‹ L'incomparable Florimond; moeurs du temps de Louis XIIIChapitre 2 sur 10 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

— Vous êtes bien bon, dit M. de Tourouvre en allongeant sa jambe bottée sur un coffre dont son éperon égratigna la couverture de brocatelle, vous êtes vraiment bien bon de supporter les insolences de cette péronnelle. A votre place, je dirais à madame votre mère de la faire fouetter par la gouvernante. Elle en a le droit et, j'ajouterai, le devoir.

— On voit bien, maître Acresin, que tu ne connais pas M. le marquis mon père. Si tu le connaissais, Acresin de Tourouvre, tu saurais que quiconque lèverait le doigt sur Catherine serait, peu après, écorché vif pour le moins. Crois-moi, ne t'y frotte pas, mon garçon.

M. de Tourouvre sourit, haussa doucement les épaules et répondit d'une voix mielleuse :

— Le marquis n'est pas ici. M. de Montenay, le père, est mort. Cette pécore n'a pas de tuteur. Demain, si vous le voulez, elle en aura

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un de votre main. Qui s'occupe d'elle à cette heure?... Et si...

Florimond l'interrompit avec impatient

— Qui s'occupe d'elle?... Tout le monde et personne. Je ne sais ce qui se passe dans ce misérable pays, mais il me semble que den chaque buisson, derrière chaque arbre, «

ri» re chaque motte de terre, se tient embusqué* un esprit familier, un espion qui nous guette. Ma noble mère s'est aperçue de cela. Sa pic inière parole, à mon arrivée, fol pool m'âVOQgfc sa peur. Cette peur redouble ses migraines par surcroît, elle a ses lunes... Le diable i porte les femmes, et parti< uln n-ment Catherine ! . . . Quelle misère de s'exiler ici !

— Prenez patience I On finira par vous trouver de l'argent.

— Il me faudra attendre des semaines!... Ne remue pas ainsi, Tourouvre! Tu mènes un bruit!... Ignores-tu qu'elle dort. là. sous nos pieds, entourée par ses femmes, qui aspergent son visage avec du benjoin, de l'eau d'ange, je ne sais quoi encore?...

— Elle a raison; car, mon cher Florimond, votre mère est encore très belle... Une taille...

— Attends qu'elle soit veuve, tu l'épouseras.

— Cette plaisanterie, ne vous en formalisez pas, n'est peut-être point d'un bon fils... Mais vous aimez tant vos amis!...

— Tourouvre, tu divagues... Appelle donc, pour qu'on nous apporte du vin.

M. de Tourouvre s'en fut sur la pointe des pieds jusqu'à l'antichambre. Bientôt parut le vin, présenté, par M. Clément Malompret en personne, dans une cimare d'argent qui disparaissait jusqu'au coi dans un seau à glace. Le valet avait remplacé son mouchoir aux trois couleurs par une ligne de mouches en taffetas. La plus grande, en façon de volet, couvrait l'œil atteint. A cette vue, M. de Tourouvre parla du chapon truffé. Et il exacerba la colère de Clément par des plaisanteries savamment perfides, où il laissa percer quelques sentiments d'amicale pitié. Et il murmura jusqu'à trois fois :

« Si j'étais le maître, pareilles choses ne se passeraient point sous mon toit. »

Ce qui amena cette réponse de Florimond :

— Tu es une bête, Tourouvre ! On voit bien, je te le répète, que tu ne connais pas le marquis... Laisse-nous, Clément, et t'en va te bassiner la face. Avec tes coutures et tes mouches, tu me gâteras le goût du vin.

Clément se retira, comme il était entré, discrètement, non sans avoir échangé avec M. de Tourouvre un regard auquel Florimond ne fit aucune attention. S'il avait su lire dans ces regards, Florimond aurait compris que ces messieurs de service n'étaient pas contents de lui. Mais il ne vit rien et continua de morigéner M. de Tourouvre :

— Oui, Tourouvre, quoiqu'on parle avanta-

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geusement en tous lieux de ton esprit, je t'assure que tu n'es qu'une bête!

— Vous me le daignez dire si souvent, monsieur, que je commence a croire que vous vous trompez... ou plutôt qu'on vous trompe. N'était la crainte de vous déplaire, j'oserais insinuer que M. de la Butière, jaloux de l'amitié dont vous voulez bien m'honorer, vous entretient de moi sans douceur.

— Ton imagination, Tourouvre, comhat avec trop de succès ton peu de raison. Pourquoi diable, veux-tu que La Butière soit jaloux de toi? Vous êtes mes amis, continu» / dfl l'être et ne me rompez pas...

M. de Tourouvre sourit et murmura, m si bas que Florimond ne l'entendit pas : « Je ne m'étais pas trompé, cet ivrogne me dessert auprès du jeune homme

Florimond se mordit la langue et reprit en bredouillant :

— Ne me romps pas la tête! Non, ne me romps pas la tête avec tes propos hors de saison. En mai, on ne doit penser qu'à l'amour. Ah! Tourouvre, cette petite lingère de Bourges...

On grattait à la porte. Avec la permission de Florimond, M. de la Butière entra dans la chambre haute, tapissée de verdures de Flandres, où l'héritier de Bannes avait élu domicile. C'était une vaste chambre carrée, prenant son jour par trois fenêtres qui donnaient sur la

cour d'honneur du château. Sise au second étage, cette chambre était placée juste au-dessus de celle où couchait la marquise Julie. Voilà pourquoi Florimond recommanda tout d'abord à M. de la Butière, gentilhomme entretenu ou, si l'on préfère, père nourricier du jeune baron de Ghézal-Benoît, de modérer le bruit qu'il menait en marchant sans précautions, avec ses bottes fortes, car Florimond ne ménageait jamais tant sa mère que quand il avait besoin d'argent.

— Prends garde, Bérenger, tu vas réveiller ma mère ! Elle a ses lunes et tracasse ses filles d'atour. Si elle sort de son lit, ce sera pour nous rebattre les oreilles avec ses lamentations. Assieds-toi et bois! Ce vin n'est pas sans mérite.

