Qui donc, m'a-t-on dit, pourrait régler la direction
des flammes! Mais il aurait quitté tout de suite Antium : le retard pouvait lui ôter l'occasion de jouir de ce spectacle ! 11 aurait donc ordonné Tincendie dans un accès de folie ! Mais lorsqu'il retourna à Rome, et comme rapporte Tacite [Ann.^YX^ 39), il chercha de s'opposer au feu ; lorsqu'il ouvrit pour dédommager le peuple le champ de Mars, les portiques et les thermes d'Agrippine, ses propres jardins, et fit construire des cabanes provisoires, lorsqu'il diminua le prix du blé, il était certainement dans la pleine possession de ses facultés. Et alors qui donc renouvela l'incendie dans les jardins de Tigellin ^ ? — 11
des flammes? Mais certainement, si son but était de supprimer les ruelles étroites et les sales masures, il n'aurait pas eu recours aux flammes. Il suffisait qu'il énonçât son projet d'embellir Rome pour être exalté par tout le peuple, et pour avoir le concours de tous les citoyens. 1. H est aussi opportun de remarquer que le récit, d'après lequel Néron aurait chanté l'incendie de Troie sur les ruines de Rome, est, pour de bonnes raisons, considéré comme une légende. Voir Renan, V Antéchrist
y a encore deux autres observations à faire:
Néron voulait sauver sa maison, et en effet il employa tous ses efforts dans ce but, à peine de retour à Rome: aurait-il donc pu ordonner que Ton commençât à mettre le feu précisément à cette partie du cirque qui était contiguë au Palatin*? — Néron aimait à se croire et à se faire croire un fin artiste au bon goût grec. N'aurait-il donc pas faitmettre en sûreté les plus belles œuvres de sculpture, les monuments des plus grands artistes, les chefsd'œuvre de l'art grec ? Tous furent détruits et Néron envoya ses émissaires à travers l'Asie et l'Achaïe pour en dérober de nouveaux. — Plus Ton considère l'accusation
(p. 147, n° 2), qui a probablement tiré ses arguments de la note de Fabricius à Dion Gassius, LXII, 18.
1. Dire qu'une fois l'ordre reçu, on ne prit plus garde à rien, n'est pas une bonne raison. 11 n'en est pas moins vrai que si le premier incendie partait de la maison de Néron elle second de celle de Tigellin, le feu dut être mis par des individus qui étaient ennemis de tout Tordre social représenté par ces deux hommes.
lancée contre Néron, etplus elle paraît incohérente et contradictoire. Mais alors, par qui futordonné Fincendie? Quels furent les incendiaires? Quel fut leur but? Qui a accusé les chrétiens? Et qu'étaient les chrétiens à cette époque?
Pour bien exposer notre sujet, nous devons commencer par la dernière de ces questions et remonter jusqu'à la première, en passant par les autres.
Sur la première communauté chrétienne à Rome nous possédons fort peu de documents; mais ils suffisent à nous apporter quelque lumière. Si l'on imaginait les chrétiens du temps de Néron et même des temps antérieurs occupés à byzantiniser sur des questions de dogme, on ne pourrait s'expliquer l'agrégation continuelle de nouveaux prosélytes à la parole évangélique. Tacite ditqueles chrétiens
étaient alors « une immense multitude » et il n'y a aucune raison pour diminuer la valeur de ce témoignage ^ Or une immense multitude ne pouvait s'émouvoir pour une contreverse concernant seulement le dogmejudaïque, comme celle de savoir si le Messie était déjà venu et devait revenir, ou s'il n'était pas venu et si on devait encore l'attendre. Il faut bien autre chose pour émouvoir les foules. Si ces questions avaient formé le seul objet de la prédication évangélique, il est probable que les païens auraient répondu comme le proconsul Corinthius répondit aux Juifs qui accusaient Paul : « Ce sont là des questions de mots ; c'est à vous d'y penser. » Le christianisme, au contraire, dut prendre bien vite à
1. Le témoignage de Tacite est renforcé par celui de Clem. Rom. Ad Cor,, I, 6 (roXù rXfjÔo;) et par celui de Y Apocalypse, Vil, 9 (oyXoç tuoXu;), et par celui de Paul lui-même dans son épitre aux Philippiens « beaucoup de frères dans le Seigneur ». Pour infirmer l'autorité de ces sources, on ne trouve pas une seule preuve de fait.
