‹ L'incomparable Florimond; moeurs du temps de Louis XIIIChapitre 1 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quand il eut bien musé dans le potager où, sous le grand soleil de midi, les papillons jaunes ou blancs voltigeaient entre les ombelles des fenouils et des carottes, Louis-Antoine passa le pont de bois jeté sur le ruisseau et s'en fut par la campagne. Sous son bras gauche il avait un De civitate Dei, relié en peau de truie, avec des fermoirs de cuivre, dont un manquait, et de la main droite il tenait un croûton de pain où ses dents mordaient avec l'audace d'une jeunesse de seize ans. Car ce pain de ménage, pétri et cuit chez sa mère, était plus dur et compact que les cailloux du ruisseau.

Sans autrement s'occuper du Saint Augustin in-folio dont il s'était chargé par devoir, Louis- Antoine hésita un moment avant de s'engager dans le petit chemin creux qui menait au bo-

queteau de Ton lieu. Si dune part les dont 1 onde transparente lui permettait de compter, à travers les feuilles d'eau et les nymphées, les pattes et jusqu'au moindres accidenta de leurcarspace sombre, aussi fisc tentent jointëes que le halecret d'an carabin, flattaient ton instinct de pécheur, de l'antre les lapina de son ami Montenay parlaient à son apathie buissonlûera II I Ml BOÎMi ^' mar.ni.i.-

C'est que. dans la garenne de M. de Mon nay. Louis-Antoine avait droit de chasse, l'an tout entier. Et ce droit ne l'empêchait pas. d'ailleurs, de braconner sur lea confina du parc de Bannes, quitte à débouler vivement dans la garenne de Tonlieu ai quelque sergent blavier ou quelque garde chaaae à la livrée du marquis apparaissait avec dea intentions mauvaises. Pour ces raisons, Louis-Antoine décida de négliger les profits certains de la pèche pour les succès aléatoires de la chaaae.

« J'irai donc, se dit il. prendre dea collets chez Symphorien. Si la vieille Jeannette n'en a point, ce qui serait un cas jusqu'ici sans exemple, j'emprunterai l'arquebuse de Mai Elle est mal montée, mais tue a trente pas comme à dix, à condition de tirer un peu bas. Je payerai la poudre et la dragée de plomb avec un lièvre, quand j'en abattrai... Et puis, pendant que je quêterai, rien n'empêchera lea lapins de la Drapière de se prendre aux colleta que j'aurai semés derrière le vieux mur de sa

chênaie... Et, enfin, pour que le curé trouve aussi sa part dans ces divertissements honnêtes, je me coucherai dans l'herbe et apprendrai par cœur, pour lés lui réciter couramment, les vingt-cinq lignes du chapitre neuvième qui abondent, à ce qu'il dit, en tours ingénieux, ce dont je me moque. Et ce que j'en ferai ne sera pas pour obéir à la volonté dudit curé, mais pour le plaisir de ma mère, tant je crains de la désobliger... »

Ainsi disposé à se conformer aux commandements de Dieu, sans attacher la même importance aux conseils de l'Eglise, représentée dans l'affaire par le curé de Primelles, Louis- Antoine descendit à grandes enjambées le chemin pierreux, raviné par les pluies d'hiver, défoncé par le pied des bestiaux, et dont la neige des arbrisseaux en fleurs ne parvenait pas à cacher le mauvais entretien sous son tapis de mai, velouté, odorant, couleur de pêche et de crème.

Si l'entretien du chemin était mauvais, les chaussures de Louis-Antoine ne lui cédaient rien sous ce rapport. Chaussures et chemin semblaient avoir été créés l'un pour l'autre. Et d'abord ces souliers appartenaient sans conteste à deux paroisses. Si la mode antique commandait bien que le pied gauche ne différât en rien du droit par les courbes chantournées de la semelle et le galbe de l'empeigne à bout carré, elle n'ordonnait pas cependant que le pied

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droit fût de vache grasse et le gauche de veau ciré, ni que le talon très haut de l'un lut un bel ouvrage de tourneur en cormier, à l'image d'un tronc de cône, tandis que 1 > coup plus bas et galamment ébrasé, ; plus large, se composait de croissants de C vert assemblés avec des clous à ferrer les bœufs. Ces deux souliers, du reste, pour dissemblables qu'ils parassent, présentaient ce caractère commun «1 -tre crevés en dix m droits et rapetassés en huit. Tous deux s'ornaient de ficelles en guise de cordons. Les languettes brillaient par leur absence, et les contreforts éculés s'écrasaient en plis en demi au-

dessus des talons, à peu près comme les h relets charnus débordant le col d'un gros homme.

Mais, des bas drapés dont le ton demeurait indéfinissable, les plis avaient adopté la disposition spirale. Par défaut de jarret semblablement, ils descendaient en serpent Et, grâce à la maigreur héronnière des jambes de Louis-Antoine, aussi minces aux mollets qu'aux chevilles, ils donnaient li<J<'e, avec leurs rides étagées, de deux vis de pressoir sur quoi le jeune garçon avançait par un arti mécanique.

Parler de son haut-de-chausses ne serait point séant, d'autant que ce vêtement contenait moins de pièces et de reprises que de trous. Jadis taillé dans un vieux manteau de pluie en

bouracan qui avait gagné, à servir, la teinte indécise des arbres perdus dans le brouillard, le haut-de-chausses de Louis-Antoine était devenu mince, luisant et verdâtre. Aux endroits où il ne montrait point la corde, de larges taches miroitantes indiquaient que les poils de chèvre de ce tissu bourru, entre tous impropre à fabriquer des culottes, demeuraient collés par les sucs des herbes champêtres, l'encre de l'étude et le sang du gibier que le chasseur rapportait pendu à sa ceinture. Enfin ce haut-de-chausses, fabriqué originairement sur le modèle de celui du seigneur Pantalon, et destiné donc à descendre à mi-jambes, s'arrêtait maintenant au jarret, car le tailleur rustique n'avait point fait entrer en ligne de compte la croissance du baron Louis-Antoine.

Pour la même raison, les basques du pourpoint, dont la taille commençait sous les épaules, battaient ce qu'on voyait de la chemise au-dessus de la ceinture. Ce vêtement de bureau violacé, ou pour mieux dire ardoisé, avait été pris dans une casaque dont les coutures blanchâtres furent jadis recouvertes de passementerie. Deux boutons dépareillés pris dans un lacs d'aiguillettes, et deux aiguillettes, passées dans une boutonnière, retenaient, vaille que vaille, ce remarquable pourpoint, fermé sur la poitrine. Les défauts en étaient d'ailleurs cachés par un baudrier à demi neuf, mais veuf de ses récamures d'argent, dont la place se

lisait, en arabesques bleu de roi, sur i passé au bleu turquin du damas. L'épéc cuisse, prise dans les pendants aux boucles et aux mordants de bronze, avail sa garde de dédorée au point que c'était à la seule rouill. qu'elle devait sa chaude couleur. I eau

de cette épée, garni de maro< j a m l.nm. laissait voir son corps de hêtre en et la peau était partout ailleurs tant éraillée qu'on la pouvait croire remplacée par de la peluche roussâtre.

De la chemise, proprement blanchie sans apprêt, le col largement ouvert et rabattu sur les épaules dégageait un cou hftlé qui supportait une petite tête ronde à cheveux châtains. embroussaillés, dont les boucles, pourtant soyeuses, longues, recourbées en croate, l'échappaient, avec une allure de révolte, du feutre, délavé et lustré par les rais du soleil et l'eau du ciel, dont Louis-Antoine se cou crânement jusqu'à la racine du nez. Set > • bruns n'en brillaient que mieux dans cette ombre des bords mordillés, dentés, bossues. mais, malgré tous ces accidents de coi de surface, invariablement déclives. Kt ces yeux éclairaient toute la face juvénile, à peine estompée d'un duvet de fruit et dorée telle une prune qui sèche au soleil. Et la mine de ce garçon était douce et sauvage comme le parfum des fleurs des champs, le cri des oiseaux de marais, la plainte du vent dans les saules. On

devait évoquer, à le voir, ces divinités élémentaires, vénérées par les anciens, et qui empruntaient aux pâtres des monts Sabins leur figure étonnée et joyeuse, cependant que leurs yeux profonds laissaient lire les mystères bienfaisants de la mère nature qui chérit ceux-là surtout qui vivent dans la paix inviolée des forêts sombres et moussues, où les flèches d'or du soleil se trempent dans les eaux glacées et silencieuses des lacs.

Louis-Antoine, sans penser aux faunes et aux sylvains, non plus qu'au Saint Augustin sous peau de truie dont sa jeune vigueur méprisait le poids, marchait sans se presser, mordant à belles dents dans le croûton qui diminuait à vue d'œil, car son dîner de dix heures était déjà dans les talons disparates de ses souliers. Le croûton ne dura pas plus longtemps que la longueur du chemin creux qui mourait devant la chaumière de Symphorien. Un chien aboya, puis un autre, et enfin un tout petit qui, flageolant sur ses jambes arquées, galopait de travers et s'en vint rouler aux pieds de Louis-Antoine tout en cherchant les mamelles de sa mère. Et la Baude s'accroupit, regardant le jeune garçon, avec ses yeux jaunes qui brillaient ainsi que des écus d'or sous les touffes gris de fer de sa tête terminée par une truffe humide et luisante.

La vieille Jeannette apparut, la quenouille à la ceinture, chassant devant elle six couples

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d'oies qui revenaient de tondre l'herbe «lu fossé. Le jars allongea le cou. ouvrit largem son bec jaune, sillla. s'enfuit de coté. Tonte la bande le suivit du côté du toit a p< ir se

réfugier dans la marc où les poules riveraines se chamaillaient avec les canards qui accostaient en nageant.

Jeannette, sans cesser de tourner sa cj nouille, se crut autorisée par son âge à pré* Louis-Antoine de Primelles. dont elle avait I ■ le père quand il n'avait, lui aussi, que M ans. Mais, suivant en cela l'otage observé dans tout le pays, elle ne parla pas di à son fils. Elle le critiqua sur le mauvais état de ses bardes, en tout indigne d'un gentilhomme sachant lire dans les plus gros livres, proposa de battre le pourpoint. <]ui n'avait pas vu les vergettes depuis un grand mois, et assura Louis-Antoine que dans ce bas monde on ne jugeait pas les gens autrement que sur la mit « On se devait à son état! a

Quand il en vint à l'arquebuse de chasse, elle s'excusa de ne pouvoir la prêter, a Son fils Marin l'avait justement prise, ce m même. »

Et, comme Louis-Antoine insistait, la vieille, continuant de rouler son fil de laine, entra dans des explications où elle s'embrouilla, mêlant le parler français à son jargon berric) jusqu'à ce qu elle avouât que son fils et pour tirer des lapins, sinon mieux, du côté de

Conquoy, « parce qu'en ce jour la terre, de ce côté, était sans surveillance ».

Tout en regrettant le contre-temps, Louis- Antoine s'intéressa à l'entreprise de Marin. Celui-là était un braconnier réputé, dont le marquis de Bannes avait dit qu'il le ferait pendre si jamais il le prenait sur son bien. Mais narguant les gardes du marquis, le plus grand maître de terres à dix lieues à la ronde, Marin continuait de braconner. Et son commerce de gibier s'étendait si prospère qu'il y employait des courtiers. D'Issoudun, de Bourges, de Vatan, les commandes affluaient. Tout cela, pour se passer discrètement, n'empêchait pas le scandale d'être considérable. Le curé de Lunery, pressenti par le marquis, refusa « à son profond regret » de signaler Marin au prône parce qu'il n'appartenait pas à sa paroisse. Quant au curé de Primelles, M. de la Bassaie, vieillard humble, ratatiné et d'une probité qui touchait à la simplicité d'esprit, il répondit au marquis, le jour où celui-ci s'en ouvrit à lui : « C'est bien, monsieur, j'en parlerai à Mme de Primelles, si vous ne préférez que j'en parle au baron en personne. » Et, sans même remercier le marquis de l'argent qu'il lui offrait pour sa très pauvre paroisse, il rompit l'entretien : « Gardez vos écus, monsieur. Il est vrai que nos saints sont mal logés et couverts, mais cela est de peu de prix au regard de Notre-Seigneur, qui naquit dans une étable,

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entre un une, une vache et son veau. p<> servir. »

Gela se passait en 1627, et aujounll l'an de grâce iG33, les gens de Bannes n'étaient pas plus avancés contre le bm< Marin Labrande, fils légitime de S Labrande, berger en titre du baron de Primelles et de Jeannette Baudel, son épouse devant Dieu et les hommes. Marin d'ailleurs se gar à carreau. Il avait bien soin de se pom 1 d'à pied sur le domaine de Primelles, tandis que de l'autre il s'assurait chez le mai Bannes pour disposer ses collets. Tirait-: l'arquebuse , c'était son chien Souil laud qui allait ramasser le gibier chex l'ennemi lui. Haï demeurait sur le bien du baron son mait

Et, comme les terres du baron de Primelles se trouvaient entourées de tous côtés par celles du marquis de Bannes, l'enchevêtrement des pièces était tel qu'on ne pouvait longtemps marcher par les prés, les emblavures ou les brandes de Primelles, sans fouler par instants celles de Bannes. Ce pays semblait avoir été ainsi loti pour le plus grand avantage des 1 conniers, qui abondaient en facilités pour passer de l'un chez l'autre en cas de danger. D'au' qu'une haine sauvage divisait les deux familles, et cette haine, loin d'avoir pris sa fin par la mort du baron de Primelles et l'exil du marquis de Bannes, son meurtrier, était devenue plus atroce.

Partout la guerre ; à chaque croisée de routes, coin de champ, corne de bois, un homme de Bannes était embusqué pour trouver le tenancier de Primelles en faute. Les sergents de justice, les porteurs de contraintes, entre lesquels Andoche Cottebleue, un Normand de Bayeux, se faisait remarquer par son activité autant que par son brassard d'argent et son bâton blanc, tous les recors, les praticiens, couraient entre les deux châteaux et Issoudun, siège royal. D'autres s'empressaient entre Primelles, Lunery et Bourges. Le papier timbré pleuvait.

Si les justices n'eussent pas été depuis longtemps rachetées, on se fût disputé les armes à la main pour pendre. La violence s'en tenait aux formes légales. On se vexait à coups de papiers, de parchemins, de citations, d'ajournements. On se poignardait avec les grimoires, on s'en gardait aussi comme avec un bouclier. Les seuls procureurs d'Issoudun et de Bourges se réjouissaient de ces choses, pareils aux corbeaux qui croassent d'allégresse à voir les armées aux prises. La noblesse du Berry se désintéressait de la lutte, parce que les uns, hostiles au cardinal ministre, blâmaient sa volonté de tenir le marquis de Bannes exilé en Autriche, et parce que les autres ne voulaient pas paraître gens à fouler un ennemi à terre. Toutefois, les sympathies allaient s'affirmant pour la baronne de Primelles et son jeune fils Louis-Antoine; on reprochait à la maison de Bannes d'exploiter

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leur pauvreté en les ruinant à plat par l'obligation de soutenir des procès iniques 00 n-prochait encore à cette orgueilleuse maison de se continuer par une mésalliance H OU bâtard légitimé.

