INTRODUCTION
« Plus on y songe, écrivait Guyau dans la Genèse de l'Idée de temps, plus od est effrayé de la complexilé <]e ce qu'on appelle un état de conscience et du nombre indéterminable de sensations simultanées qu'il
suppose. » Cette complexité provient surtout des éléments inconscients qui composent notre activité psychologique. Cest donc à eux qu'il faut s'attaquer d'abord, si l'on veut se rendre un compte exact de la richesse et de la profondeur de la vie mentale. Voici plusieurs années que j'ai dirigé mes rechercbes en ce sens, et elles se sont graduellement trans- ""X formées et amplifiées. J'ai exposé en 1908, dans ma Synthèse 3Ientate, les résultats auxquels j'étais arrivé ■^alors ; j'ai repris la question devant la Société frani> çaiie de philosophie, dans sa séance du 25 novemcj bre 1909, et MM. Baldwin, Bazaillas, Bergson, ê. Binet, Darlu, Lalande et Parodi ont bien voulu discu- "^ ter avec moi l'important problème. J'en ai tenté un ^exposé nouveau dans mes cours de l'Université de 2 Bruxelles et dans des leçons faites à l'Ecole des Haui tes Etudes Sociales, au début de l'année 1913. Enfin, après avoir pris connaissance de l'ensemble des travaux, aussi bien métaphysiques qu'expérimentaux, qui ij ont paru sur la matière, je présente aujourd'hui au m lecteur un exposé synthétique de la psychologie de ^ l'inconscient ; j'espère n'avoir négligé aucune reeher- '.-^he essentielle ; aux observations recueillies jusqu'à
^f\ ^^^ Coos.
ajouté quelques observations nouvelles ; îorcé enfin d'arriver à une systématisalème et j'ai tenté d'interpréter les diffés de faits inconscients que mon analyse à dégager.
H- ~ Le problème de l'inconscient et son importance.
La psychologie du xvu' siècle, dont Descartes est le plus éminent représentant, considérait la vie mentale comme s'exprimant tout entière dans la conscience que nous en avons ; l'observation interne suffisait par conséquent à l'explorer, puisque notre conscience se réfléchit en elle-même. Ce qui n'est pas proprement conscient n'était pas du ressort de la psychologie. Aussi, pas de degrés dans la vie mentale. On refusait aux animaux toute manifestation psychique ; ils étaient, selon cette thèse, des machines. Or, comme incontestablement ils montrent de la mémoire, de l'imagination, de l'affection, qu'ils associent leurs impressions sensibles entre elles et avec leurs mouvements, on affirmait que ces faits relevaient du mécanisme nerveux: seules les idées et la conscience de soi avaient une valeur psychique ; on les déniait aux animaux.
Aujourd'hui, le développement des méthodes e.ïpérimentales, l'étude de l'évolution des fonctions psychiques, les données de la pathologie de l'esprit ont ouvert des horizons inconnus à l'intellectualisme clas-
; à son tour la méthode d'observation interne l'ancienne psychologie se servait de manière ndéi;ante s'est transformée profondément ; elle idifie chaque jour encore, s'adaptant à des faits ncore aperçus, abandonnant les hypothèses, série plus près les nuances de ta vie intérieure et ■feclionnaril jusqo'à saisir les moindres mouve- I de nos courants de pensée.
icumulation considérable de faits recueillis s un siècle par ces méthodes d'investigation de it a renversé forcément lies hypothèses qui suffl-
à une science psychologique moins bien Infor-. et la conscience qui, pour le rationalisme issu scartes était tout, n'est plus guère, pour la pluies psychologues modernes, qu'un point d'éclai- ,rès limité, errant à la surface d'une masse infiit profonde d'impressions en mouvement.
)t ainsi que s'est formulée peu à peu la question iconscient. « La question de l'inconscient dans chologie, écrit Sigmund Freud, est, d'après le nergique de Lipps, moins un problème psychole que le problème de la psychologie. Aussi imps que le psychologue se débarrassa de ce ïme par cette explication purement verbale, que chologique était essentiellement le conscient et es processus psychologiques inconscients consent visiblement une contradiction, il ne fut pas )le d'utiliser en psychologie les observations que Sdecin pouvait recueillir en étudiant les états laux de la vie mentale. Le médecin et lephilo- : ne sont d'accord que si tous deux reconnaissent ; terme de processus psychiques inconscients expression appropriée et entièrement justifiée un fait établi. »
il y a plusieurs années déjà, Eduard von Hart-
remarquait que « les psychologues modernes ne )as d'accord sur les hypothèses directrices qui
(IL ESr-CE ODE L INCONSCIENT .'
doivent servir de fondement aux explications des faits de la vie mentale ; mais l'accord règne entre eux en ce que le contenu de la conscience ne peut être expliqué que par des hypothèses qui le dépassent. Or, tout ce qui dépasse le contenu de la conscience est directement inconscient; il y a donc accord en ceci, que les hypothèses explicatives de la psychologie ne peuvent être puisées que dans un principe directement inconscient. »
]l est donc entièrement légitime de se rallier k cette pensée de Gustave Le Bon, qui parle de l'inconscient en ces termes: ■ Son impor^ince est prépondérante, car dans ce terrain se trouvent les racines de dos opinions et de notre conduite », et plus loin : « L'inconscient représente un vaste magasin d'états affectifs et intellectuels constituant un capital psycliique qui peut s'afTaiblir, mais ne meurt jamais tout entier. >' ËtRibot, tout récemment encore, disait: » L'inconscient est un accumulateur d'énergie; il amasse pour que la conscience puisse dépenser. >< Faut-il citer les travaux considérables sur l'inconscient dans l'hystérie, dans la désagrégation mentale, dans le cas de double personoahté? Nous aurons l'occasion d'étudier de près ces questions. Il noms suffit pour le moment d'indiquer l'importance primordiale du problème dans la psychologie contemporaine.
Au surplus, un examen attentif des faits quotidiens de notre vie mentale fait surgir l'inconscient de partout. « Il y a dans la vie mentale des éléments réels et agissants qui ne sont pas des faits purement physiques et qui, pourtant, ne sont pas connus du sens intime. » Ces iaits ne sont pas appréhendés par un sujet, tout en étant d'ordre psychique (Durkheim).
Les sensations les plus simples et les plus évidentes que nous avons et qui nous viennent des objets qui nous entourent, renferment une bonne part d'inconscient. Beaucoup de nos sensations de couleur ne
se produisent que par contraste : la sensation est consciente, le contraste qui la produit reste inconscient. Autre exemple ; l'intuition de l'étendue se développe à nos yeux d'un seul coup, et cependant elle n'est possible que par la combinaison d'un grand nombre d'impressions diverses et de mouvements qui, tout en restant inconscients, sont les éléments psychiques au moyen desquels nos perceptions sensibles se forment.