Rome une formesoeialeet économique. Nous ne voulons pas par là nier l'existence de celte période de transition, indiquée généralement sous le nom de christianisme judaïque, et <lontla reconstruction historique et doctrinale est due à l'école de Tubingue. Nous entendons simplement affirmer que les Romains étaient entièrement étrangers à de pareils dissentiments dogmatiques. Ce qui leur importait, c'était l'ensemble des aspirations et des revendications messianiques, c'était la douce parole, qui, pour la première fois, affirmait l'égalité humaine, et promettait l'extermination des impies et le règne prochain de lajustice. Or, cette soif ardente de revendications humaines était commune au judaïsme aussi bien qu'au christianisme. La différence consistait en ce que, pour le christianisme, le Messie était déjà venu, mais devait bientôt revenir pour disperser les puissances malfaisantés sur la terre ; le judaïsme ne savait pas
se plier à Tidée d'un Messie, qui n'aurait pas levé son épée de feu sur les impies, assuré la suprématie de son peuple, élu et établi l'empire dans la divine Jérusalem, belle par l'or, les cyprès el les cèdres. Mais au fond de l'attente, d'une part comme de l'autre, un prochain renouvellement humain y avait un contenu social; et, en considérant du dehors l'attente des uns et celle des autres, il était facile de les confondre. C'est pour cela que Joseph Flavius et Justus de Tibériade ne distinguent pas les chrétiens des Juifs; et Tacite, dans un passage (^w?^.,V, 5), confond les uns et les autres; de même Suétone, lorsqu'il dit {Claud., 25) Judœos impulsore Christo assidue tumuUuantes Rotna expulit (et quelque étrange interprétation que l'on ait donnée à ce passage) par Judœi entend évidemment les chrétiens, en s'imaginant que le Christ était encore vivant aux temps de Claude et même qu'il excitait les Juifs dans leurs tentatives de
soulèvement *. — Que plus tard la conscience
4. Impulsore ne peut pas signifier « à cause », mais bien « sous l'excitation ». Il faut confronter ce passage de Suétone avec un passage des actes des Apôtres où il est dit (XVIII, 2, 3) : « [Paul], ayant trouvé un juif nommé Aquilas, originaire du pays du Pont qui, peu auparavant, était venu en Italie avec sa femme Priscille (parce que Claude avait commandé que tous les Juifs sortissent de Rome), il s'adressa à eux ; et comme il était de môme métier il demeura avec eux. » Or il est important de constater que Aquilas et Priscille étaient précisément chrétiens. (Woir Aux Rom., XVI, 3 ; I aux Corinth,,X\l, 19 ; II à Timothée, IV, 19 ; Actes des Apôtres, XVIII, 2, \S, 26). Et qu'ils fussent chrétiens même avant de rencontrer Paul, on peut le déduire avec quelque probabilité du fait que c'est justement dans leur maison que Paul alla habiter à Corinthe. Paul (aux Rom,, XVI, 3) les appelle ses « coopérateurs ». Voir aussi De Rossi Bull. arch. cns«., 1867, p. 43 et suiv, et 1888-89 p. 128 et suiv. et Allard, Histoire des Persécutions, I, p. 23. Il est donc probable que Claude ait chassé de la ville les Juifs chrétiens et non tous les Juifs ; d'autant plus que Dion Cassius (LX,6) dit que Claude, jugeant dangereux de chasser les Juifs de la ville, à cause de leur nombre, se borna à en interdire les réunions. — Du reste, l'expulsion ordonnée par Claude ne devait pas regarder les Juifs proprement dits comme le prouve indirectement le fait que Joseph Flavius, généralement si bien informé de tout ce qui concerne ses compatriotes, ne mentionne que des actes de faveur de Claude envers les Juifs {Ant. Jud.,\l\, 5, 2; XX, 1,1).
humaine se soit portée vers le christianisme et non pas vers le judaïsme, la raison en est manifeste. Le judaïsme en effet restait fermé dans son rigide particularisme de race, tandis que le christianisme embrassait l'univers dans son amour. L'un exaltait le peuple élu du Seigneur et destiné au triomphe ; l'autre, en prêchant l'égalité humaine, exerça sa propagande parmi les païens. En outre, les uns déplaçaient indéfiniment les termes de la douce promesse ; les autres, en annonçant l'imminence du retour désiré , semblaient satisfaire l'impatience de renouvellement humain si caractéristique chez la société romaine du i" siècle.
Il est facile d'imaginer la diffusion large et immédiate que le christianisme eut parmi les esclaves, qui se sentaient plus que jamais obsédés par le désir de revendications et qui,
depuis des siècles, éclataient de temps en temps en révoltes. D'autre part, comme cela arrive dans tous les mouvements humains, aux idées nouvelles s'ajoutait ce substratum ténébreux de la société, qui sort seulement aux jours de troubles et qui parvient aux pires excès ^ poussé par les passions basses et par les rancunes longtemps étouffées. Ces hommes jetaient une lumière blafarde sur TÉglise tout entière. Tacite, en parlant des chrétiens, dit qu'ils étaient « détestés pour leurs crimes » et qu'ils méritaient « les peines les plus exemplaires » [Ann.^ VI, 44) ; et Suétone en parle comme de gens « malfaisants » [Nér,^ 16).
Tacite et Suétone se font, des vertus et des erreurs humaines, la môme conception que nous nous en faisons nous-mêmes. Lorsqu'ils parlent de crimes et de méfaits, il n'est pas possible de prendre ces mots dans une acception autre que celle qui est usuelle. La chasteté, la tempérance, la renonciation aux
plaisirs, la haine pour les turpitudes, étaient des qualités même pour eux et elles auraient rempli leur âme d'une admiration respectueuse. On pourrait penser que l'on eût répandu intentionnellement des calomnies dans le peuple. Mais il faut cependant remarquer que, même dans les sources chrétiennes, nous trouvons la preuve que nombreux étaient ceux qui étaient indignes de prêcher la croix du Christ. Paul lui-môme, dans l'épître écrite de Rome aux Philippiens, parle de la façon suivante de certains individus qui s'étaient ralliés à la nouvelle foi : ^< Plusieurs de nos frères en notre Seigneur, étant rassurés par mes liens, osent annoncer la parole de Dieu plus hardiment et sans crainte. Il est vrai que quelques-uns prêchent le Christ par envie et par un esprit de dispute, mais d'autres le font au contraire par bonne volonté. Les uns annoncent le Christ par un esprit de dispute, et non pas purement, croyant ajouter de
raffliction à mes liens ; mais les autres le font par charité, sachant que je suis établi pour la défense de l'évangile. » A combien d'interprétations ces paroles ont-elles donné lieu ! Cependant, il nous semble qu'on peut en trouver une explication dans celles que Paul ajoute un peu plus loin : <( Soyez mes imitateurs, mes frères, et considérez ceux qui marchent ainsi... Car il y en a plusieurs qui marchent d'une telle manière, comme je vous ai souvent dit, et maintenant je vous dis encore en pleurant qu'ils sont les ennemis de la croix du Christ ; leur fin est la perdition, leur Dieu est le ventre, leur gloire est dans leur confusion et ils n'ont de pensée et d'affection que pour les choses de la terre. Mais nous, nous vivons dans les cieux, comme dans notre cité, d'où nous attendons encore le Sauveur*. » Et plus loin : « Que votre
1. Par ces paroles, Paul faisait allusion non pas aux païens, mais aux chrétiens indignes du Christ, comme
douceur soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est près. Ne vous inquiétez de rien ^ » Le Seigneur est près. Donc, dit-il, soyez doux, ne vous abandonnez pas à des mouvements déréglés; attendez avec calme et confiance.
