L'Incident Hohenzollern
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Peut-on se faire aujourd'hui une idée précise de l'intrigue qui provoqua, en 1870,1a guerre entre la France et la Prusse ? Tous les documents qui permettraient d'en débrouiller les fils n'ont pas encore été publiés, mais nous en avons déjà beaucoup, et certains témoignages ont vu le jour, au lendemain ou au cours des événements. M. Benedetti raconta dès 1871 la négociation dont il avait été chargé à Ems auprès du roi de Prusse, lorsque la candidature du prince Léopold au trône d'Espagne fut rendue publique ' ; le gouvernement anglais avait édité, en 1870 même, un Livre bleu qui éclaire tout un côté de la question. L'enquête ouverte par l'Assemblée Nationale sur les actes du Gouvernement de la Défense en mit d'autres en lumière. L'Histoire diplomatique de la
1. Ma Mission en Pymsse, Paris, Pion, in-8°. L'ouvrage sera eité ici d'après la deuxième édition, qui est de 1872.
guerre franco-allemande , qui reste le plus passionnant des ouvrages d'Albert Sorel, comporterait à coup sûr des compléments, mais l'ouvrage n'a pas sensiblement vieilli depuis 1875. Lorsque M. Emile Bourgeois publia, en collaboration avec Emile Glermont, un autre émouvant chapitre de cette histoire : Borne et Napoléon III, il donna une bibliographie de la question à laquelle le lecteur curieux de s'instruire fera sagement de se reporter.
En collaboration avec M. Aulard, et avec le concours de MM. Pages, Caron et Muret, M. Bourgeois rend un autre et signalé service aux chercheurs ; il est un des auteurs les plus avertis et les plus diligents de la publication entreprise, en 1907, par le ministère des Affaires étrangères sur les Origines diplomatiques de la guerre de 1870- 187 71. Cette publication «comporte l'ensemble de toutes les négociations et conversations qui, directement ou indirectement, ont contribué, dans l'ordre diplomatique, à conduire la politique impériale à l'échéance de 1870 ». Ce que les membres de la commission n'ont pas dit, c'est le soin minutieux qu'ils ont apporté au choix, à la
i. La Commission de publication fut présidée, de 1907 à 1908, par M. Deluns-Montaud et après lui par M. Joseph Reinach, de 1908 à 1921. M, Reinach a eu pour successeur M. Aulard.
collation, à l'annotation des documents, à l'édition du recueil. Il sera impossible de rien écrire, de rien avancer de sérieux sur ces questions et sur cette période sans le consulter; il est à souhaiter que l'initiative du quai d'Orsay soit suivie à l'étranger.
C'est ce qui se produit à Vienne ; on communique aux lecteurs les documents officiels jusqu'à l'année 1897; la lecture de la correspondance du prince Richard de Metternich, qui contredit certains témoignages imprimés, permet de mettre au point plusieurs détails de la négociation et de fixer certaines responsabilités *.
La collection française comprendra bientôt onze volumes : le premier va du 25 décembre 1863 au 21 février 1864, le dixième du 2 juin au 10 juillet 1866. La catastrophe de 1914 a retardé l'impression des volumes suivants, et les difficultés matérielles auxquelles se heurtent aujourd'hui les administrations comme les particuliers ne permettent pas de regagner le temps perdu aussi vite que le souhaiterait l'impatience des travailleurs. Mais l'œuvre est à vrai dire achevée ; que demain les crédits soient suffisants, ou que
i. Je ne saurais trop remercier- de leur obligeance MM. les Archivistes de Vienne. Ne pouvant les nommer tous, je citerai seulement M. le baron Nittis, directeur des Archives, et M. le Dr Gross, qui ont facilité mes recherches.
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les prix du papier et de l'impression diminuent, la publication sera très vite menée à son terme. Le libéralisme généreux des membres de la commission qui prennent la peine pour eux et en font profiter les autres, celui de M. le Ministre plénipotentiaire Piccioni, hier encore directeur du service des archives aux Affaires étrangères, m'ont mis à même de feuilleter le manuscrit du volume qui comprendra les documents diplomatiques français de juillet 1870; qu'ils en soient remerciés ici. Si je puis ajouter quelque chose à ce qui a été écrit sur la question, c'est à eux que je le dois.
