AVANT-PROPOS
Je n’ai pas eu l’intention d’écrire ici un livre d’Histoire. Pour apporter à l’Histoire une contribution nouvelle — à supposer que j’eusse été capable d’une telle tâche — il m’aurait fallu demander à l’Impératrice des documents nouveaux, compulser et dépouiller à mon profit les archives de Farnborough Hill, pleines de surprises et de leçons. Une telle faveur, l’Impératrice me l’aurait sans doute refusée, fidèle au serment qu’elle s’est fait à elle-même de ne jamais troubler d’un cri de révolte ou d’un simple mot contradictoire et justificatif, le silence formidable qu’elle imposa entre elle et l 'humanité depuis le jour où elle a survécu (1). i.
i. On sait que l’Impératrice, grâce à l’entremise du D’ Hugenschmidt, consentit cependant, en 1918, à faire remettre au gouvernement français une lettre de 1 Empereur Guillaume I", alors roi de Prusse, dont la teneur prou-
Mais si, par hasard, l’Impératrice m’avait accordé cette faveur, préférablement à tant d’historiens illustres, n’aurais-je pas eu l’air d’un simple porte-parole, indûment accrédité ? Les temps ne sont plus où le pêcheur du lac de
vait qu’il considérait l’Alsace et la Lorraine oomme terres françaises.
Cette lettre fut lue à la Sorbonne par M. Pichon le 1" mars 1918 et l’Impératrice, pour la première fois depuis le 4 sep" tembre, appelée officiellement Sa Majesté l'Impératrice Eugénie.
En voici le texte :
« Madame,
« J’ai reçu la lettre que Votre Majesté a bien voulu m’a- « dresser et qui a évoqué les souvenirs du passé, que je ne « puis me rappeler sans regret. Personne, plus que moi, ne « déplore le sang versé dans cette guerre qui, Votre Majesté « le sait bien, n’a pas été provoquée par moi.
« Depuis le commencement des hostilités, ma préoccupa- « tion constante a été de ne rien négliger pour rendre à a l’Europe les bienfaits de la paix si les moyens m’en a étaient offerts par la France. L’entente aurait été facile « tant que l’Empereur Napoléon s’était cru autorisé à traia ter, et mon gouvernement n’a même pas refusé d’entendre « les propositions de Jules Favre et de lui offrir les moyens « de rendre la paix à la France. Lorsque, à Ferrières, des « négociations parurent être entamées au nom de Votre « Majesté (1) on leur a fait un accueil empressé et toutes « les facilités furent accordées au maréchal Bazaine pour « se mettre en relation avec VotreMajesté.Et,quandle géné- « rai Boyer vint ici, il était possible encore d’arriver à un « arrangement, si les conditions préalables pouvaient être « remplies sans délai. Mais le temps s’est écoulé sans que
x. Voir à la fin du volume une note relative à l'affaire Régnier.
Tibériade pouvait naïvement léguer aux générations futures la doctrine et les secrets de son maître. Que d’autres se chargent dans l’avenir
« les garanties indispensables pour entrer en négociations « eussent été données.
« J’aime mon pays comme vous, Madame, vous aimez le « vôtre et, par conséquent, je comprends les amertumes « qui remplissent le cœur de Votre Majesté et j’y compatis « très sincèrement. Mais, après avoir fait d’immenses sacri- « lices pour sa défense, l’Allemagne veut être assurée que « la guerre prochaine la trouvera mieux préparée à repous- « ser l’agression sur laquelle nous pouvons compter aussioc tôt que la France aura réparé ses forces ou gagné des « alliés. C'est cette triste considération seule , et non le désir « d'agrandir ma patrie, dont le territoire est assez grand , « qui me force à insister sur des cessions de territoire qui « n’ont d’autre but que de reculer le point de départ des « armées ^françaises, qui à l’avenir viendront nous attaquer.
a Je ne puis juger si Votre Majesté était autorisée à accep- « ter, au nom de la France, les conditions que demande a l’Allemagne, mais je crois qu’en le faisant elle aurait a épargné à sa patrie bien des maux et l’aurait préservée « de l’anarchie qui menace une nation dont l’Empereur, a pendant vingt ans, avait réussi à développer la prospère rité.
« Veuillez croire, Madame, aux sentiments avec lesquels
je suis,
« de Votre Majesté,
« le bon frère,
« Signé : Guillaume »
Versailles, le 25 octobre.
Il est à souhaiter que le D' Rugenschmidt publie bientôt l’historique de cette question où l’Impératrice apparaît tellement française et tellement noble de cœur.