M. de la Butière traversa la pièce comme si le parquet ciré, où se reflétait sa longue personne, eût été formé d'oeufs frais pondus. A ce métier il trébucha plus d'une fois, s'embarrassa dans ses éperons, prit enfin place sur un banc, s'adossa au mur, ramena soigneusement son épée entre ses jambes maigres bottées de veau noir. Jamais homme plus noir de poil ne s'assit sur un banc de chêne. Du bout carré de ses bottes à la forme de son chapeau, de la garde de son épée à sa barbiche que ne striait aucun fil d'argent, M. Bérenger de la Butière était noir. Noirs ses gants, dont les gardes de velours atteignaient les coudes ; noirs ses cheveux, dont la moustache descendait enrubannée de noir

,,'j COMPARABLE FLOHIM

sur son pourpoint de taffetas noir, rattaché par des aiguillettes de soie noire à son haut isses en Ol noir. 11 avait la

. Et pour qui le connaissait son an d'un aussi beau noir que le reste. Au \in M. de la Butière empruntait, à l'occasion, lin assez régulièrement chaque jour que Dieu fait, une acrimonieuse gaité. Qu il n'avait pas bu. If. delà Butière rappelait K corbeau: quand il avait bu. c'était le coq. <li< >sé sur ses ergots, prompt à l'attaque et à l'amour.

Enfin, M. de la Butière était tout noir. Seul> son visage pale, éclairé par un nez sou m ni rouge, et son col de chemise à deux pointes. rattaché par des cosdons à glands, éch à cette loi d'uniforme noirceur. H ne comptait guère plus de quarante ans: et on lui en donné plutôt moins que plus, tant il se montrait bien conservé, alerte, svelte et aisé <! ses mouvements. Il avait servi comme MM sade au régiment de Vaillac, puis comme exempt dans la police. Les raisons pour lesquelles il rentra dans la vie privée demeuraient obscures. On prétendait qu'il avait tiré L'épée, et c< plusieurs reprises, dans des affaires qui étaient moins d'honneur que d'argent. Le marquis de Bannes l'avait attaché à sa personne sur la recommandation de Julie, alors que celle-ci, simple drapière sans lisières, devait s'entourer de protecteurs qui fussent gens de tête et de main.

La renommée, qui est presque toujours une menteuse parce qu'elle s'en va partout semant des propos dont elle serait bien embarrassée pour expliquer l'origine, la renommée chargeait M. de la Butière de crimes sans nom et d'aventures sans date. Toutes fois qu'aux entours de Julie et du marquis il se passait quelque chose de violent, la rumeur publique dénonçait Bérenger de la Butière. Mais, si la rumeur fait trop souvent loi, elle ne fait pas foi, de telle sorte que la justice n'informait pas contre ce noir et redouté personnage. Ou bien, si elle informait, elle perdait son temps. Les babillages ne constituent point de charges au criminel.

On essaya d'impliquer Jf« de la Butière dans l'affaire de Franc- Cœur, quand ce soldat eut le nez coupé à Vatan par des inconnus. Ce fut en pure perte. Second du marquis en divers duels, il profita de ses lettres d'abolition et ne fut pas inquiété. Aussi, quand on murmura qu'après tout ce Bérenger avait bien pu tremper dans l'assassinat du drapier Royer Hippeau, la justice se hâta de le mettre hors de cause. On l'avait accusé jadis en vain, on ne voyait pas de raisons pour que les accusations présentes fussent plus solides. Il avait mal versé dans la police? Où et quand? — C'était sous un faux nom! Lequel? C'est pourquoi M-. de la Butière, cautionné d'ailleurs par le marquis de Bannes, produisit pour la forme des témoins qui juré-

rent sur tout ce qu'on voulut qu Ue

homme, ancien anspessade, blessé au ser\ du roi, demeurait a Paris, rue Saint-Jacques, où il surveillait , par ordre de son père. le jeune Pontaillan. Or, comme on ne peut à la fois tuer aux portes de Bourges et éduquer un enfant à Paris, il lut décidé que M. Bérenger de la Bun avait rien à voir dans ce fâcheux assassinat.

M. de la Hulière, ayant bu un coup de vin, se plaignit en termes cérémonieux et mesurés du mauvais esprit qui régnait sur le peuple des campagnes, notamment aux environs de Lunery.

— Que t'esl-il arrivé? Parle!

A cette question de Florimond, M. de la Butière ne répondit d'abord qu'en portant sa santé. Et M. de Tourouvre remarqua que de l'épée du noir personnage un quillon était faussé, que son pourpoint, que ses chausses portaient des traces terreuses, ainsi que ses gants.

« L'ivrogne, pensa-t-il, se sera battu contre des arbres dans un chemin boueux : il en garde les marques. »

M. de la Butière toussa pour éclaircir sa voix et commença de parler avec noblesse et lenteur :

— Je longeais, ce tantôt, une pièce de terre qui confine à la garenne de Montenay quand un spectacle aussi curieux que plaisant s'offrit

à mes regards distraits. Quoi de plus rare, en effet, de plus merveilleux même, que de rencontrer dans les champs une jeune beauté vêtue en bergère de comédie, portant une houlette à llocard de soie et tenant en laisse, au moyen d'un galon, un agneau plus blanc que le lait de sa mère, ayant pour collier une faveur de satin vert pré?

— Tu te moques, La Butière I Et ton histoire sent trop son travail d'auteur. Nous en avons entendu d'autres, à Paris, quand nous nous amusions à jargonner le langage précieux des ruelles avec ces folles qui s'amourachaient de toi.

— Moins que de vous, mon cher Florimondî... Moins que de vous!

La phrase fut criée en même temps par M. de Tourouvre et par M. de la Butière. Mécontents de s'être ainsi prévenus dans leur flatterie, les deux favoris se turent un instant. Et M. de la Butière reprit :

— Je vous jure que ce que je raconte est aussi vrai que voici, à cette heure, M. de Tourouvre qui boit son troisième verre de vin.