La semence jetée avait porté ses fruits par tout : c'était de la semence d'amouç et elle
on peut le déduire par ce qu'il dit dans son épître aux Romains (16, 17-18) : « Je vous exhorte, mes frères, de prendre garde à ceux qui causent des divisions et des scandales contre la doctrine que vous avez apprise, et de vous éloigner d'eux. Car ces sortes de gens ne servent point notre Seigneur Jésus-Christ, mais leur propre ventre; et par de douces paroles et des flatteries, ils séduisent les cœurs des simples. »
1. Quelques auteurs ont dit que tous ces passages se rapportent à des schismes et à des divisions intérieurs de TEglise naissante, pour des questions de dogme et de hiérarchie. A vrai dire, je ne comprends pas quel rapport le dogme et la hiérarchie puissent avoir avec le ventre, dont parle Paul, avec la pensée et V affection pour les choses de la terre, — Si au contraire Ton veut parler de schismes et de divisions concernant vraiment l'attachement aux biens de la terre, c'est-à-dire si l'on veut supposer que le nom de chrétien ait été pris par des hommes avides et envieux des biens d'autrui, nous sommes alors pleinement d'accord.
eut pour fruit la révolte. Et à Rome, quels étaient ceux qui prêchaient le Christ par envie et par esprit de dispute ? C'étaient ceux qui pensaient aux choses de la terre, qui avaient envie des biens d'autrui, et se soulevaient en disputes et en émeutes ; c'étaient ceux-là qui ajoutaient de Taffliction aux liens de Paul.
En effet, il devait être jugé par César et il avait tout intérêt à ce que sa doctrine n'apparût pas comme perturbatrice de l'État ; dans le simple champ religieux, l'acquittement était certain, car Rome, en fait de religion, n'avait jamais connu l'intolérance. L'Église chrétienne naissante dès lors était déjà scindée en factions. En dehors des disputes dogmatiques, qui devaient tant agiter la noble vie de Paul, il y avait dans le christianisme primitif un vif dissentiment entre ceux qui cherchaient à inculquer l'attente confiante de la justice divine, et ceux qui voulaient tourner les nouvelles doctrines vers des buts de
revendications matérielles immédiates. Les auteurs modernes ont amplement étudié en quoi consistaient les dissentiments dogmatiques ; mais ce n'est pas une raison pour croire que les divisions de la première Église se réduisaient à ces seuls dissentiments. Au contraire, si Ton y fait bien attention, on verra que même ceux qui étaient d'avis contraire dans des questions de dogme s'accordaient pour réprouver le parti des revendications sociales. Et si, d'une part, Paul déplore qu'il y ait dans TÉglise des gens qui sont ennemis de la croix du Christ, parce que leur Dieu est le ventre et leur affection est pour les choses de la terre^ d'autre part, Pierre parle longuement de ceux d'entre les chrétiens, qui sont esclaves de leur sensualité, qui, comme des bêtes brutes, suivent l'impulsion de la nature et sont destinés à périr par leur propre corruption, qui aiment à être tous les jours dans les délices et ne cessent jamais de pécher, en
attirant les âmes qui se laissent flatter et en ayant le cœur exercé dans Tavarice (II de Pierre^ 2). De même que Paul, Pierre aussi, dans sa I" épître (dont Tattribution est certaine) exhorte les chrétiens à se soumettre aux autorités, aux souverains, aux gouverneurs et à les considérer comme des envoyés de Dieu, chargés de punir les malfaiteurs et de récompenser ceux qui fontlebien (1,2, 13-14). Cette exhortation prouve précisément que parmi les chrétiens il y avait une faction turbulente. (Voir la V" épître à Timothèe, 6, 3-4.) Il doit s'agir, comme le pense Renan [Saint Paul, p. 475), de ces sectes chrétiennes qui niaient la légitimité de l'impôt et prêchaient la révolte contre l'empire, qu'ils identifiaient même avec le règne de Satan. La plupart des membres de l'Église primitive auront été des personnes dominées par l'amour du bien cl par la charité fraternelle, mais la turbulence frémissait dans cette masse et la parole
évangélique ne réussissait pas toujours à la refréner. Or il convient de rappeler ici ce que, comme nous Tavons vu plus haut, rapporte Suétone : à savoir que, sous Claude, les chrétiens s'agitaient et se révoltaient et qu'ils furent expulsés de Rome. Ge passage aussi a donné lieu à bien des interprétations ! Toutefois, pour confirmer la nôtre, il suffit de rappeler ce passage de Tacite [Ann.^ XV, 44):
<( Cetle pernicieuse superstition étouffée pour le moment éclatait de nouveau » ; ce qui nous laisse entendre qu'il dut y avoir plus d'une tentative pour étouffer le christianisme naissant*. Pourquoi donc l'étouffer, s'il n'avait
i. Plun d'une, ai-je dit. Les paroles de Tacite sont: Auctor nominis ejus Christus, Tiberio imperiiantc, per procuratorem Pontium Pllatumsuppiicio adfectus fuerat; repressaque in prœsens ixitiabills superstitio rursum erumpebat. Si Tacite avait voulu dire que la repression fut une seule, il aurait dit eruperat, tandis que erumpebat i^^i un imparfait itératif en corrélation avec in prœsens. La signitication est donc : chaque fois qu'elle était réprimée, elle éclatait de nouveau.
pas un caractère révolutionnaire? A Rome, tous les cultes vivaient à la lumière du jour *. Et l'on peut déduire de l'épître même de Paul aux Romains que le christianisme avait à Rome ce caractère. 11 s'efforce de toutes façons d'inspirer le respect dû à l'autorité ; il va jusqu'à faire croire que la puissance terrestre est divine : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures; car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu et les puissances qui subsistent sont ordonnées de Dieu. C'est pourquoi celui qui résiste à la puissance résiste à l'ordonnance
\ . Les mesures répressives prises à Rome contre certains cultes et cérémonies furent déterminées par des raisons de moralité et de tranquillité publique (Voir Aube, Histoire des persécutions , I, p. 77; et De Marchi, Rendiconti Istituto Lombardo, juin 1900). Si le christianisme n'avait ou qu'un caractère religieux, il aurait été toléré, comme était toléré et même quelquefois favorisé le judaïsme (Joseph, Ant. jud.,XWly 6, 2), qui prétendait aussi à l'exclusive vérité de son Dieu unique et avait également contre lui le sentiment public.
de Dieu ; et ceux qui y résistent feront tomber la condamnation sur eux-mêmes, etc ».