Et voilà pourquoi Louis-Antoine prenait grand plaisir à entendre la femme «lu

berger Symphorien lui parler de l'expédition de son fds Marin. La crainte le tenait cependant que ce braconnier de mérite, son professeur de chasse, ne tombât aux mains des g de Bannes. On disait dans le pays que M. Florimond. le fils du marquis exilé, ce jour même arrivait au château. Si, par malheur. Marin était pris la main dans le sac. les choses se gâteraient, car on connaissait M. Florimond et tes façons d'agir avec le pauvre monde.

La crainte qu'inspirait la virilh* Jeannette compensait, à la rigueur, celle qu'on ressentait quand on parlait du beau Florimond. La du berger Symphorien jouissait dans tout le pays d'une autorité que personne ne songeait à contester, tant on redoutait ses sorts. Elle savait en jeter aussi bien sur les bêtes que sur les chrétiens, sur les enfants nés ou à naître, les poulets, voire les œufs, et les vaches surtout. puisque chacun savait qu'elle les empêch; volonté de vêler. Nul n'ignorait que si Macée La Tuilière ne l'avait pas apaisée par des excuses publiques et un cadeau de six chapons, ladite Macée n'aurait pu nourrir son nouveau

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puisque, pour un imprudent propos sur Jeannette, elle avait vu tarir son lait subitement.

Quant au vieux Symphorien, son autorité n'était pas moindre, et son infaillible science de berger ne faisait pas tort à sa réputation de découvreur de sources. Symphorien était le sourcier de la région d'Issoudun. Quand il tenait entre ses doigts sa baguette de coudrier fourchue, une branche dans chaque main, et qu'il marchait prudemment, suivant la direction de ce rameau indicateur, sans le quitter du regard, les cheveux se dressaient sous les coiffes et les chapeaux, la sueur perlait aux fronts. Nul n'eût osé troubler le silence, et l'on s'essayait à marcher sans bruit. Tout à coup, obéissant à des forces mystérieuses, la baguette se courbait, s'abaissait jusqu'à toucher terre. L'on creusait, et la source jaillissait aussitôt. Gela était bien connu. Aussi chacun cherchait à s'assurer le bon vouloir de Symphorien et protégeait Marin, à l'occasion. Et l'on n'eût trouvé d'Issoudun à Bourges, non plus que de Gondé à Venesmes, homme ni femme pour témoigner contre lui.

Posant sa quenouille sur le banc de la porte, où une chatte formait de ses quatre pattes corbeille à ses petits, la vieille s'en fut chercher des collets :

— Prenez-les, mon mignon, je les ai tressés de mes mains, et je m'y connais, je puis le dire. Voyez, tous sont de crin gris ou roux qui ne brille pas au soleil, à six crins tordus par collet.

Avec cela on prendrait môme un clu'vnMiil Tenez, en voilà six! Il y a plu» d'une belle coulée sous les vieux mura du parc de Banne* les regardais encore hier. Ce serait péché de ne pas reprendre sur ces mécréants un peu de ces beaux biens dont ils firent tort au défunt baron votre père... que Dieu reçoive en sa grâce... et vous aussi.

Furtivement, elle se signa, en marmonnant des mots sans suite, étendit sa main sèche sur l'héritier de Primelles, comme si elle appelait sur lui la protection de ces puissances du mal dont on la croyait l'esclave, reprit sa quenon et rentra sous son pauvre toit : sans arrêter son attention sur ces choses, car il n'aimait point se fatiguer inutilement l'entendement, Louis-Antoine tira vers la garenne de Tonlieu, avec tes collets et son Saint Augusli

Bientôt, couché à plat ventre dans 11 épaisse où il disparaissait tout entier, il pal surveiller les lapins qui, en contre-ba^ îent leurs ébats dans le voisinage des lacets de crin que sa main déjà experte avait disposés aux bons endroits.

Le poste d'observation de Louis-Antoine répondait à toutes les exigences de cet art de la fortification, qui serait le premier de tous si l'expérience ne prouvait qu'il n'y a point de place si forte qui ne puisse être réduite quand elle est bien attaquée. Le fort de Louis-Ant< était un plateau en façon d'éperon, ou de 01

lier, pour qui préfère les termes de la poliorcétique, un plateau saillant, enfin, couvert par quelques ouvrages avancés. Ces ouvrages avancés n'étaient autres que des blocs de roches massés sur la pointe où ils se disposaient en parapet crénelé. Puis ils descendaient à pic jusqu'à la plaine doucement ondulée qui dévalait insensiblement vers les bords marécageux du Cher. Encore que l'eau fût éloignée d'une bonne demi-lieue, on la voyait de cet éperon comme si elle eût été à cent toises, avec ses aulnes, ses peupliers, ses saules et ses sables çà et là coupés de roseaux, car rien n'interrompait l'uniforme tapis de la plaine. A peine quelques pièces labourées montraient-elles leurs arbres fruitiers clairsemés ; tout le reste était brandes ou pacages.

Louis-Antoine, en regardant sur sa droite, put voir, au pied des coteaux du Rillé, le vieux Symphorien debout, ravaudant un bas, et autour de lui ses moutons pressés en masses floconneuses, roussâtres, que ses chiens, galopant en cercle, resserraient ou dispersaient tour à tour. Tout cela était à lui, Louis-Antoine, baron de Primelles, seigneur de Saint-Godolphin. Mais, à gauche, les prairies de son bien étaient séparées en deux pièces par une enclave du domaine de Bannes, enclave broussailleuse, pierreuse, laissée inculte pour que le gibier y trouvât de bonnes remises d'où il sortirait la nuit pour gâter la terre de Primelles. Marin était là,

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heureusement, pour veiller au grain. A quelques garçons de charrue, assistés du | cher et d'autres paysans qui n'a\n< nt pfti ! aux yeux, il faisait des battues de nuit, rafla gibier de tout poil, bêtes noires et bètes rousses. En une saison il avait pris un cerf et <1 biches, attirés du parc jusqu'à celte remise par plusieurs moyens dont un seul >n pour

envoyer le dit Marin aux galères.

Si les gardes du marquis voulaient s'en mêler, les coups de bâton pleuvaient sur les épées de chasse, cassant les lames et fêlant les têt les gardes devaient rentrer dans leur fri< Qu'ils s'avançassent à découvert. Symj son garçon Honorin et les valets bergers criaient haro sur celte canaille de vert vêtue <|m \rnait évidemment pour voler les moutons du baron : et l'on s'envoyait des amitiés, le couteau ou l'arquebuse au poing. De ce coté les gens de Primelles tenaient ceux de Bannes en échec. Mais il n'en était pas ainsi partout

C'est pourquoi Louis-Antoine, les coudes écartés posant à terre, le menton dans les <1 mains, regardait sans amitié la masse régulière et imposante du château de Bannes qui dressait, en face de lui, à cinq cents pas de distance, en contre-bas, ses murs de pierres blanches, appareillées à refends, avec leurs cordons de briques, ses pavillons à l'italienne savamment opposés, ses longues fenêtres décroissant en hauteur suivant les trois étages, ses toits de tuiles a

les monumentales cheminées de briques à ancres fleuronnées, et sa ceinture d'eau où les cygnes voguaient à l'exemple des galères, en prêtant leurs ailes, doucement soulevées, comme voiles au vent léger qui soufflait de l'est et sous quoi ondulait la claire feuillée des saules.

S'il se fût retourné, Louis-Antoine aurait vu son château à lui, ses tours noirâtres, marbrées de vert par la mousse et le lierre, son donjon démantelé, ses murs en ruines, ses douves bourbeuses où barbotaient des canards. Mais peu enclin à l'envie, d'intelligence trop paresseuse pour s'arrêter à des comparaisons attristantes, habitué dès sa première enfance à cette inégalité que sa sagesse un peu lourde lui indiquait comme la première condition de tout ce qui vit ici -bas, Louis- Antoine préféra s'intéresser aux lapins. Il crut en voir un cabrioler et demeurer pris par la tête dans le fouillis de ronces et d'ajoncs où étaient tendus les collets. Rampant avec mille précautions, il avança vers la pointe extrême du plateau.

A ce moment, il sentit quelque chose de piquant et de raide qui lui offensait le mollet, et il se retourna, comprenant que son bas, ayant fini de descendre, laissait sa jambe exposée sans défense aux injures des chardons. Mais ce n'était pas un chardon, puisque maintenant on le pinçait. Louis- Antoine crut distinguer une main; mais cette main, qu'il avait vue rouge,

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avait disparu aussitôt. Déjà il se soulevait sur ses poignets, quand il entendit «m nro frais. argentin, un rire de cristal, puis une voix qui l'appelait par son nom

Et un visage espiègle apparat, entre les légers chaumes et les fleurs de mai, coiffé d merveilleux chapeau en pain de sucre qu anoblissait un bouquet de plumes de héron :

— C'est toi. Catherine!

— Oui, c'est moi !

— Tu m'as piqué avec une herbe, et pincé avec un gant !

— J'aurais dû te pincer jusqu'au sang, Lou i - Antoine I Car je t'y prends, à marauder avec des collets...

— Catherine, tu ne me vendras pas D'ailleurs M. de Montenay me l'a permis...

— De poser des lacets à lapins?... J doute. . . Mon pauvre Louis- Antoine !

Leurs rires se mêlèrent. Progressant à plat ventre dans l'herbe épaisse où n'apparaissaient que leurs têtes, Catherine et Louis- Antoine m trouvèrent ainsi face à face. Allongeant les bras, ils s'embrassèrent franchement, puis demeurèrent tous deux, le menton dans les mains, se regardant avec une satisfaction muette et joyeuse.

Lamine de Catherine de Lépinière était aussi éveillée et ouverte que celle de Louis-Antoine de Primelles était timide et sauvage. Brune de cheveux, très blanche, avec des yeux bleu de

mer, le nez droit, les sourcils franchement arqués et la bouche moqueuse, cette jeune fille de quinze ans avait une figure à la fois sérieuse et badine qui faisait qu'on ne la pouvait regarder sans se sentir pris par l'envie de lui vouer une amitié sans limites. C'était une figure franche et honnête, mais dont le petit menton, quelque peu saillant, bien pointu, contrastait avec la largeur du front bombé et poli, et annonçait un courage de bonne étoffe et une volonté sûre de soi.

Les grandes boucles ondulées qui encadraient la face se massaient de chaque côté en un écheveau bouffant que retenait, à son extrémité, une rosette de rubans couleur de feu, dont l'éclat s'augmentait par celui de ces cheveux si noirs que leurs reflets en paraissaient bleus au soleil. Le chapeau de castor blanc, avec sa forme haute en pain de sucre et son aile relevée sur la gauche par une agrafe émaillée, s'en fonçait crânement sur cette tête fière et mignonne. Un gant de fauconnier en cuir blanc couvert de velours vermeil habillait la main droite, et sa garde à houppes montait jusqu'au coude.

— Ecoute, Louis-Antoine, dit Catherine, je vais te donner deux perdrix. Mais tu me promettras de mieux travailler avec le curé. Il n'est pas content, sais-tu, et l'on répète partout que tu sais à peine écrire. Quoique cela ne soit pas vrai, la chose m'offense.

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Je t'assure, répondit Louis-Antoine dune

voix dolente qui indiquait plus la paressa que la contrition, que je fais tout le posn pour minstruire. Vois : j'ai apporté jusqu'ici ce gros livre. 11 est fort lourd. C un Saint Augustin, et je me préparais, au moment où tu m'as appelé, à apprendre ma leçon...

— Oui, en regardant sauter les lapins. Je gage que tu as encore tendu des colleta, la bas... chez nous... C'est-à-dire cli

pière.

La figure de Catherine tenta de prendre un air sévère. Elle n'y réussit qu'à m< vé-

rité : ce fut un air emprunté. Avec la gra\ nécessaire, la jeune prêcheuse menaça Louis- Antoine de son index habillé de eoif M me et de velours rouge. Ainsi ganté, rouge en dessus, blanc en dessous, ce doigt ressemblait à un petit biscuit glacé de confiture. Et Catherine reprocha à Louis-Antoine diverses inobservances de son état de noblesse :

— Est-ce une besogne digne d'un gentilhomme de tendre des collets sur la terre lu voisin? Si encore tu tirais avec une arquebuse. Car tu as une arquebuse, je la connais, avec une crosse de néflier et des rinceaux de cuivre. Une vieille arquebuse, elle a quin/. ans, pour le moins... comme moi.

Baissant la tête, Louis-Antoine rougit et avoua qu'il n'avait ni poudre, ni plomb, ni ar-

gent pour en acheter : « Si sa mère ne lui donnait pas d'argent, c'est qu'elle en manquait elle-même. »

Catherine regrettait déjà ses paroles. Prenant à deux mains la tête de l'enfant, elle l'embrassa gentiment. Et, retenant les larmes qui étouffaient sa voix, elle murmura très vite :

— N'aie pas de chagrin, mon pauvre Louis- Antoine, cela ne peut longtemps durer... De la poudre, du plomb, je t'en donnerai dès demain... Allons, courage, ne t'attriste pas ainsi!... N'es-tu pas un homme?... Moi, qui ne suis qu'une fille, si je te disais...

Mais Louis-Antoine ne l'écoutait déjà plus, tant ce garçon était distrait et bizarre. Il demandait à voir les perdrix promises, comme s'il craignait déjà de les perdre. Sa nature timide, défiante et inquiète flairait partout un mécompte.

Catherine, se redressant sur ses genoux, entreprit de dégager les perdrix pendues entre ses grandes poches de ceinture, sous sa robe de velours gris. C'était une robe fendue devant et derrière avec un devantier assorti, du modèle dont usent femmes et filles qui montent à cheval suivant la manière des hommes. Les mouvements de MIle Catherine dérangèrent l'autour qui sommeillait, la panse pleine, à son côté, dans l'herbe. Et, gauchement, l'oiseau s'avança sur ses jambes hautes et grêles, déployant à demi ses cerceaux arrondis, avec cette allure

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dégingandée et boiteuse qui moud, ooml agirent sagement les fauconniers en ! la

nom de mains aux pieds de ces créatures aériennes qui n'ont que faire de m

Hochant de sa tête plate éclairée par dans larges yeux dont la pupille semblait taillée dans une pierre de jayet enchâssée dans le cercle de topaze de l'iris, l'autour grinça de son bec festonné, sautilla et, courbant son dos bossu, parut saluer cérémonieusement Louis-Antoine. Puis il se posa sur le «Sain/ Augustin, envoya ao noisement et vivement une belle traînée Li châtre sur l'épée reposant auprès, ce qui n'augmenta pas le lustre de la gaine éraflée. et enfonçant son cou entre ses épaules, gonflant son ventre étoile, s'endormit noblement.

Catherine, cependant, ayant relevé un pan de sa lourde jupe, s'égaya à voir que le sang des perdrix tachait son haut-de-chausses de rev» et jusqu'à sa botte de chamois où tintait un éperon d'argent.

A tout prendre, dans son riche habit de cheval où s'opposaient le velours de Gênes, la lucquoise et autres draps de soie, avec ses broderies et ses plumes, M "• de Lépinière n'était pas beaucoup plus soignée de mise que son ami Louis-Antoine. Si la qualité des tissus était plus riche, la nature des vêtements demeurait également singulière.

Sur la robe, passablement fanée et qui plaidait, non sans succès, en séparation de corps

avec sa doublure en bouracan de Bourgogne, retombaient les pans d'une hongreline en drap blanc, surtout militaire, dont les dames, ce semble, n'avaient jamais usé jusque-là. De cette hongreline, au reste bien coupée, l'allure originale s'augmentait par la brièveté des manches retroussées, à parements vastes et boutonnés qui remontaient jusqu'aux épaules lorsque la manche elle-même ne descendait qu'à la moitié de l'arrière-bras. Là elle découvrait une autre manche, celle du corsage, manche de brocart à la grande chiquetade, montrant la doublure de damas zinzolin qui s'échappait par larges bouillons, au mépris des boutons et des agrafes. Un vaste col de point coupé, bordé de picots en fleurons, complétait cet habillement cavalier.

