Lettre déjà citée du 31 juillet
que si M. Ollivier conférait avec lord Lyons à Paris, s'il lisait quelques dépêches de Londres ou de Vienne, les télégrammes et les lettres de M. Benedetti, M. de Gramont ne lui communiquait pas en temps utile ses instructions les plus importantes et ne jugeait pas à propos de lui soumettre la correspondance de Stuttgart, de Dresde ou de Hambourg.
C'est sur M. de Gramont que pèse la plus grande part de responsabilité. Peu au courant des questions qu'il avait à résoudre, léger, présomptueux, passionné en dépit de cette morgue qu'il prenait pour du sangfroid, cet homme de cinquante ans, qui n'écoute que ses flatteurs, qui méprise les conseils de ses amis, qui ne lit pas ou qui lit mal les dépêches de ses meilleurs agents, se comporte en apprenti diplomate. Il joue avec de redoutables adversaires une partie extraordinairement compliquée, sans même en soupçonner les difficultés, et il aura perdu la France, avant d'avoir entrevu le péril.
Dans un ministère vraiment parlementaire, il aurait dû s'expliquer avec le président du conseil et avec ses collègues, au lieu de les mettre en présence du fait accompli. Aux heures les plus critiques il agit seul et la France ne sait que trop ce que lui ont coûté ces initiatives. M. Ollivier, toujours si dur pour M. Benedetti, s'est refusé à condamner M. de Gramont. Son indulgence s'explique par deux raisons ; il voulait qu'unis au moment de la déclaration de guerre, les ministres restassent unis après la défaite et fissent front devant l'histoire.
Il voulait aussi ne rien écrire qui pût condamner sa théorie politique. Il avait réclamé le rétablissement de
la responsabilité ministérielle, mais il avait, contrairement à 1 opinion de Thiers, entendu laisser à l'Empereur toute sa responsabilité. « Je désire, avait-il dit un jour, que le chef de l'État, quelque nom qu'il porte, soit et reste responsable... Je réclame la responsabilité des ministres mais sans exclure celle du chef de l'État '. »
Là était l'originalité de sa conception politique, là en était la faiblesse. L'Empereur resté responsable suivait tantôt l'un, tantôt l'autre de ses ministres responsables, se cachait tantôt de l'un, tantôt de l'autre, tantôt de tous. Qu'advenait-il si l'Empereur était malade jusqu'à tomber en syncope, laissait un entourage irresponsable discuter les affaires d'État, donnait à un Gramont une autorisation ou un ordre dont celui-ci abusait ?
Les adversaires de M. Ollivier ont rejeté sur lui toutes les fautes commises ; ils lui ont reproché un mot malheureux, ils l'ont appelé l'homme au cœur léger. Ce n'est pas le cœur qui était léger, c'était la conception politique de l'Empire libéral. Cette conception a permis à M. de Gramont de mener à peu près seul la négociation relative à l'incident Hohenzollern. 11 l'a menée en homme qui ne fait rien pour éviter la guerre et qui fait presque tout pour la précipiter. Quand la Commission d'enquête de l'Assemblée Nationale le lui reprocha plus tard, il s'excusa en rejetant la responsabilité sur d'autres, sur ceux qui lui avaient assuré que la force militaire et combattive de la France était intacte. Je croyais en la France, a-t-il dit à peu près, comme en ma sainte religion.