M. de Tourouvre, vexé, tenta d'expliquer que porter trois fois son verre à sa bouche n'est pas vider trois fois son verre. Et il ajouta avec une conciliante prudence :

— Je ne prétends pas, monsieur, mettre en doute ce que vous racontez si plaisamment. J'ai assez vécu pour savoir que tout est possible.

— Tout cela ne nous dit pas pourquoi tu te plains du peuple de la campagne.

— Ayez donc un peu de patience, et vous saurez, cher Florimond, de quoi je me plains... Donc, cette jeune beauté apparut au détour d'un chemin, galamment accoutrée d'un rimple habit gris de ramier, avec cette simplicité apprêt qui sied avant tout aux bergères. Sa tètt charmante, aux mille boucles d'or cjui m | saient de chaque côté de son visage clair et rosé, était coiilee d'un chapeau en écorce de tilleul, avec un petit bouquet de fleurs des champs pour plumet. Bref, c'était une i bergère de VAstrée car elle portait avec cela des gants à franges et des souliers dont les bouffettes dépassaient un jeune chou en ampleur. Ai-je dit : bergère de VAslrée?

— Vous l'avez dit, en effet, répondit M. de Tourouvre, et tout dans votre fidèle description est pour nous prouver que c'en était une.

— Votre louange me flatte, monsieur, et vous ne savez pas si bien dire. Derrière cette bergerette de comédie marchait une jeune paysanne, ou plutôt une servante à demi rustique, qui portait un livre sous son bras.

— Et quel était ce livre? demanda Florimond en bâillant.

— Je le sus bientôt : le livre, messieurs, était l'Astrée !

— Tu te moques de nous, Bérenger. Va conter à d'autres tes sornettes.

— Ce sont si peu des sornettes que je puis vous nommer la bergère et la porteuse de VAstrée.

— Voire! La belle avance quand j'aurai appris que quelque fille de théâtre, descendue du chariot avec une Isabelle de la troupe, se promène par les champs pendant qu'on répare un brancard. Tu nous ennuies avec tes comédiennes... Enfin, si elle était aussi jolie que tu nous le veux faire croire, tu aurais bien pu nous l'amener. On aurait laissé la servante en bas pour divertir les laquais.

— Mon cher Florimond, vous allez vite en besogne. Sachez d'abord que ces deux beautés n'étaient pas sur vos terres...

— Tu railles?

— Mais sur celles de Mme de Primelles. Florimond rit avec une méchanceté méprisante :

— Tu appelles cela des terres?... Tu pourrais dire : potager ou clapier.

— Clapier si vous voulez, mais le clapier avait à cet endroit une lieue de largeur. Quanta sa longueur, je vous laisse le soin de l'apprécier, ou plutôt les jambes de mon cheval la prouvent, car, pour en sortir, il s'est rendu boiteux.

— Ah çà, fit Florimond d'un ton aigre, tu ne vas pas t'amuser à crever mes chevaux?

M. de la Butière fronça ses noirs sourcils et répondit d'une voix que la colère rendait dure et insolente :

IOO L*I*COM l'A u v BL1 i loin m

— D'abord, ce cheval appartient à la marquise votre mère.

— S'il en est ainsi, Bérengei , tu peux le crever à ton aise et en prendre un autre ip Mais quel besoin avais-tu de faire des lieues de pays? Tu n'avais qu'à couper au plus court à travers les mauvaises herbes de ces gueux

— Je l'ai voulu Eure, mais j'ai reçu des coups de bâton.

M. deTourouvre. k entendre cela, pensa laisser choir son verre. Et Plorimond, bissant le fauteuil où il était plus qu'à demi cou dressa sur ses pieds :

— Tu railles, Béreng*

— Je raille si peu, messieurs, que mon < peau en porte encore les marques.

En effet, la haute forme dure du i i a peau montrait deux cassures assez nettes sur son sommet et le bord était déjeté, rompu, irréparablement sans doute. La médaille qui tei à la passe et servait d'enseigne avait disparu ainsi que le piquet d'aigrette 1 lancb

Alors Florimond, ne pensant plus aux lunes de sa mère, trépigna, hurla, tapa du poing sur la table :

— On t'a bâtonné, toi, La Butière?... Où sont les oreilles du drôle?... Çàl parleras-tu?

— Chaque chose en son temps, s'il vous plaît. Laissez-moi conter mon histoire, puisqu'elle a le bonheur de vous intéresser maintenant. Monsieur de Tourouvre, je porte votre

L INCOMPARABLE FLORIMOND IOI

santé!... Et donc, quand je vis s'avancer ces deux nymphes villageoises, je les saluai très gracieusement en portant mon cheval de côté de manière à barrer le chemin, car je ne voulais pas qu'elles pussent s'échapper. Alors la bergère, sans lâcher houlette ni mouton, dit à la suivante : « Colbert, pose mon Astrée au pied de cet arbre — ainsi appris-je que le livre était F Astrée — et tu demanderas à ce cavalier, qui se trompe sans doute de route, ce qu'il vient chercher chez nous. » Je répondis aussitôt : « Ce que je cherche, mes déesses, c'est la vue de vos aimables attraits... Si vous êtes bergères, j'entends être berger avec vous... au moins jusqu'au coucher du soleil. Laissez-moi vous courtiser librement. » — Alors, vous me croirez si vous voulez, la bergère au mouton dit à la bergère au livre : « Le drôle est ivre sans doute... »

— Et c'était une vraie calomnie!