Mais la hongreline, galonnée de soie grise sur toutes ses tailles, richement garnie d'effilés et d'autres ouvrages de brodeur, joignait à ces agréments des à-jours, c'est-à-dire de nobles accrocs, nobles parce qu'ils donnaient la preuve que M1Ie Catherine de Lépinière, dans les actes de sa vie comme dans les actions de la chasse, allait toujours de l'avant, sans s'occuper des épines, des rocailles et divers empêchements.

Dans sa chevelure, les débris de folles herbes voisinaient avec les rubans. Une chenille se promenait sur la forme de son chapeau. Mlle Catherine l'y avait posée parce qu'elle la trouvait remarquable avec sa livrée vert gai, tranchée

a$ L'ncoMrAiiiu rioiiïo:

de noir, et ses caroncules orangées. Un haut, deux papillons blanc de farine, avec le bout des ailes couleur d'aurore, étaient épingles. Quant aux épia piquante des gnmiûlm agrestes, ils lardaient la hongreline et la jupe en tous endroits. Le brocart des manches en

tour. Mais ce dernier inconveusaul neur pour qui sait porter son c'était, cbei Mlto de Lépinière. un de ont désordres que lea grimauds de lettrée noua voudraient donner pour un effet de l'a:

M,u Catherine se ■ ouosaêt peu de tout cela. Sortie pour voler à l'oiseau, elle avait pria trois perdrix avec son tiercelet d'autour Alors elle avait pensé à Louis-Antoine et au plaisir que lui ferait un joli cadeau de gibier. Connais** nt son habituelle remise, elle avait tôt fait de le découvrir enfoncé dans sou gaaon. Elle avait donc attaché son cheval dans le chemin creux de Bannes, et. grimpant à travers les hrnusssillsi, à hongreline perdue, rejoint son ami et protégé.

Au vrai, les chosea ne se passaient pas de façon aussi simple que le racontait rine de Lépinière. belle- fi lie du marqmi de Bannes par sa mère, Anne de C exauce, qu'il avait épousée, veuve, en premières noces, avant de contracter avec la drapiere. Julie Péréal. cette union qui l'avait (ait mettre au ban de toute la noblesse du Berry . Les rencontres des deux enfants étaient toujours concertées, et il

fallait que Louis-Antoine possédât une forte dose d'inconsciente apathie pour ne point B'en apercevoir. En ions cas, il ne disait rien.

Par Jeannette, Symphorien, Marin et les antres bergers, Catherine était tenue au courant de tout ce qui concernait Louis-Antoine. Car ces deux enfants ne se voyaient qu'en cachette, par la muette complicité du vieux Symphorien, le berger marieur dont on chantait partout que ceux qu'il avait unis devant Dieu dans la solitude des champs étaient mieux mariés que par le curé et son registre. Ainsi Catherine et Louis- Antoine vivaient entourés de cette protection occulte. Par ses émissaires, la vieille Jeannette avertissait la jeune fille, lui indiquait 1 endroit où l'indolent Louis- Antoine faisait 1 école buissonnière. Et Louis-Antoine ne s'é-" tonnait jamais de voir son amie apparaître subitement dans tout Heu désert où il vivait dans le silence des prés ou des bois.

liais Louis- Antoine ne s'étonnait de rien.

Si donc, ce quinzième de mai de Tan i633, Catherine tenait fidèle compagnie à Louis- Antoine, celui-ci ne se doutait guère que la vieille Jeannette avait tout fait pour l'obliger à choisir pour théâtre de ses exploits le petit plateau de Tonlieu. Pour le tenir en place, l'empêcher de courir, elle avait inventé l'histoire de Marin et ainsi pn refuser l'arquebuse, parce que les collets obligent le braconnier à ne point s' de l'endroit où il les a tendus.

Jeannette, le matin même, avait vu M,u Catherine et lui avait annonc œl air mystérieux que sa profession de jeteuse de sorts l'obligeait à garder en toutes circonstances, que le jeune baron serait sans faute, un p midi, sur le plateau de Tonlieu. El M rine, qui n'avait point la tète faible, sa\ la vieille Jeannette empruntait cet accent augurai à la ferme volonté de sauvegarder son autorité de devineresse. Obligée à jouer sans cesse son rôle pour ne point l'oublier. Jeannette gnorait point non plus ce que pensait M"* I therine. Et l'accord demeurait parfait.

A supposer même, car l'on doit tout prévoir quand on s'est établie prophétesse, que Louis- Antoine et son Saint Augustin se fusseï dés aux écrevisses du ruisseau. Jeannette aurait trouvé un moyen de l'attirer vers 1 où Ml,e Catherine comptait voir son protégé.

Car Louis-Antoine était bien le protégé de Catherine de Lépinière. Dans cette chaste et naïve de deux enfants du *ige,

que tout était pour séparer sur la terre, dans cette union morale, la jeune fdle était l'honu et le garçon était la femme. Mais, au contraire de la plupart des filles qui n'usent de leur ascendant que pour molester les garçons et les asservir à leurs frivoles et effrénés caprices, Catherine de Lépinière tentait l'impossible pour çonner à son exemple ce caractère gauche, timide, sauvage et par-dessus tout indécis.

Les trois perdrix réussirent à rasséréner Louis- Antoine. Il les examina, les soupesa, les estima en connaisseur. Comme il y en avait une grise et deux rouges, il choisit les deux rouges, et Catherine garda la grise pour ne point rentrer sans rien avec du sang frais sur son habit. La chose eût paru singulière. Et Catherine, se sachant espionnée, montrait une prudence extrême . Puis ils parlèrent de l'autour , et la jeune fille fit l'éloge de son oiseau, et ils en revinrent, tout naturellement, au sujet habituel de leurs entretiens, à Julie la Drapière. Ainsi appelait-on effrontément la marquise de Bannes dans le pays. Pour la centième fois, peut-être, Catherine allait esquisser un portrait peu flatté de sa marâtre, quand elle s'écria brusquement, laissant là Julie la Drapière :

— A propos, tu sais la nouvelle?... Florimond, son affreux fils, est arrivé hier, au milieu de la nuit.

De son air le plus indiffèrent, Louis-Antoine répondit qu'il le savait. La mère Jeannette le lui avait appris, sans qu'il en eût demandé davantage. Mais le front jusque-là si pur de la jeune fille se coupait d'un pli profond. Tout entière à sa préoccupation douloureuse, elle murmura d'un ton suppliant :

— Surtout, ne le cherche pas !

Louis- Antoine, toujours distrait et somnolent, ne parut pas entendre. Mais Catherine insista :

28 LINCOMPARABLE FLORIMOHD

— Jure-moi, Louis-Antoine, que tu ne< 1 cheras pas a le rencontrer.

Alors il répondit distraitement

— Pourquoi voudrais-tu que je le rrnoontrasse? Qu'ai-je besoin de 1 Tu > bien que nous ne voulons rien av<

avec lui. (l'est un méchant bâtard, et sa m< Julie la Drapière, une coquine. Qu'y pouvonsnous?

Il hésita, s'arrêta, puis r sourcils :

— Aurais-tu à te plaindre de lui:' conte-moi...

Vivement Catherine l'interrompit :

— Certainement non! Que pourrait il me faire?... D'ailleurs, maintenant je les tiens. Écoute!

Allongés à nouveau dans la prairie, en face l'un de l'autre, ils tendaient leurs faces pleines de santé et de jeunesse au-dessus des folles herbes, des coquelicots, des bleuets, des cl dons et des reines des prés où butinaient les bourdons vêtus de peluche rousse, orange et noire. Et les deux enfants des maisons en mies étaient pareils à ces jeunes faunes aux yeux clairs qui se regardent curieusement dans les sous-bois herbeux, s'opposant leurs fronts cornus pour cosser à l'imitation des dont ils ont les armes.

Le menton dans ses paumes, les couder la terre, son autour posé sur son épaule, Cathe-

rine narrait les actions de sa belle-mère Julie, dite la Drapière, marquise de Bannes :

— Imagine-toi que, depuis que le marquis est en exil, la coquine s'ingénie à me dépouiller de mon argent. Elle avait pensé d'abord m' obliger à épouser son Florimond... C'était mal me connaître!... Et tu sais bien, Louis-Antoine, que c'est toi, toi et pas un autre, qui seras jamais mon mari.

Louis-Antoine ne crut pas devoir interrompre Catherine. Elle lui avait si souvent dit cela que lui le trouvait maintenant tout simple. D'ailleurs, ses idées sur le mariage étaient naturellement vagues et obscures, comme toutes celles, du reste, qui ne se rapportaient pas à la terre, aux plantes et aux remises du gibier.

— Tu sais que mon beau-père le marquis a juré qu'il me laisserait maîtresse de mon sort. Il n'est pas homme à enfreindre son serment. Depuis qu'il a dû partir en exil, Julie a repris du poil de la bête. Mais, pour grande que soit son audace, — car je suis convaincue qu'elle ignore tout des engagements de son mari envers moi, — elle ne prévaudra pas contre ma volonté...

Louis-Antoine regardait Catherine avec une admiration non feinte. Il lui savait gré de s'exprimer d'une manière aussi ferme, s'extasiait sur sa facilité de parole, lui qui devait réfléchir longtemps et s'y prendre souvent à trois fois pour demander les choses les plus simples.

3o l 1NC0MPARABL1

Sans se douter de cette admiration qui valait par sa simplicité et sa franchise, Catherim Lépinière continuait de charger la marq Julie :

— J'ai déjoué ses artifices, percé à jour ses intrigues, rompu les fdets où elle me comptait prendre. Je connais ses complots a\< < 1.» procureur de Bourges, qui embrouille à pi succession de mon tuteur. Longtemps je m tonnai de voir les lettres qi ivais à mon

beau-père demeurer toutes ou presque toutes sans réponse. Je découvris d Mtttleoo

Julie dérobait mes lettres avec la corn pli d'une chambrière: et le marquis ne reco\ que celles où je ne lui mandais rien d'im] tant. Je crois même qu'elle en a fkbriqoé do fausses; mais je n'ai pas de preuves. Dès lors, grâce à M. de Montenay, je pus tenir mon beau-père au courant des entreprises de sa femme. Si j'en juge d'après la min< que fait depuis quelques jours notre Julie, la réponse du marquis fut terrible. Julie a beau mettre un pouce de rouge, son teint est couleur de na\ Florimond ne semble guère plus à son aise. Le marquis leur a fait connaître ses volontés, et mes deux voleurs ont baissé le nez, pris la n dans le sac. Ce matin, le procureur de Bourges, le vieux Duvau, est arrivé au château. Quand il est reparti, avant midi, il était encore plus semblable a un navet que Julie.

Louisr-Antoine hochait gravement le menton,

l'incomparable florimoxd 3i

approuvant sans trop comprendre, cependant que Catherine se soulageait le cœur à raconter la déconfiture de ses ennemis :

— Ils me volaient tous, te dis-je. Jamais je ne pouvais disposer d'un sou. Tandis qu'aujourd'hui la mielleuse Maroie, la fille de chambre favorite de Julie, est arrivée avec Nicole Deleuze, sa trésorière. un gros sac d'argent, et des explications sur des termes en retard... C'est un os que l'on me donne à ronger... Tiens, vois comme je suis riche!

A genoux, Catherine s'occupait d'atteindre ses poches, quand elle s'arrêta, tressaillit. Sa mine devint attentive. Du pied du plateau où il se tenait depuis des heures, le vieux Symphorien s'éloignait maintenant tirant vers les prés du Cher, et ses moutons trottinaient massés en un grand triangle, avec les chiens en queue. Et le berger soufflait, sans repos, dans son cornet à bouquin, qui rendait des sons aigres, monotones et traînants.

Catherine se dressa sur ses pieds et tendit l'oreille. Alors elle entendit un hennissement aigu, puis la plainte irritée d'un cheval. Vivement, elle regarda par-dessus un bloc, recula, sauta sur l'épée de Louis-Antoine et se lança à corps perdu dans la descente embroussaillée, sans s'occuper de l'autour, qui, décollé de son épaule par un rameau, plana, puis l'accompagna en volant au-dessus de sa tête.

Le geste impérieux par lequel elle cloua en

32 I.'l M'.DMl'A H MI1.I: 1 I.ORIMOND

partant Louis-Antoine à terre n'aurait pas empêché le jeune garçon de la suivre si le voisinage de Symphorien et de sa houlette en cornouiller bien ferré ne l'eût rassuré sur les risques possibles de l'aventure où se lançait son amie :

« Quelque croquant aura battu la jument pie de Catherine, et elle va me corriger d'importance le drùle à coups de fourreau d Voyons cela... »

Et, ïampanl. comme à son habitude, il avança, sans se découvrir, jusqu'en h blocs de roches d'où il pouvait tout >ur\eiller.

Catherine, toujours courant, était dans le chemin creux, limité par deux bai qui séparait le domaine de Bannes de celui Primelles. Source d'éternels conflits, ce chemin, pour lequel, bon an mal an, se cassaient une douzaine de têtes, partait des prés du Cl pour aboutir à la grande avenue du château de Bannes, où il se bifurquait dans la direction de Primelles. Dans ce chemin, donc, Catherine se trouva nez à nez, si l'on peut dire, avec un grand cheval dont le cavalier, armé d'un f< de chasse, maltraitait Mahaut, sa jument guilledine.

Or le chemin était si étroit que le cavalier ne put s'échapper, ce qu'il aurait bien voulu faire quand il eut reconnu M11* de Lépinière qui se dressait devant lui. iMais il aurait dû la renverser pour passer outre; et, pour revenir en ar-

rière, c'est à peine s'il avait la place de tourner. Car, à cet endroit même, s'avançaient de chaque côté quelque six sauvageons de poiriers, de merisiers et de pruniers, tortus, é* têtes, noueux, vrais culs-de-jatte parmi les arbres fruitiers, et qui allongeaient leurs branches basses, horizontales, en zigzag, à moins de sept pieds du sol.

Ainsi M. Clément Malompret, premier valet de chambre de M. Florimond, dont il portait la livrée chamarrée et galonnée sur toutes les coutures, vert et or, avec des chevrons bleus et des ancolies d'argent alternés, demeura-t-il mal à son aise, sans oser ni fuir ni marcher, et tâchant de réduire sa monture, un fort étalon barbe que les ruades de Mahaut mettaient en désordre.

Blanche de colère, les yeux plus brillants que les boutons dorés qui couraient en deux lignes sur les manches de la mandille du laquais, Catherine de Lépinière dit à M. Clément :

— Viens ici !

M. Clément, sans être absolument flatté de cette invitation péremptoire, n'osa pas pourtant y désobéir. Il essaya de pousser sa bête qui renâclait et pointait. Mais Catherine cria :

— Entends-tu ou n'entends-tu pas?... Et qui t'a rendu si hardi de rester à cheval devant moi?

M. Clément mit pied à terre, et, gardant les rênes a la main, s'avança avec toute la gra-

34 OMPARABLK KLOMM

cieuse confiance d'un écolier <jui devine la férule cachée derrière le dos de son réç premier domestique était si troublé. mil

avait à la main gauche la bride de son barbe et à la droite son grand fouet de chasse, qu'il négligea de se découv

Du bout de l'épée engainée de Loi; toine, M,u de Lépinière fit sauter le chapeau du drôle, qui recula de deux pas. Alors elle marcha sur lui et lui cria à la face :

— Vassal, qui t'a permis de toucher ■ cheval?

