II
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... Je voudrais faire l’inventaire d’une demeure étonnante où chaque meuble, chaque tableau et le moindre objet sont historiques ou sensibles. Une telle description, même réduite à une nomenclature de catalogue, résumerait les deux Empires, contiendrait toutes les gloires et toutes les tristesses et servirait de commentaire aux deux pages les plus courtes et les plus éloquentes de l’Histoire de France. Je me contenterai de planter l’indispensable décor où évolue l’Héroïne.
i. L’Impératrice disait que ce principe devait diriger tout politique.
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Pourtant, comment ne pas noter en passant certains souvenirs qui caractérisent davantage le lieu ? Le Décaméron de Winterhalter, par exemple, dont l’élégance célèbre (charmante offrande de visages, de fleurs et de rubans) est le premier accueil du vestibule de marbre, en face d’un médaillon monumental de l’Empereur Napoléon III, ou encore, les meubles qui furent ceux de la Reine Hortense au château d’Àrenenberg, mariant, avec le goût qui caractérise l’héritage de cette souveraine artiste, la porcelaine peinte au bronze et au bois précieux (1).
D’autres vestiges furent plus intimement mêlés à la vie, émouvants malgré leur apparence banale : ce long tapis vert qui court le long de la galerie du premier étage et que parsèment des rubans noués ou dénoués, tissés dans la laine, est l’ancien tapis de la galerie de Camden Place, à Chislehurst. Retrouverait-on encore sur l’étoffe la trace des pas de l’Empereur exilé, tandis qu’il la foulait nerveusement des heures entières, tantôt bercé par de bonnes nouvelles vraies ou fausses, des espoirs décevants, des attentes anxieuses, l’encouragement des fidèles; tantôt surpris par quelque trahison plus vile, par quelque calomnie plus basse, mailles inex-
i. Il y avait sur une petite table, dans le salon dit « des Princesses » l’album où la Reine Hortense peignait ; des aquarelles gouachées.minutieuses et très habilement faites
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tricables, sans cesse resserrées, pièges plus compliqués que les liens du tapis ? (1).
Ailleurs, dans une chambre déserte, cette porte blanche, inutile, ouvrant et fermant sur le néant, et couverte de marques au crayon, de dates échelonnées: traces navrantes de l’amour d’une mère qui, d’année en année, voyait avec orgueil grandir son enfant (2). .
... Partout le culte du passé, ni ostentatoire ni volontairement tragique, mais discret et d’autant plus significatif.
Dans le cabinet de travail de l’Impératrice, centre moral de la maison, lieu privilégié vers lequel se porte sans cesse la pensée de chacun, la statue du prince Impérial par Carpeaux, chef-
i. Un jour que je traversais cette galerie avec l’Impératrice, le tapis lui rappela les longues promenades de l'Empereur et les premiers temps de l’exil ; ses paroles prouvaient qu’elle n’avait guère cru à un retour possible. Jamais l’Impératrice ne prenait ses désirs pour des réalités, étant bien trop positive pour cela.
a. Cette porte venait aussi de Chislehurst. Elle était fixée da.ns la chambre la plus haute de la maison qui nous servait d’atelier et de cabinet de travail, à Joachim Clary et à moi. Quelquefois l’Impératrice nous parlait de cette porte, peur s’assurer qu’elle était toujours là, avec l’intonation particulière, profondément émouvante, qui aurait fait deviner qu’il s’agissait du prince Impérial, même si on n’avait pas entendu ses paroles.
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d’œuvre pétri de vaillance et de grâce, illumine la vérandah. Derrière le marbre blanc, un rideau d’herbes s’appuie aux vitrages d’une serre, roseaux dont les graines furent rapportées du Zululand lors du pèlerinage qu’y fit l’Impératrice en 1880. Elles résistèrent au voyage et au changement de climat comme si la terre d’où on les arracha leur avait donné des forces inconnues.
Depuis cette époque, coupées à l’entrée de l'hiver et renaissant au printemps, ces plantes sont l’image d'une douleur qui trouve dans son principe même un éternel renouvellement.