[Rom. 13). Ainsi Ton s'explique également pourquoi l'on accusait les chrétiens de professer la haine du genre humain. Tacite dit même que l'accusation fut prouvée [Ann., XV, 44), odio humani generis convicti sunt ^ . On a essayé d'interpréter ce passage, en alléguant la renonciation aux biens et aux plaisirs de la vie, que les chrétiens professait. Vains efforts! Le monde classique avait vu dans ce genre les aberrations extrêmes de l'école cynique, et, dans son sein, était encore florissant l'idéal de la vertu stoïque. Mais toute
1. Plus tard les apologistes parlent souvent de semblables accusations. Aussi croyons-nous que c'est en vain que l'on a tenté d'interpréter ainsi ce passage « d'être haïs par le genre humain ». Comment donc la haine d'autrui pourrait-elle être un grief contre quelqu'un? Au surplus, pouvait-on affirmer sérieusement que tout le genre humain s'accordait pour haïr cette Église secrète et inconnue? En tous cas, même si on traduisait la phrase de cette façon, on y gagnerait bien peu.
56 L liNCENDIE DE ROME
rvendicalion d'une classe sociale contre Taulre devient nécessairement lutte et par suite haine de classe. Étrange destinée ! Le Christ et ses apôtres enseignaient l'amour ; mais leur parole, jetée au milieu des multitudes, était au contraire une semence qui produisait la haine humaine.
Parmi ces bandes, aigries par les douleurs séculaires, avides de revendications ardemment désirées, passa la figure douce et consolatrice de Paul. Il poursuivit son œuvre opiniâtrement et avec une ferveur divine ; il dirigea par la douceur ces cœurs tumultueux et convertit le plus de prétoriens et d'esclaves de Néron qu'il put {Aux Philip., \, 13 ; IV, 22). Après que le procès qu'on lui avait intenté se fût terminé par Tacquittement, il n'est pas
certain qu'il soit resté à Rome (63 après J.-C. )^ . C'est Tannée suivante qu'éclata l'incendie.
Le Seigneur est près! avait annoncé Paul; et toute la littérature évangélique contient ce cri d'angoisse et d'attente : « Je vous dis en vérité que quelques-uns de ceux qui sont ici présents ne mourront pas avant d'avoir vu le Fils de l'homme venir dans son royaume. »
« Je vous dis que cette génération ne périra pas avant que tout cela n'arrive. Le ciel et la terre périront, mais mes paroles ne périront pas. » Ainsi s'expriment Matthieu, Marc et Luc dans leurs évangiles. Et l'épître de Jacques : w Soyez patients, fortifiez vos cœurs, la venue du Seigneur est prochaine. » Et l'épître aux Hébreux : « Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra et il ne tardera pas. » Et Paul lui-même aux Romains : « La nuit est avancée et le jour
1. Voir sur toute la chronologie de Paul, Harnack A. Die Chronologie der altchristlichen Litteratur, I, 231-243.
est proche. » On sait que le dogme postérieur déplaça indéfiniment l'espérance de cet événement divin ; mais les chrétiens d'alors l'attendaient pour leur génération. Paul dans sa première épître aux Thessaloniciens dit :
(( Nous qui vivrons et resterons à la venue du Seigneur. » Et les opprimés, les méprisés, s'extasiaient à l'idée du prochain accomplissement de la douce promesse. Mais quand donc relournera-t-il le libérateur pour soulever les humbles et punir les impies?
<t Quand vous verrez l'abomination de la désolation, qui a été prédite par Daniel le prophète, être établie où elle ne doit point être . . . » , répondaient les évangiles [Marc ^Xlll) . « En ces jours-là, il y aura une telle affliction, qu'il n'y en a point eu de semblable depuis le commencement de la création des choses que Dieu à créées, jusqu'à maintenant, et il n'y en aura jamais qui l'égale. Et si le Seigneur n'eût abrégé ces jours-là, il n'y
aurait pas une àme sauvée ; mais pour ses élus, le Seigneur les a abrégés... Alors si quelqu'un vous dit : Voici le Christ ! ou bien : Le voilà! ne le croyez point... En ces jourslà, après cette affliction, le soleil sera obscurci et la lune ne donnera point sa clarté ; et les étoiles tomberont et les vertus qui sont dans les cieux seront ébranlées. Et ils verront alors le Fils de l'homme venant sur les nuées, avec une grande puissance en une grande gloire. » Ainsi l'idée du prochain retour du Christ était jointe à celle de la fin du monde, qui devrait être suivie du renouvellement des choses et de la régénération de l'humanité. Le Christ lui-même, en indiquant les superbes palais de Jérusalem avait dit : « Vois-tu ces grands édifices? Il ne sera pas laissé de pierre sur la pierre. » Et Jean avait annoncé : « Enfants, c'est la dernière heure. » (I, Jean^ 2, 18). Et Pierre : « La fin des choses est proche. » La fin est proche?