La littérature allemande de la question Hohenzollern est extrêmement riche ; on trouvera une bibliographie assez complète dans le recueil de Fester : Briefe, Aktenstùcke und Begesten Zur Geschichte des Hohenzollernschen Thronkandidatur in Spanien l. Le recueil est utile et commode; le seul reproche qu'on puisse lui faire est d'être trop peu critique et de donner pêle-mêle des textes tirés des sources avec des extraits de livres de seconde et de troisième main. Tel quel il rend
1. Teubner, Leipzig und Berlin, 1913. 2 fascicules, l'un de 164, l'autre de 210 pages.
des services. Mais combien plus en rendrait un recueil officiel, analogue à la collection française, si le gouvernement du Reich faisait publier, à Berlin, une collection analogue à celle de Paris! Il aurait d'autant plus de raisons de s'y résoudre que les archives allemandes ont été entr'ouvertes, avant 1914, à des écrivains officiels comme Oncken ; c'était pour des publications tendancieuses, et, comme on dit aujourd'hui, proallemandes.
Si rien ne vaut les textes, les pièces officielles pour établir un fait, et l'on ne saurait trop regretter que les cartons du Corps législatif transportés aux Archives nationales ne nous renseignent qu'imparfaitement sur les travaux des commissions " ou que les rapports des préfets sur l'esprit public soient réduits à des notes insignifiantes, les mémoires des contemporains, les récits où ils ont reproduit la trame des événe-
1. Dans un carton de 1870 on trouve un rapport sur une proposition de loi relative à la suppression de la publicité des exécutions capitales. En revanche il n'y a pas trace du rapport de la Commission à laquelle a été soumise, le 15 juillet, la demaude de crédits déposée par M. de Gramont et par M. Ollivier. Les rapports des préfets, dans la série Flc III, qui sont si riches et si précieux pour d'autres périodes, sont misérables pour 1870. Je remercie MM. Bourgin et Schmidt, archivistes aux Archives nationales, qui m'ont aidé à faire ces recherches et à constater ces carences.
ments ne nous aident pas seulement à fixer des impressions, mais nous renseignent, plus d'une fois, sur des faits précis.
Pour le point particulier qui sera étudié ici, on ne saurait se dispenser de consulter l'Empire libéral de M. Emile OUivier. L'ouvrage est d'une lecture facile, attrayante, souvent émouvante; il n'en faut pas moins contrôler les assertions de l'auteur. Il n'y a pas d'écrivain plus sincère que M. Ollivier ; à certains égards V Empire libéral est une confession, et l'auteur raconte aussi bien les incidents qui provoqueront la critique que ceux dont on lui saura gré Mais c'est aussi une apologie, et naturellement il interprète à son avantage les actes et les démarches auxquels il a été mêlé. Cet honnête homme, qui a été malheureux, n'admet pas qu'il ait jamais pu être mal inspiré. Il cherche sa justification dans ses intentions qui ne sont pas douteuses, dans des décisions qui peuvent être discutées, dans les témoignages des uns et des autres, dans les paroles ou les écrits qui datent de 1870, dans les ouvrages qui ont paru depuis cette époque. Il a composé, ainsi, un livre hybride, qui veut être une histoire, dont il aurait mieux valu qu'il fît des « souvenirs » et dont il faut se servir avec précaution.
Il a joué la difficulté et il s'en rend bien
compte. « Pendant toute la durée de cette histoire, dit-il, je n'ai pas eu la facilité d'une narration toute unie et bien coulante. Comme ce Néhémias réédifiant le temple avec une épée d'une main et de l'autre une truelle, j'ai dû, à tout instant, batailler contre l'erreur en exposant la vérité. Plus que jamais — (il s'agit du XIVe volume, qui est consacré à l'étude de l'incident Hohenzollern) — je vais être condamné à ce double labeur, car je ne vais plus trouver un fait qui n'ait été faussé, que je ne sois obligé de dégager des travestissements qui le défigurent ou des impostures qui l'obscurcissent *. » Notez ces expressions : travestissements, impostures. M. Ollivier est en même temps qu'un sincère, un ardent, un passionné ; il n'admet pas volontiers qu'il a pu se tromper. Tel il se montre dans les Lettres de VExil (1870-1874)2, écrites à des parents ou à des amis intimes, en pleine disgrâce, sous l'impression même des malheurs publics et de l'effondrement personnel, tel il nous apparaît encore en 1908 et en 1909, quand le combattant qui se croit apaisé s'imagine, au soir de sa vie, qu'il écrit une page d'histoire.
Le lecteur attentif doit s'imposer une double