CHAPITRE m L'INCONSCtENT AUTOMATrQUE
Le deuxième chapitre a été consacré à cette forme d'activité inconsciente qui se manifeste dans les processus psychiques les plus simples et en quelque sorte situés le plus en dehors de ce que la conscience nous fait connaître de notre vie mentale. Il s'est agi de la composition de nos sensations et de nos mouvements d'adaptation. Nous avons commencé par les actes psychiques les plus élémentaires et les plus péri phériques. Nous pénétrerons graduellement dans la structure complexes de notre activité spirituelle. Les faits étudiés jusqu'à présent se rapprochent des moumements réflexes; ils sont, dans la hiérarchie de nos réactions, situés immédiatement au-dessus des réflexes composés, mais ils ont, de plus que ceux-ci, un caractère psychique indéniable; ils font partie déjà de la vie mentale, mais à l'état caché, inconscient.
Nous étudierons à présent une grande classe de faits qui présentent, eux aussi', une part considérable d'activité inconsciente : ce sont les faits dont l'ensemble constitue l'inconscient automatique, appelé aussi automatisme psychologique ou encore subconscient. Pour abréger, nous emploierons ce terme de subconscient en parlant des' faits d'inconscient automatique qui seront analysés dans notre troisième chapitre.
L INCONSCIENT AUTOMATIQUE JD
g 1. — Le> monvemenU inconicienta.
Le 1" mtiî 1832, la Revue de» Deux Mondes publiait une lettre que Chevreul écrivait à Ampère, Elle commence ainsi : « Vous me demandez une description des expériences que je fis en 1812 pour savoir s'il est vrai, comme plusieurs personnes me l'avaient assuré, qu'un pendule formé d'un corps lourd et d'un fil flexible oscille lorsqu'on le lient à la main au-dessus de certains corps, quoique le bras soit immobile ». Le pendule dont se servait Chevreul était un anneau de fer suspendu à un fil de chanvre. Si l'on tenait l'extrémité libre du fil, l'anneau de fer, ainsi suspendu, oscillait, le bras qui le tenait restant immobile. On crut d'abord que ces oscillations étaient provoquées par les corps situés en dessous du pendule et que certains corps, par exemple l'eau, un bloc de métal, un être vivant, étaient aptes è, les produire. Cbevreul commença par interposer entre les corps et le pendule un isolant (une plaque de verre, un gâteau de résine) ; il vit cesser les oscillations. L'expérience fut répétée et donna les mêmes résultats chez plusieurs personnes. Chevreul pourtant se demanda si la cause des oscillations du pendule ne résidait pas dans des mouvements imperceptibles du bras et il appuya le bras droit des personnes se prêtant à l'eipérience sur un support de bois qu'il faisait avancer à volonté de l'épaule à la main. Or, plus l'appui s'approchait de la main, plus le mouvement décroissait; il cessait dès que les doigts eux-mêmes étaient appuyés.
L'origine des oscillations était donc à. chercher dans des mouvements inconscients du bras. Les expériences furent refaites par Chevreul avec une attention particuhère, et il sentit en lui h une disposition, une tendance au mouvement, qui, tout involontaire qu'elle semblait, était d'autant plus satisfaite que lo
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pendule décrivait de plus grands arcs )>. Les yeux bandés, il reprit l'expérience, et les personnes présentes constatèrent que le mouvement diminuait et que les corps placés sous le pendule, pas plus que les corps interposés, n'avaient d'influence sur tes oscillations.
Chevreul s'expliqua ces expériences ainsi : les mouvements DOD perçus du bras causent les oscillations ; une fois commencées, elles augmentent par la disposition ou tendance au mouvement que leur constatation crée dans l'esprit du sujet en expérience; si l'on a la pensée qu'une chose arrêtera le mouvement {tels que les corps isolateurs cités), le mouvement en effet s'arrête ; ilya une liaison entre Hdée et les mouvements.
K Le pendule, écrit A. Binet, n'est qu'un instrument commode pour enregistrer les mouvements inconscients de la main : et il les rend visibles' en les amplifiant. ■ Et Charles Richet résume la découverte de Chevreul par ces mots : « Parmi les mouvements musculaires, il en est un grand nombre qui ne sont ni connus ni voulus de celui qui les exécute ». Cette explication, ajoute-t-il, donne la clé de phénomènes qui, sans elle, paraîtraient surnaturels. 11 en est sans doute ainsi de toute émotion et de toute pensée ; elles sont chaque fois accompagnées d'un mouvement; en même temps qu'une émotion ou une idée se présente à l'esprit, « il y a simultanément un changement dans la pression du sang, dans le rythme du cœur, dans le rythme de la respiration, dans la tension des divers muscles, dans la sécrétion des glandes, dans la circulation périphérique des divers organes ». Ce mouvement est involontaire et très souvent inconscient.