Mais rabomination de la désolation dont avait parlé le prophète, n'était-ce donc pas l'époque de Néron ^? Et le Seigneur n'avait-il pas promis que ces jours seraient abrégés, parce qu'autrement personne ne se sauverait? Et après la destruction, le renouvellement; après les injustices sé-
1. Néron, pour les chrétiens, était vraiment l'Antéchrist, la bête noire (t6 ÔTjpiov, comme l'appelle V Apocalypse), rhomme du péché, le fils de la perdition, dont parle l'épître II de Paul aux Thessaloniciens (2, 3). Son règne était donc l'annonce du règne imminent de Dieu (Voir la susdite épître de Paul, chap. ii.) Voir aussi Renan, S. Paul, p. 252 et suiv. L'objection que les chrétiens ne pouvaient avoir de haine contre Néron avant les persécutions tombe donc d'elle-même. L'épître II aux Thessaloniciens est de beaucoup antérieure à l'année 64 et il est clair que les haines chrétiennes s'adressaient à l'empereur non pas en tant que personne, mais en sa qualité d'empereur et de représentant de l'ordre constitué, à la tête duquel se trouvait Rome. Il serait vain de rechercher si les écritures citées par nous étaient déjà connues à Rome à l'époque de Néron. Qu'elles fussent connues ou non, il est certain que leur contenu devait former le sujet des prédications orales faites aux premiers chrétiens de Rome.
culaires, Tégalité et la paix. L'individu récemment converti trouvait dans le fond obscur de sa conscience les restes du paganisme, qui y persistaient avec ténacité; donc, pensait-il, le stoïscisme ne se trompait point, et, même à travers notre monde, avait pénétré un rayon de vérité ; il y avait pénétré par les oracles des sibylles, par les prédictions étrusques, par les doctrines des stoïciens; tous annonçaient la fin des choses et la nouvelle génération humaine; tous annonçaient le prochain règne d'Apollon, qui régénérerait Tunivers, et Virgile lui-même l'avait chanté [Ecl.JWj 10). Mais c'était surtout le stoïcisme, qui semblait donner à ces âmes troublées le sombre conseil; le stoïcisme, qu'elles ne savaient pas distinguer substantiellement du christianisme par son contenu moral, et qui, comme contenu social, avait les mêmes aspirations de renouvellement humain. Or le stoïcisme prêchait Vec'pyrosis ou combustion
cosmique, comme la fin du monde et le commencement de la nouvelle ère humaine (voir Zeller, Gr. Philosoph. 111 Th. 139 et suiv.).
Pour quelques stoïciens, cette combustion devait être précédée par le déluge, selon ridée ancienne d'Heraclite (voir le fragment dans Clément, Strom., V, 599). Telle est aussi ridée de Sénèque, chez qui le désir de renouvellement est si ardent, que quelques-unes de ses paroles semblent sorties de la bouche d'un apôtre {Nat. Qu,, III, 28-30). Lui aussi annonce ténébreusement : « La destruction ne tardera pas longtemps! »
Le vieil Heraclite, suivi plus tard par les écoles stoïciennes, symbolisait dans le feu l'âme divine de l'univers et avait dit {Hijopolyte^ IX, 10) : « Le feu, attaquant tout, jugera et envahira! » De même, dans le dogme chrétien, on attribuera à l'incendie du monde un rôle de purification et de jugement final. Les anciens prophètes d'Israël frémissaient tous
en attendant anxieusement Theure du châtiment. Il semble que dans l'âme d'Isaïe aient été accueillies toute la protestation des malheureux, la honte pour la domination assyrienne, et la haine pour ceux qui causaient la ruine du peuple. 11 s'écrie en menaçant : « Vous serez comme un chêne dont les feuilles sont tombées, comme un jardin sans eau. L'homme fort deviendra de l'étoupe ; son œuvre une étincelle; l'une et l'autre seront brûlées ensemble; il n'y aura personne pour éteindre le feu (I, 30-31). » Ces frémissements d'indignation, nous les retrouverons plus tard dans l'Apocalypse chrétienne. L'idée de la combustion du monde se joignit aussi, dans le dogme chrétien, à celle de la seconde venue du Christ : « Les cieux et la terre sont réservés par la même parole, étant gardés pour le feu au jour du jugement et de la destruction des hommes impies. Mais vous, mes biens-aimés, n'ignorez pas ceci : qu'un jour
est pour le Seigneur comme mille ans, et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne retarde point l'exécution de sa promesse, comme quelques-uns estiment; mais il est patient envers nous, ne voulant point qu'on périsse, mais que tous viennent au repentir.
Or le jour du Seigneur viendra comme le larron en la nuit ; et en ce jour-là les cieux passeront avec un bruit sifflant de tempête et les éléments seront dissous par l'ardeur du feu, et la terre et toutes les œuvres qui sont en elle brûleront entièrement. Donc, puisque toutes ces choses se doivent dissoudre, quels ne devez-vous pas être par une sainte conduite et par des œuvres de piété, en attendant et en hâtant, par vos désirs, la venue du jour de Dieu, auquel les cieux étant enflammés seront dissous, et les éléments se fondront par Tardeur du feu? » (voir la IP épître de Pierre^ fil, 7-12 ; la même idée se trouve dans les Carm. sibyll.^ IV, 172 et suiv.; Vil,
118, suiy.) — Assurément ces apôtres de la doctrine auront fait tous leurs efforts pour prouver que le feu était divin et non pas humain, et pour exhorter au calme et à l'attente confiante de Dieu. Cela résulte des paroles que nous avons citées et même de toute la littérature apostolique, qui est remplie de conseils de modération. Mais l'impatience de quelques-uns est aussi évidente.
