Il répugne à Tesprit de penser que la malignité des
ces exaltés déployant leur œuvre, leur foi :
l'égalité des droits humains voulue de Dieu ; la destruction de toutes choses, nécessaire pour son avènement. Les Romains s'aperçurent alors que cette foi avait un contenu social et était un danger pour l'État. Ils la qualifièrent de doctrine de haine contre le genre humain. C'était, au contraire, la revendication des opprimés, des esclaves, mais ceux-ci n'étaient pas des hommes.
Mais il y a plus encore! Même plus lard, les chrétiens ne cessèrent point d'espérer les flammes vengeresses et d'en augurer le retour. Quelques années après, l'éclat sinistre de ces flammes allume la fantaisie de l'auteur
factions de l'Église naissante, dont Paul, nous l'avons vu, se plaignait, les eût poussés à des accusations réciproques. Cependant, Clément Rovra. [ad Cor.^ 1, 3, 5, 6) dit que les malheurs des chrétiens furent l'effet de la jalousie (8tà ZfjXov). Arnold aussi croit que les dénonciations contre les chrétiens aient été faites par des chrétiens dissidents (Voir Die neronische Christenverfolgung y Leipzig, 1888, p. 69etll4).
de V Apocalypse. Désormais, il est reconnu de tous, même des écrivains catholiques, que sous le nom de Babylone s'y cache celui de Rome. Or, écoutez le cri de malédiction et de vengeance sur Rome, bacchanale de toutes les turpitudes, qui se trouve dans la partie la plus ancienne de V Apocalypse : « Puis j'entendis une autre voix du ciel qui disait :
Sortez de Babylone, mon peuple, afin que vous ne participiez point à ses péchés et que vous ne receviez point de ses plaies. Car ses péchés sont montés jusqu'au ciel et Dieu s'est ressouvenu de ses iniquités. Rendez-lui ainsi qu'elle vous a fait et payez-lui au double, selon ses œuvres et dans la même coupe où elle vous a versé à boire, versez-lui en au double. Autant qu'elle s'est glorifiée et qu'elle a été dans les délices, donnez-lui autant de tourment et d'affliction; car elle dit en son cœur: je siège en reine et je ne suis point veuve et je ne verrai jamais de deuil. C'est pourquoi
ses plaies, qui sont la mort, le deuil et la famine, viendront en un seul jour; et elle sera brûlée 'par le feu^ car le Seigneur Dieu qui la juge est puissant. Et les rois de la terre, qui ont commis fornication avec elle et qui ont vécu dans les délices, la pleureront et porteront son deuil, quand ils verront la fumée de son embrasement,.. » et ainsi de suite, dans tout le chapitre xviii, qui n'est qu'un frémissement de protestation, qu'un cri de vengeance contre la courtisane « ivre du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus ». Et dans le chapitre suivant, c'est avec une volupté frénétique que l'on éprouve la joie de sa prochaine ruine : « Alléluia! Le salut, la gloire, l'honneur et la puissance appartiennent au Seigneur notre Dieu; car ses jugements sont véritables et justes, parce qu'il a fait justice de la grande prostituée qui a corrompu la terre par son impudicité et qu'il a vengé le sang de ses serviteurs versé
de sa main... Alléluia! Et sa fumée monte aux siècles des siècles ! »
Comme on voit, quelques années à peine après rincendie, on revenait aux excitations forcenées et aux propos insensés. Et le rêve de Rome devenue la proie des flammes troubla même plus tard les esprits chrétiens. On le voit revenir avec une ténébreuse insistance dans cet étrange et lugubre mélange de fantaisies judaïco-chrétiennes, non exempts de quelques éléments païens, que Ton connaît sous le nom « d'Oracles Sibyllins » (Vil, 113-114; VIII, 37-47; XII, 32-40} : « Sur toi aussi, superbe Rome, la disgrâce céleste viendra d'en haut : tu baisseras d'abord la tête, tu seras détruite, le feu te consumera entièrement, abattue sur tes fondements; ta richesse périra ; ton sol sera occupé par les loups et par les renards, tu seras alors déserte comme si tu n'avais jamais existé. Où sera alors ton Palladium? Quel Dieu te sau-
vera? Un Dieu d'or, de pierre ou de bronze?