Ensuite, pourquoi remarquons-nous certaines choses autour de nous et en laissons-nous de côté un très grand nombre d'autres ? Notre perception relève en cela de nos habitudes, de nos préoccupations, de nos tendances; les objets que nous percevons occupent entièrement la conscience ; nous n'avons pas connaissance des raisons pour lesquelles nous leur prêtons attention et remarquons les uns et pas les autres.
Si de la sensation présente nous passons aux souvenirs, que d'inconscient dans la mémoire! Pourquoi une sensation ou un sentiment que j'éprouve maintenant me remettent-ils en mémoire des événements de ma vie auxquels je n'avais plus pensé depuis longtemps? Et pourquoi précisément ces événements-là? Sans l'inconscient, impossible de comprendre les associations d'idées : combien d'intermédiaires entrent ici en jeu et remplissent un rôle actif, tout en échappant à la conscience ? Enlin, quand nous ne nous contentons pas de laisser remonter en nous les souvenirs, mats essayons d'imaginer, comme le font l'inventeur, l'artiste ou ne fût-ce que le causeur qui combine un conte ou une plaisanterie, que ne devonsnous pas à l'imprévu, aux dispositions du moment, à cent causes qui restent en dehors de notre conscience, mais la déterminent avec force !
Cela se voit plus encore dans la genèse du sentiment. " C'est surtout dans le développement des sentiments, écrit avec raison HoelTding, que les impres-
D.,.e..,G(X>glc
QL' EST-CE QI'E LINCONSCIEM .' 7
sions inconscientes jouent un grand râle. Le sentiment n'est pas seulement déterminé par des sensations et par des représentations claires et précises, mais encore par des influences imperceptibles, dont la somme seule compte pour la conscience. Ue là ce qu'il y a de mystérieux et d'inexpliqué dans l'essence de tant de sentiments ; ils sont, surtout dans leurs premiers mouTements, inintelligibles pour l'individu qui les éprouve, parce qu'il en ignore les causes précises. »
Il serait aisé de trouver autant d'inconscient dans les habitudes et dans l'activité motrice. Nous marchons en causant avec un ami, notre attention se concentre sur notre conversation et nous nous dirigeons parfaitement dans la foule, évitons les obstacles, prenons les rues qui nous conduisent à notre but : tout ce travail est réglé par des combinaisons inconscientes que nous nous contentons de contrôler de loin en loin. Nous signalons la même particularité dans tous les groupes de mouvements appris, et c'est ce qui explique que je puisse copier un texte sans me tromper pendant que ma pensée est 'occupée ailleurs; quoique ayant copié correctement, je serais bien en peine de dire ce que j'ai copié. L'inconscient seul a dirigé cet ensemble très complexe de sensations visuelles et tactiles, de mouvements des yeux et des mains.
Est-il nécessaire d'ajouter de nouveaux exemples? Nous ne le croyons pas. Chacun peut en apporter un nombre indéfini. Seul pourtant l'état de veille a défrayé notre éoumération sommaire et forcément très incomplète. On pourrait y joindre les cas innombrables et plus frappants encore fournis par les rêves et les états anormaux; mais la suite de ce livre rappellera des faits nombreux et typiques qui ne feraient que charger inutilement le présent chapitre. Qu'il nous Suffise pour le moment d'avoir constaté l'exces-
sive importance et l'étendue de l'activité inconsciente. Attachons-nous d'abord à préciser le sens de ce terme et les formes essentielles que revêt cette singulière manifestation de la vie psychique.
Disons-le dès l'abord : un défaut est à éviter: c'est d'invoquer l'inconscient à tout propos, dans l'explication de l'activité mentale, et d'en faire un principe universel, comme il est arrivé de tant de termes abstraits et généraux dont se servent sciences comme philosophie, tels que Matière, Mouvement, Evolution, ou encore Raison, Idées, Société. De ces entités vides nous n'avons vraiment que faire. L'expérience nous a appris qu'elles ne nous aidaient en rien et que l'on n'a pas avancé d'un pas en substituant des vocables grandiloquents aux termes plus simples dont nous nous servons tous les jours. Méflons-nous de l'aspect prétendument scientirique de certains mots et n'oublions pas qu'un mot n'est qu'un instrument très imparfait, qui sert à résumer des groupes de faits, rien de plus. Aussi, pris absolument, le mot inconscient est trop vaste et ou ne l'emploiera h bon escient qu'en l'accompagnant d'un qualificatif fixant nettement sonemploi; ses synonymes, subconscient et subliminal, usités chez plusieurs auteurs, méritent la même critique. Le danger qu'il y aurait à les employer sans préciser a déjà été signalé par Pierre Janet : « Depuis l'époque où j'employais ce mot de subconscient dans un sens purement clinique et un peu terre à terre, j'en conviens, d'autres auteurs ont employé le même mot dans un sens infiniment plus relevé. Ou a désigné par ce mot des activités merveilleusesqui existent, paraitil, au dedans de nous-mêmes sans que nous soupçonnions leur existence, on s'en est servi pour expliquer des enthousiasmes subits et des divinations du génie. Cela rappelle la phrase amusante de Hartmann : Consolons-nous d'avoir un esprit si pratique et si bas, si peu poétique et si peu religieux; il y a au fonddecha-
cun de nous un merveilleux inconscient qui rêve et qui prie pendant que nous travaillons à, gagner notre vie. — Je me garde bien de discuter des théories aussi consolantes et qui sont peut-être très vraies, je me borne à rappeler que je me suis occupé de tout autre chose. Les pauvres malades que j'étudiais n'avaient aucun génie : les phénomènes qui chez eux étaient devenus subconscients étaient des phénomènes très simples, qui chez les autres hommes font partie de la conscience personnelle sans que cela excite aucune admiration. Ils en avaient perdu la libre disposition et la connaissance personnelle, ils avaient une maladie de la personnalité et voilà tout. »
Dans ce passage, Pierre Janet restreint le sens d'inconscient ou plus exactement de subconscient aux catalepsies partielles, au somnambulisme, aux faits de désagrégation de la personnalité, tels qu'il les a étudiés surtout chez les hystériques, et aux mouventents automatiques. Il signale en même temps un emploi plus idéaliste. du terme d'inconscient et fait allusion k Hartmann. Si nous étudions les déterminations de l'inconscient chez ce dernier, nous j apprenons que l'inconscient réunit les deux fonctions essentielles de l'activité mentale, qui s'appellent volonté et représentation, dans la terminologie allemande; qu'il ne se trompe pas et ne se fatigue jamais, accomplissant ses actes avec un minimum de force; qu'il est tout-puissant et tout présent, sait tout et actionne la pensée.
II est évident que ces deux auteurs, Hartmann et PierreJanet, parlent de choses tout à fait différentes: Hartmann a décrit l'inconscient dans ses manifestations universelles et il se place, dirons-nous, au point de vue du métaphysicien ; Pierre Janet parle en clinicien et nomme subconscient ce qui se détache de la synthèse normale de notre vie mentale, certains groupes d'idées et de mouvements qui, au lieu d'obéir
à notre personnalité, prétendent s'en aller de leur côté, comme cela se passe quand, au lieu devoir la réalité, on se forme des châteaux en Espagne, l'on se complaît dans le rêve et l'on flnit par ne plus pouvoir s'adapter à la vie que l'on a.