Jetez au milieu d'une foule d'esclaves, de gladiateurs, d'opprimés, une semblable doctrine de feu imminent, qui doit punir tous les jouisseurs de la terre, etvous verrez Tâme de chacun se manifester d'une manière différente; les uns se recueilleront en proie à la crainte et à l'angoisse ; d'autres, les plus violents, les plus méchants par nature, s'empresseront de satisfaire leurs derniers désirs de vengeance. Lorsque les liens et les freins humains sont brisés, l'àme des méchants se révèle et les pousse à satisfaire hardiment les passions
d'abord réprimées ou cachées. Les vengeances, les violences, le saccage, sont les formes habituelles auxquelles se livrent, dans de pareilles conditions d'esprit, les foules forcenées. Quelques-uns peut-être, illusionnés ou fanatiques, auront cru trouver une justification dans la parole divine même. Le Christ avait dit : «Je suis venu porter le feu sur la terre! » [Luc^ 12.) Ils croyaient être les exécuteurs de la vengeance divine :
ils devaient commencer l'œuvre de rédemption. Les masses, exaltées par le fanatisme, dédaignent les conseils de modération et de douceur. Dans ces consciences excitées, fermentent toutes les colères et toutes les rancunes; lorsque toute réserve est perdue, lorsque les craintes ont disparu, les âmes en arrivent aux derniers excès.
Dans quelle autre communauté romaine de ce temps pouvait-il y avoir une impulsion plus vive vers l'acte forcené? Certes, les Juifs
aussi souhaitaient l'extermination de Rome; mais ils n'attendaient pas les flammes vengeresses pour leur génération ; à la cour de Néron, ils étaient bien vus; ils ne voyaient pas en lui TAntéchrist, le monstre, l'homme du péché, annonçant le prochain règne de Dieu. Il n'y avait que les dernières couches sociales, auxquelles on avait apporté la parole d'égalité et d'amour, qui pouvaient se livrer à l'œuvre de destruction. Ces dernières couches sociales étaient abreuvées de haine contre tout ordre de choses établi. Les apôtres, il est vrai, leur donnaient des conseils d'obéissance à leurs maîtres ; mais de leurs paroles mêmes, il résulte que quelquesuns prêchaient des doctrines bien différentes. Voyez la V' épître de Paul à Timothée (VI, 1-5) : « Que tous les serviteurs qui sont sous le joug sachent qu'ils doivent à leurs maîtres toute sorte d'honneur, afin qu'on ne blasphème point le nom de Dieu et sa doctrine.
Que ceux aussi qui ont des maîtres fidèles, ne les méprisent point sous prétexte qu'ils sont leurs frères; mais plutôt qu'ils les servent parce qu'ils sont fidèles et bien aimés de Dieu, étant participants de la grâce.
Enseigne ces choses et exhorte. Si quelqu^un enseigne autrement et ne se soumet point aux saines paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la doctrine qui est selon la piété^ il est enflé d'orgueil ne sachant rien; m^ais il est malade après des questions et des disputes de paroles^ d'où naissent des envies^ des querelles^ des médisances et des mauvais soupçons, de vaines disputes d'hommes corrompus d'entendement et privés de la vérité , qui estiment que la piété est un moyen de gagner. » Comme le regard profond de Paul sait scruter les ténèbres de l'âme ! L'amour universel, qu'il avait annoncé, devenait naturellement pour le peuple une prétention de revendications : la piété devenait un moyen de gagner.
Et ce n'était pas seulement la question de secouer le joug séculaire qu'on agitait comme il résulte indubitablement des paroles de Paul que nous venons de citer; c'était contre toute l'organisation sociale, contre l'empire même, que les haines étaient tournées. Dans le dogme primitif, il était même dit que l'incendie du monde et, par suite, le règne de la justice arriverait, quand finirait l'empire. C'est sous cette forme que nous trouvons plus tard le dogme dans TertuUien : « Nous prions, dit-il {Apolog.^ 32), pour l'empire et pour l'État romain, nous qui savons bien que la plus grande ruine qui menace l'univers entier, c'est-à-dire la fin de notre ère avec ses horribles calamités, sera retardée d'autant que sera prolongé l'empire romain. ))(De même dans le Liber ad Scapulam^ chap. ii.) •Dans ce temps-là l'approche de l'événement extrême est une cause de terreurs, comme en l'an 1000; à l'époque de Néron, on l'attendait
avec un désir fervent et Ton accusait Dieu du retard de la promesse (IT, Petri^ 3, 9). Plusieurs passages de la littérature apostolique affirment le ferment des esprits et la désireuse attente de l'heure finale. Pour les exciter davantage, on faisait même courir de fausses apocalypses [W.ThessaL^ 2, 2). On s'explique ainsi comment, à l'époque de Néron seulement, put éclater l'impatience de l'acte forcené. — Et même à l'époque néronienne s'unissaient les deux idées de la fin du monde et de la fin de l'empire, comme on le déduit de ce que nous avons vu plus haut, à savoir que le règne de Dieu devait être précédé du règne du monstre (II, ThessaL^ 2,3-12); le monstre, c'était Néron.
Si donc la destruction de l'empire, l'anéantissement de l'Antéchrist devait être le commencement de la justice divine, il faudra, à mon avis, une volonté bien ferme pour nier encore que ces pauvres fanatiques, poussés
peut-être par de malignes excitations, aient voulu en finir avec l'empire et avec Rome.
Le feu, le feu dévastateur, aurait mis fin à l'abomination et régénéré l'humanité dans l'innocence. De même que la puissance de la lumière était précédée par celle des ténèbres et le règne de Dieu devait l'être par celui du monstre, de même le feu divin serait précédé par le feu humain, qui aurait anéanti le siège même de l'empire*.
1. Non pas à titre de preuve, mais comme élément de fait pouvant avoir quelque rapport avec notre argument,^ je crois opportun de mentionner une curieuse découverte faite en i 862 à Pompéï. Sur une muraille, on découvrit quelques lettres tracées au charbon. Kiessling (BulL Ist. corr. arch. d862, p. 92), qui fut le premier avec Minervini et Fiorelli à voir ce document, crut pouvoir lire: iGNi GAUDE cHRisTiANE. Les lettres s'effacèrent au contact de l'air. Deux ans plus tard, De Rossi ne vit plus rien et dut se contenter d'un fac-similé tracé parMinervini.Sur le fac-similé, il crut devoir lire : audi christianos; et, avec d'autres fragments de lettres trouvées çà et là sur les murailles, il tenta toute une reconstruction, à dire vrai un peu romantique, contre laquelle Aube a fait de justes observations {Histoire des perséc, I, p. 418).