La lettre de l’Empereur Guillaume fut remise parM. Clémeneeau entre les mains du Directeur des Archives nationales à litre de don, au nom de l’Impératrice, en février 1918.
L’INCONNUE
de ce soin, consacrant l’importance des révélations par leur autorité (1).
Encore moins ai-je eu le désir d’écrire un livre d 'histoires. Les anecdotes et les souvenirs insignifiants dont on accable les personnalités en vue, contribuent à fausser notre jugement sur elles; ils semblent être les commérages de vieux serviteurs plus ennuyeux que fidèles. De plus, lorsqu’on a l’honneur, depuis son extrême jeunesse, d’être admis souvent et longuement dans l’intimité d’une existence — au point que le printemps et l’automne sont fixés dans mon instinct par ces seuls noms de Villa Cyrnos et de Farnborough Hill , — ne serait-ce pas malhonnête de donner, sur cette existence, des détails qui décevraient d’ailleurs le public par leur calme et leur monotonie ?
Donc, après bien des scrupules et des hésitations, encouragé par les uns, découragé par les autres, j’ai essayé de dégager, plus conscien-
i. Je crois que ce jour-là sera long à venir car l’Impératrice n’a laissé aucune disposition concernant ses papiers et n’a désigné personne pour les publier. D’après ce que l’on m’a dit, il est à craindre qu’elle n’ait détruit pendant la dernière guerre certains documents relatifs à la guerre de 1870. Loin de chercher une « justification » posthume et qu’à bon droit elle trouvait indigne d’elle, l’Impératrice aura fait disparaître ce qui pouvait compromettre l'un ou l’autre de ses ennemis.
En décembre 1919, lors de son dernier séjour à Paris, elle m’avait dit qu’elle me chargerait de publier l’année suivante les mémoires inédits de sa belle-mère, la reine Hortense.
cieusement peut-être qu’on ne l’a fait jusqu’ici, l’Inconnue qui veille chez l’auguste veuve de l’Empereur Napoléon III, chez celle qui, depuis trente-deux ans, depuis la mort du Prince Impérial, se mura vivante et dont on chercherait en vain, hier, aujourd’hui ou demain, dans un livre ou dans un journal, quelque parole authentique, réellement prononcée par elle et commençant par le mot Je (1).
Enfreindre une telle volonté serait mal; expliquer les causes de cette volonté me semble moins mal.
A force de regarder quelqu’un, à force de le voir vivre et de l’entendre parler, il arrive un jour où l’on comprend, où, brusquement, de même que pour une langue étrangère longtemps impossible à déchiffrer, l’éclair révèle un être comme il éblouit la page. Ce jour-là, on n’a plus le droit de cacher son savoir.
Du passé, je ne me suis guère occupé, sauf en ce qui concernait certains moments de l’en-
i. Toute publication intitulée Mémoires ou Souvenirs de l’Impératrice Eugénie est donc mensongère et l’Impératrice demande même dans son testament que leurs auteurs éventuels soient poursuivis.
Il n’y a pas de Mémoires de l’Impératrice ; depuis sa mort ont déjà paru des souvenirs sur elle, entre autres le très intéressant livre d’Augustin Filon et celui de miss Etliel Smyth. D’autres sans doute paraîtront encore.
l’inconnue
fance ou de la jeunesse de l’Impératrice, utiles à connaître pour suivre la ligne de sa nature. J’ai lu sur elle, je crois, à peu près tout ce qui fut écrit d’exact ou d’inexact, de bienveillant ou de malveillant; simple acquit de conscience car j’ai voulu tout oublier, pour ne me fier qu'à mes yeux, à mes oreilles, à mon jugement personnel, sans me laisser influencer par quoi que ce soit. ?
Ainsi ai-je pu essayer de décrire l’âme, le caractère, l’esprit et le cœur de l’Impératrice et fixer d’elle une image que je crois ressemblante. ,
Des voix s’élèvent déjà: « Attention, me disentelles, l’Impératrice que vous connaissez n’est pas celle qui appartient à l’Histoire. Comment oseriez-vous établir une similitude quelconque entre la souveraine, de fait autant que de nom, qui, trois fois, fut Régente de France, et la Majesté errante et dépossédée qui confie aux mers lointaines une douleur incomparable; l’une, dans l’éclat de la pourpre, l’autre, retirée dans l’oubli d'un anonymat volontaire et d’un deuil éternel ? Sans doute, la connaissance de la vie et l’expérience de l’âge ont-elles modifié sa nature, ses pensées et ses goûts, au point que ceux qui l’approchèrent autrefois croiraient voir maintenant une autre femme, etc., etc... »
N’en déplaise à ces « mesures pour rien » de l’orchestre du monde, leur argument est faux.