A cette exclamation de M. de Tourouvre, M. de la Butière n'opposa qu'un rire sardonique. Sonnez, qui s'enflammait, parut s'allonger, et l'amateur de plaisirs champêtres continua :

— La première bergère dit donc : « Le drôle est ivre sans doute, il vaut mieux revenir sur nos pas. — Oui, mademoiselle, fit la seconde bergère, mais s'il s'obstine à nous importuner?... » Je n'entendis pas le reste, car les deux mignonnes chuchotaient derrière l'arbre

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où était déposée l'Astrée... Qu'auri. v-\«ms Eût à ma place? Je mis pied .1 terre et m'avai vers ces deux belles en les suppliant de ne point se montrer cruelles pour le berger Céladon...

— Écoute, Bérenger, tu fus peu généreux d'abuser ainsi de tes avantages contre ces deux effrayées; continue!

— Mon cber Florimond, avant de me blfimer, écoutez la fin de l'histoire! Je les voulus embrasser. Mes bras se refermèrent sur du vent. Abandonnant l'Astrée au pied de l'arbre, mes deux coquines sautent sur le revers du chemin, et, tirant d'une poche je ne sais quelle flûte ridicule, la suivante envoie des sifflements pareils à ceux de ces serpents qui dévorèrent, sous les yeux d'un peuple consterné, Laocoon et ses fils.

— Au fait, Bérenger! Au fait!,.. Laisse le nos souvenirs de collège : ils ne profitent qu'à toi !.. . Au fait !

— Moi, tout à mon amoureux caprice, je m'avançais les bras ouverts pour enlacer d'un même temps les deux oiselles qui sifflaient sur leur perchoir. Porté par l'amour, je gravissais le talus... quand mon chapeau, brusquement enfoncé sur mes yeux, me priva de la clarté du jour, et une grêle de coups de bâton s'abattit sur mes épaules et mon dos!... Porter la main à mon épée?... Vaine entreprise! Plongé dans des ténèbres profondes, accablé par assez de

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coups pour me croire assommé sans remède, je me laissai aller à terre, où je m'assis, sans oser relever mon chapeau, de peur d'avoir les mains brisées par l'invisible bâton... Enfin l'on cessa de me battre et j'entendis une voix dure et menaçante qui, de toute évidence, s'adressait à moi : « Tu peux t'en retourner, bélître. Mais ne vagabonde pas plus longtemps sur les terres de Mme de Prunelles. Et si jamais tu te permets de manquer de respect à sa fille ou à ses femmes, ta tête n'aura plus besoin de chapeau. Va, tu es corrigé pour quelque temps, je l'espère. Rentre chez toi, par la gauche I » Et une autre voix plus grossière continua : « Monsieur, si vous m'en croyez, on lui baillera encore une douzaine de bons coups pour épousseter son manteau. » La première voix reprit : « Non, Martial, il a son compte. S'il y revient, lui ou quelque autre valet de Bannes, il sera mis en tel état que l'exemple profitera aux autres. » Les voix se turent. Je me débarrassai à grand'peine de mon chapeau, regardai partout. Personne! Les bergères, les gens à bâtons, le mouton, tout avait disparu comme par enchantement, même l'Astrée, qui n'était plus au pied de son arbre. Altéré de vengeance...

— On l'eût été à moins, dit M. de Tourouvre en remplissant avec politesse le verre que M. de la Butière gardait vide à la main, on l'eût été à moins ! Si encore vous aviez

Ii>', L'iXCOM i'AHAIlLI I LOftl M

trouvé, près de cet arbre qui abrita VAstr, son ombre, la source du Lignon...

Florimond, impatienté, éleva la vo

— Te tairas-tu, Tourouvre? Ces plaisanteries sont lourdes et froides comme un carré de veau! Finis-en, Bérenger, mais apprends, si cela te peut satisfaire, que je ne quitterai pas le Berrv que Martial n'ait M pendu.

— Donc, messieurs, tout à ma vengeance, je remontai à cheval et galopai à travers cham | « . l'épée à la main. ..

M. de Tourouvre osa encore interrompre :

— Mais l'on a du vous prendre pour un b cheur et vous faire remarquer que vous de\ m ciez la saison...

— Sans me soucier des blés et des seigl* *< entendez-vous, monsieur de Tourouvre. qui ne lasserez pas ma patience, dans l'espoir de mettre la main sur les drôles qui m'avaient ainsi arrangé, je galopai. Mal m'en prit : une sotte barrière dissimulée par les herbes se dressa devant moi; mon cheval buta... Bt devinez qui me secourut dans ma seconde chute !

— Parbleu! s'écria M. de Tourouvre, les deux bergères, le mouton, l'Astrée et quelques porteurs de bâtons. Ainsi l'on vous a cette fois encore secoué la poussière de votre mant< Voilà qui est vraiment fâcheux, mon bon monsieur, et souffrez que je vous plaigne!

— Non, monsieur, répondit M. de la Bu-

l'incomparable flokimond io5

tière avec une dignité empreinte d'amertume, non, monsieur de Tourouvre! Ce furent deux sergents blaviers, assistés d'un messier et d'une douzaine de croquants ; et ils me firent un procès pour avoir gâté les seigles, les blés, je ne sais quoi encore...

— Eh bien, fit M. de Tourouvre, quoi de surprenant en cela? La loi est telle. On ne laboure ni ne sème, je pense, pour que les cavaliers s'amusent à fouler sans rime ni raison les récoltes.

— Paix, Tourouvre! Le procès, ma mère le payera. Mais je jure Dieu que le petit Primelles tombera, avant peu, sous mon épée!

Et Florimond, blanc de rage, brisa son verre sur le plancher.

— Prenez garde, dit froidement M. de Tourouvre, la gloire est petite et le péril très grand de tuer un enfant de seize ans.

Florimond, sans l'écouter, continuait ses menaces :

— Quant à Bouteiller, ce vieil imbécile, dont je jurerais qu'il fut le principal artisan de ce bel exploit, périsse mon nom si je ne l'assigne pas demain, avec l'épée et la dague, comme on se battait de son temps...

— Prenez garde, dit encore plus tranquillement M. de Tourouvre, le baron de Mordicourt est un vieillard de soixante-dix ans.

— Tourouvre, tu m'ennuies!