Et maintenant, après avoir examiné quelles passions frémissaient dans le cœur d'une partie de cette communauté chrétienne, quelles doctrines exaltaient leur esprit, revenons au récit de l'incendie. Parmi tant de centaines de soldats et d'esclaves incendiaires, est-il possible qu'aucun d'eux n'ait été reconnu? Ce n'est pas possible, car on savait, au contraire, que c'étaient les esclaves du cubiculum impérial et les soldats du prétoire. Et lorsqu'ils furent reconnus et arrêtés, pourquoi n'auraient-ils pas invoqué Tordre de Néron? Et Néron, devant le peuple, aurait couru le risque de cette terrible épreuve? Au contraire, les premiers arrêtés avouèrent. « D'abord on commença le procès, dit Tacite [Ann.^ XV, 44), contre ceux qui avaient avoué; puis, plusieurs individus
arrêtés sur la dénonciation de ceux-ci, furent convaincus coupables, non pas autant d'avoir mis le feu que de haïr le genre humain^;
1. Dans rinterprétation de ce passage, la passion a trop souvent obscurci l'intelligence. Nous rapporterons tout le passage et nous examinerons les différentes expressions en nous servant en partie des preuves déjà apportées par H. Schiller dans les Commentationes in honore Th. Mommseni, p. 41 et suiv., bien que nous ne voulions pas arriver à ses conclusions exagérées.
Ergo, abolendo rumori, Nero subdidit reoset quœsitissimis pœnis affecit quos per flagitia invisos, vulgus christianos appellahat. Auctor nominis ejus Christus, etc. Igitur primum correpti qui fatebantur ; deinde indicio eorum multitudo ingenSy haud perinde in crimine incendii quam odio humani generis convicti sunt.
Sur la signification de subdere reos, il faut voir ce que j'ai dit dans la Rivista di Filologia. Juil. 1901. Le vrai coupable est, pour Tacite, celui qui a ordonné le feu: Néron ; mais Néron fit, pour faire taire le bruit qui l'accusait d'avoir donné V ordre, commencer tout de suite un procès contre ceux qui avaient exécuté Tordre, à savoir, qui avaient allumé V incendie.
Passons maintenant à cet autre membre de phrase : primum correpti qui fatebantur. Corripere dénote le commencement de la procédure pénale. (Voir Ann., II, 28; III, 49, 66 ; IV, 19, 66 ; VI, 40 ; XII, 42.) Si la procédure pénale fut commencée, elle dut l'être pour le crimedont il s'agissait, le crirnen incendii; elle ne put pas l'être
74 l'iNCEJNDIE de ROME
(selon d'autres : « d'être haïs! ») La culpabilité fut donc prouvée en partie par la première accusation; la seconde accusation, celle
pour une cause de religion, qui du reste aurait dû se traiter devant le Sénat (Tacite, Ann., 11,85; Suét.,Ti6.,36; Dion Gassius, LX, 6; Suét., Claude, 25). Néron était un scélérat, mais non pas un sot; et c'eût été une sottise que d'accuser du crime d'incendie et de faire un procès de religion. Prétendre que Néron ait agi ainsi, ce serait supposer sans preuves qu'il eût introduit un nouveau crime dans la législation pénale; et cela précisément au lendemain de l'acquittement de Paul, qui avait pu pendant deux ans prêcher le Christ en toute franchise et sans prohibition [Actes des apôtres, 28, 31). « On poursuivit donc tout d'abord pour incendie ceux qui avouaient. » Et qu'avouaient-ils? Lorsque fateri ou confiteri sont employés dans un sens absolu par rapport à un procès, ils signifient « se déclarer coupable de ce dont on est accusé » (Voir Ann., III, 67 ; XI, 1 ; XI, 35; Cié. MiL 15 ; Lig,, 10). On veut au contraire sous-entendre se Christianos esse. Mais en ce cas le verbe employé par Tacite aurait été profiteri (Voir Rist,, III, 51 ; III, 54; IV, 10; IV, 40 ; Ann., I, 81 ; II, 10, 42). Et si l'on devait juger de l'incendie, il était absurde de demander l'aveu d'une autre faute, dont le jugement était de la compétence exclusive du Sénat. Une autre faute? Mais peut-on sérieusement affirmer que les Romains d'alors considéraient comme une faute de professer une religion quelconque? En tout autre cas, comme il s'agit d'une accusation
plus générique, fut prouvée pour tous. Les premiers arrêtés, les exécuteurs matériels, avouèrent et dénoncèrent leurs compagnons
déterminée, celle de Tincendie, il ne serait Jamais venu à l'esprit de personne que Vaveu des accusés pût se rapporter à autre chose qu'à Vincendie. Une telle hypothèse eût paru une énormité, comme par exemple si quelqu'un, dans le passage de Cicéron, Mil., 15 « nisi vidisset posse absolvi eum qui fateretur, voudrait entendre fateretur avec une autre signification que celle de « s'être avoué coupable d'homicide ». Mais la passion explique n'importe quelle aberration. — Vient ensuite iiidicio eorum, Indicium, c'est la dénonciation secrète ou la révélation faite par des accusés ou des coupables contre d'autres coupables (Ann.,VI, 3; XI, 35; XIII, 21; XIV, 44; XV, 51, 54, 55, 73). Et comme, dans notre cas, l'accusation était d'incendie, indicium doit se rapporter à cette accusation. Dans la lettre de Pline, X, 96, l'accusation est au contraire à' être chrétiens; et index signifie donc « délateur des chrétiens ». — On a objecté que les chrétiens nepouvaient pas dénoncer leurs frères. Cela voudrait dire que les dénonciateurs n'étaient pas de vrais chrétiens, mais faisaient partie du pauvre peuple ignorant, rallié au parti des nouveautés par esprit de révolte ; mais cela ne pourrait pas nous induire à substituer une interprétation fausse à une interprétation vraie. Les chrétiens de la Bithynie, interrogés par Pline, ne pouvaient pas non plus maudire le Christ, désavouer leur foi et vénérer l'image de Trajan ; pourtant o^nes et