L’ impératrice n’a pas pu changer, pour la simple raison que personne ne change.
Comme le disait Alphonse Daudet, on est achevé d’imprimer de bonne heure et l’être humain est immuable. Nos changements apparents ne sont que de perpétuelles évolutions autour d’un centre intangible qui constitue notre personnalité. Certes, « la connaissance de la vie » et « l’expérience de l’âge » peuvent renouveler nos habitudes et aussi nos jugements, ces habitudes de l’esprit, mais elles ne peuvent rien contre notre instinct ou notre tempérament.
La flamme qui brûle en nous n’est pas interchangeable et c’est toujours la même qui nous éclaire de la naissance à la mort.
Celui que la misère ou les déceptions rendent méchant, portait en soi la méclyanceté, contenue jusque-là par la fortune et le succès; celui dont la maladie exalte la bonté jusqu’à son paroxysme cachait en lui les germes de la bonté, atrophiés longtemps par un bonheur trop constant. Quand la violette a cessé de fleurir, ses feuilles gardent l’odeur d’avril, et la graine du rosier, rougie par les gelées, conserve encore le parfum de la rose.
Que des catastrophes exceptionnelles, accablant une âme exceptionnelle, mettent au grand jour ce qu’on devinait seulement, en libérant cette âme de toute illusion, en la dégageant de tout attachement, cela est possible; pourtant
l’inconnue
elle est la même, le décor seul est changé .
L’Impératrice, qui surprend sans cesse ceux qui l’entourent par son éloquence, la profondeur de ses vues! et l’équilibre de son esprit est toujours celle qui étonnait par la justesse d’une intelligence sûre et prompte un écrivain comme Mérimée, un savant comme Pasteur, un historien comme Auguste Brachet. « L’Impératrice voulait tout savoir», disait d’elle ce dernier; et un homme éminent laissait un jour, devant moi, échapper ces mots : « Quand on parlait avec l’Impératrice, on oubliait qu’elle était belle. » Chaîne d’opinions concordantes qui relie le présent au passé.
Je voudrais donc que ces pages, écrites aujourd'hui , pussent servir de commentaire à autrefois, être aussi la clé qui permet de comprendre un langage secret. Je serais heureux si leur vérité psychologique était assez évidente pour permettre à l’avenir de connaître une personnalité dont on célébra trop souvent la beauté au détriment de la valeur — si bien que la légende s'est emparée d’elle avant que l’Histoire lui ait rendu justice.
La légende est dangereuse, ses fumées dessinent autour de la figure qu’elle choisit, suivant le souffle qui les anime, des formes aimables ou effrayantes qui cachent la vraie image.
Dans la légende de l’Impératrice, un mot revient souvent, comme une excuse ou comme un
reproche (loin de moi l’idée de relever des injures pour les effacer mieux, mais il y a des choses qu’il faut dire sous peine de paraître les craindre) ; ce mot, c’est la désignation de sa race : Espagnole. Certes, elle l’est, et la France n’a pas à le lui reprocher; la femme qu’une populace en délire, le matin du 4 septembre, croyait insulter en la traitant d’Espagnole — écho d’une autre clameur qui s’attaquait à V Autrichienne — était digne en effet d’être appelée ainsi. Si elle n’avait pas été Espagnole, c’est-à-dire plus brave qu’un homme brave, et mettant son orgueil au-dessus de son mépris, je crois que nos places publiques seraient privées de plus d’une statue; et les hommes assez légers pour rejeter sur elle des responsabilités qui n’incombèrent peut-être à personne, même pas à eux (quoique la Fatalité n’intervienne guère en politique) ont plus d’une fois eu la preuve que l’âme espagnole est généreuse. . .
Je le répète, ni mon dévoûment, ni mon admiration ne seront visibles, dans cette étude. Nos sentiments personnels n’ont de valeur que pour nous et pour ceux qui les motivent. J’ai oublié, en écrivant ce livre, l’intérêt que l’Impératrice voulut bien porter à mon adolescence, à
mes premières œuvres, les encouragements qu’elle me prodigua, le refuge unique que je trouve toujours chez elle dans les heures tristes de la vie et le bonheur dans les heures sereines. Cette certitude, cette reconnaissance m’auraient paralysé.
Indépendant, ne remplissant à Farnborough Bill aucune fonction, n’y tenant aucun emploi, la sincérité seule me sert aujourd’hui de guide.