Très rouge, décidé à dr tendre sa dign contre quiconque, M. Clément répondit d'un ton rogue. encore que peu assuré, « qu'il en avait agi ainsi par les ordres de M. le i mandant défense à toutes gens de laisser bêtes vagabonder dans le chemin de la grande avenue » .

Et il insista :

— C'est si vrai, mademoiselle, que Cot bleue vient de porter huit exploits à la bicoque de ces mendiants de Primelles, toujours en défaut avec les bœufs et les moutons errants l'on m'en croyait...

Il n'acheva pas. De l'épée toujours engainée, Catherine lui avait soufïïeté le visage. Et, pour le malheur de M. Clément Malompret, la gaine de l'épée de Louis-Antoine était tant fatiguée qu'un des tranchants de la lame, passant entre les attelles de hêtre, coupa le maroquin et aussi

la belle, fade et insolente face du blond Clément, gâtant ainsi pour jamais le bellâtre qui était revenu de Paris à Bannes afin d'y raconter les ravages que sa galanterie avait exercés en haut lieu.

Aveuglé par son sang, car la balafre commençait au sourcil gauche et rejoignait le coin droit de la bouche, M. Clément trébucha, lâcha bride et fouet, chut à terre, pleurant, jurant et, d'une même voix, criant merci et vengeance. Et cela sans que Mlle de Lépinière se retournât même pour le regarder.

Elle était déjà loin, regagnant à pas vifs et pressés le coteau. Elle rendit l'épée à Louis- Antoine et prit congé avec un « Nous nous reverrons demain » qui, s'il laissait son ami dans l'imprécision quant à l'heure et au lieu de la rencontre, lui laissait cependant la certitude de revoir Catherine au jour dit.

Et MIle Catherine, descendue dans le chemin, avait déjà enfourché sa jument; car cette jeune personne, en tout hardie dans ses allures, montait à la façon des hommes. Elle rendit la main, et la bête bien dressée prenant cette allure guilledine, chère aux Ecossais qui, dit-on, l'inventèrent au vieux temps, et qui tient du traquenard et de l'amble, déboula d'un pied sûr vers l'avenue du château de Bannes, où aboutit ce chemin creux qui avait vu la déconvenue de M. Clément. De celui-ci il ne restait plus de traces.

36 OMPARABtB PLOftlMOND

Quand Catherine se trouva à 1 entrée de cette avenue, longue de cinq cenU pas, remarquable par la triple rangée de gros ormes la flanquaient des deux côtés, ombrageant de larges chaussées gazonnées. elle .i|»<i. ut un groupe de cavaliers, arrêtés au beau n» qui causaient avec animation, à en juger leurs gestes. M. Clément, sur son barbe, or pait le centre du groupe. Sous son chapeau de castor gris, en forme de pot à beurre, le i de chambre portait, comme l'amour, un bandeau, bandeau fait d'un mouchoir <ie soie l>lanc et bleu, mais taché de sang au point qn il i appelait les trois couleurs de la vieille maison «lu roi.

Trois cavaliers écoutaient son rapport. I magnifiquement vêtu, blond ainsi que Pho Apollon, qui réchauH'e le monde de ses i tourmentait les rênes d'un grand étalon isal qui s'égayait en courbettes et secouait les ghi de son poitrail et de sa n lUuttil I

turquin. Des deux autres, plus modestes dans leur habit et leur mine, l'un, avec le chapeau plat enfoncé jusqu'à son museau chafouin, se balançait au caprice d'une mule harnachée de maroquin noir. Et telle était l'attention peureuse avec laquelle il surveillait les larges oreilles de sa paisible monture, plus occu des mouches que de son cavalier novice, que ce personnage à cheveux graisseux et pi vêtu de ratine noire, remplissait par la force des choses le rôle de comparse.

Par contre, l'autre cavalier, dans son vêtement aux trois quarts militaire, avec collet de buffle, casaque de drap fleur de seigle et bottes de vache grasse montant à mi-cuisse, bombait le torse plein d'assurance et de superbe, sur son roussin de trois poils, plus avantageux encore que le duc de Toscane, propre grand-père de Sa Majesté, qui se dresse en statue équestre à Florence, comme chacun sait. Son chapeau de lièvre couleur pain bis, évasé, cambré, avec le bord relevé au droit du front et l'aigrette, mesurait deux bons pieds en hauteur. Le col droit de sa casaque sortait du buffle usé par le hausse- col et supportait un de ces cols en rotonde, plats, empesés, cartonnés, une vraie golille à l'espagnole. Et sur ce plateau reposait le menton rasé à l'exception de la royale brune dont les poils raides se terminaient en pinceau pointu.

Bien qu'ils fussent encore à trente pas d'elle, Catherine avait reconnu son monde : Florimond, son soi-disant demi-frère, le poète parasite Aimeri d'Olivier, précepteur perpétuel du jeune homme, et M. Pierre Acresin de Tourouvre, sieur de la Fère-en-Gombrailles, attaché par l'amitié et l'intérêt au beau Florimond, et chevalier servant, à l'occasion, de Julie la Drapière, marquise de Bannes.

<( Le voilà bien, se dit Catherine, vaniteux comme un paon, faisant la roue devant ses courtisans à gages. A droite le spadassin, à

38 l'incomparable florim..m>

gauche le coupe-jarret de lettres. Que le D quis n'est-ii ici avec sa canne;1 II me dénirait lestement cette engeance qui piqiM plume et assassine avec léj • < Itelle bande de vautours I A qui en ont-ils?... Pourvu que ce ne soit pas contre Louis-Antoine qu'ils d gent leurs traits empoisonnés! »

Mais la peur qui rend blancs les foies des maroufles n'avait point de prise sur Cl de Lépinière, dame héritière de Pa' nt-

Lizaigne, Meunet, Heboun-in <t Brion, lille de ce Sébastien Paumier de Sallanches, rn.iKjuis de Lépinière, capitaine aux gardes, qui la rondache au col et l'esponton au poing, le 9 novembre 1621, à l'attaque des Sablesd'Olonne, 011 il combattait en volonta sa mère Anne de Cuzance. qui fut une sainte sur la terre même aux yeux de son second mari, le marquis de Bannes, dont la n fut pas le principal objet, I hé-

rité la sagesse, la force et la constance. \ pourquoi cette charmante fille, livrée veugle hasard à des gens peu scrupuleux et d'une ambition qui n'obéissait à aucun frein demeurait parmi eux aussi blanche que la létice qui court sur la boue sans se salir. Mai l'hermine elle avait aussi l'audace, la prudence et la souplesse.

Sans ralentir l'allure pressée de sa jument Mahaut qui tricotait sous la jupe de velours gris descendant de chaque côté ainsi que le

panneau d'une housse, Catherine, son autour sur le poing, donna dans le groupe et arrêta net sa bête quand elle se trouva au milieu. On la salua très bas. Un des résultats de ces saluts fut que le poète Aimeri d'Olivier faillit mourir de peur. Car, devant ces chapeaux et ces plumes se balançant sous son nez, la mule Alibourne, imparfaitement aveuglée par ses œillères, marqua son émoi par un écart et une pétarade dont l'effet fut de placer le favori des muses sur son cou.

Désespérément agrippé par une main à la crinière, par l'autre à l'arçon de son bât, M. Aimeri perdit ses rênes, son chapeau et un de ses étriers en façon de chaussons. Il roula d'un côté, se guinda de l'autre, et reprit son aplomb, mais non son chapeau, que piétinait le roussin de M. de Tourouvre. Le compliment dont il se promettait beaucoup d'honneur en fut beaucoup écourté. On l'entendit balbutier : « ... Divine apparition... nec teneras... cursu... laesisset aristas... Camille... Diane plutôt... Artémise des monts... divine chasseresse... Thalestris... La clarté de ses yeux, aux astres... »

Lors M. Aimeri d'Olivier, laissant l'avantage à sa mule, tomba assez gracieusement du côté hors montoir pour qu'on pût croire qu'il avait mis pied à terre à cette seule fin de ramasser son chapeau. La mule Alibourne, se sentant libre, ambla vers l'écurie. M. Clément, porteur de son bandeau noué au-dessus de l'oreille

4o COMPARABLE PLOR1M

gauche par un \rai nœud d'amour, piqua des deux pour la rattraper. M. de Tourouvre le suivit, par cIimi lion. Le poète dés continua son chemin à pied, et 11 ra seul avec Catherine.

— Pourquoi, dit-il sans aut

qu'une grimace assez laide, as-tu coupé la figure de mon valet Clément a m Et qui t'a donné une épée pour cette behY sogne?... Allons, pai

— Si tu crois, mon pauvre Florimond, m intimider avec tes façons de prévôt, tu es loin de comj

— Trêve de verbiage !.. . v m h as-tu?

— Je te répoiuh.ii. PeattiDan; si bon ne semble...

1 lorimond, a s'entendre appeler PoatttU se mordit les lèvres et rougit. C'était là son nom de bâtard avant qu'il ne fût légitimé, et Catherine seule osait l'appeler ainsi. <| . choses n'allaient pas à son gré. 11 haussa épaules et grommela :

— Cela n'est pas répondre.

— Je te répondrai quand tu parleras sur un autre ton, et à mon heure. Va, tu peux rouler tes gros yeux...

Florimond, cette fois, fut piqné au « Tes gros yeux ! » ces yeux dont le doux éclat fascinait toutes les belles assez imprudf pour en affronter les feux, ses yeux divins, ses yeux vainqueurs, une petite fille éle i rus-

l'incomparable florimond 4i

tique osait les appeler « tes gros yeux » ! Florimond cria donc :

— Allons, ne fais point la sotte, et parle!

— Parle toi-même, si tu es capable de t'exprimer sans rugir. C'est à toi à me demander pardon.

— Catherine !

— Non, vraiment, Florimond, tu n'es pas beau avec ces yeux de chouette clouée à une porte. Crois-tu m' effrayer?

Et son rire monta, clair, menu, si léger qu'il donnait l'impression de quelque chose d'insaisissable, quelque chose comme le bourdonnement du moucheron qui vous entoure de ses cercles invisibles, sans qu'on puisse savoir à quel endroit il lui plaira de piquer.

La colère de Florimond empourprait son visage, un beau visage régulier, aux traits fins, et qui avaient cependant on ne sait quoi de mou. Malgré l'éclat des yeux, la pureté du teint, la noblesse de l'allure, cette figure disait un caractère lâche et cruel. Florimond, sous les paroles hautaines et pourtant bien familières de Catherine, haletait et soufflait comme un taureau. Les veines de son cou se gonflaient. Encore un peu, et l'apoplexie le terrassait. *

Il passa sa colère sur qui n'en pouvait mais, sur son cheval, le tourmenta de la bride, le maintint sauvagement sous l'éperon. La bête, folle de douleur, s'échappa de la main, rua de

4a l'incomparable FLORIM

. Catherine faillit être atteinte. Elle évita adroitement, se gara en faisant face, et, sans se troubler, reprit :

— I/i, Florimond, moins de saccades et plm de courage!... Tu en viendras peut-être à bout sans brutalité. Après tout veau

est une bête sage, et tu l'exaspères pu fond tu n'es pas, comme ton père, un grand écuyer. Mais ne recommence pas ce conj>. D ami, sans quoi le marquis saura que tu as essayé de m'assassiner. comme l'an demi, r tu tentas de tuer André d'Are In 1< -t ... T Yn sout-il? C'était dans la cour du Fei

De pourpre, Florimond devint Uni. 11 grinça des dents, ferma les yeux : les arbres tourbillonnaient, le gazon lui apparut rouge. Cependant son visage gardait le ton bleu passé de l'olive en turquoise qui pendait au bout de sa moustache. Jamais plus belle boucle de < veux blonds ne cacha l'oreille d'une femme; et cette boucle fournie, souple à l'œil, plus fine que la soie, descendait jusqu'au sein gauche. Un vrai lacet d'amour à étrangler les belles. Seule elle eût suffi à assurer la gloire de celui qu'on appelait l'Incomparable Florimond, à Paris comme à Bourges. Quelle moustache de cour, voire celle d'Honoré de Cadenet, duc de Chaulnes, lui aurait-on pu opposer?

Mais, à cette heure, l'Incomparable Florimond ne jouissait plus d'aucun de ses avantages, dons naturels qui lui valurent de telles

séries de bonnes fortunes, en tous lieux, que les gens les plus experts en ces sortes de divertissements renonçaient à en évaluer le nombre. L'homme d'amour tremblait devant la jeune fille. Rien de plus vrai, Florimond avait peur de Catherine, et cette peur allait s'augmentant depuis la conversation qu'il avait eue avec sa mère, Julie la Drapière, marquise de Bannes, le matin même de cette après-midi où M. Clément Malompret fut si fâcheusement marqué par Catherine de Lépinière.

A force de souffler et de hausser les sourcils, Florimond réussit à retrouver un peu de calme. Cachant son trouble sous une aisance gouailleuse, il laissa en paix son cheval et répondit à Catherine :

— Le plus raisonnable cédera. Faisons la paix et permets que je t'embrasse... Tu ne le juges pas utile?... Gomme tu voudras. Je voulais seulement savoir pourquoi tu as ainsi défiguré Clément, afin que je le punisse moimême s'il t'a manqué en quelque façon.

Trop fine pour abuser de sa victoire, Catherine s'empressa de raconter la conduite du valet, et Florimond, prenant la défense de son homme de confiance, avoua qu'il trouvait la peine grosse pour un aussi mince méfait.

Mais Catherine releva sèchement le propos :

— Qui touche la bête touche le maître. Je te l'ai entendu répéter vingt fois. Aujourd'hui tu es bien bon seigneur. Pour une offense certes

moins grave, tu as tué, il n'y a pas longtemps, le cadet de M au bec. après l'assemblée de Va t

l'iorimond, pris de court, répliqua à tout hasard, que f ce n'était pas la même chose *>. Et il pria Catherine de lui dire, en toute fran chise, de (jui elle tenait 1 < :|>< ■»•. instrument du dommage.

— Car, enfin, tu n'en es pas encore, tant l»izarre tjue soit ta conduite, à sortir, comme la Marion de M auny, à cheval, avec l'estocade au oMé.

11 avait dit cela d'un ton badin, mais son gard était noir. Catherine leva le menton, et sa bouche mignonne parut cracher au loin un noyau de cerise :

— La gouvernante de M. de Mauny est une fort belle personne dont on dit moins de mal que d'une lingère de Bourges, dont le nom

— Catherine!

— Cela te contrarie? N'en parlons plus. Quant à l'épée, je l'empruntai à M. de Moi nay. qui en a toujours une à mon service.

Elle avait dit ces derniers mots d'un ton froidement menaçant. Florimond tressaillit. Mais la jeune fille continua légèrement :

— M. de Montenay, qui me regardait voler à l'oiseau dans sa garenne de Tonlieu... Qu'astu à froncer le sourcil?

— Ton M. de Montenay a des fourreaux d'une bien mauvaise étoffe... C'est bien. Mai », en attendant, Catherine, ma fille, tu te compro-

mets. Une fille de bonne maison ne court pas ainsi les champs toute seule et n'emprunte pas d'épée à des gens...

— Florimond, mon bonhomme, ta morale vient comme la moutarde après le rôti. M. de Montenay est le fils de mon défunt tuteur, et d'aussi bonne maison que toi, et même...