Et plus loin : une pensée se traduit au dehors par des mouvements, qui peuvent être volontaires et conscients, involontaires et conscients, involontaires et inconscients. D'après des expériences faifes avec Gley, ces mouvements involontaires s'exagèrent sous l'influence du hachisch. Et Richet conclut, d'expériences
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qu'il rapporte,àl'existenceDon seulement d'un incons' cient musculaire, mais d'un inconscient intellectuel.
Dans le même sens, Bechterew écrit ; « Si l'on Terme les yeux en évoquant un mouvement rotatoire, cette évocation sufilt pour déterminer un mouvement de la main. Cela devient visible si l'on tient un fil avec une petite boule au bout, le bras fortement tendy en avant : la boule commence aussitôt à. exécuter un mouvement circulaire. Si on évoque un mouvement droit, la boule se déplacera en ligne droite ».
Ce senties mouvements inconscients qui expliquent encore un certain nombre de faits observés dans les expériences de tables tournantes et dans les communieations typtologiques, c'est-à-dire dans les réponses données parles coupsquefrappentles piedsdelatable. La rotation imprimée à la table provient d'une tension nerveuse et musculaire inconsciente qui communique l'impulsion à l'objet. Les réponses par coups frappés sont manifestement inconscientes chez le sujet dont elles émanent, ainsi que j'ai eu l'occasion de le constater moi-même. C'est l'un des assistants qui répond sans s'en douter. Flournoy signale à ce propos l'art de certains médiums qui soutirent des réponses à d'autres personnes prenant part à l'expérience ; ils sont capables de ressentir les moindres mouvements des mains imposées sur la table.
L'attention du public a été attirée sur ces mouve- , ments involontaires et inconscients par les expériences de Cumberland et la prétendue «lecture de pensées». L'expérimentateur, se guidant d'après les mouvements musculaires et les mouvements d'expression du sujel, devinait où se trouvait un objet auquel la personne en expérience pensait. Gley eut l'idée de refaire les expériences consistant à tenir la main du sujet et à deviner la chose à laquelle il pense ; mais il étudia les mouvements par des méthodes précises d'inscription ; les mouvements de la main du
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sujet sont reçus par le tambour d'un cardiographe double et transmis & l'ampoule qui porte le levier enregistreur : c'est le dispositif bien connu de Marey.
l'rès de cent expériences ont été faites; comme l'indiquent les tracés reproduits, les mouvements inconscients de la main deviennent de plus en plus intenses quand on se rapproche de l'objet cherché ; puis, lorsqu'on est sur le point de trouver, la main se relâche chez certains sujets, les mouvements cessent soudain; chez d'autres, on constate une contraction énergique. En général, ces mouvements sont tout à fait inconscients. Certains sujets, par contre, en ont conscience, mais d'une manière vague, et ils ne peuvent s'empêcher de les faire. Comme Chevreul et Ch. Richet, Gley en cherche l'explication dans une théorie psychologique : toute image mentale et tout , sentiment sont liés à des mouvements.
Dans les expériences dites de Cumberland, ces mouvements se produisent dès qu'on pense fortement àun objet; si une émotion s'y ajoute, comme chez certaines personnes, on constate une accélération des mouvements respiratoires et parfois des battements du cœur. Gley a enregistré aupneumographedeMareyles mouvements respiratoires d'un de ses sujets.
Voici une autre expérience imaginée par Gley et qui, comme les précédentes, peut être faite sur les sujets normaux. Je l'ai répétée moi-même et j'ai constaté exactement les mêmes résultats que cet auteur. L'expérimentateur tient la main du snjet, munie d'an crayon placé dans la position ordinaire de l'écriture ; il prie le sujet de penser avec intensité à un nom, mais de ne pas s'occuper de sa main, de regarder ailleurs. En se guidant d'après les mouvements inconscients de la main, l'expérimentateur obtient le tracé du nom pensé.