Sur le mur de droite, l’Empereur, par Cabanel, un beau portrait où les vêtements modernes sont tout de même de trône. Les yeux semblent lire loin dans les êtres et dans la vie, ils regardent et ils pensent. Le visage, énergique et indulgent, est peut-être d’un fataliste, mais sûrement pas d’un « rêveur » comme on La dit trop souvent; on emploie les formules courantes pour se dispenser d’en trouver d’autres. Si tant est qu’au rêveur l’action soit impossible, l’épithète isied mal au courage et à la volonté de Napoléon III : Strasbourg, Boulogne, l’évasion de Ham, le 2 décembre... Peu de « rêveurs » ont réalisé à ce point leurs rêveries, malgré tous les obstacles.
C’est entre ces deux images qui résument sa vie de femme et de souveraine que l’Impératrice
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passe la plus grande partie de ses journées, qu’elle travaille et qu’elle lit, là aussi qu’elle donne ses consultations, car elle sait être quelquefois docteur ès-cœurs et docteur ès-âmes...
Dans la chambre voisine, sorte de « library » où l’on se réunit le soir depuis quelques années et qui contient les livres et de nombreux souvenirs du prince Impérial, voici son portrait posthume par Cannon, ardent et grave, pieusement éclairé quand vient la nuit (1). D’autres par Protais, fixant l’indicible épouvante des derniers instants ; et, près de la cheminéè, une grande photographie de lui, au pied de laquelle des fleurs sont toujours disposées en couronnes, roses ou chrysanthèmes suivant la saison. Dans cette même chambre, un portrait du comte Clary, le compagnon de l’Empereur, le fidèle ami, l’un des meilleurs conseillers du Prince, semble servir encore sa mémoire (2).
i. Avant de remonter chez elle, l’Impératrice ne manquait jamais d’éteindre le réflecteur de ce portrait : on eût dit un bonsoir qu’elle adressait à son fils.
a. Le comte Clary avait épousé Mlle Marion, dame d’honneur de l’Impératrice aux Tuileries, morte en 1917. De ce mariage naquirent une fille, Louise, baronne de Beauverger, et un fils, Joachim, mort en 1918.
Parmi les conseillers du Prince et ceux qui contribuèrent à former son esprit, il me semble qu'Augustin Filon, dans son livre intitulé le Prince Impérial, n’a pas fait une part assez grande à Auguste Cottin, conseiller d’Etat, juriste éminent, qui, à partir du 4 septembre, renonça volontaire-
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Nulle part la pensée de l'Impératrice ne quitte le visage de son fils, et même dans la salle à manger, si elle lève les yeux, c’est encore lui qu’elle voit sourire, tandis que la flamme des bougies anime la pierre mate d'un buste, rosée par le chatoiement des Gobelins qui lui servent de fond.
La grande galerie où donnent les salons, — Salon d’Honneur, Salon des Princesses, Salon des Dames, Salon des Greuze — contient quelques toiles remarquables : l’Impératrice assise, habillée de velours rouge et tenant sur ses genoux le Prince tout enfant, vêtu d’une robe blanche et de la moire du grand Ordre impérial; l’Impératrice coiffée en « repentirs », un profil perdu qui est l’un de ses portraits favoris — tous deux signés Winternalter. Du même peintre, la duchesse d’Albe, sœur de l’Impératrice (1), radieuse envolée de gazes diaphanes sur un fond de nuages sombres, présage d’une destinée si vite achevée, et Mme la duchesse de Mouchy (2) dans tout l’éclat d’une triomphante beauté.
nient à la carrière la plus brillante et pour qui l’Impératrice avait autant d’estime que d’affection.
i. Mère du duc d’Albe mort en 1901, de la duchesse de Medinaceliet de Mme la duchesse de Tamamès.
a. Née princesse Anna Murat, Mme la duchesse de Mouchy qui est l’une des dernières survivantes de la cour des Tuileries, compta jusqu’à la fin, parmi les meilleures amies
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Plus loin, deux portraits du Prince sont disposés symétriquement, œuvres de Winterhalter et d’Yvon, dominées par une ravissante esquisse fragmentaire de Lefèvre où le passage de l’enfance à l’adolescence est délicatement observé.
Enfin, toute la famille de l’empereur Napoléon Ier par Gérard, Riésener et Lefebvre, art mince et brillant du commencement du xixe siècle, grands cadres tous semblables, rehaussés de palmettes à l’antique.