Il se mordit les lèvres, tracassa son cheval, dans l'attente d'une nouvelle insolence, mais Catherine n'acheva pas. Alors Florimond crut s'en tirer en blâmant la demoiselle de se promener ainsi avec des habits en loques : « Encore un peu, et on la mettrait dans le même sac que ces gueux de Primelles. »

— S'ils sont gueux, du moins n'ont-ils rien volé à personne. En pourrait-on dire autant de toi, Pontaillan?... Et moi, quand je vais avec de mauvaises hardes, cela tient à ce que ta noble mère, qui pourtant s'y connaît en draps. . .

— Prends garde, Catherine!... N'insulte pas ma mère!

Mais, sans l'écouter, elle continua d'un ton franchement méprisant :

— ... ne m'en achète pas une aune pour mes robes, mais garde mon argent pour t'en aider dans tes fricassées de Paris et de Bourges . . . Méfie-toi, Pontaillan, tout cela finira mal, le marquis ne sera pas toujours exilé. Adieu! Retire-toi de ma présence.

Et, jetant la bride au valet d'écurie qui venait lui tenir l'étrier, Catherine de Lépinière sauta

46 I. INCOMPARABLE FLORIM

; re, donna son autour a un faumnnuT qui attendait, prit lei pans de sa robe sous un 1 son devantier sous l'autre, et se dirigea vers l'escalier par quoi l'on accédait à sa cl L'horloge du château sonnait le coup de qu heures.

Louis-Antoine, toujours livré dana 1 h< rbe à sa rêverie solitaire, entendit, lui aussi, l'horloge sonner. Ce bruit le tira de son engoui sèment.

« J'ai bien juste le temps, se dit-il, d chez nous pour la leçon d'escrime. L'oncle Houteiller est déjà, j \ m jurerais, dans la salle basse, à vérifier si le carré et son cercle inscrit sont tracés nettement à la craie» dans les proportions requises, et si toutes les lettres sont dans Tordre... Quelle sottise que ce mys-

térieux!... Je ne suis pas grand cl n la

science des armes, mais cette méthode de I baust d'Anvers me semble quelque chimérique... Quelle misère que de se prom< ainsi pendant deux heures sur des lignes bl ches, jusqu'à ce que la fatigue vous arrache l'épée de la main... Et, enfin, quel besoin ai-je de savoir manier l'épée avec l'adresse d'un prévôt de salle ? »

Et Louis-Antoine, tout en marchant, singeait les allures de Robert de Rustigny, l'écuyer meneur de sa mère, quand elle avait des chevaux. C'était à cet écuyer, un grand bel homme, sec, élégant, fier et brave dans ses vêlements

râpés, qu'incombait le soin de diriger Louis- Antoine dans ses exercices : « Allons, monsieur Louis, attention, s'il vous plaît!... Eh quoi?... Le pied gauche n'est pas dans la ligne, et votre garde est mauvaise... Le bras tendu, que diable!... Et le pied droit?... Ne doit-il pas former tangente au cercle? »

Alors intervenait l'oncle, martelant chaque parole d'un coup de canne sur les lignes croisant leurs réseaux sur le sol, avec leurs lettres capitales et même le contour des pieds marqués en blanc :

« Comprends donc, mon fils! En somme, rien n'est plus simple. La lame de ton épée est égale aux rayons du cercle... Mais vois donc, Rustigny, le voici déjà hors de mesure!... Remets-le en place!... Qu'est-ce ceci maintenant, malheureux? Tu t'avances d'un pas de trop!... Et, surtout, pas le pied sur le Z ! »

Toujours marchant, Louis- Antoine se lamentait : « Et cela pendant des heures!... Moi, si j'étais obligé de me battre, je m'en tirerais tout aussi bien qu'un autre. Je m'en irais comme cela, en me couvrant de ma gauche armée d'un bon gant de cuir d'élan, et, quand on me détacherait un fendant, je me raserais à terre et piquerais dans le ventre. »

Et, tout en indiquant dans l'air des passes avec son épée engainée, Louis-Antoine se hâtait vers la demeure délabrée de ses pères. Tout à coup il s'arrêta, se frappa le front et se le meur-

|8 [. INCOMPARABLE FLORIMOMD

trift de la garde de son épée, lapa du pied

murmura :

Bon Dieu!... Et les collets... J'ai ul.in les collets!... Mais il est trop tard pour les aller chercher, trop tard au- venir la

mère Jeannette!... Hast! Je donm a mis-

sion à Marin de les relever. Mais trou Marin? »

Un bon moment, Louis-Antoine hésita. 11 fut même sur le point de revenir en Mais alors il pensa aux reproches muets de sa mère quand il avait désobéi en quelque manière. Il vit ce regard doux et triste, ces yeux qui ressemblaient aux siens, mais qui semblaient éteints par les larmes, cette I pâle sous ses éternels vêtements de deuil. si soigneusement entretenus qu'on les eût dits inusables. Il vit cette mère vivant, telle une recluse, dans sa chambre, entre son pr et ses livres de raison où elle écrivait sans trêve, à moins qu'elle ne priât, et, à côté du prie-Dieu, tout contre le pied du lit, ce coffre de chêne où dormait couchée, sur les armes de fer noirci, dans sa bourse de chamois, l'épée de son père, tué, alors que lui, Louis-Antoi n'avait pas tout à fait dix ans.

« Pauvre mère! Toujours si bonne pour nous tous!... Mais pourquoi, lorsqu'elle me regarde, ses yeux ont-ils cette même exprèsdésolée que je vois chez ma sœur Marguerite quand on lui enlève pour la boucherie l'agneau

enrubanné dont elle fait sa compagnie pour jouer à la bergère? »

Et, tout en songeant à ces choses que son intelligence à la fois affinée et obscure s'entendait mal à débrouiller pour se les représenter clairement, Louis-Antoine, son épée toujours à la main droite et son Saint Augustin sous le bras gauche, s'en fut prendre sa leçon d'escrime. Il aurait dû aussi, à la vérité, se préoccuper de ce Saint Augustin qu'il avait complètement négligé d'ouvrir, mais c'était déjà bien assez de l'escrime, à cette heure, sans se créer encore des soucis à propos de la leçon du curé.

50 L'INCOMPARABLE ILOR1M • i-

C II A 1» 1 IKK 11

Charles-Armand-Alexandre-N'onpar de Neuville, marquis de Bannes, seigneur de Corcey, Chaudey, Sarent et Saint- Valentin, fils de Gaspard-Aymon, marquis de Bannes, et de Parménie de Donceray, comptait parmi les plus brillants officiers aux gardes, quand sa liaison avec une femme de petit état ruina à tout jamais sa fortune d'officier et de courtisan. De très bonne heure orphelin, il avait dû à la sagesse de son tuteur, un Caumont de la Force, la conservation de cette fortune que son tempérament, impétueux jusqu'à la folie, et son caractère assez faible lui eussent laissé totalement dilapider.

A sa naissance, c'est-à-dire au 1 5 mars 1690, Charles-Armand se trouvait héritier d'un des plus grands domaines entre tous ceux du Berry. Par les soins de son tuteur, ces terres allèrent gagnant en nombre et en importance, s'éten-

L INCOMPARABLE FLORIMOXD

dant de Plaimpied à Cha vannes, du nord au sud, et rejoignant vers l'ouest Saint-Ambroix, Condé, jusqu'à Neuvy-Pailloux. C'étaient là les biens de son père que l'on avait arrondis. Par sa mère, il possédait d'autre part plus de trois lieues carrées de pays entre Vatan, Paudy et Saint-Georges de Breulhamenon. Sans compter les rentes sur l'Hôtel de Ville, sur Lyon, les pensions et autres avantages, le jeune homme se trouva, alors qu'il avait tout juste vingt ans, maître de soixante mille livres de revenu.

Et pourtant il avait dilapidé plus de cent mille livres pour jeter sa gourme aux pages, et ensuite pour faire honneur à son état de capitaine aux gardes, sans compter l'argent employé à payer sa compagnie, encore que, profitant de la gêne d'un sien cousin qui la lui céda en 1609, *1 ne 1 eu* Pomt payée cher.

En tous autres temps le marquis de Bannes se fût élevé aux honneurs que méritaient ses vertus guerrières. Mais il fut victime, comme tant d'autres, de la trop longue paix qui succéda aux dernières convulsions de la Ligue. Né au milieu des guerres civiles, le marquis passa sa jeunesse dans la triste oisiveté de la paix. Il y eut aussi de sa faute : sans goût pour l'étude, dépourvu d'initiative, il n'eut pas le courage d'aller chercher à l'étranger cet enseignement militaire que les gens de guerre sans emploi suivaient sur les marches du Danube avec les

;>2 I. INCOMPARABLE FLORIM

généraux de l'Autriche, ou dans les 1 Il les ingénieurs de l'école du pin rice.

Sa nature très indolente au fond, malgré les éclats tumultueux d'une activité qui se dé| sait toujours à faux, trouva des satisfactions su (lisantes dans le pays riche et gras où il séjournait la majeure partie de l'année, sous couleur de disputer avec ses intendants sur 1 » iministration de ses domaines. Mais, s'il goûta les plaisirs de la chasse et les joi< m [lus graves des discussions d'intérêts généraux dans les assemblées de la noblesse et à Issoudun et à Bourges, il goûta davantage les charmes de Julie Péréal, merveilleuse blonde de dix-nnl ;ms, qui abandonna de bon cœur son mari Royer 1 1 1 j>— peau, marchand drapier à Bourges, à l'enseigne de la Toison-d'Or, pour vivre avec le mai Charles-Armand.

Ce scandale, qui commença en l'année i lii i . était de ceux qui blessent ii la fois les principes moraux et les intérêts matériels de toute société fortement constituée. On ne s'inquiéta point du consentement tacite que le drapier Hippeau. homme riche et bien posé par ses bonne vie et mœurs, parut donner a la fuite de la plus belle des marchandes. On parla de séduction, voire de rapt, et le corps des bourgeois protesta en masse et pour la bonne règle contre un privilège exorbitant de la noblesse contre la bourgeoisie des bonnes villes. Les coupables nar-

guèrent l'opinion, comme d'usage, et laissèrent les bourgeois conférer. Plus fière d'un amour qui l'élevait que Charles-Armand ne l'était d'avoir soumis à sa loi une beauté aussi rare, Julie Péréal, tout en se cachant avec soin, eut aussi le soin d'écrire à tous les gens de son entourage qu'elle avait bien agi et qu'elle ne regrettait rien. Gela s'est appelé de tout temps brûler ses vaisseaux.

Pour faire regagner à cette brebis égarée le bercail, il était de première nécessité que l'époux outragé — ainsi le définit-on par politesse — portât plainte contre le ravisseur. Cette plainte ne vint jamais devant les magistrats de Bourges. Le curé de Saint-Bonnet signala Julie Péréal à son prône. Le lendemain, Royer Hippeau lui annonçait qu'il ne compterait plus parmi les fabriciens de sa paroisse, qu'il n'irait plus à l'offrande et qu'il révoquerait tous les dons promis par lui s'il était encore question de sa femme au prône.

Quant au marquis de Bannes, Royer Hippeau ne voyait aucun inconvénient à ce qu'on en parlât du haut de la chaire, pourvu, naturellement et conséquemment, que ce ne fût pas à propos de Julie Péréal.

Le curé de Saint-Bonnet se soumit, car il craignait de voir l'obstiné drapier, laissant sa place vide entre les formettes des marguilliers, s'en retourner vers cette religion prétendue réformée qui fut celle de son défunt père, Isaac

54 l.'l NCOMPAR V H1M«)M)

Ilippeau, échevin de Bourges. Kt comme l'on t pas trop, depuis l'assassinat du fou roi par un maître d'école, de quel la girouette, le prêtre ferma les yeux sur cette histoire, ses oreilles aux récriminations des concurrents du drapier, et sa boucfa

Quant à Boyer Ilippeau, content de retenula dot et les propres de sa femme. nag< volage et aujourd'hui envolée, il » lendit son commerce et < h» n ha des consolations au; de Nicole Deleuze, sœur de lait de Juli veuve du mercier Augustin Pillonnet. Ce qui prouve cjue II morale n a <jur peu I I oir dans les petites transactions de la vie courant» , < t que celles-ci se règlent d'après les plus m diocres intérêts, l'amour de soi, de ses av.m tages et de ses plaisirs, et la recherche de la tranquillité à tout prix.

Un an ne s'était pas écoulé que l'on ne parlait plus à Bourges de la helle drapière, cej dant que cachée dans une maison du marquis, aux portes mêmes de Vatan, Julie Péréal faisait ses couches, aidée par Alice Bobinet, sagefemme dudit lieu, et la discrète Nicole Dele» qui valait en beauté brune cette incomparable blonde qu'était Julie. L'enfant qui naquit dans la petite maison des champs en prit le nom de Pontaillan, qu'il devait garder pendant bien des années. Il fut inscrit et baptisé dans une pauvre paroisse de village, la Chapelle-Saint- Laurian, sise sur les terres du marquis de Lépi-

nière, qui servit de parrain au nouveau-né. La marraine fut Nicole Deleuze. L'enfant reçut les noms de Florimond- Charles -Claude, et fut vivement reporté chez sa mère, qui tint à nourrir de son lait ce fruit d'un amour où son orgueil avait eu plus de part que ses sens. Non moins vivement, le marquis de Lépinière, ayant levé copie de l'acte de naissance, partit en poste pour Paris.

Aussitôt arrivé, ce seigneur, qui ne négligeait rien pour s'avancer dans le monde, annonça à cor et à cri l'aventure de son voisin Charles- Armand, s'indigna avec qui voulut du déshonneur que la naissance de Florimond Pontaillan infligeait nommément à la noblesse du Berry, sans préjudice de toute celle du royaume, et trouva moyen de faire coucher sur la feuille des bénéfices un sien bâtard que sa sœur, Mme de NafFe, élevait à Blois.

Bref, M. de Lépinière sut si bien arranger ses affaires que le marquis de Bannes fut mis en demeure de céder sa compagnie aux gardes, et ce fut Lépinière qui l'obtint.

Un pareil procédé appelait une éclatante vengeance. Charles-Armand provoqua M. de Lépinière, qui, loin de refuser l'ajournement, accourut avec sa meilleure épée, sa plus fine dague et ses deux seconds, dont l'un, M. de Primelles, fendit d'un irrésistible revers la tête du jeune Langlon cousin du marquis de Bannes, qu'il assistait en cette affaire. M. de Langlon en

56 [.INCOMPARABLE PLOHIM

mourut quinze jours après. Ce fut la seule victime d'une rencontre où les autres combattants s'étant désarmés réussirent à s'accorder, puisqu'ils avaient satisfait aux lois de 11 If le marquis de Bannes, rendu à la p champs, se consacra à Julie, à son fils FI mond et à la surveillance de ses biens.

Pour ménager les apparences, il ne lit point maison commune avec sa maîtresse. Installée au Coudray. Julie ne se trouvait pas à pin deux lieues de Lunery. A toucher M li«n l élevait le ohàtatU (k Bannes, vieille maison fa fiée que Charles-Armand mit par tant pour bâtir sur son emplacement nivelé une habit, i vaste et plaisante, dans ce goût italien que la reine mère avait, depuis quelque quin mis à la mode.