Ces faits ont été étudiés peu après Richet et Gley,
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par Preyer, Tarchanoff, Guicciardi et Ferrari ; d'autre part, Binet et Féré ont consacré d'importants travaux aux mouTements inconscients chez les hystériques. Certains auteurs, comme Ferrari, considèrent du reste les liseurs de .pensée comme ayant une hyperesthésie très manifeste de la subconscience et constituant une variété de la catégorie qui comprend les hypnotisés, les hystériques extra-lucides et peut-être les médiums ; il veut leur donner comme caractère général la désagrégation de la personnalité dont l'idée estemprunlée à Pierre Janet, avec constitution permanente ou transitoire d'une personnalité subconsciente qui est jusqu'à un certain point en relation avec la personnalité consciente.
Les expériences faites par Gley ne permettent pourtant en rien de conclure dans des termes aussi exclusifs, et nous avons constaté que les phénomènes dont il s'agit se produisent parfaitement à l'état normal et que tout individu d'intelligence moyenne peut être tour à tour, dans ce genre de faits, et un sujet passable et un expérimentateur. Ferrari avait observé surtout, avec le D' Guicciardi, un jeune Anglais, John Dalton, chez qui, comme pour tous ceux qui se font une spécialité de la «divination de la pensée», la sensibilité esthypertrophiée dans un certain domaine: d'où la naissance de phénomènes qui, sans être pathologiques, peuvent cependant être appelés anormaux.
Ce type nous servira de transition aux types d'un caractère pathologique marqué, chez lesquels ces mouvements inconscients apparaissent tout à fait nettement. Voici ce que constataient à ce propos Binet et Féré, On sait que l'hystérie est aujourd'hui, par la très grande majorité des auteurs, considérée comme une maladie mentale, proprement psychologique, qui se manifeste par la présence de zones insensibles (par exemple insensibililé d'un bras) et d'apparentes paralysies, et qu'elle se caractérise par un abaissement de
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l'attention et du pouvoir de syntliëse de l'esprit, d'où résulte une tendance à la dissociation de la personnalité.
Une idée; un système d'images et de mouvements échappent au contrôle et même à la connaissance de l'ensemble des autres systèmes qui constituent la personnalité. Il y a donc ici un rétrécissement du champ de ta conscience, c'est-à-dire du nombre de phénomènes psychologiques qui peuvent être synthétisés simultanément dans irtie même conscience personnelle. C'est une diminution de la richesse mentale, un abaissement du niveau de l'esprit. 11 est nécessaire d'étabiir d'abord cette définition précise, le langage courant appelant souvent hystérique une personne ardente ou exaltée. On voit que cette dénomination populaire n'a aucun rapport avec les faits précis.
On comprendra maintenant les phénomènes qu'étudièrent Binet et Féré. Si l'expérimentateur imprime, chez un sujet hystérique, un mouvement régulier au bras anesthésique, ou voit se continuer ce mouvement pendant un certain temps, à l'insu du sujet et sans qu'il puisse simuler le mouvement, car il a perdu la conscience des mouvements passifs.
On peut étudier particulièrement ce phénomène dans les mouvements graphiques tracés parla main auesthésique et l'on peut aisément cacher aux yeux du sujet sa propre main au moyen d'un écran. L'expérimentateur fait tracer à la main insensible du malade le chiffre 3, puis U s'arrête. Immédiatement, chez un des sujets de Binet et Féré, après un court intervalle chez un autre, la main s'agite et recommence le mouvement en reproduisant le chiffre 3 tantôt une fois, tantôt plusieurs fois. La même expérience réussit avec des mots de cinq à dix lettres. Si le mot est compliqué, le malade se plaint d'une fatigue cérébrale, aussitôt disperaée après l'expérience.
Le mouvement graphique peut être volontaire : le
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sujet hystérique écrit, yeux fermés, avec un bras ayant perdu la sensibilité cutanée, la sensibilité profonde et la conscience des mouvements passifs. Il écrit plusieurs fois la même lettre ; on lui donne l'ordre de s'arrêter, il croit le faire, mais continue à tracer cette lettre sans le remarquer. Nous avons signalé précédemment, chez les mêmes malades, l'adaptation inconsciente de l'effort musculaire au poids à soutenir. L'expérience faite chez les sujets normaux par le D' Gley consistait, pour l'expérimentateur, à suivre les mouvements inconscients de la main du sujet et à se guider ainsi pour lui faire tracer, à son insu, le mot auquel pense le sujet, cette expérience est très facile . à obtenir de la main anesthésiée des hystériques, sans qu'on doive la conduire. L'hystérie présente l'exagération des mouvements inconscients normaux.