Vis-à-vis de la porte d’entrée, le buste officiel du vainqueur d’Austerlitz fait face à celui du vainqueur de Solférino...
... La galerie est déserte. Les réflecteurs électriques éclairent une atmosphère chaude, où aucun bruit du dehors ne pénètre...
L’heure du dîner approche. L’un après l’autre, les hôtes de Farnborough Hill descendent l’escalier à double évolution, pareil à un grand escalier d’orgue, avec ses anges aux ailes repliées dont la procession se poursuit le long de la rampe. Huit heures sonnent et carillonnent à l’horloge du vestibule; un tintamarre de gong;
de l’Impératrice, sans doute la plus chère à son cœur. C’est elle qui prit l’initiative de faire célébrer une messe à Saint-Pierre-de-Chaillot le samedi 17 juillet 1920 jour, où fut ramenée d’Espagne la dépouille mortelle de l’Impératrice.
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la porte du cabinet de travail de l’Impératrice s’ouvre...
Il y a toujours une concordance d’heure et de lieu qui nous semble plus propice à l’évocation des êtres que nous vénérons ou que nous aimons, parce qu’ils réalisent alors ce que nous exigeons de leur prestige. Parmi la succession d’images différentes que notre mémoire possède de nos héros vivants (ils sont peu nombreux ! ) une de ces images est celle que nous voudrions offrir à un étranger, pour nous dispenser d’une description difficile, pour le 'mettre tout de suite sous l’angle de notre vision.
C’est à cette minute-là que je désirerais qu’il aperçût l’Impératrice pour la première fois, l’étranger à qui je parle d’elle, à l’instant où elle s’avance, majestueuse et prompte, dans le bruit soyeux de sa longue robe noire. Elle s’avance, soutenant parfois d’une main son visage incliné, parfois le front baissé sous le poids d'une méditation ou d’un songe. Elle s’avance, et bientôt elle relève la tête et sourit, même si elle n’a pas envie de sourire : l’affabilité dépendait aussi du domaine de la Couronne...
Pâles et transparents entre les cheveux blancs et le large velours noir du serre-col (1), les traits
i. L’Impératrice ne portait jamais aucun bijou, tout juste ce collier de velours, ou un autre en jais et cristal.
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de l’Impératrice offrent toujours cet ensemble de caractère et de régularité qui fut le modèle de la beauté féminine au milieu du siècle dernier.
Chaque époque, en effet, est plastiquement représentée par une figure qui la personnifie : Marie Mancinq Mme du Barry, la reine Marie- Antoinette et l’Impératrice Marie-Louise, d’autres encore, entraînèrent à leur suite une foule d’yeux noirs ou clairs, de chevelures bouclées ou plates, de tailles minces ou opulentes, qui imitaient la beauté-type. Sans doute ces femmes, grâce à leur ressemblance avec le modèle, étaient naturellement consacrées belles et les peintres qui en fixèrent l’aspect n’avaient qu’à brosser des variations sur un leit-motiv en vogue.
L’Impératrice avec sa tête très petite et son cou très long, l’attache si mince de son nez, la ligne infléchie de ses paupières s’accordant harmonieusement avec le galbe de ses joues, l’Impératrice, avec l’excessive délicatesse de son profil, servit également de magistère à son temps. Souvent, guidé par le souvenir, le pinceau de Winterhalter prêtait certain arc de sourcil, certaine courbe des lèvres, mélancolique, charmante, inimitable, à quelque contemporaine notoire qui posait devant lui.
Ces points de repère d’une physionomie, merveilleuses fantaisies de la perfection, souvent détruits ou exagérés par la vieillesse, le temps,
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chez l’Impératrice, a bien voulu les épargner. On peut dire que ses traits ont continué de garder dans l’espace la place absolue qu’ils y occupaient autrefois et que le moule invisible qui enferme dans l’atmosphère chaque visage humain, est demeuré, pour elle, intact.
Telle est la vérité stricte, entre l’indélicate flatterie des maladroits qui murmurent pour être entendus: « Jamais l’Impératrice ne fut plus belle que maintenant» (1), et l’ignorante affirmation de ceux qui la représentent courbée, impotente, méconnaissable (2).