Doit-on sç prononcer pour l'un de ces auteurs plutôt que pour l'autre et juger que Pierre Janet a raison contre Hartmann? Nullement. Ufaut tâcher de comprendre à quels faits précis l'un et l'autre appliquent le terme d'inconscient. Sans doute nous le saisirons plus aisément chez Pierre Janet que chez Hartmann, parce que Janet parle en psychologue expérimentateur et Hartmann en métaphysicien. Mais ici, une question se pose : le système d'un métaphysicien doit-il être rejeté en bloc, sans que nous en puissions retirer rien pour la connaissance des faits V Ce serait faire fl d'un très grand effort de pensée et je doute, même en nous maintenant, comme nous entendons le faire, sur le terrain de l'observation, que nous ayons le droit de laisser de côté un système de ce genre.
Je ne discute pas ici la portée de la métaphysique en tant que discipline philosophique: cette question serait déplacée. Mais je me demande, abstraction faite de la valeur que peut avoir un système de métaphysique, quel profit la psychologie peut raisonnai)lement en tirer. Voici ce qui me semble vrai ; ud système métaphysique part d'une réilexion sur certains faits observés et sur certaines traditions philosophiques qui prétendent expliquer et résument des faits observés antérieurement. L'esprit du métaphysicien grossit démesurément certains aspects de ces faits et les gonfle ; cette déformation provient k la fois des tendances d'esprit de l'individu et de l'influence du milieu social, de l'éducation, des lectures, du genre de profession. La tournure d'esprit métaphysique, accentuée encore par les nécessités de la pro-
qu'est-ce que l'inconscient? 11
le.tsion et par l'étude des métaphysiciens antérieurs, consiste à expliquer la richesse de la vie réelle en rattachant ses diverses manifestations à un petit nombre d'idéesdirectrices quise combinent avec plus ou moins d'habileté.
Ce qui intéresse le psychologue dans cet effort, ce sont d'abord certains faits mis en lumière et en quelque sorte agrandis ; c'est ensuite le génie architectural des auteurs de systèmes. Nous voyons donc que le psychologue peut recueillir une bonne moisson d'observations dans l'étude des systèmes métaphysiques. Le sociologue n'y perdra pas son temps non plus ; les artistes enfm y découvrent de la beauté, et le poète des Flambeaux noirs a chanté l'eiTort des philosophies à ta recherche de l'énigme de l'univers.
Hartmann ne s'est pas hmilé à l'inconscienl psychologique ; il a essayé de le rattacher â une activité inconsciente universelle à laquelle nous participons ainsi que tous les êtres; il généralise certains faits d'observation, les combine avec des idées reprises à d'autres philosophes et présente un système d'explications qui n'est ni plus certain ni d'autre part moins plausible que les systèmes pseudo-scientifiques prônés par les spécialistes. Pour le psychologue, ils ont leur iutérët, les uns comme les autres, bien que cet intérêt ne soit pas précisément celui que souhaitent leurs auteurs. L'essentiel est, pour nous, de dégager les faits dont est issu un système; et cette besogne n'est pas difficile, en somme, puisque ce sont ces faits-là qui apparaissent le plus grossis dans l'économie du système.
%2. — La classification des différentes formes d'inconscient.
11 était utile de dire pourquoi nous ne voulons exclure aucime manifestation de l'inconscient et dans
12 l'inconsciem
ijue) sens nous entendons utiliser un certain genre de recherches. Cela posé, nous avons, par la même occasion, constaté que le terme d'inconscient a connu déjà des emplois divers et qu'il est impossible de s'en servir sans plus stricte détermination.
C'est ce qu'ont bien compris Les organisateurs du Congrès de Psychologie de Genève eu 1910. lis ont consacré une section spéciale au subconscient; des rapports ont été présentés par Max Dessoir, par Pierre Janet et par Morton Prince. De mon cAté, j'ai soumis la question è. la Société française de Philosophie et j'ai, à plusieurs reprises, ainsi que je l'indique dans l'Introduction, examiné le problème. Je lefais & nouveau aujourd'hui et j'envisage Teosemble de la littérature relative à l'inconscient.
Il est nécessaire d'abord de bien établir le sens des termes et de les rapporter exactement aux faits dont on parle. La classitlcation des faits nous occupera d'abord. Il est entendu qu'aucune considération théorique ne doit nous influencer ici et qu'il importe d'étudier l'ensemble des faits qui peuvent, de loin ou de près, se rattacher à l'inconscient. J'ai eu l'occasion, dans mes lectures et discussions sur l'inconscient, de vérifier combien est vraie cette pensée du physiologiste Beaunis : « 11 n'est pas si facile qu'on le croitde se borner à constater un phénomène. Nous avons tous, malgré nous, une tendance à déformer les faits que nous observons, à les plier à nos idées, à nos habitudes mentales, à notre manière de voir. »
C'est pour éviter cet écueil que je ne me suis pas borné à reproduire la classification que j'avais antérieurement proposée des formes de l'activité inconsciente, mais que, prenant en considération les différentes classiflcations proposées et l'ensemble des travaux de détail des spécialistes, je complète et transforme ma classification de façon à n'oublier aucun des aspects de l'inconscient. Que le lecteur ne
.,Goc>^le
QU EST-CE QUE L 1NC0^SCIE^T ? lO
prenne toutefois pas une classification pour une explication ni pour un système. Le botaniste qui a rangé les plantes par familles n'a rien expliqué de leur vie ; il est obligé de les disposer ainsi pour les nommer et les reconnaître, et après seulement commence sa tâche de biologiste. Il en est de même pour le psychologue. La classification doit nous aider â nommer les faits et à les reconnaître. II s'agira, après, de les analyser et ■ d'essayer de les comprendre.
Il faut mettre A part d'abord l'Inconscient pris dans un sens métaphysique, c'est-à-dire comme principe universel. II se rapporte non pas à un groupe délimité de faits, mais & des groupes considérables de faits : ^nsi quand on soutient avec Hegel que l'univers est organisé selpn des Idées rationnelles et que les Idées ordonnatrices du monde subissent dans la nature une évolution inconsciente, pour n'arriver que peu à peu à la conscience dans l'humanité, on donne une théorie de l'inconscient fondée non sur l'examen de faits déterminés, mais sur des considérations systématiques par lesquelles on croit pouvoir découvrir, pour des groupes considérables de faits et de lois, un principe explicatif. Userait difilcile de faire une place, dans notre classification, à ce genre de recherches; nous les rangeons donc à part et nous en parlerons après avoir étudié l'inconscient dans le domaine des faits. Nous appelerons inconscient métaphysique cet inconscient érigé en principe systématique et universel.