Une autre malade, désignée par Binet et Féré du nom de Saiot-A... présente des phénomènes plus complets encore de mouvements automatiques : si on lui fait tr^tcerla lettre L, par exemple, sa main anesthésique écrit spontanément Louise (son nom), puis son adresse, les noms de ses frères et sœurs et leur adresse; pendant ce temps, elle cause de toute autre chose, les yeux fermés et la main cachée par un écran. Des cas analogues ont été signalés par Taine et par Pierre Janet. Ces mouvements inconscients présentent chez les hystériques une énergie très curieuse. Si l'expérimentateur tente de les arrêter pendant qu'ils se produisent, il rencontre une grande résistance. Si l'on attire sur eux l'attention du sujet qui les accomplit, celui-ci en est très étonné et ne parvient pas aies arrêter. Enlln, leur persistance est telle qu'on les voit, chez quelques malades, survivre i la perte de la motilité.
On est donc en présence ici d'une indépendance singulière que prennent des ensembles de mouvements par rapport k la personnalité du sujet. Celle-ci
{Communique ayec les autres personnes par la parole et le mouvement volontaire, tandis que s'organisent A, part des mouvements et des états psychiques correspondant à ces mouvements; ceus-ci comprennent des images mentales inconscientes, leurs corrélations entre elles et leur liaisons avec les mouvements correspondants. Chez certains sujets, cette personnalité secondaire est plus développée que chez d'antres. Ainsi, dans le dernier cas cité, elle est déjà assez complexe.
La personnalité secondaire comprend aussi des éléments sensitifs, comme le montrent plusieurs expériences précises. En voici une, rapportée par Bioet, qui a été faite sur deux sujets hystériques, avec anesthésie unilatérale. Si on place à leur insu le dynamomètre dans leur main anesthésique, ils ne font aucun mouvement. On les prie de serrer plusieurs fois de suite le dynamomètre : le mouvement volontaire s'accomplit. Puis on enlève l'instrument et, après un certain temps, on le replace dans la main du sujet : cette fois la main recommence à le serrer énergtquement, mais inconsciemment. Par conséquent, le contact du dynamomètre sur la main a été perçu, inconsciemment encore ; par une mémoire musculaire dont le sujet n'a aucune idée, les mouvements se reproduisent. Cet acte, qui échappe à la personnalité, comprend donc sensation, mémoire, mouvement et association de sensations et de mouvements. On observe même une adaptation inconsciente aux objets familiers qu'on place dans la main du sujet, à son insu. Cela prouve, dit Binet, le caractère psychique du phéno-
§2. — La pathologie du siil)ci)nB oient.
Chacun sait l'importance qu'ont prise depuis une quarantaine d'années les recherches sur l'hystérie, le
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somnambulisme, les cas de double personnalité. De nombreux travaux sur ces matières, parmi lesquels nous citerons ceux de Binet, de Pierre Janet, de Morton Prince, ont dépassé les raurs des cliniques et des laboratoires et ont atteint le public. D'ingénieux esprits ont recherché les ressemblances entre certains cas pathologiques traités par les médecins et la psychologie des personnages étranges rencontrés dans les romans ou dans Ips drames.
11 serait impossible de donner ici un aperçu de l'ensemble des travaux réalisés dans cette matière. Nous ferons un choix et citerons quelques résultats importants et quelques exemples typiques, pour montrer l'utilité que l'étude de l'inconscient peut retirer de certaines maladies mentales.
L'automatisme psychologique s'étudie le mieux chez les hystériques à cause de la désagrégation mentale ; chez les sujets normaux, il fait partie de la synthèse. Quand Binet prend, comme exemples d'actes inconscients, marcher, s'asseoir, tourner la page d'un livre, ce sont évidemment là des actes qui, dans la vie ordi- Daire, n'attireront l'attention de personne, pour la bonne raison qu'ils se produiront au moment oii il faudra, feront partie d'un ensemble de mouvements ordonnés par la conscience et concorderont avec celleci vers un but. Les mouvements subconscients ne se montrent véritablement grossis et frappants que s'ils se désagrègent de la synthèse. Quand ils le font chez des individus normaux fatigués, ceux-ci s'en aperçoivent vite et se reposent. C'est pour mieux connaître le subconscient qu'on s'est attaché à l'étude des hystériques.