Une fois logé à son aise, le marquis prit au sérieux son rôle de propriétaire foncier. Il vécut parmi ses fermiers, courut les foires au grand dam de ses intendants, dont il tarissait ainsi la principale source de revenus, en vendant et achetant lui-même ses moutons et ses bœufs. Il améliora ses bergeries et devint fameux par la qualité de ses laines. Les plaisanteries faciles qui coururent alors sur les lainages du marquis de Bannes et de sa bonne amie la Drapière ne portèrent pas bonheur à leurs auteurs. Le naturel violent de Charles- Armand le porta, quand il s'entendit ainsi brocarder, vers les solutions rapides et extrêmes. Deux frères, MM. de Vil-

ledieu et d'Artemaille, dont l'un était guidon de gendarmes, passèrent successivement par ses mains. Le premier demeura sur la place avec un excès de cinq boutonnières à son pourpoint ; le second, c'est-à-dire le guidon, la gorge largement ouverte, languit quelques jours avant de mourir. Leur beau-frère, M. de Saint-Sylvain, qui les voulut venger, n'eut pas un sort meilleur. Mais, avant de tomber le nez dans l'herbe pour ne plus se relever, il allongea en désespéré une telle estocade au marquis que celui-ci, atteint au ventre, demeura cloué trois beaux mois d'été dans son lit.

Julie Péréal soigna son magnifique amant avec un dévouement de sœur grise, et Charles- Armand, aussi sensible dans ses amours que violent dans ses colères, en chérit davantage, si possible, cette belle bourgeoise qui s'était perdue pour lui avec un parfait désintéressement. Une fois guéri de sa blessure, le marquis s'aperçut, non sans chagrin, du trouble que son absence forcée avait amené dans ses affaires. Dès qu'il put monter à cheval, il parcourut ses domaines comme une trombe, suivi de loin par ses intendants, qui, s'il valait un prévôt, n'étaient en rien les inférieurs des sergents.

Les métayers qui le tenaient pour moribond, tant on confond trop souvent ses espoirs avec la réalité, faillirent tomber en chaud mal de terreur et d'étonnement quand ils virent arriver ces cavaliers avec les registres en porte-manteau

et le fouet dans la boite. Tous les projeta de morcellement que caressaient les i se

dissipèrent en fumée. Il fallut représenter les fruits ou payer. On en parla longtemps dans le Berry. Et tant que vécut Charles-Ara aucun de ses tenanciers n'osa plus lever les cornes.

On l'aimait, toutefois, dans le pays, à ca de son esprit de justice. Sa violence, \<>ire sa brutalité qui n'acceptait pas de contra; n'excluait pas une générosité qui se traduisait par des actions d'une bienfaisance singuli On le nomma toujours « le Bon Seignen parce que jamais homme, femme ni enfant soutFrirent de la faim sur ses terres. Paj habileté qui, chez elle, remplaçait la bonté foncière du marquis, Julie Péréal exerçait les 0 rites, suivant les volontés de Charles-Armand. y ajoutait môme du sien, mais sans laisser ignorer à quiconque que de ces libéralités elle était la vraie conseillère. Mais les gens se défiaient d'elle, et, quand ils la croyaient loin, plus d'un se permettait des gorges chaudes sur « la mignonne à M. le Marquis ».

Facile aux petits, attentif à soulager leurs misères, toujours prêt à récompenser la bonne volonté, haïssant le mensonge, qui n'est que trop souvent le bouclier des faibles, lui réservait ses colères pour les interposés de tous rangs qui opprimaient le pauvre monde en son nom. Aussi, lorsqu'en 1620, ayant repris du service,

l'incomparable florimond 5o,

il fut laissé pour mort dans l'entrepont du Saint-Louis de Nantes, étourdi et meurtri par ce canon qui creva en tuant onze matelots et trois maîtres, le 9 septembre, quand l'escadre royale tirait à parer la pointe de la Tranche, un deuil public attrista toute une partie du Berry. Et, pour un peu, Julie Péréal eût été portée en triomphe, quand elle annonça, à la fin du même mois, que le marquis était, par la grâce de Dieu, sauf dans son corps et que le roi l'avait fait chevalier de Saint-Michel. Certaines gens, se laissant emporter par un enthousiasme assez naïf pour ne pas tenir compte de la voix sans pitié de l'opinion, crièrent même : « Vive madame la marquise! » Mais on les fit taire; car en toutes choses il faut considérer la fin, de même qu'il convient de ménager les apparences, parce que le scandale est ce qu'on doit par-dessus tout éviter. Aussi vrai que, dans la plupart des actes de la vie, le silence est préférable aux paroles.

Le marquis en fit promptement l'expérience. Si ces cris : « Vive madame la marquise I » avaient éveillé chez Julie des désirs qui depuis longtemps sommeillaient, s'ils avaient flatté de secrets espoirs qui étaient son désespoir même, parce qu'aucun argument de raison ne lui permettait d'entrevoir une apparence même de certitude, ces cris avaient frappé d'autres oreilles, et ces oreilles appartenaient à des envieux. C'est pourquoi une rumeur, d'abord sourde et vague, se répandit, s'enfla, et la voix de la calomnie

6o ! INCOMPARABLE FLORIMOMD

soufïla aux quatre coins de la provint « tgm marquis de Bannes poursuivit en cour de de Rome l'annulation du mariage de la Draj>i afin de la prendre pour femme.

Le ridicule du propos, l'intervention du pape en cette affaire, les impossibilités même dont abondait l'histoire n'arrêtèrent point les détracteurs du marquis. Il n'y a, au vnu, que 1 invraisemblable qui frappe, parce qu'il se suffit à lui-même pour exciter linlént. (eux qui craignaient de le voir reprendre sa place à la cour et à l'armée n'eurent pas de cesse que le malencontreux amant d< Juin ne retombât en disgrâce. Et, de par le roi. Charles-Armand fut prié de résider dans ses biens du Berry. Mais alors intervinrent ses parents du coté de La Force pour le marier avec une jeune veuve dont la fortune était grande et les terres ainsi plu «Vs qu'elles augmenteraient d'un tiers la totalité de celles du marquis. Les terres de la marquise de Lépinière rejoignaient en effet du nord au couchant le patrimoine de Bannes et descendaient même jusqu'à Châteauroux.

Ce fut une affaire adroitement menée et cj ni réussit malgré les difficultés qui sembla; inextricables à l'abord. Anne deCuzance, veuve du marquis de Lépinière, tué en 1621 aux Sables-d'Olonne, se laissa persuader par son entourage que c'était œuvre pie de ramener au bien ce Charles-Armand dont la vie scandaleuse attristait les bonnes âmes. Depuis des années,

elle connaissait celui qui avait vu, l'épée à la main, son mari, après l'histoire de la compagnie aux gardes. La jeune femme se résolut à entreprendre la conversion du mécréant, et Charles-Armand prit la main de la marquise avec les meilleures intentions dont un homme d'honneur puisse paver les chemins de l'enfer.

La position de Julie et de son fils fut réglée par un accord tacite. Ils disparurent tous deux, et seuls quelques intimes amis surent que Florimond Pontaiilan étudiait au collège de Glermont, à Paris, où demeurait sa mère, cachée aux yeux du monde dans une modeste maison de la rue Saint- Jacques. Jamais d'ailleurs la marquise Anne ne demanda compte à son second mari des écarts de sa jeunesse, non plus que de sa liaison avec la femme du drapier.

Ses préoccupations étaient plus hautes : mère d'une fille âgée de trois ans quand le coup de canon des Sables l'obligea de cacher ses boucles blondes sous le sévère bandeau des veuves, Anne de Cuzance pensait surtout à assurer un protecteur à l'enfant. Ce qu'elle savait du marquis de Bannes, de son courage, de son entente des affaires et de sa probité, l'avait décidée, plus que toute autre considération, à convoler en secondes noces.

L'amour que témoigna le marquis à cette fille qui n'était point de son sang prouva à Anne de Cuzance qu'elle n'avait pas compté en

6a l'incomparable florïmond

vain sur cette nature généreuse et tendre dont les sympathies n'avaient pas jusque 11 rencontré leur objet. Si cette petite ( ith. piniere eût été la propre fille de Charlai mand, il ne l'aurait pas entourée de plus d'alTection ni de soins. Et cette affection changea en un sentiment encore plus grave, sentiment en quelque sorte de re pect, après la mort d'Anne de Cannée, qui s'éteignit d'une maladie de langueur, après quatre ans de mariage, en l'an 1626, alors qu'elle n'avait pas vingt neuf ans.

Cette femme, dont la valeur morale fut peutêtre égalée, sans avoir été certainement dépassée, avait à ce point subjugué le marqoia Charles-Armand qu'il ne la trahit jamais au sens vrai du mot, car il ne manqua point aux engagements qu'elle lui fit prendre. Indulgente aux vices et aux défauts des hommes, j charité que donne seule la religion bien comprise, trop fine aussi pour ne pas comprendre de combien pèsent peu sur les résolutions instinctives les prières, les objurgations et les reproches, Anne de Cuzance ferma les yeux sur les écarts du marquis. De Julie Péréal elle s'obstina à tout ignorer. Pour elle, l'ancienne concubine de Charles-Armand demeurait à Paris, perdue dans la foule; et, si l'on venait lui apprendre avec des airs joyeusement contristés que (( la coquine » promenait son museau rose à Vatan, Anne de Cuzance parlait d'autre chose

et prouvait par ses façons distraites que ces propos ne l'intéressaient pas.

A son lit de mort, cette femme dont on a dit qu'elle fut une sainte sur la terre, et que François de Sales eût rangée parmi ses filles d'élection, prit la petite main de Catherine, la mit dans la main du marquis, réunit ces deux mains entre les siennes et dit de cette voix claire que savent prendre quelques mourants sûrs d'euxmêmes pour énoncer leurs volontés dernières :

— Charles-Armand, je vous confie cette enfant. Jurez-moi que tant que vous serez de ce monde il ne lui arrivera ni peine ni dommage que vous lui puissiez éviter. Vous la laisserez maîtresse de ses volontés, car moi, sa mère, je la connais pure de cœur, d'entendement droit pour son petit âge, et elle ne saurait mal faire.

Et le marquis de Bannes avait répondu simplement :

— Je vous le jure, madame. Puissé-je me voir déchu de noblesse et perdu d'honneur si je manque à ce serment! Et que Dieu me pardonne, en faveur de vos mérites, les chagrins que j'ai pu vous causer.

Que la marquise lui eût toujours pardonné, cela ne faisait pas doute. Elle répéta pourtant à Charles-Armand que le seul reproche qu'elle pût lui adresser était d'avoir été trop indulgent aux imperfections dont elle avait abondé sur cette terre. Et Anne de Cuzance, marquise de

64 I. INCOMPARABLE KLOIUMOND

Bannes, s'éteignit dans la paix du Seigneur le 3o septembre 1G2G. On l'enterra en grandipompe à Bourges, dans la chapelle des Mon (liantes de Sainte-Claire, qui. ainsi que personne ne l'ignore, sont nonnes de l'ordre des Minimes : et Charles-Armand demeura seul dans son château de Bannes avec sa belle-filk (latherine. qui avait un peu moins de huit ans.

La solitude, pour certains, est une mauvaise conseillère. Charles-Armand se fatigua i ni t de vivre sans une femme a ses côtés qui le querellât sans excès ou l'apaisât, au contraiiv, par sa soumission calculée. Le marquis éprouvait le besoin d'occuper l'amour, l'amitié ou sini| ment l'attention. C'était un homme sociable et par conséquent incapable de se suffire à lui même.

Quand Anne de Cuzance ne fut plus là pour meubler sa vie, il songea fatalement à revoir de façon régulière Julie Péréal, qui passait son temps à voyager entre Paris et Va tan, au gré de ses ordres. Julie, d'ailleurs, depuis la mort de la marquise, avait beaucoup réfléchi de son côté, et elle s'était résolue à revoir le marquis, mais à le revoir de manière à ne plus le perdre de vue.

Nulle position n'était en effet plus précaire que celle de la belle Drapière. Absente de son mari, qui lui retenait son bien, craignant sans cesse que ce trop accommodant Royer Hippeau n'usât de son droit pour la séparer de son en-

fant, elle dépendait en tout du marquis, dont la libéralité et la protection étaient ses seuls garants en ce monde. Depuis sa fuite, toutes les portes lui étaient fermées. Ni parents ni amis; seulement des galants, dont l'audace et la brutalité étayaient les entreprises amoureuses. L'épouse décriée de Royer Hippeau n'osait point sortir de chez elle, car les plaisanteries licencieuses et les compliments orduriers l'accompagnaient partout où elle montrait son joli visage. A grand'peine, l'écuyer Ottavio Piccolomini, le quinola André d'Archelet et le majordome Bérenger de la Butière, trois hommes de main à la solde du marquis, réussissaient-ils à la protéger contre l'insolence d'un chacun.

Insultée en pleine rue de Vatan par un soldat qui osa porter la main sur elle pour lui arracher son masque, Julie tira une vengeance terrible du drôle. Les donneurs d'étrivières dont elle vivait entourée surprirent, le lendemain, ce soldat, qui s'appelait Franc-Cœur, dans la rue du Rouet d'Or, au moment où il sortait, un peu aviné, de la taverne du Petit- Lion. Avant qu'il pût se servir de son épée, Franc-Cœur fut happé, bourré, entraîné dans un cul-de-sac. Là ses agresseurs lui coupèrent proprement le nez avec un couteau bien affilé, et au ras de la face. Puis ils le laissèrent évanoui dans son sang, après l'avoir dépouillé de ses meilleurs vêtements, de son argent et de ses armes.

Comme les gens qui avaient fait ce coup

60 (INCOMPARABLE KLOI1IMOND

étaient masqués, comme le vol apparais le vi ai motif du crime, comme on ne put mettiv la main sur les coupables. Franc-( put

obtenir justice. Il eut beau crier, intéressera sa cause son capitaine et quelques notables, ses accusations vagues se perdirent faute de preuves. De part et d'autre lui arrivèrent <1< ■ li 'rieux avis, billets sans signature, non point écrits de main d'homme, mais composés avec des mots ou des lettres découpés dans les pages de divers livres. On lui promettait une mort lente dans les tourments s'il s ol»tin ait i poursuivre les Enfants de la Matte. Franc-Cœur ayant eu la simplicité de montrer ces lettres monitoires, les gens de bon sens se persu rent que les dangereux filous qui avaient maltraité et volé le soldat appartenaient à la redoutable association dont les chefs se réunissaient de nuit, à Paris, sur certains bateaux de la Seine. Chacun trembla autant pour sa bourse que pour sa peau, et Franc-Cœur, après avoir épouvanté les bourgeoises de Vatan par son abominable face camarde, dut s'enfuir pour ne pas se voir jeter en prison avec les malfaiteurs et sans doute diriger quelque jour sur le Havrede-Grace ou sur quelque autre port pour s'en aller coloniser l'Amérique.

Dès lors, Julie, trop bien vengée, dut ne plus se montrer à Vatan. Il lui fallut séjourner les trois quarts du temps à Paris, réduite à la société des gentilshommes de service, soudoyés

par le marquis, de sa sœur de lait Nicole Deleuze, chassée par Royer Hippeau, qui avait trouvé plusieurs fois mauvais goût à son vin, et de sa fille de chambre Maroie Lenatier, péronnelle tournée à l'image d'une petite déesse, dont la vie inoccupée de Julie se consumait à surveiller jalousement la conduite.