Il se trouvera des personnes pour me traiter de « courtisan » ; le mot ne me déplaît pas, à condition de le préciser (1).
Parmi les courtisans, il y a ceux qui « flattent » les souverains et ceux qui leur disent « leurs vérités». J’avoue préférer les premiers, qui se montrent plus agréables dans l’ordinaire de la vie et ne sont pas, d’ailleurs,, la plupart du temps, moins dévoués que les seconds. Mais avec l’Impératrice, les uns et les autres font fausse route, car ils n’ont rien à espérer ni à risquer. Isolée pour toujours dans son Nirvanah désenchanté, elle est également inaccessible aux flagorneries et aux « bons conseils » .
Il y a une troisième catégorie de courtisans :
x. Quand parut ce livre, certaines personnes, entre autres un poète-pamphlétaire mort récemment, qui haïssaient l’impératrice sans la connaître, ne m’épargnèrent pas et prétendaient qu’a près la mort de l’Impératrice je dirais la vérité... Telle est la force d’une légende, même sur des esprits « distingués ».
ceux-là préfèrent se taire pour écouter mieux., Ils sont, à l’ombre du trône, les personnages de certains tableaux italiens : ils ne portent ni luth ni cithare, mais leur regard prouve leur béatitude. Courtisans inoffensifs et réfléchis : j’espère être de ceux-là.
Je disais qu’il n’y avait plus de pêcheurs sur le lac de Palestine. Je me trompais. Celui qui sait écouter et voir peut être l’apôtre d’une religion nouvelle.
AS IN A DARK LOOKING-GLASS
... L’allée de sable jaune monte en tournant, longe des prairies en pente, des haies de rhododendrons luisants, des bouquets de vieux arbres, ormes et hêtres aux lourdes branches. Peu à peu, la campagne apparaît au delà du parc, lointaine, sauvage, à cause des « commons » incultes qui donnent à cette partie du Hampshire l’aspect de certaines régions de l’Ecosse.
Au delà des prairies, entre les hauts pins noirs qui couronnent une colline toute proche, une église se dresse et domine l’horizon; suivant l’heure, ses vitraux sont en flammes ou en reflets. Là reposent l’Empereur Napoléon III et le Prince Impérial, dans une crypte autour de laquelle se croisent tous les rayons du matin et du soir, comme si ces lumières reliaient sans cesse ce qui n’est plus à ce qui est (1).
i. Dans celte crypte repose à présent l’Impératrice; suivant sa volonté, le sarcophage visible mais inaccessible a été placé derrière l’autel, à une certaine hauteur.
... Il faut monter encore, respirer l’odeur des bruyères et des résines. Un bourdonnement grêle, un sifflet de fifre — musique de guerre* dansante comme une musique de fête — arrivant d’Aldershot ou de North-Camp, passe en cadence dans l’air humide, se disperse à travers- les feuilles ou un chant d’oiseau le continue...
Un dernier caprice d’allée, un tournant plus large. Des fleurs brillent maintenant derrière les massifs de houx, et bientôt Farnborough Hill apparaît entre les branches; chaque pas en découvre un aspect nouveau, et, lentement, la maison se déroule, semblable à un petit village, avec ses toits de hauteurs différentes, ses « lanternes », ses pignons, son beffroi animé d’une grosse horloge, ses saillies et ses retraits, ses briques de couleurs variées et ses traverses de bois brun. Farnborough Hill, maison au nom frémissant comme un son de cloche, choisie par l’Impératrice après que tout eût été fini (1).
Dans la pierre, des bas-reliefs (emblèmes et figures) font une frise aux fenêtres du rez-dechaussée : anges musiciens, barques aux voiles gonflées, roses, trèfles et chardons, alors que le visiteur surpris s’attendrait à trouver des ai-
i. On trouve dans le livre d'Augustin Filon beaucoup de détails concei'nant l’installation àGatnden Place (Chislehurst) et, plus tard, à Farnborough Hill.
AS IN A DARK LOOKING-GLASS
gles, des abeilles et des violettes. Détail significatif qui révèle et affirme, avant d’avoir franchi le seuil, une des doctrines de celle qui habite ici : le présent n’a pas le droit d’abolir le passé, il doit le continuer en le perfectionnant, chaque génération enrichissant l’édifice d’une preuve de son passage, sans détruire l’œuvre de la génération précédente (1). Voilà pourquoi depuis trente ans et malgré les agrandissements successifs de la maison, le souvenir de l’ancien
propriétaire est visible partout et les armes de sa profession (M. *** était un grand éditeur de Londres) toujours « parlantes ».