Disons-le en passant, les théories par lesquelles on essaie d'interpréter les faits de désagrégation mentale nous intéressent ici moins que les exemples. Au surplus, la psycho-pathologie conduit à des explications au sujet desquelles on ne saurait être assez prudent.
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On se rendra compte des interprétations contradictoires auxquelles mènent les mêmes faits, si l'on compare les théories de Pierre Janet et celles de SoUier. Les exemples que nous choisirons, nous les étudierons surtout au point de vue de l'indépendance des fonctions subconscientes. Nous adopterons l'expression de désagrégation mentale, d'usage presque courant, puisqu'elle indique bien le rapport entre l'bypertrophie de certains processus subconscients et ce qu'on appelle aujourd'hui la synthèse mentale; mais nous savons d'autre part que l'emploi de ce terme ne doit pas impliquer pour nous une théorie intellectualiste. Nous reconnaissons avec Sollier que les états atTectifs ont une importance primordiale dans les faits que nousétudionsici. « C'est toujours, écrit-il, gr&ce à uneimpressionnabilité, aune émotivité excessive, constitutionnelle ou acquise, que le moindre trouble physiologique, que le moindre malaise est capable d'impressionner tellement le sujet, que la représentation seule suffit ensuite 4 le ramener et à déterminer sa persistance ou son rappel à la moindre occasion. » Du reste, la suite de notre étude mettra en lumière l'importance des états affectifs dans la désagrégation mentale. Cette émotivité, dit ailleurs le même auteur, représente ndre réaction personnelle. Elle précède ce que Pierre Janet appelle états psychasténiques, ce que 3ollier nomme la folie du doute. Mais ces dénominalions importent peu k notre recherche ; c'est l'inconscient que nous essaierons de dégager. Les essais d'explication viendront ensuite.
Les actes inconscients les plus simples, décrits par Lasègue sous le nom de catalepsies partielles, ont été signalés au précédent paragraphe: ce sont des continuations de mouvements, des adaptations inconscientes (comme l'effort approprié au poids, les mouvements de défense quand l'expérimentateur provoque une douleur chez le sujet) : tous ces mouvements se
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passent à l'insu du sujet; ils ont les caractères ordi- Daires des mouvements coordonpés, sauf un : la conscience personnelle qUt les perçoit et les dirige.
Ces phénomènes s'accentuent encore dans l'exagération typique que prend la distraction chez les hystériques. Ainsi l'une des malades bien connues du D' Pierre Janet, Léonie, étant éveillée et causant attentivement avec une autre personne, le D' Janet soulève son bras droit qui reste dans la position qu'il lui donne ; s'il imprime un mouvement au bras, le bras continue le mouvement, à l'insu du sujet : nous sommes ici en présence d'un cas où le processus mental de la distraction se manifeste comme une dissociation de certains actes qui se continuent, en dehors de la personnalité, alors que dans les cas de bon équilibre, le' sujet fait obéir ses mouvements à la synthèse volontaire.
Un degré plus loin : attentive à une conversation, la malade accomplit, sans les entendre, les ordres queluidonoeledocteur, elle marche, met ses gants sans s'en apercevoir et même, elle a des hallucinations suggérées à son insu: elle voit un papillon imaginaire; elle a conscience de l'hallucination, mais ne sait rien de la suggestion qui raproduite.Ellel'aentenduesans l'entendre.
Une dissociation plus marquée encore se rencontre chez un malade ayant des attaques de délire alcoolique. En pleine convalescence, il se lève, parle, ne délire plus que la nuit. Il u'a jamais été hypnotisé. Un jour l'expérience suivante fut faite ; pendant que son médecin lui parle, Pierre Janet se place derrière le malade, lui ordonne de lever le bras, le fait marcher, s'asseoir, s'agenouiller, se coucher à plat ventre sans qu'il le sache. Il continue à parler à son docteur, et quand celui-ci lui demande comment il se tient pour lui parler, le malade répond qu'il est debout près de son lit et ne bouge pas ! Anesthésie s '
et hallucination. — Mais les dispositions aux actes inconscients né furent pas de longue durée chez ce sujet ; le lendemam, l'expérience ne réussit déjà plus. Avec la guérison, toute, tendance à la dissociation disparaît.