L'inconscient fondé sur les faits, par contre, — celui dont nous nous occuperons dans la majeure partie de ce livre, — est exclusivement un inconscient pîycftoïoyijwe. On appelle en effet inconscients, comme nous l'avons indiqué en commençant, les faits psychiques qui influencent notre vie mentale sans faire partie de ce dont nous nous rendons compte en nousmêmes, dan notre conscience. Il s'agit donc de faits ayant une fluence sur l'activité psychique, mais
échappant à la conscience que nous avons de ce qui se passe en nous. Or, ces faits sont excessivement
■ nombreux et, disons-le, très difEérents les uns des autres.
Aussi, selon les psychologues, ce sont tantôt les uns, tantôt les autres qui ont été mis en lumière. Essayons de les réunir tous dans une classitication. ' Nous réduisons ici les définitions au minimum; nous ' reprendrons successivement, dans les chapitres qui suivront, les différentes classes que nous déterminons
I 1, L'inconscient psycho-physiologique : il comprend i tout ce qui entre en composition dans les perceptions I sensibles, sans être remarqué de la conscience qui \ perçoit. Seul le résultat, la sensation, est conscient. ' Exemple : les causes du contraste des couleurs (Helmholtz, Delbœuf, Colsenet) et des illusions d'optique; les effets dynamogéniques de ta sensation (Féré). Cette classe correspond à la troisième de Hellpach, le » non remarqué » ou « non distinct ».
2. L'inconscient atilomattque, auquel s'appliquent aussi les termes de subconscient et d'automatisme psychologique (Pierre Janet) : ce sont les actes présentant tous les caractères d'actes psychiques, excepté qu'ils échappent à la personne qui les accomplit, dans '; le moment où elle les accomplit. Cet inconscient se ' rencontre surtout dans les habitudes. A l'état de
■ bon équilibre mental dominent l'uniflcation et la synthèse de nos idées et de nos mouvements sous la direction de la conscience. De cet état supérieur aux maladies mentales qui présentent une désagrégation de la personnalité, les transitions sont nombreuses {mouvements involontaires, distraction, etc). Dans la classification de Hellpach, se rapportent à ces dernières formes l'oubli, l'inconscience (au sens familier du mol) et le mécanisé. (Classes 1,2 et 4deHellpach.J Les phénomènes inconscients sous leur forme anor-
p„.„,Googlc
QI,'eST-CE (JI E L'iNCONSr.lEN'f ? lô
roale sont ceui qui ont été le plus étudiés dans ces derniers temps. .
3. Le coconsrienl (Morton Prince et Assagioli], double personnalité (Dessoir), moi secondaire, subli- « minai (dans la terminologie anglaise) : ici des actes ' psychiques (idées, mouvements, .états affectifs) se détachent du moi normal et se systématisent de façon , à constituer une seconde personnalité.
4. L'inconscient latent actif [i>sychisme latent actif 1 de Patini), qui comprend : '
a) le cas d'idées, de souvenirs, d'impulsions appa- 1 raissant soudain dans la conscience sans que l'on ; puisse se rendre compte d'où ils viennent : ces idées semhlent surgir d'elles-mêmes {«cropped up of themselves ■>) selon Baldwin; Freud attribue leur invasion dans la conscience à ce qu'elles ont été réprimées («verdraengt») par des causes diverses. Les images du rêve relèvent en partie de cette classe ;
b) l'imagination inventrice et la création artistique (HibotetChabaneix);
c) l'inconscient dans ta télépathie et autres phénomènes semblables.
a) dans toute sejisation ou idée présente; car la perception sensible actuelle est peu de chose en comparaison du fond de mémoire sur lequel elle s'épanouit (Bergson) ;
b) dans les tendances;
c) dans les associations d'idées : c'est le « reproductible» de Hellpach, caractérisé par l'apparition d'idées dans laconscience, sans que leur point d'attache ancien soit reproduit.
6. L'imonscv-nt affectif : ce qui prépare nos états affectifs aussi bien que ce qui les rend durables, les Hxe en seiitiments ou en passions dans notre caractère, échappe en majeure partie à la conscience, si bien que nous sommes étonnés de ce que nous éprou-
vons. Le rôle de l'infinité d'actions .inconnues qui s'exercent sur notre organisme est prédominant dans ce travail inconscient que j'ai appelé dans la Synthèse mentale, Vinconscient irrationnel et qu'on peut nommer inconscient passionnel.
7. L'inconscient héréditaire, sur lequel Gustave Le Bon insiste, apparaît dans nos dispositions naturelles. Il éclate dans les vocations d'enfant, alors que le jeune être semble poussé, par une force dont il ne se rend pas compte, à des occupations' précises (invention mécanique, dessin, musique, etc.).
Les classes 4, G, 6 et 7 peuvent aussi être considérées comme constituant Vinconscient dj/namique (le plus important de tous), correspondant à peu près à la notion de caractère dans la psychologie de H. Bergson.
8. L'inconscient rationnel o\i inconscient dans l'acte, t/e /'ej/)rif.' c'est cette forme d'activité qui établit de l'ordre dans notre vie mentale : elle impose à notre idéation les catégories logiques d*espa.ce, de temps, de causalité, etc., synthétiseles impressions multiples et disparates de nos sens en représentations cohérentes d'objets doublées deconçepts, notions logiques qui s'unissent dans des raisonnements. Or, cette activité organisatrice et rationnelle s'exerce constamment sans être présente à notre conscience. Celle-ci ne reçoit que le résultat du travail mental, et c'est en analysant ce résultat que nous remontons à la notion d'activité rationnelle inconsciente. Je crois avoir établi cette notion danslaSynfAdsemetiifl/e.J'yreviendrai dans le présent livre.
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Tant que lapsythologie a consulté uniquement l'introspection ou observation de ia conscience par ellemême, elle a considéré les sensations comme des faits simples, élémentaires. Les sensualistes du xvui' siècle construisaieDt la vie mentale au moyen des transformations artificielles des sensations, conçues comme autant d'unités psychiqnes, et cette théorie trouve un écho pendant le xix' siècle chez tous les psychologues pour qui la vie mentale s'explique par la combinaison de «représentations » (selon la terminologie allemande) ou d' " idées » (suivant les empiristes anglais) ; les représentations et les idées sont pour eux le produit de sensations.
Or, la psychologie physiologique a montré que la sensation que nous prenions pour un élément simple, est la constatation, par la conscience, d'un travail synthétique très complexe qui se passe en dehors d'elle. Le génie de Leibniz, devançant son temps, avait émis cette hypothèse qui devait se vérifier plus tard, que toute sensation était une synthèse et qu'elle unifiait une multiplicité d'impressions non conscientes. Quelle est la nature de cette unification ? Elle semble aujourd'hui, à suivre l'illustre Helmhoitz ainsi queDelbœuf, dont le nom mérite d'être cité comme celui d'un ini-
18 l'incokscient
tiateur dans bieu des domaines de la psychologie, devoir être expliquée par des raisons psychologiques. Mais comme aucune de ces raisons n'apparait dans la conscience, même chez un esprit accoutumé à s'analyser minutieusement, il faut bien admettre ici un travail ioconscient. Nous l'appelons inconscient psychophysiologique, parce qu'il produit des effets se manifestant dans la conscience, en combinant des éléments physiologiques, à savoir des excitations frappant les organes des sens et se propageant aux centres cérébraux, avec des réactions psychiques élémentaires et inaperçues.