Entendant cela, M. de la Butière déclara

qu'il était rompu, moulu, rendu, et qu'il all.iit se mettre au lit sans souper :

— Bonsoir! A demain les aiïaires sérieuses. Et il sortit, aussi noir, mais iveo le n<v plus

rouge qu'il n'était entré, tant le vin du ch.it. m de Bannes abondait en généreuses vertus!

Mais la brouille dont il escomptait déjà les profits n'éclata point entre son rival Tourom n et Florimond. baron de Chézal-Bcnoit. Dès que Bérenger fut parti, M. de Tourouvre reprit l'avantage en montrant au jeune homme l'abîme qui s'ouvrait sous ses pas.

— Tout cela, mon cher Florimond, n'est-il pas pour vous prouver combien vous raisonniez justement, suivant \«>trr habitude, lorsque vous me disiez que les espions nous entouraient? Outre que l'on est jaloux de votre mérite, l'on vous fait aussi la guerre parce que de sottes langues, et certes moins sottes que perfides, répandent ce bruit que vous voulez continuer l'entreprise de votre père sur les terres du voisin.

— Verbiage! murmura Florimond. Verbiage! Misérables commérages! Si l'on me connaissait mieux, l'on saurait que je n'ai aucun projet dans ce triste Berry, où je ne viens, Dieu m'en est témoin, que contraint et forcé par le manque d'argent!

— Sans doute! Mais ces histoires nous prouvent que nous devons redoubler de prudence. Loin de moi l'idée de porter contre M. de la

Butière une accusation téméraire. Cependant il est de toute évidence que notre ami avait un peu bu, si j'ose dire. Ne convient-il pas de rechercher dans son intempérance, je ne dirai pas coutumière, non, certes! mais enfin, dans son intempérance, la cause de cette aventure?

— Après tout, fit Florimond en grognant, ce n'est pas une raison qu'un homme soit saoul pour le battre à plates coutures...

— D'accord. Au reste, de cette aventure, le ridicule, je veux l'espérer, n'éclaboussera pas votre nom.

— Il ferait beau voir, Tourouvre ! . . . Et, quand le diable y serait, je me moque des sots.

— Nous nous en moquons tous avec vous. L'ennui, c'est qu'ils sont très nombreux... N'empêche que si La Butière n'avait pas eu les sens troublés par Bacchus, l'idée ne lui serait pas venue d'insulter Mlle Marguerite de Primelles tandis qu'elle jouait, innocemment, chez elle, à son jeu de bergerie.

— Ne voilà-t-il pas un grand malheur?... Alors nous n'aurons plus le loisir de nous amuser aux champs ?

Suivant toujours son raisonnement, M. de Tourouvre continua sans répondre à ce propos, dont la niaiserie ne le fit point sourire.

— Est-il admissible que La Butière, qui connaît le pays depuis tantôt dix ans que votre mère le prit à son service, n'ait pas deviné

I08 l.'lNCOM PAU lil.l I ! "M M

M"e de Primelles sous son déguisement?... Est-il quelqu'un, entre Lunery et IVim.l]. ignorer les manies de cette jeune filk i

Florimond, gêné par lajustesse du dise haussa les épaules et se mordit les lèvres. Il s'en tira par un mensonge :

— Moi qui te parle, je n'ai jamais vu cette sotte. Les gens de mon entourage peuvent m bien ne l'avoir jamais rencontrée.

— Il se peut. Vous observerez cependant que tout le monde vous rendra responsable de l 'insolence. On répétera qu'elle fut commise |>ar vos ordres... Cela vous nuira.

— Tu deviens joliment prudent. Tourou\

et je t'admire avec ta mine de prêcheur. Allons, cesse de railler ! . . . C'est un coup monté, un coup monté, te dis-je. On nous espionne, on nous tend des pièges. Je ne sais qui me retient de partir à la tête de mes paysans pour mettre tous ces gueux à sac ! . . . Et tu me chanteras qu'il est naturel que La Butière ait été ainsi surpris, houspillé, dans ce lieu où personne ne se laissait voir avant la bastonnade sous quoi c'est miracle qu'il n'ait pas succombé!... Je te dis, moi, que le coup était monté. On l'avait suivi, le pauvre homme.

M. de Tourouvre sourit et appuya :

— Oui, le pauvre homme!

— On l'avait suivi, Tourouvre! Et les croquants de Primelles avaient été avertis ! . . . Mais par qui ?

L INCOMPARABLE FLORIMOND IOO,

— En cherchant bien, mon cher Florimond, en cherchant...

— Ah! Tu as des soupçons?... Allons, parle !

— Vous avez sous votre toit, cela soit dit en confidence, des ennemis attachés à vous nuire. 11 n'y a pas une heure, vous dûtes subir leurs malveillantes insinuations. . .

— Oui, j'entends! Catherine, à ce que tu crois, est la complice de ces Primelles. As-tu des preuves?

— Il faut prévoir, mon cher Florimond, avant même que de savoir. La balafre de Clément ne vous semble-t-elle pas cousine des coups de bâton si libéralement distribués à notre ami Bérenger ?

— Tu reconnais donc qu'il s'agit d'un coup monté! Et monté par qui? Par Catherine?... Fort bien ! . . . Et maintenant ?

— Je n'ose vous conseiller. Il me semble, toutefois, qu'un bon tuteur, choisi par votre habile procureur Duvau, réussirait à mater cette amazone... On a vu des filles réfléchir dans la solitude bien habitée d'un couvent. Entourées de bons conseils, elles acquéraient la pleine sagesse et devenaient des épouses dociles... comme je vous en souhaite une.