Elles sont mystérieuses, les cruautés ou les indulgences de l’âge. J’ai vu des vieilles femmes dont la beauté avait été légendaire et dont il
1. « Ce n’est vraiment pas aimable », disait l’Impératrice en souriant, après avoir entendu, sans le relever, un propos de ce genre.
2. Quand l’Impératrice sortait le matin, à pied, dans Paris, elle était toujours saluée par quelques inconnus. A cela on pourrait répondre que sa présence à Paris aux mêmes dates, et son voile noir, aidaient à la faire reconnaître ; mais un jour où nous visitions avec elle un asile où elle n’était pas allée depuis des années, deux des pensionnaires la reconnurent immédiatement. L’ensemble de ses traits était extraordinairement célèbre, et, de 1900 à 1920, la figure de l’Impératrice, ridée mais ferme et maintenue dans son galbe, n’avait guère changé. A 94 ans elle était la même qu'à ?4-
Jusqu’à la mort du prince Impérial, son visage était resté jeune, et ceux qui se la rappellent à cette époque où elle avait franchi la cinquantaine disent qu’elle était encore extraordinairement belle.
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ne restait rien, pas même la caricature de leur passé. Quelquefois leur vieillesse semblait démasquer leur âme. Un jour, je demandais à l’une d’entre elles, tout en lui montrant dans son salon une jeune « lionne » campée à cheval par Alfred de Dreux : « Et là, Madame, qui est-ce ? » Je fus consterné d’entendre la voix bougonne me répondre, comme s’il s’était agi d’une parente riche et dédaigneuse: « Ça?... c’est moi... »
D’autres, plus favorisées, peuvent prolonger à force d’artifices les grâces de Jézabel, grâces d’ailleurs touchantes, car le culte qu’on rend à la beauté est respectable même si la statue est en ruine.
Pour d’autres encore, plus privilégiées, 0n dirait que la vieillesse voulût faire une exception et consentît à les récompenser de l’avoir bravée sans traîtrises et sans chimies, mais simplement par leur obstination à ne changer aucune habitude en l’honneur d’elle. L’Impératrice est de celles-là.
Piésister à la vieillesse, c’est déjà ne pas vieillir. Pour cela, il faut lui dire souvent :
— Tu veux que j’abdique tout à fait et qu’après t’avoir donné mon visage et mon cœur, je te donne aussi les espoirs et les velléités qui me rattachent à ma jeunesse; tu veux que je ne voyage plus, tu veux que je ne quitte plus ma chambre et que, de concessions en concessions, j’en arrive, vaincue, à la dernière, pour
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avoir ia paix ? Eh bien, non ! Sous le soleil ou sous la neige, j’irai, comme autrefois, respirer l’air et regarder le ciel. Comme autrefois, je parcourrai les terres, les mers, et je ne laisserai pas inactive une seule de mes heures déjà comptées, puisque tu en profiterais pour venir me tenir compagnie...
Parfois, en regardant vivre l’Impératrice, on croit entendre de semblables paroles...
Et puis, les rides ne font que raconter notre histoire, écrite, peu à peu, ineffaçable, sur notre visage : elles sont le livre de notre existence. Ce ne sont pas les chagrins ni les déceptions qui creusent nos rides, et pas non plus « la vie » . La vie n’est que nous, la vie est en chacun de nous, et c’est nous-mêmes qui creusons nos rides et qui les faisons nobles ou laides suivant la manière dont nous avons accepté le plaisir et la douleur.
Les crispations inutiles de l’âme, les vices sans tendresse, les vertus sans ardeur, les révoltes qui s’abaissent jusqu’à la mauvaise humeur, les luttes inutiles contre l’inévitable, s’inscrivent sur notre face en lignes contrariées et difformes. Mais si nous acceptons notre destin, si nous le subissons simplement, avec grandeur, avec force, avec harmonie surtout, notre résignation laisse s’opérer dans la norme de leurs lignes la lente désagrégation de nos traits. Sur notre chair fatiguée, les larmes mettront de nou-
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velles empreintes, mais les larmes ne déforment pas, elles ennoblissent :
... les pleurs
Ajoutent un charme au visage Comme le fleuve au paysage...