L'importance de l'inconscient psycho-physiologique a été mis en lumière par Edmond Colsenet dans ses remarquables Etudes sur la vie inconsciente de l'esprit : un livre des plus judicieux et des plus intéressant consacré à l'inconscient psychologique. «Dans les conditions actuelles et normales de son développement, écrit-il, tout homme perçoit les objets sans effort et sans raisonnement apparent, et aucun doute ne s'élève d'abord en son esprit sur la fidélité des représentations qu'il prend pour les réalités mêmes et projelte spontanément au dehors de lui. Cependant il s'en faut que l'acte de perception, même le plusrudimentaire, soit simple et irréductible. Une analyse rigoureuse y découvre, non seulement le résultat acquis d'une longue éducation des sens, mais encore les traces d'un travail inaperçu accompli au moment même où nous entrons en rapport avec l'objet pour le connaître ».
Nous donnerons de ce « travail inaperçu », auquel Colsenet fait allusion, quelques exemples caractéristiques. L'une des sources d'impressions les plus riches est sans contredit la vision. Or, dans la vision, le travail psycho-physiologique inconscient est considérable et les méthodes expérimentales permettent d'apprécier l'étendue de ce travail. Tout d'abord, la sensation ne
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l'inconscient PSVCUO-PHÏSIOLOCIOLE 19
nous révèle pas que, dans le champ de la vision, il y a ane place de la rétine qui ne nous donne jamais d'impression optique, la tache noire {punctum aecum). Or, ce vide d'impressions, qui est constant à cette place dans le champ de !a vision, n'est pas remarqué dans la sensation et nous n'en saurions rien, si certaines expériences et l'étude anatomique de la rétine n'en avaient prouvé l'existence. De fait, la lacune existe dans le champ visuel. Pour la sensation, cette lacune n'existe pas : il se fait un travail à la fois physiologique et psychologique d'adaptation et d'interprétation inconscientes pour éviter l'apparition d'une aire vide qui se promènerait dans le champ de la vision. Donc, action psychologique inconsciente.
Ensuite, nous ne nous apercevons que par des espi!riences, de ce que nous interprétons inconsciemment certaines propriété? particulières de la rétine, relatives à la lenteur de la transmission visuelle et k la durée de l'excitation lumineuse. L'effet produit par la lumière sur la rétine ne se transforme en sensation qoe dans les instants qui suivent l'excitation de l'œil et cet effet subsiste après que l'excitation a passé, [ce qui nous donne la vision de la continuité des mouvements. Ainsi donc, ce qui nous parait une sensation simple est un composé d'impressions multiples et diverses, combinées avec des mouvements d'adaptation et synthétisées par une interprétation inconsciente.
Les illusions d'optique font ressortir nettement cette interprétation. Et ici, il serait difficile de ne pas admettrelaprépondérancedu facteur psychique. Helmhottz considère que ces illusions procèdent de fausses inductions, c'est-à-dire d'erreurs dans un raisonnement inconscient. Sans vouloir faire intervenir ici des jugements « involontaires et inconscients », contentons-nous de constater qu'un travail inconscient redresse et transforme les données physiques des organes sensibles.
L'une des expériences les plus intéressantes, faite par Delbœuf et rapportée par Colsenet, consiste eQ ceci : « Représentez-vous une chambre obscure dans le volet de laquelle sont pratiquées deux ouvertures ; l'une d'elles B laisse passer la lumière blanche ; l'autre R, grâce à une vitre colorée, ne laisse pénétrer que la lumière rouge. L'intérieur de la chambre, et notam-
ment la paroi opposée que nous supposons blanche, sont donc éclairés par un mélange de lumière blaocbeet de lumière rouge, c'est-à-dire en somme, par de la lumière rouge un peu affaiblie. Imaginez qu'on place un corps opaque C, un bâton par exemple, sur le passage des rayons lumineux. Deux ombres 6 et r seront projetées sur la paroi.
'< L'ombre b ne recevra aucun rayon rouge ; elle sera donc en réalité blanche, ou plutôt grise. De son côté, l'ombre r ne sera aucunement éclairée par la lumière blanche ; mais en revanche elle le sera par la lumière rouge émanant de l'ouverture R. Et en effet, elle vous paraîtra d'un rouge vif, mais la paroi vous semblera d'un rouge très pâle, et l'ombre b, vous la jugerez d'un vert intense.
Il Cette apparence ne repose sur aucune raison physique ou physiologique; car la partie de la rétine sur laquelle tombe l'image de b n'est objectivement ni subjectivement affectée en vert.
« Cependant, vous soupçonnez sans peine que c'est à la présence de la vitre rouge placée en R qu'est due
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cette illusion. En effet, si nous ôtons celte vitre, bieo que l'ombre b continue à recevoir la même lumière qu'auparavant en qualité ot en 'quantité, elle vous apparaîtra grise, et si nous substituons & la vitre rouge une Titre verte, elle nous apparaîtra rouge.
« Vous pouvez donc, avec raison d'ailleurs, soupçonner que c'est dans la couleur de la lumière répandue dans la chambre que réside la cause de Terreur. Poussons l'expérience plus loin. Rétablissons les choses dans l'état primitif, et considérez l'ombre b que vous voyez verte, à travers un tube étroit qui vous permette de voir l'ombre sans en apercevoir les bords. Elle persiste <l vous paraître verte. Supprimons la vitre rouge pendant que vous continuez à regarder l'ombre à travers le tube ; vous la voyez toujours verte. Remplaçons )a vitre rouge parunevitre verte, bleue, jaune, de n'importe quelle couleur, l'ombre ne change pas d'aspect.
X Faisons l'expérience en sens inverse. Supprimons le verre coloré, et écartez le tube de votre œil. Vous le savez, l'ombre vous apparaîtra grise, comme elle l'est en eiTet. Reprenez le tube et considérez de nouveau l'ombre, vous la jugerez grise. Pendant que vous êtes dans cette position, nous replaçons la vitre rouge, puis nous y substituons une verte, une bleue, une jaune : votre jugement ne varie pas, l'ombre est grise.
« Combinons les deux expériences, et cette ombre b, qui en fait est grise, passera coup sur coup par toutes les couleurs, sans que l'on puisse assigner aucune cause physique ou physiologique au phénomène... »
Cette présence de l'interprétation inconsciente produisant un résultat, sans qu'elle-même apparaisse aucunement à la conscience, se retrouve dans les autres sensations.Ce n'est que par des expériences de physique que l'on a découvert les harmoniques, qui nous donnent dans la sensation sonore les diiTérences de timbres entre les instruments de musique; ici un
travail inconscient transfornie en nuances de sensation ce qui, physiquement, repose sur des différences mathématiques et mesurables ; de pins, ce travail synthétise les impressions d'un ton fondamental et d'un certain nombre de tous supérieurs présentant des rapports mathématiques (quinte, octave, etc.), qui vibrent faiblement avec lui. (Exemples de Fouillée et de Ktllpe.)