Florimond bâilla, étira ses jambes, ses bras, et s'écria avec un accent lamentable :

— Toujours la même chanson! As-tu juré, Tourouvre, de me rompre la tête avec ces pro-

no l'incomparable florimond

jets insensés? Devrai-je te répéter cent fois que le marquis nous surveille et que ma mère ellemême n'oserait rien entreprendre contre Catherine, tant elle redoute le retour, toujours possible, de mon père?... Un caprice du roi, la retraite ou la mort du cardinal, et le voici de retour 1 Alors nous n'aurons plus qu'à gaau pied... Agréable perspective!... Tu parles encore d'un mariage avec cette petite furie?... N'es-tu pas fou, Tourouvre? ou bien mon \m te monte à la tête, car tu oublies que j'ai poussé avec perte. Laissons cela ! Catherine ne m'épousera jamais.

— Toujours et jamais sont, mon cher, des mots qui n'ont aucun sens, surtout dans les choses de l'amour... Et ai-je assez vécu pour entendreainsi parler l'Incompara 11. I lorimond, l'impitoyable vainqueur de tant de belles, le héros des fêtes galantes, terreur des pères au moins autant que des maris?... Foin de vous, baron de Chézal-Benoit, je renie Dieu si l'on ne vous a pas changé en voyage!... Qaantum mutatus ab Mo. . . Hector 'e!

Et M. de Tourouvre fit semblant de pleurer dans son verre.

— Ah çà ! toi aussi, tu te mêles de réciter du latin?... C'est une maladie de collège... Tu oublies, Tourouvre, que nous sommes ici loin de Paris et que Catherine n'est pas une précieuse.

— D'accord, mais bien une Diane chasse-

resse... Voyez-vous, Florimond, à votre place je sortirais souvent à cheval avec elle...

Pour cynique et enfoncé dans le mal que fût Florimond, le regard dont M. de Tourouvre accompagna son conseil le gêna au point qu'il rougit et baissa les yeux. Au même instant, il pensa à l'écuyer de sa mère, André d'Archelet, qu'il avait essayé de tuer naguère, en faisant ruer son cheval, parce qu'il le soupçonnait d'espionner sa mère, et lui aussi Florimond. Catherine savait l'histoire; est-ce que Tourouvre la savait aussi ?

— Va, laisse-moi, Tourouvre I C'est l'heure où ma mère me visite, et elle voudra, comme à son ordinaire, causer seule à seul avec moi. Veille à ce que personne ne nous dérange.

M. de Tourouvre sortit aussitôt, et Florimond, hochant le menton, murmura :

— Singulier et douteux personnage ! . . . Toujours prêt à semer le vent, mais qui s'enfuit dès que lève la tempête. Si La Butière possédait le quart de son esprit, il serait roi sur la terre. Mais ils ne s'entendent pas. . . Ou bien, quand ils s'entendent, c'est qu'ils conspirent contre ma bourse. Jamais elle ne fut aussi plate!... Et ma mère crie misère maintenant : c'est son nouveau genre. Loin de m'assister, elle se désole comme s'il était si difficile d'emprunter ! . . . Qu'elle vende ses bijoux! Elle n'en a nul besoin, puisque personne à Paris, dans le beau monde, ne lui veut ouvrir sa porte. . . Tout cela m'ennuie ! . . .

lia l'incomparable floiumo.nd

Il promena son regard distrait le long des tapisseries, sans même les voir, se renfonça dans son fauteuil, prit son pied dans M main et soupira : « Quel ennui !... Si j'avais le génie de la finance, je trouverais une combinaison... Mais je ne l'ai pas. Tout le monde tombe d'accord pour en gratifier ma un rc, de ce génie. Qu'elle s'en aide, par les cornes du diable, et ne me laisse pas ainsi dans l'embarras!... Je ne j>< u\ pourtant pas priver Madeleine du nécessaire

Cette Madeleine était une lingèfi de Bourges allant sur ses dix-neuf ans et <|ui s'appelait Brossin. Florimond la gardait comme fille entretenue pour se distraire pendant les mois de l'année qu'il passait auprès de sa mère, c'est-àdire quand il manquait d'argent. Plus riebe en beauté qu'en vertu, cette noguette lui avait été procurée par Clément, le valet de ebambre qui s'en servait comme instrument propre à entretenir son influence sur le jeune baron. Jamais âme plus vile n'anima carcasse revêtue d'une mandille de laquais. Clément Malompret ajoutait à la liste des péchés capitaux des vices singuliers et rares. Ses moindres défauts étaient la lâcheté et l'hypocrisie. Et, comme il y joignait l'avarice, ses amis étaient peu nombreux. Par contre, il avait des associés, pris non point dans la valetaille, qu'il méprisait pour n'en rien ignorer des petitesses, mais dans la domesticité supérieure. MM. de Tourouvre et de la Butière étaient les associés de Clément.

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Sur la recommandation de ce dernier gentilhomme, ce valet était entré au service de Florimond, à charge de l'espionner avec art et de faire naître des occasions profitables. Clément, bientôt, découvrit M. de Tourouvre et le lia par un semblable contrat.

Celui-là était son ancien lieutenant aux chevau-légers, que des affaires mystérieuses, se traduisant par défaut d'argent, avaient obligé de renoncer à son grade. Il battait le pavé de Paris, assez embarrassé de sa personne, quand il s'aboucha avec Clément Malompret, qui l'engagea au service de son maître, parce qu'il avait besoin de quelqu'un pour surveiller La Butière. Ayant ainsi embrassé la profession de gentilhomme de service, M. Acresin de Tourouvre ne pensa plus qu'à faire la cour au jeune Florimond et aussi à miner le gouverneur La Butière pour lui prendre sa place. Malgré les ressources de son esprit et son habileté incontestable à flatter sans trop s'amoindrir, M. de Tourouvre ne put aboutir à ses fins.