A la longue, les sources se tarissent en raison même de leur abondance, mais des fleurs peuvent pousser encore sur les bords du torrent desséché.
Aussi reconnaîtriez-vous tous l’Impératrice, passants anonymes qui la saluiez autrefois dans les Champs-Elysées tandis qu’elle descendait l’avenue dans sa daumont; et vous aussi, qu’elle avait secourus, et qui l’avez reniée par peur ou par intérêt; vous la reconnaîtriez même, vous qui ne la connaissez que par ses portraits, et sans un instant de doute, en la voyant, vous vous écrieriez: «L’Impératrice! » parce qu’elle est semblable encore à ce qu’elle fut et que, sous le réseau vénérable, sa beauté apparaît pure comme jadis, dépouillée seulement de ce qui fut jeunesse, triomphe et joie, pareille à ces anciens vases d’agate qui contiennent encore des larmes.
Les yeux ont conservé toute leur lumière; phosphorescence d’eau changeante, soumise aux variations de l’âme, passant du bleu le plus lumineux au noir le plus brillant, limpides*
pleins de reflets, et tellement expressifs qu’ils parlent encore quand la voix s’est tue. Les yeux de l’Impératrice disent tout, ils félicitent ou ils blâment, ils encouragent ou ils éloignent, ils récompensent ou ils punissent, d’un seul regard insistant et inoubliable. Pour qui sait les écouter, toute parole devient inutile. Dans l’ensemble pâle et sombre qu’est la personne de l’Impératrice, les yeux sont la couleur et la vie, ce qui rattache à la réalité une apparition presque surnaturelle.
Les gestes sont très rares; l’Impératrice croise volontiers les bras lorsqu’elle parle avec vous ou vous interroge. Si vous l’intéressez et qu’elle vous écoute attentivement, elle se penche un peu, les mains jointes derrière le dos : son visage manifeste alors un intérêt extrême, on comprend qu’elle enregistre chacune de vos paroles et ne les oubliera plus; elle suit votre récit, elle le précède même, ses traits s’animent et sont gais ou sérieux suivant qu’il est gai ou sérieux.
Mais si les phrases deviennent banales, si les mots ne sont plus que de conversation courante ou si quelque préoccupation, quelque énervement obsèdent l’Impératrice, alors, les yeux baissés, indifférente, elle fait jouer sous la lumière le reflet de ses bagues — six anneaux d’or —
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les contemple minutieusement, les ôte, les remet, jetant de loin en loin un ah ? très vague, distrait, lointain...
... La voix s'élève, un peu brisée; ses notes sont chantantes comme celles d’un harmonica. Tout à l’heure, dans l’émotion de certains souvenirs, dans la vivacité d’une conversation, des inflexions plus basses, plus rauques, marquées aux finales d’un léger accent espagnol, afflueront comme une vague des grandes profondeurs; c’est l’écho qui reste de sa voix : une mélopée sur deux diapasons différents (1).
Un détail frappe, tout d’abord, quand on regarde l’Impératrice : elle est la seule femme dont l’aspect entier, depuis la robe jusqu’aux attitudes, ne porte pas la date de sa plus grande gloire.
Il est rare, en effet, qu’une femme ne garde pas sur elle le reflet de l’époque où elle brilla; inutile d’ouvrir le Gotha pour savoir l’âge de certaines reines d’élégance encore vivantes :
I, Quelquefois, un vague accent, personnel plus qu’ethnique, donnait aussi à la parole de l’Impératrice, un cosmopolitisme charmant, inoubliable : doyenne des souveraines, on eût dit alors qu’elle représentait toute l’Europe.
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celle-ci connut sûrement à la fin de l’Empire ses succès de beauté, celle-là sous le Maréchalat, cette autre encore à l’époque Carnot; il suffit de la couleur d’un gant, d'une cambrure de taille, d’une frisure, d’une plume, d’un port d’ombrelle, qui nous rappellent non pas un temps que nous n’avons pas ou guère connu, mais tels portraits de Stevens, de Manet ou de Chaplin.