La tactilité nous fournira un exemple tout aussi curieux du travail inconscient, qui complète les données physiologiques, par une interprétation qui semble être inséparable d'elles. Quand nous appliquons la main sur une surface qui ne présente pas d'aspérités assez marquées pour retenir l'attention, par exemple sur une sphère, sur une planche, sur un mur, nous avons la sensation de quelque chose d'étendu et de continu, même si notre maîn n'est pas appliquée à plat sur la surface. Nous remplissons par imagination les vides qu'il peut y avoir entre la surface et la main. Bien plus ! Nous ne remarquons pas les différences qui existent effectivement, au point de vue physiologique, dans la sensibilité des différentes parties de la main, et la surface touchée ne nous apparaît pas différente à l'extrémité des doigts et dans la paume de la main.
Or, explorons la surface- interne de la main au moyen de l'esthésiomètre; cet instrument est composé d'une règle graduée portant une pointe Axe et une pointe mobile qu'on peut rapprocher ou éloigner de la première ; en appliquant à l'extrémité des doigts les deux pointes à la fois, nous sentirons qu'il y a deux pointes, même si elles sont très rapprochées, tandis qu'à d'autres places, à une distance de plusieurs millimètres, elles donneront l'illusion qu'il n'y a qu'une seule pointe. La surface de la peau est donc divisée en cercles de sensation tantôt très petits, tantôt d'un diamètre beaucoup plus grand. Rien dans la sensation ne révèle ce fait fondé sur la structure ana-
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tomique des organes tactiles et il s'y substitue au contraire, par un intermédiaire incoDBcient qui échappe entièrement, une interprétation dont nous ne sommes pas capables de modifler les elTets.
Où cet inconscient se fait sentir encore, et d'une manière très typique, c'est dans l'adaptation des mouvements aux excitations venues du dehors. L'on sait que cette adaptation est souvent réflexe, c'est-àdire, selon le sens pris par ce terme en physiologie, strictement mécanique. C'est ainsi qu'il y a des mouvements réflexes localisés, tels que les mouvements de la pupille, qui se dilate dès que la quantité de lumière diminue et se resserre aussitôt qu'elle augmente. Il y a des réflexes un peu plus étendus, tels que l'occlusion rapide et momentanée des paupières; il y en a enfin qui intéressent plusieurs groupes de muscles, comme les contractions de la face, si un mouvement imprévu nous effraie ; c'est le cas, lorsque, sans nous avertir, quelqu'un fait subitement un ^este à proximité de nos yeux.
Les mouvements réflexes s'expliquent par le passage immédiat du courant nerveux, d'un centre sensible à ,un centre moteur situé dans les centres sous-jacents, sans qu'il remonte jusqu'à l'écorce cérébrale; de plus, à moins d'être marqués et étendus, comme dans notre dernier exemple, ils n'ont, semble-t-il, aucun retentissement dans la vie psychiqpe; l'on n'a jusqu'à présent trouvé aucun effet psychique, inconscient ou autre, du travail d'adaptation réflexe de la pupille ou des paupières. Un semblable retentissement se produit pourtant déjà dans les réflexes de défense intéressant plusieurs muscles ; les sensations qui proviennent de l'accomplissement d'un mouvement non régulier ni rythmique ayant quelque importance, ne peuvent passer inaperçues, du moins à une conscience normale. Aussi, quand bien même le mouvement se serait produit sans aucun acquiescement conscient de
notre part et avant toute intervention consciente, il est, après coup, enregistré par la conscience et ne nous laisse donc pas indifférents.
Outre ces deux cas, celui du réilexe localisé, régulier, sans effet sur la vie psychique et celui du léllexe étendu, exagéré, non ordinaire, dont le résultat parvient à la conscience, il y a dans l'organisme certains mouvements attachés aux conditions physiologiques des sensations. Ces mouvements ne sont pas à proprement parler des réflexes. Us font partie intégrante de la sensation et pourtant ne sont pas enregistrés par la conscience. Celle-ci ne perçoit que ta sensar lion, reporte la sensation à l'objet e^îtérieur qui la provoque et ne sait rien du mouvement sans lequel la sensation n'aurait pu se produire. Tel est le cas des mouvements que fait le globe oculaire pour s'adapter aux rayons lumineux provenant d'un objet et amener l'oeil au point de vision exacte. Un rayon, provenant d'un corps extérieur, frappe ma rétine alors que je fixe mon regard sur ce papier qui est devant moi. Le rayon dont je parle atteint donc la périphérie de la rétine et non le point de vision exacte, qui est fixé sur mon papier. Pour voir nettement le corps qui frappe la périphérie de ma rétine, je dois faire décrire au globe oculaire des mouvements, afin d'amener le point de vision exacte à coïncider avec l'objet en question.
Or, les mouvements que j'accomplis à cet effet se produisent sans que j'en aie conscience et ils me servent à apprécier l'endroit où se trouve l'objet. Ce ne sont point précisément de simples réflexes, attendu qu'ils entreront en composition dans la sensation totale que je me formerai de l'objet, et ce ne sont pas non plus des mouvements conscients. On a proposé, pour les éléments qu'ils fournissent à la sensation, le terme de signes locaux (Lotze). Ces signes locaux sont donc des éléments psychiques, puisqu'ils font partie intégrante de la sensation, mais incons-
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cieots, puisque celle-ci ne paraît pas les conteDir, au point de vue de la conscience.
Il en est de même des autres mouvements d'adaptation des muscles. On a souvent signalé le fait suivant : je vois un corps qui, d'après son aspect, me parait lourd, mais ne l'est pas. Supposez que ce soit un poids en carton, parfaitement imité, et que je le prenne pour un véritable poids en métal de la valeur de cinq kilos. Invité à le soulever, je ferai un effort proportionné à ce qu'exige uu véritable poids de cinq kilos. Cette préparation musculaire, en temps ordinaire, est' absolument inconsciente. Ici, grâice au subterfuge, elle va être mise en pleine lumière; car le mouvement disproportionné et beaucoup trop intense que j'accomplirai n'échappera ni aux autres qui s'en amuseront, ni à moi-même qui en serai un instant surpris. Cette expérience montre ici uu fait qui passe généralement inaperçu, mais n'en a pas moins sa valeur psychologique: c'est que, pour tous les objets que nous avons quotidiennementl'habiludeile manier, nous préparons, sans le savoir, en rapport avec l'idée que nous nous faisons du poids de l'objet et de sa distance, une certaine contraction musculaire. Cette contraction musculaire et la volition dont elle émane sont inconscientes. Furent-elles jamais conscientes? Il semble que les éléments de l'adaptation musculaire soient psychiques et inconscients. Là où ils ont apparu dans la conscience, ils se sont montrés tout diltérents de ce qu'Us auraient dû être.