Où seront alors les décrets de ton Sénat ? Où seront ceux de Rhea ou de Chronos? Et la lignée de Jupiter et de tous les Dieux que tu adorais?... » Quoique le châtiment soit ici imaginé comme céleste, il n'est pas possible de ne point entendre la voix d'une vengeance humaine. « Quand pourrai-je voir ce jour? »
dit peu après (151) le poète. Et l'on retrouve le même vœu dans le plus ancien des poètes latins chrétiens, le pieux Commodien [Carm.
apoL^ 923). Qu'est devenue la doctrine de là douceur et du pardon? Les dispositions d'âme des premiers chrétiens étaient bien différentes. Comme on voit par les exemples susmentionnés, leur cri de menace semble encore résonner en des temps plus lointains.
(( Si nous voulions nous venger, dit Tertullien [ApoL^ 37), il nous suffirait d'une nuit et de quelques torches. » Et aussitôt il ajoute : « Mais ce n'est pas avec le feu
humain qu'il faut venger la secle divine*. »
Enfin, il faut remarquer que, si Ton attribue rincendie aux premières bandes chrétiennes fanatiques et avides de leurs revendications, tous les détails de ce désastre s'expliquent, tandis que, comme nous l'avons vu, ils sont inexplicables selon la tradition commune. Bien plus, par les informations que nous possédons, il nous est même donné de discerner le plan de cette triste entreprise. D'abord on profita de l'absence de Néron de Rome : la surveillance était alors diminuée ; les principaux citoyens, dont les maisons étaient vouées au feu dévastateur, avaient suivi la cour impériale. Parmi les prétoriens et les esclaves de César les chrétiens étaient nombreux (Paul, Aux Philip, , I, 13 et IV, 22);
1. Dans les paroles de Tertullien résonne un cri de vengeance, suivi aussitôt d'un conseil de modération et non pas de pardon. On attend encore la vengeance, le châtiment et on les attend du feu divin.
on décida que ceux-ci devraient mettre le feu et empêcher l'extinction ; ainsi tout le monde aurait cru qu'il s'agissait d'ordres impériaux et personne n'aurait osé s'y opposer. Si on leur demandait pourquoi ils lançaient les torches, ils répondraient qu'ils agissaient pour le compte d'autrui, sans dire de qui [TsiC.jesse sibi auctorem vociferahantur) ; tous auraient interprété qu'ils avaient reçu Tordre de César et qu'il leur était défendu de le nommer.
Tous les portiques, les promenades, les œuvres d'art, qui avaient réjoui les loisirs des puissants, les temples où l'on adorait les idoles de la corruption et du mensonge, tout serait détruit. Le Transtévère, où avait été tout d'abord accueillie l'idée rédemptrice et les maisons de l'humble plèbe seraient épargnés.
On commencerait par les magasins de matières inflammables près du Palatin ; la première maison qui brûlerait serait celle du monstre. Tel fut le plan effectué et réussi.
Après le premier incendie, on devait encore mettre le feu à la maison de Tigellin, le second monstre de l'empire, le ministre des turpitudes impériales. Et de là se propagèrent nouvellement les flammes dévastatrices.
Pour ces fanatiques illusionnés, Néron, dans le paroxysme de la férocité, imagina des tourments incroyables. Il les fit crucifier, ou déchirer par les chiens ou condamner aux flammes. Ses jardins furent éclairés par ces torches humaines, au milieu des cris sauvages de la foule ivre et applaudissante. Mais de ces torches devait sortir plus fort le souffle de ridée chrétienne. Depuis lors, cette idée, inoculée dans le sang de l'humanité, en a régi les destinées. Toute la trame de l'histoire humaine s'est déroulée autour d'elle. Gloire et bassesse, héroïsme et lâcheté, amour et férocité, voilà ce que fut cette idée ! Pour elle combien d'autre sang ne fut-il pas versé, combien d'autres fois la foule ne fut-elle pas
entraînée à des mouvements forcenés ! Pourtant, un jour, la bonne parole résonna de nouveau parmi les hommes, l'amour plana sur les esprits et la piété du Franciscain sourit aux multitudes fatiguées. Ce jour-là, le Christ régna sur la terre.