Mme la princesse Mathilde, par exemple, fut la dernière à prolonger avec goût les modes de nos arrière-grand’mères et il est impossible d’oublier ses bandeaux légèrement ondulés, ses capotes à bavolets et ses « saute-en-barque» de velours noir garnis de chinchilla.
L’Impératrice, au contraire, n’appartient à aucune époque surannée. Rien sur elle ne date; non pas qu’elle suive exactement la mode , mais elle a une mode à elle ou plutôt elle a un mode pour se vêtir auquel sans doute elle fut toujours fidèle et qui fait partie de sa personnalité, caractérisé par des lignes simples et longues faisant paraître plus grande encore celle qui les a adoptées; naturellement, ce ne sont plus que des étoffes, de deuil, d’un noir mat et sans reflets, laines ou soies qui composent ses vêtements; un détail les distingue, broderie, ruche, frange ou passementerie, mais l’ensemble est uniforme et si l’on ne fait guère attention aux robes que porte l’Impératrice, on admire comment elle les porte. Quand sa main longue et
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mince ramène sur ses épaules une écharpe, on ne pense pas à la matière dont celle-ci est tissée, mais on remarque avec quelle perfection l’écharpe semble avoir été destinée de tout temps à être celle de l’Impératrice.
Que ce soit le dimanche, à la messe, une dentelle noire posée sur les cheveux, que ce soit en promenade ou en voyage, un chapeau de paille mettant une ombre sur son front, une canne dans sa main dont elle se sert plus pour montrer un paysage que pour s’appuyer — telle je la vois sous les oliviers du cap Martin tandis que nous la suivons sur le chemin de la mer ou du sémaphore — ou bien encore à Paris, le voile de crêpe continuant son étroite coiffe de veuve, partout une même impression se dégage de cette vision : la surprise admirative causée par une femme qu’environne un halo spécial.
Observations moins futiles qu’on ne croirait.
Le luxe exagéré des toilettes, tellement reproché autrefois à l’Impératrice par certaines mousselines en quête de popularité qui ne se doutaient peut-être pas du tort que leur ambition ferait à la souveraine des Français, ce luxe dénoncé par les ennemis de l’Empire (à défaut d’autres griefs valables contre l’épouse de l’Empereur), et devenu proverbial à ce point qu'un Anglais un peu fou, quelque temps après la
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guerre, osait aborder l’exilée par ces mots :
« Mais enfin, Madame, pourquoi avoir été si frivole ? » cette accusation sans preuve ne futelle pas le résultat d’une confusion de l’œil correspondant à cette confusion de mots qui fait dire aux bonnes-gens qu’une femme est élégante quand elle a « une belle robe » ?
L’élégance est native, elle ne dépend pas de la forme d’une jupe ni de la coupe d’un habit; nous parons ou nous déparons nos vêtements, nous les faisons élégants ou vulgaires.
L’Impératrice semblait toujours la mieux habillée de toutes les femmes parce que non seulement elle possédait une incomparable élégance personnelle, mais aussi parce qu’elle connaissait mieux que personne les formes et les couleurs qui convenaient à sa beauté (1).
Le luxe de l'Impératrice ! ... Il serait intéressant de rechercher et de publier les factures de la garde-robe impériale entre les années 1853 et 1870. Beaucoup de femmes seraient étonnées de voir que le prix d’une robe de bal de l’Impératrice des Français, voilà cinquante ans, suffirait tout juste à leur payer une robe de ville (2). Et se contenteraient- elles de la jupe
1. L’Impératrice affectionnait les couleurs mauve, lilas, etc., etc.
2. Bien entendu, il ne s’agit pas des prix actuels, mais de ceux de 1911. L’Impératrice me disait que jamais elle n’avait payé une robe plus de 1.200 francs.
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de lainage noir, du; corsage uni, de la ceinture faite d'un simple ruban de soie qui composaient d’habitude, sous un manteau plus somptueux, la tenue d’après-midi de l’Impératrice ?