Mais l'ennui ne triompha pas de la nature froide et réfléchie de Julie Péréal. Elle se garda de toute faute, et sa conduite fut si nette qu'aucun calomniateur ne réussit à en détacher le marquis. Et pourtant l'écuyer meneur de Julie, ou, si l'on préfère, son quinola André d'Archelet, qui ne l'aimait guère, était chargé de surveiller la belle dans toutes ses démarches. Mais cet espion domestique, trop attaché à son maître pour discuter, voire juger ses volontés et ses actes, était un honnête homme, silencieux et morne, peu gracieux, incapable toutefois de s'abaisser jusqu'au mensonge. Dans ses rapports, il s'en tenait à la vérité. Et le marquis savait qu'André d'Archelet était ainsi fait, et Julie aussi, de telle sorte que la mission du quinola était un de ces secrets cousus de fil blanc et qui ne trompent personne.

Julie, plus habile, avait aussi sa police. De celle-là personne ne se doutait. Le procureur de Bourges, Marcelin Duvau, étendait une surveillance de toute heure sur les ennemis de la Drapière, sur les amis du marquis, et spécialement sur Royer Hippeau, depuis que la toute

68 I.'iNCOMPÀRABLE FLORIM

charmante Nicole Deleuze né!

le pécher dans ses filets. Mais Julie beau brûler de beaux cierges à Saintà Saint-Julien et autres églises vo guer le ciel de ses vœux, la mauvain'arrivait pas qu'elle souhaitait quot ment et charitablement au drapier.

Bien au contraire, la santé de ! lippeau

s'affirmait de plus en plus florissant» Los affaires de son négoce ne l'étaient pas mo Chose admirable! Ce drapier philosophe et tendu comptait parmi lai meilleurs clients du marquis. S'il lui achetait ses laim itées

entre toutes celles du i était,

par entremise d'intendants. Mais, enfin, il les achetait et les payait avec une régularité loua l .1 < . aux quatre termes de l'année. Cette régula gagna encore, si possible, après que le draj eut fini de mettre la main sur l'avoir de son épouse absente.

Jeune encore, puisqu'il n'avait pas quarante ans, et de forte constitution, amateur de grands vins, de longs repas et de tous plaisirs honnêtes, Royer Hippeau mourut cependant, et de façon subite, une année après les obsèques de la marquise Anne. Le i5 septembre 1G27, on le trouva raide et pâle, tel un saint de pierre, en travers de sa porte, à Molingeton. C'est là qu'à un quart de lieue de Bourges il avait une petite maison des champs, sise entre le pontdudit lieu, la Chapelle-Saint-Roch et le cime-

tière des pestiférés. Le voisinage de cet enclos passa de tout temps pour avoir porté malheur.

Donc Royer Hippeau fut relevé, au petit jour, par des paysans qui remarquèrent tout d'abord des trous à la pommette gauche et au front. Le sang qui ne coulait plus avait masqué le visage d'une croûte noirâtre et épaisse, mais qui n'empêchait pas de voir que ces trous étaient les traces de balles, et de balles de calibre. Et les coups avaient été tirés de près, car du crâne, éclaté au-dessus des sourcils, avait jailli une partie de la cervelle. Des pistes de cavaliers, pour ainsi dire fixées dans la boue du chemin par la gelée blanche, se croisaient en face de la maison, comme si les gens à cheval, une fois la chose faite, s'en fussent retournés à Bourges d'où ils étaient partis. Dans la maison, pas un être vivant. Du reste, on ne retrouva jamais la servante, une certaine Perrine Harricand, native de Gharroux, que le défunt avait à son service depuis trois mois.

La justice de Bourges informa, naturellement sans succès. On ne put établir le vol, car personne ne savait, en dehors du défunt et de Perrine, ce que contenait la maison avant le meurtre. On apprit pourtant, mais par pur hasard, qu'un des meurtriers avait un faux nez, car un superbe faux nez, en cuivre artistement peint au naturel, encore muni des liens qui permettaient de le fixer à la tête du propriétaire.

70 l'incomparable floiumokd

se trouva le jour même de l'enquête à quelques pas de la maison de Molinget

Aussitôt Ton se rappela à Va tan i de

uc-Cœur. le soldat au nez coup< par

une dame avait donné un fau\ «Cet i r mc-Cœur qui a fait le coup! » C ruineur courut à Bourges, s'y grossit. Dès lors ce devint une certitude. Et à la promenade, en plein hiver, les amateurs de nouvelles s'attendit pour crier dune même voix : a Nous bien dit, toujours dit, nous l'avons dit. le disons et le dirons : c'est Franc-Cœur le meurtrier du drapier ! » A quoi les derniers l vés répondaient : « Ce fut. c'est et ce s< dit Franc-Cœur est le meurtrier du draji D'ailleurs ce soldat était un audacieux scéh Si on lui coupa le nez, ce ne fut pas sans motifs. Entre soi les voleurs exercent une police plus exacte que celle dont se croient protégés les honnêtes gens. Franc-Cœur avait trompé ses associés de quelque manière ; ils se vengèrent en l'amputant de son nez!... Gare à nous, messieurs, la bande à Franc-Cœur est lâchée sur le Berry! »

Et chacun de se musser aussitôt le jour tombé. Pour un peu, on eût tendu les chaînes. Et l'on ne voulut rien savoir de la déposition d'Aymon Coquillaud, aubergiste. Seuls, trois conseillers en prétendirent tenir compte. Le témoin fut écarté. Pourtant Aymon Coquillaud affirmait que, le 1 5 septembre, à l'heure du

dîner, étaient descendus chez lui, au Serpent Saint-Georges, deux cavaliers et une femme que l'un d'eux portait en croupe.

— Fort bien, fit la voix publique, ce cavalier ne pouvait être autre que Franc-Cœur, l'homme sans nez, ancien soldat. En tout fidèle aux habitudes de rapine en honneur chez ses pareils, il a enlevé la servante après avoir tué le maître!

— Permettez, répondit l'hôtelier, j'ai connu ce Franc-Cœur, je l'aurais bien reconnu, ce semble, à l'absence de son nez!...

— Il l'avait encore en ce moment, reprit la voix publique. Il l'a perdu dans le désordre de l'action !

Et les propos allaient leur train sans que M. Aymon Coquillaud, hôtelier du Serpent Saint-Georges, logeant à pied et à cheval, rue d'Aurron, en la paroisse de Saint-Pierre-le- Guillard, daignât y opposer des contradictions pour déplaire. Car il ne se souciait pas de mécontenter la clientèle de choix qui se donnait rendez-vous chez lui pour traiter de l'assassinat du drapier dans ses moindres particularités. Une légende s'établit contre quoi, ainsi que d'usage, ne prévalut pas la raison.

Bien qu'au rapport de M. Déodat Paulmier de Poulemart, conseiller à la Cour, l'on sût que le drapier Royer Hippeau était tombé sous la carabine d'un ancien soldat aux gardes, assisté d'un inconnu, que ces deux hommes

~2 OMPARABLE PLOR1M

avaient, en compagnie d'une femme masquée

ayant la tournure et les habits de Perrine I

ricand, fille au service dudit drap

passé la soirée même du crime à l'auberge du

Serpent Saint-Georges, la voix pul

nua d'accuser Franc-Cœur, le mousquetaire au

faux nez.

De l'inconnu et du soldat aux gardes, ce dernier reconnu pour tel au harnachement de cheval, à la carabine pendant de sa selle à la royale, et à divers autres signes, on ignora t jours et les noms et le destin. Connu de Charroux, ils s'étaient dissous dans la nuit glacée de septembre où Royer llippeau ;i Dieu son âme de drapier.

Julie Péréal. a qui personne ne songea ne perdit point son temps à mander par requête qu il I 'ice des

meurtriers de son mari, meurtriers il elle, Nicole Deleuze et M. Bérenger d< tière, auraient pu, peut-être, fournir plus d'un renseignement utile. Le président Vinc La Fare de Monistrolies, qui émit ce dési l'appelât a Bourges pour supplément d quête, ne fut même pas écout i le

ident Claudon Harant dénonça la grave convenance que c'était de troubler ians

les premières douleurs de son veuvage cette personne sur qui il eût été cruel de i\ l'attention.

Par les soins diligents du procureur Mar-

celin Duvau, Julie obtint des jugements exécutoires, déjoua les appels et fut, en moins d'une année, envoyée en possession non seulement de ses propres, mais encore du principal de son conjoint, car Hippeau était mort intestat, sans postérité, et certaines dispositions de son contrat de mariage, pour peu qu'on les sût interpréter, établissaient que, par ses apports dotaux et ses acquêts, Julie se trouvait associée à son commerce. Et le fonds de la Toison d'Or fut vendu au mieux des intérêts de Julie, qui abandonna la draperie.

Ainsi Julie Péréal, veuve Hippeau, repritelle, d'un même coup, sa liberté, sa fortune et son état dans le monde. L'année n'était pas écoulée qu'elle épousait, secrètement il est vrai, le marquis de Bannes. Les premières nouvelles que celui-ci reçut de la Cour étaient de nature à ne rien lui laisser ignorer des suites de sa mésalliance. On lui mandait de rendre le collier de l'Ordre et de garder résidence, jusqu'à nouvel ordre, dans ses terres du Berry. Le marquis répondit à ces dispositions mal gracieuses par une déclaration de guerre. Il s'en fut se marier, au grand jour et à la barbe de ses détracteurs, dans une petite paroisse de Dunle-Roy, et prit soin de faire passer son bâtard Florimond sous le poêle, prouvant par là qu'il le reconnaissait pour légitime.

Ainsi furent mariés, à Saint-Hostrille, le 20 décembre 1627, par M. Etienne Rousselin,

ordinaire de ladite paroisse, Charles-Armand. marquis de Bannes, et Julie Péréal. Unbénédiction courba les tètes du j II mère

et de l'enfant. Puis le marquis retourna avec la nouvelle marquise au château de Ban Florimond fut reconduit à Paris nuer d'y suivre, sous la direction de son | cepteur Aimeri d Olivier, les cours du collège de Clermont, et, sous la haute main de son créât Oltavio Piccolomini, les eiercices de l'Académie. M. Bérenger de la Butière lui meura attaché pour surveiller ses leçons d'escrime. Enfin Nicole Deleuze fut chargée de tenir sa maison. Si, ainsi entouré. Florin ne devenait pas la fleur de la noble -m du royaume, c'est qu'il faudrait nier tous les avantages d'une bonne éducation.

Chose singulière, de cette incartade pul>Iii] de ce défi lancé à la face de la noblesse de France, de cette déclaration contre les UMl tions fondamentales et coutumières du mariage qui établissaient le concubinage comme empêchement préalable à toute union régulière, les suites ne furent point celles qu'on en attendait. Le marquis de Bannes et sa marquise de boutique ne furent même pas inquiri

Il est certain que le cardinal Richelieu, poursuivant de concert avec Louis XIII son entreprise contre la noblesse, dont ce prêtre ne fut pas moins cruel ennemi que ce second Bourbon, trouvait là une occasion merveilleuse de

diminuer devant l'opinion cette caste à laquelle il appartenait tout aussi bien que le roi et le marquis Charles-Armand. Il se donna, jusqu'au bout, et avec son impassible sérénité, la satisfaction quasi providentielle de vexer, sans risques, le marquis. En ne le faisant pas poursuivre, en n'attaquant pas son mariage insensé, il paralysait ses instincts d'indiscipline et son ardeur pour le combat. Mettant ainsi le plus puissant propriétaire du Berry hors de la communion de ses pairs, il le détruisait dans le présent et l'avenir et le couvrait en même temps de cette protection insultante que l'on accorde aux lépreux à condition qu'ils vivent à l'écart. Bien mieux, ayant fait pressentir le marquis, le cardinal ministre fit donner des lettres de légitimation, sous sceau royal, à Florimond Pontaillan. Les lettres royales furent enregistrées sans remontrances à Bourges, et Florimond devint, du jour au lendemain, héritier régulier du marquis son père, qui le gratifia de la baronnie de Chézal-Benoît, détachée de ses terres, en remettant à plus tard le soin de le titrer plus hautement.

Le marquis de Bannes se consacra dès lors à la gestion de ses biens. L'âpre amour de la terre, qu'il avait hérité certainement de son père défunt, se développait en lui de telle sorte que, s'il en vivait tout le jour, il en rêvait aussi toute la nuit. Et, dans ses rêves, il voyait sans répit la vilaine tache noire par laquelle Pierre-

Coquille, arpenteur juré de Vierzon, marqua, sur le plan des terres de Bannes, celles du baron de Primelles.

Encore que peu considérable, le domaine de Primelles gênait affreusement 1 marquis; car ce domaine allongeait, au beau milieu du MO, son corps difforme, étranglé par places, vautra en d'autres, et ses prolongements ramifiés rappelant les membres tors et hideux de quelque monstre vomi des profondeurs de la mer. Du château et de la paroisse de Primell» m, <jui en occupaient le centre, cet ensemble de vignes, de blés, de pâturages, de boqueteaux et de friches, mal arrosé, mai conditionné, de petite valeur, s'allongeait ridiculement vers l'ouest pour mourir à Saint-Ambroix en une pointe qui n'avait pas cinquante toises de large. Un couloir ou, pour arien] dire, un cul-de-sac encore plus mince descendaitau midi, longeant Mareuil pour s'arrêter au coteau de Bellevm Entre ces deux cornes du monstre, le contour se creusait, autour des bois de Ballay, laissant la moitié de Villiers au marquis du côté du couchant, tandis que le soleil se levait sur l'autre moitié, qui était au baron de Primelles.

De même au sud, de même à l'est, de même aux bords du Cher, en tous points, en tous lieux, la terre de Primelles poussait ses éperons dans celle de Bannes. Et si, au nord, le marquis entrait vigoureusement jusqu'au cœur même de l'ennemi par le parc de son château,

que ne séparaient pas trois cents pas de celui du baron, la pareille lui était rendue, bien au-dessus de Lunery, par le baron, à qui une bande de terre servait de pont pour relier à son domaine celui de Chanteloup des Tremblaies, méchant lopin accidenté et fourni de tous gibiers de plume et de poil.

A force de rêver de cette terre étrangère, étoilée ainsi qu'un échaudé et posée ainsi qu'un cancre hideux sur son bien, le marquis gagna une mélancolie maligne. Car l'on ne doit pas oublier que, si Charles-Armand était amoureux de la terre autant qu'un avare l'est de l'or, le baron de Primelles ne chérissait pas la terre d'un moindre amour.

Très gueux, il s'obstinait à repousser toutes les offres du marquis, qui pouvait les grossir sans avoir cette crainte de les voir jamais accepter. Pendant des années, ce fut une lutte sourde, acharnée, sournoise, où le riche ne gagna rien sur le pauvre, qu'il s'essayait à ruiner en procès. Malgré les hardies démarches de la marquise Julie, qui, par une conduite pleine d'habileté, d'humilité feinte et de coquetterie savante, mais aussi de réserve et de fierté, et, par-dessus tout, de souplesse, réussit à se créer un parti tant à Issoudun qu'à Bourges, les magistrats firent la sourde oreille. Tous ces robins avaient une trop grande expérience des grimaces pour ne pas comprendre que, si la marquise s'entendait à donner nais-

78 I INCOMPARABLE FLORIM

sance à tous les espoirs, sa pratique du monde lui fournissait mille moyens de les pft>m< jusqu'à ce qu'ils disparussent par fatigue, par vanité ou par ennui. Sa fortune ne lui fut pas une meilleure arme. Comme aux temps du vieil Evandre, l'équité prévalut. Le marquis de Bannes perdait tous ses procès, à Issoudun, à Vatan comme à Bourges, et ses appels, trop nombreux pour ne pas attirer l'attention, se virent rejetés en quelque sorte par provision, tant les juges se fatiguaient de voir toujours les procureurs de Bannes, avec leur Marcelin Duvau en tête, assigner le baron de Primelles, qui ne demandait jamais rien que son dû.