Voici une curieuse expérience faite sur un enfant d'un an. L'oufant étant assis, le corps retenu dans une de ces chaises que l'on emploie pour les jeunes enfants, l'on place à sa gauche, mais un peu au delà de la portée de sa main, un objet qu'il désire. Il ne peut se mettre debout pour le saisir ; il n'a recours qu'à la longueur de ses bras. S'apercevant qu'il est incapable d'y atteindre avec le, bras gauche, il essaie
avec le bras droit; et la réussite est d'autant plus impossible que; vu la position de l'objet, La distance «st plus grande encore pour la main droite que pour la main gauche. Pourquoi l'enfant a-t-il voulu «mployer la main droite? C'est que cet enfant, qui ^tait droitier, attribuait & sa droite plus de force qu'à sa gauche. Dès que la conscience intervient dans cette expérience, elle se trompe en substituant à la notion de distance la notion «de force. Cela prouve d'abord que l'adaptation musculaire ne se règle pas de façon purement réflexe, puisque nous voyons l'intervention volontaire se produire ; il y a donc ici ub travail qui n'est pas purement mécanique, mais véritablement central, et qui exige une activité propre du sujet. Seulement, ce travail central est d'ordinaire inconscient, et si la conscience veut y suppléer, elle fait fausse route, les données exactes dont se sert l'inconscient n'arrivant pas jusqu'à elle.
On en a une preuve nouvelle dans l'emploi des méthodes pathologiques. Chez de nombreuses hystériques, Binet et Féré ont constaté des mouvements inconscients d'adaptation, exactement du genre des mouvements dont nous parlons ici. Les sujets ayant les yeux fermés, on étend leur main anesthésique et Von y place successivement les poids les plus différents ; les sujets n'ont même pas conscience qu'ils soutiennent des poids, et pourtant il y a adaptation inconsciente de la tension musculaire au poids de la charge imposée. Du reste, chez les individus normaux, voici un phénomène analogue : nous nous tenons parfaitement débout sans avoir conscience des contractions musculaires que nous faisons pour maintenir l'équilibre. Binet et Féré signalent aussi, comme nous venons de le faire, que l'adaptation courante de notre effort au poids à soulever se passe inconsciemment.
U est d'une bonne méthode expérimentale défaire, pour une constatation donnée, l'épreuve opposée, dès
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qae celle-ci est possible. Nous venons de voir que dans toute sensation, et de là dans toute représeotation d'objet entrent en composition d'importants ensembles de mouvements ; bien plus, sans ces mouvements, la sensation ne se formerait pas. Or, ces mouvements sont inconscients.
. Inversement, il faut que ces éléments moteurs soient nécessaires au rappel de mémoire de nos représentations et qu'ici encore, ils soient inconscients. Or, selon plusieurs travaux contemporains, ces éléments inconscients de mouvement sont indispensables au souvenir des objets. Ribot, avec l'autorité qu'on lui connaît, a récemment consacré à cette question une excellente étude. « La reviviscence possible d'une représentation, affirrae-t-il, est, généralement, en raison directe de sa complexité et des éléments moteurs qu'elle contient. » Or, l'inconscient est surtout composé de ces éléments moteurs. Ils sont très nombreux dans les représentations visuelles et auditives. Gomme nous le disions tantât, les sensations musculaires des yeux sont essentielles dans la vision, n Les représentations visuelles sont toutes motrices >■, écrit le D'' Nuel dans son livre sur La Vision. Et Bonnier, daos son ouvrage sur L'Audition, insiste sur les mouvements des organes. Par contre, l'odorat étant très pauvrement doué au point de vue des mouvements, nous avons aussi une très mauvaise mémoire des odeurs.
Qu'est-ce qui nous permet enfin de nous rappeler l'image des mots, sinon les mouvements qui sont entrés inconsciemment dans les sensations visuelles et sonores que nous en avons, et tes mouvements, souvent inconscients encore, de la u parole intérieure », ces mouvements imperceptibles qui se produisent souvent, soit que nous suivions un discours, soit que nous pensions et discutions avec nous-mêmes: h La représentation nette d'un monument ou d'une per~
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s»nnc, ajoute encore Ribot, consiste dans la réapparition simultanée et cohérente des images visuelles et des images kinesthétiques, issues d'une perception antérieure, et dans la synthèse des actions nerveuses correspondantes, quelles qu'elles soient et dans quelque partie du système nerveux {périphérique ou central) qu'elles soient situées. »
Un autre phénomène d'inconscient psycho-physiologique, que les recherches de Ch. Féré ont fait ressortir, c'est le pouvoir dynamogênique exercé par toute sensation. Voici en quoi il consiste: toute sensation produit un effet sur l'énergie dont dispose l'organisme et, pouvons-nous ajouter aujourd'hui, par conséquent aussi sur l'émotivité, l'irritabilité, le plus ou moins d'équilibre de nos états affectifs. En d'autres termes, une sensation de son, de couleur, de goût, d'odeur qui, pour notre conscience, est rapportée à un objet et produit, au point de vue intellectuel, une représentation, et au point de vue émotif, une réaction de plaisir ou de déplaisir, produit, sur nos dispositions et notre équilibre mental, d'autres effets encore, qui échappent à la conscience. Montrer que les sensations provoquent des déplacements d'énergie dans l'organisme est possible expérimentalement, même d'une manière assez grossière et sans appareils particulièrement sensibles. Il a suffi pour cela d'employer le dynamomètre, qui consiste en on ressort muni d'appareils inscripteurs et que l'on presse dans la main ; les appareils inscrivent en kilogrammes l'intensité de la pression.
« Une excitation forte, écrit Ch. Féré, portant soit sur la vue, soit siir l'ouïe, soit sur l'odorat, soit sur le goût, détermine chez des sujets normaux une déviation notable de l'aiguille du dynamomètre. » Cette
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déviation est obtenue en comparant des pressions faites sans influence d'excitations sensibles, avec des pressions obtenues sous l'influence directe de ces excitations. Les névropathes et particulièrement les hystériques présentent des déviations beaucoup plus marquées encore dans la .pression dynamom étriqué. « Un sujet par exemple placé devant un piano donne une pression dynamométrique croissante sous l'influence de l'excitation par des sons croissants, puis l'ascension s'arrête, et les excitations suivantes produisent des effets décroissants. La sincérité du résultat est confirmée par le tracé pléthismographique pris sur le même sujet, et qui montre que, sous l'influence des' mêmes sons successifs, l'afflux du sang augmente, puis diminuedans l'avant-bras et la main. » [Ch. Féré).
L'on pourrait compléter en disant que, dans de nombreux cas, ces transformations se répercutent dans la conscience, Cela se vérifie souvent. Il nous arrive d'entendre avec plaisir une lecture, un morceau de musique, et d'en éprouver presque un allégement physique, une sensation de repos qui est la traduction, dans la conscience, de l'efTet dynamogénique. Mais si l'audition se prolonge ou si on nous l'impose en un moment inopportun,, nous nous lassons ou nous devenons impatients et agacés.