[indicio eorum) . Alors on ne voulut plus rien savoir d'autre; on arrêta les chrétiens en masse et aucun d'eux ne désavoua sa foi. Ce-
imaginem tuam deorumque simulacra venerati sunt et Christo maie dixerunt (Pline, Ep., X, 96, 6). — Examinons maintenant cette autre phrase : haud perinde in crimine ineendii quam odio humani generis convicti sunt, Haud perinde quam {haud proinde quam), non perinde quam signifient: non pas autant... que». (Voir Ann., V, 46; XV, 37 ; XV, 42). La seconde chose est affirmée dans des proportions plus grandes que la première, mais toutes deux sont affirmées. Dans notre cas, la preuve delà participation à l'incendie fut faite pour quelques-uns seulement, tous furent convaincus coupables [convicti sunt) de la haine du genre humain. Convaincus coupables, par qui ? m'a-t-on dit. Par les ministres de Néron. Ce n'est pas là la signification de convicti sunt, qui ne dénote pas la déclaration de culpabilité faite par un juge, mais la preuve irréfutable et qui ne peut être contredite même pas par Faccusé lui-même. Quelqu'un, au lieu de convicti a suggéré coniuncti, comme on trouve dans quelque code. Coniuncti a été mis par le copiste à cause de in crimine, qui ne semblait pas convenir à la construction de convicti. En tous cas, cela ne pourrait signifier autre chose que « ils furent unis non pas autant dans l'accusation d'incendie que...», ce qui reviendrait à ce que je dis moi-même. Je dois ajouter que les paroles de Tacite {ihid,) : miseratio oriebatur, tamquam non utilitate publica §e<j> in sœvitiam unius absumerentur, ne signifient .
pendant, ces derniers déclarèrent ne pas avoir pris part à l'incendie comme les premiers ; mais c'était la même chose ; ils étaient
pas que Tacite crût les chrétiens innocents et ne sont par conséquent pas en contradiction avec tout ce qui précède. Tacite ne dit pas : nam.., absumebantur ; il dit : « on avait pitié (dans le peuple), comme si {tamquam) les chrétiens étaient mis à mort non pour l'utilité publique, mais pour satisfaire la cruauté d'un seul. » Cela se rapporte aux bruits qui couraient dans le peuple et qui accusaient Néron. Lorsque le peuple vit parmi les condamnés les esclaves de Néron et les soldats du prétoire, il ne put pas ne pas soupçonner qu'ils eussent agi par ordre de l'empereur. Tacite parle des chrétiens comme de coupables, ou convaincus ou ayant avoué; mais, distinguant évidemment les exécuteurs matériels de celui qui pouvait avoir donné l'ordre, il rapporte, non sans quelque complaisance, les bruits populaires accusant Néron. Ainsi dans les Anna/es (XV, 67) il lui fait adresser par Subrius Flavius l'accusation (Tincendiarius. Tout d'abord, il émet deux seules hypothèses : forte an dolo principis; paroles auxquelles on a voulu faire signifier que Tacite lui-même excluait tout soupçon au sujet des chrétiens. Cela n'est pas exact. Tacite distingue les exécuteurs matériels de l'incendie de celui qui pouvait l'avoir ordonné. Au sujet des Chrétiens il n'a aucun doute, puisqu'il parle d'eux comme d'individus ayant avoué ou convaincus et, résumant toute sa pensée, comme sontes et novissima exempta mer itos, 11 émet l'hypothèse du hasard,
tous coupables de celle haine humaine, qui avait armé les mains de torches : ils furent tous condamnés.
Comme on voit, Tacite a tiré ces détails d'une source qui accusait les Chrétiens, et il a cru devoir les enregistrer comme des faits certains, tout en tâchant d'amortir les teintes
parce qu'il la trouve, comme il dit, dans une de ces sources; mais il expose tout son récit de manière à exclure le hasard. Cette source ne connaissait donc pas tous les détails racontés plus tard par Tacite et par les autres auteurs. Tacite trouve dans une autre source (probablement les Histoires civiles de Pline TAncien, aujourd'hui perdues) que le soupçon tomba sur Néron et il répète l'accusation en termes dubitatifs. D'ailleurs ce soupçon tirait son origine du fait que les exécuteurs matériels furent vraiment les esclaves de Néron (voir Suétone) ; mais parmi les esclaves il y avait de nombreux chrétiens. — De même Tacite déclare, par exemple, qu'on ne peut pas inculper Tibère de la mort de Drusus et cependant il jette sur lui quelque ombre de soupçon. Il ne veut pas dire si Agricola est mort empoisonné par l'œuvre de Domitien et de temps en temps il l'insinue. Dans son Histoire des persécutions pendant les deux premier s siècles, 2^ édit., Paris, 1892, Allard passe rapidement en revue les hypothèses auxquelles a donné lieu ce passage de Tacite (note à la page 44).
et d'employer des expressions un peu obscures, pour ne point nuire à son but de jeter tout soupçon sur Néron. Les mots suivants le révèlent : « On avait pitié (des chrétiens condamnés aux supplices), bien qu'il s'agit d'hommes coupables 7néritant les peines exemplaires les plus inouïes.
Mais pourquoi les premiers arrêtés auraient-ils dénoncé leurs compagnons? Et à ce propos, indépendamment de la raison déjà indiquée de la reconnaissance inévitable de quelques-uns des incendiaires, on peut penser à une autre circonstance. Dans Tardeur du fanatisme, ils auront cru le miracle immédiat. Dieu allait venir, puisqu'il avait promis de retourner après l'extrême désolation : leurs jours ne finiraient pas avant que Dieu ne fût retourné. Et ils avouaient, glorieux, et ils dénonçaient pour faire participer d'autres à leur gloire*. On peut s'imaginer