Ainsi le marquis de Bannes ne put rien obtenir. Il avait essayé d'acquérir à prix d'or les mauvaises terres de Primelles et le « lui-

même, qui n'était, au vrai, qu'une in >t<4 bl coque branlante, humide, lézardée. A demi ruinée par les bandes de Briquemaut au siècle dernier, on ne l'avait jamais relevée, par ce défaut d'argent qui était héréditaire dans la famille. Quand on lui proposa d'aliéner le nid à hiboux et à rats de ses pères, le baron répondit par un refus à décourager toute récidive. Le marquis, en personne, visita son voisin. Il fut bien reçu, mais pareillement éconduit. Les propositions d'échange n'eurent pas un meilleur sort que les offres d'argent, nommément pour cette terre des Tremblaies qui coupait au marquis ses communications entre son château

et ses fourneaux à fer de Piédechef. Les procès n'avaient rien donné. Impuissant, le marquis se rongeait les ongles jusqu'au ras des doigts, et le baron de Primelles, toujours gueux comme un rat d'église, le narguait de sa méchante gentilhommière où il vivait de pain dur, de fromage mou et de noix moisies pendant les trois quarts de l'année, avec sa petite famille, pour se rattraper à la belle saison sur les légumes et les fruits. A quoi servaient donc et l'argent et la grande position dans le monde?

En vérité, ils ne servaient de rien au marquis, dont la position morale, d'ailleurs, était nulle. Toutes les sympathies allaient aux Primelles, gens d'honneur, supportant, avec cette dignité, en quoi consiste peut-être la vraie noblesse, la pauvreté qui effraie et diminue ceuxlà seuls qui ont lame basse. Avec tout son argent, la marquise de Bannes ne réussissait pas toujours à se faire saluer dans les rues de Bourges; on ne lui donnait point le pas à l'église. En somme, elle restait Julie la Drapière pour tous ceux qui se découvraient et s'inclinaient jusqu'à terre devant Mme de Primelles lorsque, dans ses modestes habits, assise sur une planchette, en croupe d'un écuyer rustique, elle s'en venait à la ville pour visiter ses amis. Et elle en avait à revendre.

Contre ces mépris, l'épée du marquis ne valut elle-même rien. A force de briller au soleil, on eût dit qu'elle avait perdu son poli. Les

80 l'incomparable flohimond

provocations de Charles-Arnaud, si elles gagnaient en fréquence, perdaient en autorité. En l'année 1627. il se battit cinq fois en duel. avec des fortunes diverses, car, à mesure qu'il se discréditait, se dressaient devant lui des adversaires de moindre maison, mais de sorte certainement plus redoutable. 11 tua <1 hommes, en blessa un, mais fut loi-même atteint trois fois. Après chaque rencontre, des épîtres officieuses parties de l'entourage in cardinal minisire lui rappelaient que Sa Majesté entendait que l'on respectât ses édits. et que ces édits étaient pour les grands comme pour les petits. Les lettres d'abolition <ju On lui avait toujours accordées jusqu'ici contre opèces sonnantes lui furent désormais refusées.

Son dernier duel contre M. de Cresancy, personnage décrié, et où il n'eut pas L'avantage, lui valut plus d'ennuis qu'il n'en avait jusque-là éprouvé. Les avertissements vinrent de toutes parts : « S'il allait à Paris, il tomberait sous la prise de corps. Tout ce que l'on pouvait faire en sa faveur, c'était d'ignorer son existence. Mais qu'il n'y revînt plus... »

Le caractère du marquis, devant ce qu'il s'obstinait à appeler une persécution, se fit de plus en plus renfermé et sauvage. Dans son intérieur la vie lui devint à charge, car la marquise Julie, maintenant assurée dans son état, ne gardait plus grands ménagements. Par l'insolence, elle confinait à la grande dame, mais

l'incomparable flokimond 8i

on retrouvait vite la bourgeoise parce qu'elle tournait à l'aigre. Ne voulant pas ouvrir ses yeux sur sa position très fausse, oubliant de parti pris que le marquis s'était perdu aussi bien en s'abaissant jusqu'à elle qu'en l'élevant jusqu'à lui, elle le rendait responsable de son injurieux isolement. Et elle était à ce point vaine qu'il lui échappait de dire que « c'était à n'y rien comprendre » .

Tout l'amour de la marquise allait d'ailleurs à son fils Florimond, dont les désordres précoces montraient qu'il avait de qui tenir. C'était le portrait de sa mère. On parlait déjà dans les ruelles de sa charmante figure, mais M. Aimeri d'Olivier prétendait attendre qu'il eût ses seize ans révolus pour l'y conduire. Les nouvelles que recevait de Paris cette mère pleine d'une affection jalouse, impétueuse et sauvage, suffisaient à occuper son temps. Chaque jour arrivait une lettre, quelquefois deux ou trois. Nicole Deleuze, Piccolomini, M. Aimeri et M. de La Butière étaient de grands écrivains. La poste ne marchant ni assez vite ni assez souvent à leur gré, ils trouvaient d'autres courriers; la marquise en expédiait de son côté. Qu'on l'en eût crue, et tous les bidets du Berry eussent amblé sur les routes pour le service de Florimond de Neuville, baron de Chézal- Benoît. Quant à lui, il bâillait pendant les cours du collège, où M. Aimeri prenait des notes à sa place, puis il allait à l'Académie,

montait à cheval avec plaisir, mais goûtait plus de plaisir encore au noble jeu des armes, s'attachant curieusement aux coups peu usités et qui vous mettent un homme par terre avant même qu'il ait pris sa garde. Il aimait aussi la chasse à l'oiseau et se réjouissait à voir 1m proies se débattre entre les mains des faucons ou les oiselets ouvrir leurs ailes palpitantes sous le bec d'acier qui leur fouillait le crâne. Quand il pleuvait, Nicole Deleuze lui tenait compagnie dans sa chambre, et M. Aimeri d'Olivier leur lisait quelques pages de UAstrée, puis il leur en expliquait les beautés cachées. Florimond s'endormait, et M,u Nicole souriait agréablement au poète, qui caressait sa barbiche en roulant de gros yeux avec une expression lourde, alanguie et frivole.

Le marquis de Bannes, séparé de ce fds qu'il ne connaissait pour ainsi dire point, reporta toute son affection sur sa belle-fille Catherine. Il en dirigeait l'éducation avec une attention jalouse, ne laissant à personne le soin de la gouverner. La marquise ne se souciait en rien de cet enfant du dehors, dont un mariage raisonnable la débarrasserait dans peu d'années. Les femmes de service, obéissant au doigt et à l'œil, n'agissaient donc que d'après les ordres du marquis. D'un couvent de Bourges l'on obtint qu'une dame veuve y retirée vînt trois fois la semaine donner des leçons à Catherine, en attendant qu'on la prît comme élève aux Au-

gustines, où elle apprendrait, avec des filles de son âge et de sa condition, la couture, la broderie et tous les arts utiles à la conduite d'une maison.

Si Catherine, dont les aimables qualités et la vigueur d'esprit dépassaient de beaucoup le niveau commun des enfants de son âge, eût possédé quelques années de plus, son influence aurait été suffisante pour arrêter le marquis de Bannes sur la pente escarpée où le précipitaient sa violence et son obstination. Mais Charles- Armand se dirigeait vers la quarantaine, et Catherine de Lépinière avait bien juste neuf ans.

La mollesse et l'indécision du marquis, sous l'influence de l'âge et aussi des contrariétés, laissaient la place à l'obstination et à la violence, ou plutôt s'en aidaient, pour se dissimuler sous des apparences honnêtes. Il y avait autre chose : son âme, comme appelée par la terre, à quoi il pensait sans cesse, se modelait sur celle des paysans et devenait âpre et vulgaire. A vivre courbé sur la glèbe on n'élargit point son horizon; et ce qui est la qualité foncière des petites gens se mue en vice dégradant chez qui fut créé pour des destinées plus hautes.

Les belles qualités du marquis, à qui répugnaient les œuvres du pur esprit, et qui, autant par la faute d'une aveugle rancune que par l'absence d'heureuses occasions, ne pouvaient

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se développer dans les durs travaux de la guerre, allèrent se perdant. Son esprit se fit de plus en plus court. A voir son front obstine son œil inquiet et voilé, on eût dit (l'un tau en quête d'un coup de corne a placer. Enfin. la marquis de Bannes en vint à ne plus voir que ses intérêts et son honneur sur la terre. Toute affaire où on ne lui cédait pas ce qu'il souhaitait lui apparut comme spécialement dirigée contre lui. Une méchante histoire de garenne à lapins devint ainsi la cause de sa ruine.

Un de ses fidèles amis, M. Gaspard de Montenay, de quelque quinze ans son aîné, et propriétaire aux environs de Saint-Florent, ayant appris que le baron de Primelles se trouvait cruellement gêné, crut bien agir en lui proposant d'acheter, à conditions libérales, deux petits morceaux de sa terre. Grand chasseur devant l'Éternel, M. de Montenay avait jeté1 son dévolu sur la fameuse pièce des Tremblaies, dont la nature rocailleuse et accidentée faisait une remise de gibier sans pareille, et aussi sur une autre pièce, pas plus grande qu'un mouchoir, la garenne de Tonlieu, méchant coteau abritant un peuple de lapins dont la chair sentait le thym, le romarin et la sauge, sans compter les perdrix qui y vivaient par centaines.

Désireux avant toutes choses d'obliger son ami le baron de Primelles, M. de Montenay prit ses dispositions avec tant de délicatesse que cette aliénation demeurait pour ainsi dire fie-

tive. Alors que de beaux et bons écus tombaient dans l'escarcelle du baron, celui-ci ne perdait aucun de ses droits dans la pratique :

« Tant que vous et votre fils vivrez, avait dit M. de Montenay, ces terres continueront d'être vôtres, et vous y aurez droit de chasse, tout comme moi. »

Quand il connut cet arrangement entre honnêtes gens désireux de se plaire, Charles-Armand fut pris d'une colère dont les éclats épouvantèrent tout le château pendant deux jours. Le calme ne revint qu'après qu'on eut couché, saigné et purgé l'irascible marquis. Mais ce calme était celui qui précède la tempête, car, un mois après la cession des Tremblaies et de Tonlieu à M. de Montenay, le baron de Primelles était tué par le marquis de Bannes, à la Fête-Dieu dlssoudun, en pleine procession, devant le second reposoir à la porte du lormier Claudon Tortorel. Le drap blanc de cet autel extérieur en demeura taché de sang.

Les rares partisans du marquis prétendirent que M. de Primelles avait voulu prendre le pas sur lui en sortant de la grande paroisse Saint- Cyr et l'avait même bousculé, répondant par des propos malsonnants à ses observations raisonnables. On ne les crut pas. Au vu et au su de tous, les choses n'étaient pas allées ainsi.

Apercevant le baron qui s'avançait paisiblement derrière le Corpus Domini, qu'on portait, ainsi que d'usage, sous son dais de drap d'ar-

gent croisé d'or, le marquis, qui rejoignait le cortège, avait marché sur lui : « Vous avez, monsieur, tué naguère mon aimé cousin M. de Langlon. Vous m'en rendrez raison. M RU l'heure I » Et, ne laissant au baron de Primelles ni la place ni le temps de se mettre en défense, il lui avait passé au travers du corps la courte épée qu'il tenait à demi dégainée, et cela avant même que sa victime eût fait voir le jour à la sienne.

On répéta, en cette occasion. 1. mot de circonstance : « C'est là tuer un peu en prino- Mais on ne vivait plus sous cette bonne régence où l'on pouvait assassiner se> ennemis en Imite tranquillité, comme le chevalier de Lorraine lit du vieux baron de Lux, en plein Paris, au grand jour. L'émotion causée par cet aller abominable n'était pas apaisée que le marquis de Bannes, menacé de prise de corps, gagnut les Flandres sous un déguisement de coun Sur ses traces trottaient, sans hâte, les gens du roi, beaucoup plus pressés de chasser ce proscrit au delà des frontières que de le saisir. Le cardinal ministre préférait toujours l'exil ;> l'échafaud, quand il ne s'agissait pas de complot contre la sûreté du royaume. Et. dans la circonstance, il ne se souciait pas de voir recommencer un procès semblable à celui de Montmorency-Bouteville et de Rosmadec des Chapelles, procès engagé contre sa volonté et dont il ne pouvait se rappeler les débats et l'exé-

cution sans se signer par trois fois. Et c'était au moment même où Bouteville et des Chapelles portaient leur tête en grève que le marquis de Bannes s'enfuyait dans les Flandres!... « Qu'il aille se faire justicier ailleurs! s'écria le cardinal, et qu'on ne l'arrête pas, sur toutes choses!... Qu'on lui donne à savoir que je désire n'entendre plus parler de lui! »

C'en était fini du marquis de Bannes. Jamais il ne pourrait rentrer en France. Un instant, Julie se demanda s'il ne lui faudrait pas rejoindre à Bruxelles son maître et mari. Une lettre du marquis vint la tirer d'embarras. Ses volontés étaient telles : « La marquise séjournerait à Bannes, s'occuperait des intérêts avec les conseils du procureur Marcelin Duvau. De Catherine, M. de Montenay était constitué tuteur. A lui désormais incombait le soin de surveiller l'éducation de l'enfant. Quant à Florimond, le marquis, son père, laissait à Julie, sa mère, la charge de diriger ses premiers pas dans la vie. De ce fils, Charles- Armand ne s'occupait que pour régler l'état de sa dépense et de sa maison.

Julie demeurait donc en aussi bonne position qu'avant la catastrophe. Dame et maîtresse à Bannes, se déchargeant sur Marcelin Duvau et ses intendants des ennuis inséparables d'une grosse fortune en terres, mais gardant de sa première condition les qualités ménagères, elle ne pensa plus qu'à son Florimond. Pour lui

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ménager des ressources, car à mesure qu'il croissait le jeune homme augmentait ses gences, elle vécut d'épargne, rançonna Lm farmiers, se montra impitoyable pour tout ce qui touchait à l'argent. Son chagrin élait de ne pas pouvoir mettre le nez dans les tint Catherine. Elle avait bien essayé de le faire, mais M. Gaspard de Montenay reconduisit, dès le premier jour, avec une tant courtoise ironie que la Drapirre se retira confuse. Et Marcelin Duvau ne réussit pas mieux dans ses entreprises.

Catherine de Lépinière entra, sur son <1 chez les Augustines de Bourges, et M. de Montenay, deux fois le mois, la visitait pour | informer de son éducation. Chaque semaine, il écrivait au marquis : « Notre entant, lui i tait-il sur tous les tons, est vraiment une merveille sur la terre; et c'est grand'pitié que vous ne soyez pas ici pour jouir avec nous de sa gentillesse et de son exemplaire sagesse. Dames du couvent me disent quelles n'ont au grand jamais rien rencontré de pareil : une fée pour les travaux de la main, une sainte Cécile pour la musique. Elle apprend tout, sait tout, entend tout, danse à ravir, monte déj cheval, fait tout avec une grâce sans pareille, et, avec cela, se montre si modeste qu'aucune de ses jeunes compagnes n'en ressent de l'envie. »

l'incomparable flohimond 89

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