... Pauvres souveraines, actrices prisonnières sur votre scène étroite et haute, si souvent transformée en pilori, comme votre rôle est difficile du fait qu’il est aussi un devoir! Entre l’avarice et la déprédation, il n’y a pas de milieu pour vous. Si vous représentez la Majesté telle que se la figure l’imagination populaire, telle qu’elle veut la voir apparaître dans les grandes circonstances, imposante et féerique, vous êtes accusées de gaspiller les fonds d’Etat et de dilapider « l’argent des pauvres » (l’incohérence de cette expression est notoire, car si les pauvres, depuis le temps, avaient cet argent, ils seraient riches). Exagérez-vous au contraire la simplicité, voilà qu’on vous soupçonne d’économiser prudemment en vue de l’avenir douteux.
De quelles plaisanteries ne fut pas accablée la reine qui précéda l’Impératrice aux Tuileries pour ne pas avoir aimé la toilette ni le luxe !
Pense-t-on à tous les accessoires qui composent la toilette féminine, à toutes les industries que fait vivre la parure d’une femme ? Mais si cette femme est la première de son pays, si Ton attend de sa volonté la consécration d’un bijou, d’une fleur fausse, d’une paillette, d’un ornement de perle, quelle responsabilité ! Les
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robes des souveraines aussi font partie de la raison d’Etat. La soie, la toile, le velours, la gaze, le drap;, la dentelle, autant de régions autant de villes qui se considèrent comme la patrie exclusive de ces fournitures, autant de groupements à attirer ou à éloigner. La préférence accordée à l’un ou l’autre causera un changement imprévu dans la politique, pourra faire surgir au Parlement un député d’opposition ou au contraire ramènera au Gouvernement un ennemi jusqu’alors irréductible, mais que les intérêts de ses électeurs, sinon ses propres intérêts, auront vite fait de convertir.
Voilà ce qu’il faut comprendre et ce dont il fallait tenir compte davantage au siècle dernier, à une époque où les industries locales, pas encore amoindries par la concurrence étrangère ni surtout par le monopole français, avaient autrement d’importance et d’influence qu’elles n’en ont aujourd’hui.
Mieux que beaucoup de princesses nées sur le trône, l’Impératrice, grâce au sens politique si profond qu’elle possède encore, avait reconnu de bonne heure ces vérités et maintenait habilement une entente difficile entre beaucoup d’industries rivales (1).
i. Le goût de l’Impératrice, en matière d’ajustement, était égal à son bon sens. Elle fut la première femme à oser porter à la campagne des jupes au ras du sol : cela semblait alors une jupe courte.
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Le portrait que je fais d’elle et dont je n’ai pas voulu qu’il soit une photographie, mais plutôt un de ces daguerréotypes aux couleurs changeantes où chacun peut voir sous un jour différent les nuances qu’il préfère, ce rèflet insaisissable et réel comme dans un miroir sombre, serait terne si je n’indiquais pas ce qui, chez l’Impératrice, est admirable : la Majesté (1).
Le mot de Majesté qui désigne à la fois une manière d’être et une fonction (comme Altesse, Eminence ou Grandeur), cause de fréquentes déconvenues; de même que les marquis n’ont plus de Marches et que les comtes ne sont plus les compagnons du trône, beaucoup de Majestés ont besoin d’être imaginées couronne en tête et sceptre en main pour qu’on puisse comprendre leur prestige ou subir leur domination.
L’Impératrice se passe aisément de ces emblèmes inutiles. « Son royaume n’est plus de ce monde » ou plutôt son empire est avec elle partout où elle est; semblable aux ecclésiastiques
t. L’étiquette, à Farnborough Hill, était la même que dans toutes les cours, mais l’Impératrice était si bonne que celte étiquette ne semblait qu’une politesse particulière réservée à une femme âgée. Et je ne saurais pas expliquer pourquoi l’Impératrice était la personne la moins intimidante qu’on pût imaginer (peut-être parce qu’elle était la compréhension et la justice mêmes).
favorisés de « l’oratoire personnel » et qui peuvent célébrer les offices où ils veulent, l’Impératrice transforme en Cour l’endroit où elle respire, allées parfumées de la villa Cyrnos, chemins verts de Farnborough Hill, pont de yacht et même salon d’hôtel, non pas tant par un protocole compliqué que par la dignité émouvante qui émane d’elle.