Un intéressant exemple de sensation perçue par l'inconscient et déterminant un acte de nature psychique a été cité par A. Binet et est resté célèbre : l'expérimentateur prend la main insensible du sujet hystérique, la place derrière l'écran et la pique neuf fois avec une épingle; puis ii demande au sujet de penser un chiiîre quelconque et de l'énoncer ; il choisit le chiffre 9, exactement celui qui correspond au nombre des piqûres. Or, il est prouvé qu'il n'a pas senti celles-ci. « L'excitation, quoique non sentie, non perçue par son moi normal, a produit un certain effet sur ce moi ; elle y a amené une idée, l'idée du nombre des piqûres. »
L'on a observé aussi que les hystériques pouvaient faire inconsciemment une opération arithmétique ou écrire une lettre très sensée, comme le sujet Lucie du D' Pierre Janet, qui ne reconnaît pas être l'auteur d'une lettre écrite de sa propre main.
Ce ne sont pas seulement des systèmes de mouvements qui peuvent se détacher de la conscience personnelle, mais encoredes systèmes d'idées. Les systèmes d'idées qui se disloquent ainsi continuent à végéter et peuvent renaître. Il suffit qu'une seule impression, un mot, un détail ayant quelque rapport avec eux se produise pour que le système parasitaire d'idées se déchaîne. Alors le sujet est incapable de s'empêcher de rassembler tout ce qu'il peut pour empirer l'action du système ; il ne songe pas à le refréner et ne pourrait du reste le faire. Plusieurs auteurs ont, Â cause de ce caractère, insisté sur la nature dynamique du subconscient. Il est latent et agissant, selon E. Pattini. G. Dromard parle du rôle de première îm-
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portance que joue, dans l'inconscient dynamique, le résidu des synthèses multiples qui sont emmagasinées par t'esprit.
Les idées qui se développent inconsciemment chez les hystériques ont une influence variable sur leur état; certains cas de rêves pathologiques en fournissent une preuve évidente. Une malade, préoccupée d'un changement de domicile, r6ve qu'elle fait son déménagement; les ébauches de mouvements que provoque ce rêve ont pour effet qu'elle se réveille avec bras et jambes contractures et comme crispés.
Nous citerons en détail un cas très intéressant. Le D'' Paul Farez a soigné une fausse angine de poitrine consécutive à un rêve subconscient. La malade est une dame de trente-cinq ans, mariée, mère de famille; antécédents névropathiques. Symptômes hystériques : rétrécissement du champ visuel pour les deux yeux, hémianesthésîe droite, plaques insensibles sur le corps. Pas de lésion cardiaque. Quinze ans avant les faits rapportés, profond sommeil simulant la mort pendant plusieurs heures; au . réveil, amnésie, dérangement des fonctions, insensibilité, incapacité de tenir un objet. Des contrariétés et de récentes préoccupations de famille ainsi que des émotions violentes la rendent irritable : un coup de sonnette, an bruit quelconque la font tressaillir et lui causent un ébranlement moral terrible. La malade se plaint de palpitations et d'angoisse précordiale. Les douleurs disparaissent par simple suggestion. Le D' Farez rétablit la sensibilité locale des régions précordiales et sternales, qu'il avait constatées anesthésiques à la piqûre. Les douleurs disparaissent quelques jours seulement, puis reviennent.
C'est alors que le D^ Farez pense aux rêves pathogènes, rêves qui, sans laisser de trace dans la
coDScience au réveil, persistent à l'état subconscient et provoquent des états morbides. Comment les découvrir? Il hypnotise la malade et parvient à retrouver ainsi le rêve et è. le lui faire raconter. On sait qu'il existe une mémoire qui se continue d'un état à un état semblable, par exemple d'un état hypnotique à un autre, d'un état de sommeil accompagné de rêves è. un autre, et que la suggestion hypnotique peut reconstituer des états inconscients. Ainsi est découvert le rêve oublié : la malade est terrifiée en voryant des voleurs entrer chez elle; elle se sent rivée à son lit, incapable de se mouvoir, veut crier, mais ne le peut. Son cœur bat violemment. Le matin, le rêve est oublié, mais produit de la courbature, de l'anesthésie et les douleurs signalées plus haut.