Au demeurant, cet aventurier n'était ni meilleur ni pire que la plupart de ses pareils. Mais sa gueuserie était telle, car son pauvre argent s'en allait par le jeu, qu'il aurait vendu Dieu, le ciel, le royaume et le roi à qui serait venu lui proposer le marché. Cependant M. de Tourouvre jouissait auprès de la marquise d'une considération notable. Parce que, sans doute, jeune encore, joli homme, bien disant et de

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belles manières, il plaisait a la dame? Nullement. La raison principale de cette 1 "m m était autre : au vrai, M. de Tourouvre détestait cordialement Catherine de Lépinière, autant par incompatibilité d'humeur, car la belle-iille du marquis rendait au gentilhomme de lerviœ pt reille mesure d'aversion, que parce qu'il doutait sa perspicacité. M.iis il ne dénigrait jamais Catherine devant la marquise qu'en la présentant comme complice avouée des Pri melles. Puis il renchérissait sur la perfection de ses attraits et la rare qualité de se

Quand il eut remarqué la jalousie féroce dont souffrait M. de Tourouvre ï l'endroit de M. de la Butière, il exploita ce sentiment, il l'excita de manière à ce que chacun d'eux en pâtit, et gouverna à son gré ces deux sangsues attachées à la bourse de Florimond. Clément était le chef de ce trio d'hommes de choix: d'aill» n'avait-il pas, à toute heure de la nuit et du jour et en toute occurrence, l'oreille de son maître Et surtout, dans les moments difficiles, il lui prêtait de l'argent, tandis que les deux autres compères, toujours à court, ne pouvaient que tendre la main.

Ministre des plaisirs de Florimond, Clément se montrait aussi habile à les exciter qu'à les satisfaire et à les entretenir, jusqu'à ce que la satiété commandât d'en inventer de nouveaux. Quand le jeune homme commença de courir les ruelles, les brelans et le guilledou à Paris, M. Clément

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apparut à ses côtés ou à sa suite, gardant discrètement les manteaux, ainsi que le dieu Mercure, son patron, faisait pour Jupiter quand celui-ci descendait sur la terre pour répandre ses faveurs parmi les filles et les femmes des hommes. M. Clément gardait les manteaux, gardé lui-même par MM. de Tourouvre et de la Butière, capitaines d'une douzaine de laquais grisons. Cette compagnie de donneurs d'étrivières valait bien les fameux Simons de M. d'Epernon.

On s'engraisse vite à ce métier, quand le complaisant est ingénieux, et surtout quand le galant est novice. M. Clément touchait de toutes mains et ne ménageait pas ses services. Cet accordeur était sourd, muet et aveugle. Son mutisme ne cessait que lorsqu'il s'agissait de chanter la gloire de son maître. Si le fils du marquis de Bannes gagna à Paris ce surnom d'incomparable qui aurait suffi à la gloire des plus grands, il le dut à M. Clément, qui, pour l'avoir entendu prononcer par une dame dont il abaissa un soir le marchepied du carrosse, s'en alla le crier dès le lendemain sur les toits.

L'Incomparable Florimond s'abattit sur la belle société de Paris tel un ouragan dévastateur. Avec ses dix-huit ans, sa jolie figure, sa chevelure de Phœbus Apollon, ses manières mignardes de petit chat qui ne montre pas trop les griffes, il tourna les têtes, ravit les cœurs,

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bouleversa les ménages. M. Aimeri d'Olivier, son précepteur, homme d'un esprit délié, plut souple qu'une liane, moins haut qu'il] ou, si l'on préfère, plus piaf qu'un tmbet, possédant en un mot ce c là se pousser auprès des grands, éci lettres d'amour de Florimond. Promenées partout sous le manteau, ces épîtres remplissaient d'aise tout un chacun, particulièrement \ qu'elles fournissaient à la chronique scandaleuse d'une société polie où l'on n'aurait su que bailler si le premier souci n'avait été de se divertir aux dépens dautrui. M. Aimeri tournait aussi, polissait de jolis vers que I lorimond copiait et débitait, comme de son cm. d'un à la fois provocant et modeste qui lui râlait, beaucoup plus que la poésie, poésie un peu d'antichambre, des applaudissements attendris. Ses extravagantes amours avec la comtesse de Rouilley, dont il tua le frère derrière les Minimes, affirmèrent sa réputation.

De pareils succès ne vont pas sans exciter des indignations sauvages. Alors l'Incomparable Florimond joua des griffes. Ses duels, presque toujours heureux, le rendirent aussi fameux que ses galanteries. Désormais solidement assise sur l'insolence et la fatuité, sa gloire défia les envieux. Elle avait des bases trop solides pour qu'on les pût sérieusement saper. Et même on lui pardonna sa mère, pour le courage qu'il apporta à la défendre. Cou-

verte par l'épée de son fils tout aussi sévèrement qu'elle le fut par celle du marquis son mari, Julie fut à l'abri des outrages. Le marquis, dans son exil, dut se consoler avec les compliments qu'il recevait, de toutes parts, au sujet de son héritier.

Et Julie sentait redoubler pour l'enfant de ses entrailles une affection où son orgueil intraitable de mère s'étalait avec une exagération touchante.

A la vérité, cette femme, dont la vanité mondaine aurait suffi à remplir la vie et qui ne put satisfaire cette passion, reportait sur son fils toute sa capacité d'aimer. Elle n'aimait que son Florimond sur la terre. Pour lui, elle fût allée par la ville et par les champs, en camisole de nuit et en petit jupon, eût dîné d'un maigre potage, si de ces sacrifices Florimond eût bénéficié pour augmenter ses plaisirs, pour souper en plus riche compagnie chez les Guillemins et à l'Epée Royale, pour entretenir des comédiennes et payer les violons aux dames du Marais. Ce que coûtèrent à la marquise drapière les Isabelles, les Agnès, les Dorines, les dames du Marais, les violons, les collations, les rigodons et les dondons eût suffi à tenir sur pied, pendant deux campagnes, une armée du roi. Julie paya sans mot dire, ou plutôt sans dire autre chose que : « Si mon fils ne prend pas du bon temps pendant sa belle jeunesse, quand s'amusera-t-il, s'il vous plaît? »

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Mais la prudence du marquis, qui n'était plus dans sa belle jeunesse, avait prévu ces inconvénients. Sa fortune, que des influences toutes-puissantes avaient sauvée de la confiscation, fut administrée, de loin, par lui-même. Des Flandres, il adressait a ses intendant! son notaire de Bourges, M. Audouin Trvmolai, des ordres que l'on exécutait m t re-

prises sournoises de la marquise, et Floiimond, dont les dépenses allaient toujours s'augn tant, vit bientôt se tarir la source dos lil>< ralités de sa mère.

