Nous nous sommes arrêtés sur ces détails anecdotiques, non point pour conclure d'après ces seuls détails que l'accusation a été injuste, mais sim-
plement pour affirmer qu'il ne nous est point donné de rechercher la vérité dans de pareilles sources. Ces écrivains ont peu de discernement critique. Lorsqu'ils recueillent des faits, ils nous offrent des matériaux précieux, lorsqu'ils les interprètent ou en tirent des déductions, ils laissent apparaître toute leur faiblesse. Nous devons donc suivre une autre voie. Nous devons examiner tous les détails du désastre en rapportant tout au caractère et aux actes de Néron ^ Nous devons voir quel pouvait être pour lui le mobile qui le poussât à donner cet ordre malheureux et quels pou-
i . On m'a reproché d'avoir tiré ces détails de ces mêmes auteurs dont j'ai cherché à infirmer la foi. Mais les déclarations qui précèdent sont explicites; les faits ne sont certainement pas inventés par les écrivains, mais les diVluctions qu'ils en tirent sont erronées. — On a dit aussi que mon système était de me débarrasser des textes qui ne me convenaient pas. Gela n'est pas juste. Les faits rapportés par les écrivains, je les considère comme vrais et je les accepte. Mais l'attribution de l'incendie à Néron est une appréciation et non pas un fait.
valent être ses moyens pour mettre à exécution ce monstrueux dessein.
Que Néron fût capable de commettre des crimes, c'est hors de toute discussion; et si nous ne devions avoir recours qu'à cela, la question ne subsisterait plus. Mais il y a des tempéraments et des caractères différents dans la criminalité : d'aucuns sont nés pour les audaces les plus forcenées, pour les scélératesses les plus téméraires ; d'autres commettent les crimes avec des embûches couvertes, avec des pièges cachés. Néron, tel qu'il résulte de tous les actes de sa vie, fut insidieux et lâche ; soupçonneux de tout et de tous ; toujours à l'affût, pour s'attirer la faveur du peuple par des fêtes et des largesses ; assailli parfois par des crises convulsives et, dans la crainte de la vengeance divine, su-
perstitieux comme un enfant. Quand l'incendie éclata, il était à Antium^ L'incendie aurait éclaté sur son ordre ! Mais alors son triste secret dut être confié non pas à un ou deux de ses intimes, mais à des centaines, peut-être à des milliers d'esclaves et de prétoriens! En effet, c'est dans tout Rome qu'étaient disséminés ceux qui empêchaient toute tentative d'extinction ^ et, ainsi que le
1. Dans toutes les perfidies de Néron, on voit manifestement la recherche de cacher le méfait dans le secret de peu d'amis fidèles. Le fait d'envoyer l'ordre d'Antium à Rome à des centaines d'esclaves et de soldats et de retourner ensuite au milieu du peuple ferait supposer de la part de Néron un courage que nous ne pouvons pas lui attribuer. Et l'on ne peut pas admettre que Néron ait confié son ordre seulement à l'un de ses intimes. Celui-ci n'aurait pu que transmettre les ordres impériaux et Néron aurait compris que l'ordre avait été par conséquent communiqué aux esclaves et aux soldats comme émanant de lui.
2. Pourquoi devaient-ils être des centaines ? on peut dire. Ne suffisait-il pas de peu de personnes pour incendier, puisque l'incendie commença par les boutiques remplies de matières inflammables et fut alimenté par le vent? Du reste, Dion Cassius dit que quelques hommes
rapporte Dion Cassius, il y avait aussi des gardes et des soldats qui ravivaient le feu.
Supposons même que ceux-ci, dans Tivresse effrénée de ces nuits infernales, aient obéi sans hésiter à un ordre qu'on leur disait envoyé de loin par Tempereur. Mais lorsque l'Empereur retourna et tenta d'arrêter les flammes (Tac, Ann.^ XV, 39) à qui obéissaient les gens qui, du jardin de Tigellin, firent éclater un nouvel incendie ^
furent envoyés en cachette dans les différentes parties de la ville : quelques-uns donc, et non pas beaucoup. — Le passage deDion(XLlI,16) « XàOpa yocp -riva; 8ia7r£[i.:u(ov » regarde les individus chargés de mettre le feu et non pas ceux chargés d'en empêcher l'extinction et c'est de ceux-ci que je parle. Ils devraient eux-mêmes être au courant du secret, et pour pouvoir être répandus dans tout Rome, ils devraient être fort nombreux.
i. Ils ne pouvaient certainement pas obéir à Néron, puisqu'ils recevaient de lui l'ordre d'arrêter les flammes et non pas de les rallumer. A cela Ton a répondu que la tentative d'arrêter les flommes pouvait être une fiction de la part de Néron. Mais en tout cas cette fiction ne pouvait pas avoir d'effet, si ce n'est avec des actes d'extinction. D'ailleurs, étant donné le caractère de
Et si Néron avait donné Tordre, serait-il retourné^? Un ordre, répandu parmi tant d'esclaves et de soldats, ne pouvait rester un secret pour le peuple. Aurait-il donc affronté la plèbe ivre décolère et de terreur 2? Au surplus, pourquoi l'aurait-il donné cet ordre?
Parce que, répond-on, il ne souffrait pas les rues tortueuses et irrégulières avec leurs
Néron, on ne peut pas admettre qu'au milieu du désespoir du peuple, il se soit exposé au danger de renouveler Tordre incendiaire. Et Tigellin n'aurait pas fait commencer par sa maison en laissant intact le Transtévère.
i. On m'a objecté : s'il n'était pas retourné, il aurait accru les soupçons. Mais ces appréciations et ces calculs à froid sont contraires au caractère de Néron. Que l'on veuille examiner son attitude après le meurtre de sa mère (Tac, Ann., XIV, 10). De même, lorsqu'on lui annonça la défection de ses armées, il n'osa pas se présenter en public, craignant d'être mis en pièces [Suét.y ]Vèr.,XLVII).
2. Tacite lui-même affirme que Néron, dès la première nuit de son retour, se promenait sans gardes par la ville, lorsqu'il raconte que Subrius Flavius, bien avant la conjuration des Pisons, avait formé le projet de le tuer, cum ardente domo per noctem hue illue cursaret incustoditus ! {Ann,, XV, 50).
exhalaisons pestilentielles et qu'il ambitionnait d'être appelé le fondateur de Rome ; ou bien parce qu'il voulait jouir du spectacle des flammes et chanter l'incendie. Il en est d'autres qui répondent : il donna l'ordre dans un accès de folie.
Or, la raison des rues tortueuses et irrégulières ne peut vraiment pas se soutenir. Le feu fut mis à toutes les régions les plus nobles et les plus somptueuses de Rome : les temples anciens, les bains, les promenades, les lieux de délices, les maisons les plus riches furent détruits. Les régions des pauvres, le sombre Transtévère, le centre de la communauté judaïque et chrétienne furent respectés. Pourtant, même au Transtévère, Néron avait ses jardins de Domitius et son cirque, qu'il pouvait désirer de voir débarrassés des masures et des ruelles qui les environnaient* . — 11 voulait jouir du spectacle