Malgré un traitement psychothérapique, à la suite de nouvelles et violentes émotions, survenues quelques semaines après, ainsi que de certains troubles fonctionnels et périodiques, elle s& trouve dans un état anormal; une nouvelle crise d'angine de poitrine éclate, causée de nouveau par le travail inconscient d'un rêve. Le sujet avait lu, dans un roman, une histoire de supplices : on y décrivait comment on enfonce le supplicié dans un trou, les pieds pris dans unétau; les jambes s'enflent; on l'enterre vif, il meurt étouffé. Le simple fait d'avoir, k l'état de veille, ouvert le roman en question, donne le déclic à une association inconsciente d'idées et d'impressions se traduisant par une crise d'angine de poitrine.
Ces différents exemples nous font comprendre comment des états de conscience peuvent s'organiser en dehors de la personnalité consciente originaire du sujet. Dans ce qui précède, ces états de conscience forment un ensemble déjà important. Nous envisagerons à présent les cas plus marqués de désagré-
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L INCOnaCIBNT AUTOMATIQUE %{)
galion psychique, ceux que l'on désigne ordinairement sous le nom de double personnalité. Auparavant, nous rapporterons une observation encore peu connue faite par Morton Prince, dans laquelle il est bien établi que le subconscient ne peut s'expliquer physiologiquement, comme certains savants le pensent, mais porte bien les caractères de la vie psychique.
Il s'agit d'un cas de double personnalité chez une femme, désignée par B.\; l'une des personnalités est A, l'autre B; B est la forme subconsciente (ou, comme le dit parfois Morton Prince, coconsciente) par rapport è, X; \ ne se doute pas de cette vie subconsciente; B, la personnalité subconsclente, prétend avoir des perceptions, des pensées, des sentiments distincts de ceux de A et, de plus, connaître la vie mentale de A. Quand le sujet se manifeste sous son caractère B, avec sa mentalité subconsciente, il affirme qu'il en est ainsi. On hypnotise B : B hypnotisé est désigné par b; dans l'état d'hypnose, b soutient la même chose que dans son état subconscient non hypnotisé ou B.
Morton Prince dispose l'expérience suivante : la personnalité subconsciente étant hypnotisée, il est convenu avec elle qu'elle fera une opération arithmétique consistant k compter le nombre de secondes compris entre deux moments du jour qu'on lui indiquera en heures et en minutes. Le problème ne sera donné que quand b indiquera que A. est présent. On ne dit rien à A. 11 fut convenu encore que l'on lixeraît l'attention de A en lui faisant transcrire des vers connus sur une feuille de papier, tandis que dans un coin se trouveraient les données du problème. A ne comprendrait rien à ces chilTres, même en les remarquant. Si, par contre, la personnalité subconsciente B était ce qu'elle disait, b verrait les chiCTres et résoudrait le problème convenu. Dans un
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coin (le la feuille étaienl ÎDScrits les nombres J .'- Impossible de savoir leur sens, si l'on n'est pas averti.
A écrit les vers, les lit, les commente et ne remarque pas les chiffres. On chasge A enb; il était convenu avec f>, que, dès qu'il se manifesterait, il lui faudrait donner instantanément \& réponse. Or, au moment où b apparut, le sujet cria la réponse 4tf80 et décrivit comment il l'avait trouvée. Le subconscient avait donc travaillé indépendamment de A, pendant que A commentait ses vers.
Deuxième expérience : pour s'assurer que la personnalité subconsciente n'a pas résolu le problème après son apparition, malgré la rapidité avec laquelle la réponse fut donnée, tandis que A' conversait, on Ht résoudre à B un problème analogue, par l'écriture automatique. A ne s'aperçut pas des mouvements de sa main. Il fallait chercher combien de secondes entre! h. 43 et 3 h. 39. II y eut une légère erreur. La main inscrivit 114 minutes au lieu de 116, mais on peut suivre sur le papier les étapes du problème. On y lisait que de 1 h. 43 à 3 h. 39, cela donnait 2 heures moins .... Puis la phrase n'avait pas été achevée. Le nombre 114 fut écrit" et multiplié par 60 avec la .disposition habituelle, et la réponse fut 6840.
Troisième expérience : le D' Morton Prince avait fait apprendre à B un certain nombre de signes d'une sténographie qu'il avait imaginée à son usage. Aussitôt que B les eut appris, Morton Prince la changea eo A et écrivit une phrase au moyen de ces signes. A n'y comprit rien, tandis que sa main transcrivait automatiquement et à son insu la phrase en caractères courants.
La conclusion est que chiffres et signes ont été interprétés d'une manière subconsciente. Que de telles perceptions, de tels calculs, de semblables interprétations puissent être attribués à des processus