‹ L'incesteChapitre 187 sur 212 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

premier crime, s'étaient dressés soudain devant sa pensée, avec les innombrables galanteries qui le-, avaient suivis. Si elle n'éprouvait point un repentir bien franc de son passé, elle avait, comme toutes les femmes qui savent allier la dévotion à la dépravation, une peur terrible de l'enfer. .

Nous ^utres libres-penseurs nous avons peut-être dit trop de mal de l'enfer, et nous pourrions bien l'avoir trop décrié. Il a parfois du bon, et les habiles gens qui l'ont inventé savaient bien ce qu'ils faisaient. Il est certain qu'il joue un grand rôle dans l'humanité, et que le diable et sa légion de subalternes remplissent à peu près dans un autre monde imaginaire la mission dévolue ici-bas aux gendarmes, aux mouchards, aux juges et aux bourreaux.

Certes, il est fâcheux qu'il en soit ainsi, et j'aimerais mieux que les hommes n'eussent d'autre mobile de leurs actions que l'amour du bien et l'horreur du mal. Mais il faut les prendre tels qu'ils sont, avec leurs faiblesses, leur sottise, leur lâcheté et leurs vils instincts. Pour un individu qui obéit uniquement aux inspirations de sa conscience, il y en a dix qui se laissent guider uniquement par une sainte terreur du Code pénal en cette vie, ou par la grotesque appréhension des garde-chiourmes de Satan dans l'autre. Les policiers, les magistrats, les guichetiers et les exécuteurs des hautes-œuvres

du catéchisme catholique ne sont, après tout, ni moins odieux ni moins ridicules que leurs confrères des régions sublunaires.

J'imagine que ce président de la cour d'assises d'en haut, qu'on appelle Dieu, n'est ni plus impartial, ni plus équitable, ni plus intelligent qu'un chat-fourré quelconque d'ici-bas ; et que Je bagne dont Dante Alihgieri s'est fait l'historiographe, dans la Divine Comédie, ne vaut ni plus ni moins — bien qu'il n'ait pas la même réalité — que l'enfer des maisons centrales ou de l'île Nou.

Donc, Huguette de Tagny, devenue M™^ la présidente, dominée par les impressions de la première jeunesse, par les préjugés de l'enfance, par les habitudes d'esprit de la pensionnaire des religieuses de Châtellerault, comme sa fille l'était par les leçons et les traditions du couvent des Oiseaux, ressentait un certain effroi de l'enfer, qu'elle croyait avoir côtoyé de si près.

N'ayant point assez d'énergie pour rentrer résolument dans la bonne voie, pour rompre avec son jeune amant, pour renoncer tout à fait à ses rendez-vous avec lui, pour extirper de son âme un amour doublement coupable, elle avait trouvé un moyen de concilier avec la satisfaction de ses appétits voluptueux son salut éternel. Elle ne quittait jamais l'entresol de la rue de Verneuil et ne sortait point des bras de Julien sans se rendre auprès de

Page 1