CHAPITRE XI
rible. Malgré les bontés et les égards qu'on lui prodiguerait, ce n*est que de loin qu'il pourrait voir M"= Tournays; c'est de l'antichambre ou de la cuisine qu'il la verrait passer, radieuse et indifférente! Le salon lui était naturellement fermé, et c'est à la table des domestiques qu'il prendrait ses repas.
Sa fierté se révoltait à cette seule pensée. Et, puisqu'il n'était pour elle qu'un inférieur, qu'un pauvre diable, qu'un enfant du peuple, mieux valait qu'il restât dans la loge partemelle, et qu'il souffrît en silence toutes les tortures d'un attachement concentré.
Mais l'aimable insistance des deux dames et de Paule, surtout, qui s'était mis en tête plus que jamais de marier sa camériste avec son sauveur, et qui comptait, pour y parvenir, sur le laisser-aller de la vie de campagne, triompha des orgueilleuses répugnances du scr9;ent. Il se résigna, non sans une joie inconsciente, à subir cette nouvelle épreuve, à nourrir le mal qui le rongeait, à respirer le même air que M"* Paule, à vivre dans sa domesticité... Il accepta.
Je ne sais si la fraîcheur de l'eau avait produit son effet sur les héros de cette histoire, si les dangers qu'ils avaient couru et la mort qu'ils avaient coudoyée de si près leur avaient inspiré de salutaires et sérieuses réflexions. Toujours est-il que, depuis
l'accident d'Epinay, les allures, sinon les sentiments de Paule et de Julien s'étaient sensiblement modifiés.
Elevée dans un couvent, tout imprégnée des préoccupations superstitieuses au milieu desquelles s'étaient développés son cœur et son esprit, la jeune fille n'avait pu manquer devoir, dans la catastrophe où elle avait failli perdre la vie, un avertissement et un châtiment du ciel. Les projets romanesques éclos dans l'imagination de sa confidente, et qu'elle avait acceptés, lui faisaient horreur; et pour rien au monde elle n'eût consenti désormais à fuir furtivement avec Julien.
Si plus que jamais elle adorait M. de Villerain, si elle était déterminée à devenir sa femme, elle ne voulait devoir son bonheur qu'à des moyens réguliers, dont les scrupules de sa conscience ne pussent s'alarmer.
N'allait-elle pas, du reste, atteindre sa majorité ? Et si impatients qu'ils fussent l'un et l'autre, ne pouvaient-ils patienter quelques mois ?
Moins naïve, moins sincèrement religieuse que sa fille, mais subissant comme elle l'influence de l'éducation première qu'elle avait reçue, ainsi que nous l'avons vu, dans un couvent de Châtellerault, ^me Tournays elle-même avait été singulièrement troublée par le naufrage où elle avait failli périr.
Son existence accidentée, sa première faute, son