Tant que celle-ci avait puisé dans les rés< que son ingénieuse économie avait accumulées en vue de suffire aux prodigalités de son fils, ce fils avait pu vivre sans compter. Il fallut bientôt en rabattre. C'est alors que le bien de Catherine de Lépinière tenta la cupidité des usuriers qui avançaient de l'argent à la marquise. Parmi ceux-ci le procureur Marcelin Duvau était le plus actif et le plus qualifié. Conseil de Julie aux temps difficiles où elle se débattait, simple drapière en rupture de ménage, contre des ennemis ameutés, ce fesse-Mathieu sans honneur et sans scrupules n'ignorait rien des affaires du marquis, rien non plus des propres de Julie, rien non plus de la fortune de Catherine. La mort de M. de Montenay le père permit, pendant ces derniers mois, à Julie et à son procureur de malverser aux dépens de Mlle de Lépinière. Constitué tuteur de celle-ci six ans

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auparavant, M. Gaspard de Montenay avait administré la fortune de sa pupille avec une telle sagesse que cette fortune s'était augmentée d'un bon quart en ce court laps de temps.

Par des influences de notaires peu consciencieux et des corruptions de greffiers, Marcelin Duvau réussit à mettre la main sur une partie de l'argent, et la danse des écus recommença, aux dépens, cette fois, de Catherine, et toujours au bénéfice de Florimond, et aussi du complaisant procureur, prêteur à la courte semaine. Etonnée de se voir refuser les sommes que son défunt tuteur lui comptait à dates fixes pour ses dépenses personnelles, sa fauconnerie, ses pauvres, ses chevaux et ses chiens, la belle-fille du marquis lui en écrivit. L'on sait comment la marquise Julie étouffa ces plaintes et comment le marquis, une fois averti, répondit.

A craindre la gêne pour son enfant bienaimé, la marquise devint une lionne en fureur. Ce qui la désespérait dans le cas était autant son impuissance que la présence au château de Bannes de cette injurieuse fille étrangère, qui y vivait entourée de soins et d'égards sous l'invisible égide du marquis. Et dire qu'il n'aurait tenu qu'à cette Catherine de devenir la femme de Florimond et de tout arranger en apportant sa fortune à l'incomparable coureur de ruelles !

Car des autres courses de son fils la marquise ne voulait rien savoir. Ses œuvres de

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coupe-jarrets, les querelles de tripots, les rie lences sur les gêneurs et les empêcheurs danser en rond, les guets-apens et autre s distractions du jeune baron de Chéatl-Benott, i N la regardait Bérenger de la laitière, M. de Tourouvre et la compagnie choisie des grisons donneurs d'étrivières. Mais de ces hommes de main l'on ne pouvait pas tout attendre. Les mauvaises besognes qui leur souriaient à Paris leur répugnaient en province. Quand la marquise proposa à La Hulièred'enlcYer adroitement et courageusement les comptes de tutelle de Catherine déposés chez le notaire du marquis, M. Audouin-Trémolat, ce gentilhomme se refusa très carrément à tenter le coup : « Couper le nez d'un soldat ne tirait pas (juence.

A la rigueur même, la mort subite d'un mari pouvait passer pour un accident... Quant à voler des pièces de justice, cela menait au gibet et pour le moins aux galères... » La marquise ne put rien obtenir, et elle s'en trouva bien, car elle apprit bientôt que non seulement M. de Montenay le fils avait levé copie enregistrée de tous les papiers, mais qu'encore le méfiant notaire faisait coucher chaque nuit un homme armé sur le coffre ferré, cadenassé, scellé, où reposaient les pièces originales de la tutelle en question.

La marquise ne fut pas plus heureuse avec M. de Tourouvre.

Et pourtant on a prétendu que cette mère

désespérée serait allée jusqu'à l'offre de sa personne, personne entre toutes belle et plaisante. Pris entre la terreur salutaire des justes lois et la terreur non moins salutaire du marquis absent, mais dont l'ombre semblait se promener dans toutes les chambres pour retourner à Bruxelles et lui raconter ce qui se disait et se passait chez lui, M. de Tourouvre parla d'autre chose : « Si vous m'ordonniez, madame, de tordre le cou à votre amie Catherine et de l'aller jeter dans les douves de Primelles, je n'oserais vous refuser... Pour le reste, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. »

La marquise ne revint plus sur ce sujet. Loin d'arranger les choses, la mort de Catherine de Lépinière n'aurait fait que les embrouiller, et la haine aveugle de Tourouvre demandait plutôt à être calmée. Cette haine, la marquise s'essaya à la diriger contre les Primelles. M. de Tourouvre, en bon courtisan, affecta de la partager, tout en prêchant la patience, l'oubli des injures, car cet homme était entre tous expert à répandre de l'huile sur le feu sous prétexte de l'éteindre.

Julie exécrait les Primelles parce qu'elle ne voyait en eux que les auteurs de l'exil du marquis, exil qu'elle considérait, bien à tort, comme la cause unique de ses disgrâces. Ce sentiment occupait dans son cœur le peu de place qu'y laissait son amour déréglé pour Florimond. Elle s'était juré de détruire cette famille misérable,

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d'acheter à vil prix toutes ses terres et d'obtenir du marquis, en récompense de ce service, des facilités d'argent dont son fils aurait profite. Mais, aussi patiente et réfléchie dans sa haine qu'elle se montrait impatiente et violente dans son affection, Julie la Drapière, marquise de Bannes, attendait, pour le faire tuer par Florimond, que le petit Louis-Antoine fût en ûge de tenir une épée.

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