Depuis quarante ans, sans défaillance, elle reste Majesté, parce que la majesté de sa personne met une telle distance entre elle et les autres que nul ne pourrait l’oublier un instant. Si généreuse est-elle de ne pas en abuser et de savoir tout de même être accessible,
La seule heure de la journée où l’Impératrice fasse vraiment acte de souveraine, c’est au moment de se retirer, alors qu’elle dit bonsoir à ceux qui l’entourent. D’une seule inclinaison de tête, elle répond au profond salut de tous et dans ce simple mouvement, rapide et merveilleusement voulu , elle donne à chacun, avec une nuance différente, un sourire cérémonieux ou un regard plus familier, qui supplée au baisemain.
Quand les fronts se relèvent et que les révérences se redressent, l’Impératrice a disparu : là-bas, dans la galerie, on peut suivre encore la ligne noire de sa traîne qui se dirige vers l’escalier; une légère odeur d’iris flotte dans l’air. Les lumières s’éteignent.
l’ame ou l’instinct
On pourra commencer à connaître l’Impératrice dès que l’on connaîtra son âme ou si l’on préfère, son instinct.
L’instinct, notre être véritable, notre personnalité complète.; science innée de nous-mêmes avant de rien savoir, connaissance de notre vie avant d'avoir vécu, vérification de notre espérance et de notre crainte à mesure que nous vivons, portrait déjà ressemblant à l’âge où notre personnalité n’est pas encore formée; nos vertus et nos vices en puissance, nos goûts et nos dégoûts classés une fois pour toutes.
Pourquoi craindre l’instinct ou lutter contre lui quand il s’agit des hommes, puisqu’on l’admire chez les bêtes et qu’on peut même l’imaginer dans la nature. Quelle diminution ce serait pour l’homme de préférer sa raison ou son intelligence, pauvres acquisitions humaines, à
l’instinct qui le fait aussi fort que l’arbre dont les racines savent où se nourrir, aussi puissant que le glacier dont rien n’arrête la marche, aussi habile que l’abeille dont la chimie élabore le miel, la cire et le poison.
Génie chez les uns, talent ou simplement nature chez les autres, l’instinct est responsable de nos existences. Pas plus infaillible et pas meilleur que celui des animaux, notre instinct est cependant le spectateur qui assiste à tout ce qu’il crée en nous et autour de nous, du matin au soir, jusqu’à la mort.
Pour comprendre l’âme de l’Impératrice, qui peut sembler parfois incompréhensible, il faut se rappeler ses origines et son éducation.
L’Impératrice est Espagnole. Elle est née dans un pays dont la formation fut lente et douloureuse, qui connut à une époque relativement récente l’invasion barbare — merveilleuse et profitable invasion, mais invasion tout de même — et qui, plus; qu’aucun pays d’Europe, eut à fixer sa race, à défendre son sang et son langage contre l’envahisseur. De là, des cœurs obstinés, passionnés, renfermés, des âmes glaciales et brûlantes, mystérieuses pour les Fran-
l’ame ou l’instinct
çais dont le pays se forma normalement, par des fêtes et par des mariages, des contrats plus encore que des traités, et des guerres pareilles à des disputes familiales, toujours reprises et jamais finies : Bretagne, Dauphiné, Bourgogne...
Naître à Grenade, dans une ville au nom doré et qu’on imagine rouge à l’ombre de ses murs brûlés par le soleil, c’est naître dans la lumière, c’est ouvrir les yeux sur la gloire et sur la bravoure.
Par son père, l’Impératrice descend d’une des plus vieilles Maisons d’Europe, elle hérite du « sang bleu » des Guzman; avant même de savoir parler, elle connaîtra des légendes qui sont simplement l’histoire de sa famille, contes de fées réels dont les héros furent ses ancêtres (1).
Par sa mère, appartenant à une ancienne famille écossaise, l’Impératrice aura dans son sang un climat qui exagérera encore ce qu’il y a de farouche et de secret dans l’âme espagnole. Il mêlera en elle les rêves de la brume aux mirages du soleil, et les chants des lacs aux récits de Cervantès: montagne brûlante à la cime de neige
i. Il faut lire dans le livre d’Augustin Filon l’histoire du père de l’Impératrice et de son oncle.
Par son grand-père maternel qui avait épousé la sœur du duc d’Havré au xviii' siècle, l’Impératrice était parente en France avec la descendance de la duchesse de Tourzel.