Empire libéral, tome VI, p. 430 et sq
Le dogmatisme et le mysticisme patriotique de M. de Gramont, le romantisme constitutionnel de M. Ollivier nous ont conduits à Sedan, et Sedan nous a conduits aux préliminaires de Versailles et au traité de Francfort.
C'est M. de Gramont qui est responsable des innombrables fautes commises dans les négociations relatives à l'incident Hohenzollern, mais c'est la conception politique de M. Ollivier qui lui a permis de les commettre. L'Empire libéral était un leurre.
Cinquante ans se sont écoulés. La France a vengé les vaincus de 1870 et de 1871. 1870 est maintenant le passé, un passé bien vieux, disent quelques-uns, et qu'il faut oublier. Je ne le crois pas, quand je vois des écrivains allemands, comme Hesselbarth et Fester, choisir, pour publier les pièces relatives à l'incident Hohenzollern, juste l'année 1913 comme pour en faire un chant séculaire en l'honneur du passé et une lecture réconfortante pour la veillée des armes. Je ne le crois pas davantage, si je me place au point de vue français, car il y a toujours des leçons et des exemples à en tirer.
Il ne s'agit en aucune manière d'accabler des vaincus. Les générations sont solidaires, et celle qui a vu la victoire n'a pas à jeter la pierre aux hommes qui ont vu la défaite, même s'ils ont contribué à la préparer. M. Ollivier en a saigné pendant plus de quarante ans et il est mort presque au seuil de la terre promise que la revanche de 1870 aurait repré-
sentée pour lui. Le soin même avec lequel M. de Gramont essayait dans ses écrits de dissimuler ou d'atténuer ses fautes nous ouvre un jour sur son véritable état d'âme et sur les regrets ou les remords qui devaient hanter sa conscience de Français. Mais il est utile de connaître ces fautes pour que d'autres n'y tombent pas à leur tour.
Si les générations qui ont pris la charge de la France depuis 1870 ont mérité de venger la Patrie, ce n'est pas seulement parce que des hommes faits, des vieillards, des jeunes gens, ont su de 1914 à 1918 souffrir et mourir en héros, c'est parce que les Français ont su se réformer eux-mêmes, corriger leurs méthodes de travail et de gouvernement, observer, réfléchir, regarder autour d'eux avant d'agir. Quelques-uns de ceux qui ont tenu le gouvernail étaient des hommes de premier ordre, d'autres avaient surtout de l'application et de la bonne volonté ; ils ont appartenu aux groupes les plus divers, ils s'étaient quelquefois âprement combattus. Au pouvoir, tous ont été prudents, réservés, ils ne se sont avancés qu'à bon escient dans la négociation, que l'interlocuteur fût un ami, un allié, un neutre, un adversaire. Un ministre qui tombait passait exactement ses dossiers à son successeur, il ne dissimulait rien ni à ses collègues ni au chef de l'État qui le faisait profiter à son tour de son expérience ou de l'audience qu'il avait dans le monde, mais qui n'eût jamais songé à négocier en dehors de ses collaborateurs ou à leur dissimuler ses démarches. La politique de la France a évolué, suivant les temps et la situation du pays, mais toujours au vu et au su de ceux qui avaient à prendre des responsabi-
lités; elle n'a jamais échappé au contrôle des Corps qui ont qualité pour se prononcer sur les décisions prises. Ce ne sont pas ces précautions modestes et cette soumission aux règles constitutionnelles, si conformes aux exigences du bon sens, qui assurent la victoire. Elles inspirent du moins la confiance à l'intérieur aux citoyens et au dehors aux alliés; elles préservent des aventures, et si un ennemi déclare la guerre, il n'est personne dans le pays qui ne sache qu'elle lui est imposée et que rien n'a été épargné pour détourner la catastrophe.