Le phénomène qui, ici, apparaît nettement dans la conscience, est, selon Cb.'Féré, général et se manifeste tout aussi bien lorsque nous n'en remarquons
Les couleurs sont classées par Féré dans un certain ordre dynamogénique, à la suite d'expériences qu'il a faites sur des sujets nerveux, chez lesquels les résultats sont particulièrement nets. Pour un sujet qui donne, comme état dynamométrique normal de la main droite, 23 kilos (chiffre très peu élevé, à cause de son état montai), la pression, sous l'influence de rayons lumineux passant à travers une lame de verre
coloré ou de gélatine colorée, change de la manière suivante : 42 pour le rouge, 35 pour l'orange, 30 pour le jaune, 28 pour le vert, 24 pour le bfeu.
Chez les sensitifs, qui ont surtout fait l'objet del'étude du D*" Féré, à l'excitation organique constatée par le dynamomètre « correspond une exaltation psychique, qui se traduit par une diminution des temps de réaction en général, une exaltation de la mémoire et de l'imagination, etc. »
L'ensemble de ces expériences nous permet donc de constater que des transformations physiologiques se produisent, provoquées par toute excitation extérieur» qui ne se limite pas au déclic d'un simple mouvement réflexe ; qu'ensuite ces transformations entrent en composition dans des faits conscients, mais sans parvenir à la. conscience sous la forme qu'elles ont en tant que processus organiques. Elles sont cependant psychiques en même temps que physiologiques, puisque nous les retrouvons fusionnées aux actions mentales : nous avons signalé, avec Ribot, la présence d'éléments moteurs dans toute représentation, aussi bien dans un souvenir que dans une sensation.
Quelle est la signification qu'on doit attribuer à ce premier groupe de faits inconscients ? Et comment interpréter ces faits ? Afin de bien les comprendre, il Fautsedébarrasserdecertains préjugés et, tout d'abord, éviter de croire avec les intellectualistes de tout temps, que la vie mentale consiste essentiellement en représentations ou idées et en associations entre les idées. Les fusions que nous venons d'étudier nousindiquent que ce ne sont pas seulement les éléments conscients qui forment des synthèses, mais que l'association. s'étend beaucoup plus loin dans les processus psychiques et s'applique à des formations beaucoup plu»
L IHCo^stlE^T psïcho-phïsiologhjlf. él
simples que les idées : ce n'est pas un des moindres^ mérites de Wundt d'avoir déHnitivement établi cette loi.
Ainsi donc, le genre spécial de liaison que nouK remarquons quand les idées dont nous avons conscience sont en rapport entre elles pour former un raisonnement existe aussi pour des faits moins apparents à l'observation interne ; et il faut bien admettre qu'ici la fusion se produit inconscie'mment, tout en gardant un caractère psychique : or, c'est là l'important. Considérer cette fusion comme n'ayant d'inconscient que les éléments physiologiques et de conscient que le résultat de leurs transformations serait forcer étrangement les faits. Car entre les éléments physiologiques et les éléments que les méthodes expérimentales ont permis de dégager (comme sont les harmoniques, le contraste des couleurs, l'adaptation motrice), il y a une différence essentielle. Ces derniers facteurs portent en eux-mêmes les marques du psychique, ils font partie déjà de la synthèse particulière qui constitue l'activité mentale. Nous n'avons pas le droit ici de substituer aux faits une hypothèse, pour le plaisir d'éluder la difficulté du psychique inconscient, ni de de rejeter celui-ci dans le physiologique, en posant comme synonymes conscient et vie mentale.
Ensuite, nous pouvons nous demander comment se forme cette synthèse inconsciente des éléments sensibles et des mouvements. Comment se produit-elle et, en somme pourquoi se réalise-t-elle mieux dans l'inconscient que si la conscience intervenait, comme nous l'avons remarqué ? Sans doute une conception statiqoe de l'esprit, selon laquelle la vie mentale serait œuvre purement individuelle et consisterait, chez chacun de nous, à acquérir graduellement des sensations, pnîs à les combiner en idées, une telle conception, dans sa naïveté, n'expliquerait rien de l'inconscient psychologique. Nous savons que Condillae avait ima-
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giné une hypothèse semblable et qne rien n'est plus artiliciel que ce genre de construction. Il faut faire son deuil de ces belles démonstrations et constater que les faits, mieui observés, mettent en déroute les plus beaux raisonnements des logiciens.
Ce qui frappe, c'est la régularité de l'inconscient psycho-physiologique, c'est la façon toute naturelle dont se règlent les phénomènes que nous venons d'étudier. Ainsi, nous n'avons aucun souvenir d'avoir fait effort volontaire pour les adaptations musculaires auxquelles nous avons fait allusion dans ce chapitre, tandis que nous savons très bien nous être exercés beaucoup quand il s'agissait d'une habileté technique, métier ou art, de la prononciation d'une tangue étrangère ou encore d'un sport. L'explication est à trouver en ceci : les synthèses d'éléments sensibles et les adaptations motrices, ensuite la fusion d'éléments moteurs dans la sensation, enfin la réaction organique aux impressions sensibles ne se recommencent pas pour chaque individu, mais sont fixées héréditaire- *ment, non seulement chez l'homme, mais dans toute l'évolution animale.
Ainsi l'adaptation inconsciente des mouvements aux circonstances extérieures s'observe plus fortement encore chez les animaux et dans un plus vaste domaine de faits chez eux que chez l'homme. Nous devrions remonter à l'origine de )a vie psychique pour savoir que la première excitation extérieure qui a touché un être vivant a produit non pas un élément purement intellectuel, une sensation, mais un mouvement, une réaction ; la fusion de l'irritabilité et du mouvement s'est faite aussitôt et a été ressentie comme impression obscure d'activité. La vie psychologique n'a pas dévié à ce point que de n'être plus ce qu'elle était d'abord. Elle est restée au contraire, essentiellement, la fusion de sensations et de mouvements, et ce ne sont que ses produits tout à fait supérieurs qui lui
L INCONSCIENT PSÏCHO-PHÏSIOLOGIOtE oé
donoeot l'aspect intellectualisé qu'elle prend daus les livres,
Mais si nous considérons ce qu'elle est dans ses manifestations ordinaires, elle rappellera ses origines. C'est donc par une hérédité très lointaine que s'est fixé ce psychique inconscient qu'est l'inconscient psychophysiologique. Il serait bien plus extraordinaire, quand on se place i ce point de vue, que l'inconscient n'existât pas et que toute la vie mentale se fût volatilisée en une superstructure artificielle de notions abstraites. K L'intelligence, écrit très bien Gustave Le Bon, n'est pas, ainsi qu'on l'a cru longtemps, le facteur le plus important de la vie mentale. L'inconscient élabore, et les résultats de cette élaboration arrivent tout formés à l'intelligence. »