‹ L'incrédulité moderneChapitre 3 sur 3 · MODERNE · texte numérisé non relu

MODERNE

Sans Dieu dans le monde.

Eph., II, 12.

C'est pour l'instruction des hommes qu'est établi le ministère chrétien ; sa destination est de leur prêcher, dans tous les siècles, la vérité et la sainteté; il faut donc qu'il s'accom.mode à la constante mobilité du monde moral et aux divers changemens de scène qui y surviennent; il faut qu'il se tienne prêt à repousser les attaques de l'impiété et de l'erreur, de quelque forme qu'elles puissent se revêtir. L'Église et le monde forment deux sociétés si distinctes ; ils sont gouvernés par des principes et des maximes si opposés, que, non seulement en raison de cette opposition continuelle, mais encore pour se conformer aux avertissemens exprès de l'Ecriture, le vrai chrétien doit s'attendre à un état de guerre permanent, mais avec la consolante assurance que l'Eglise, semblable à ce buisson ardent que vit Moïse dans la terre de Madian, peut bien être environnée de flammes, mais n'en sera jamais consumée.

Délivrée des persécutions de la puissance romaine ^ l'Eglise ne lit que changer de tribulations et d'épreuves. A l'oppression d'une violence extérieure succédèrent les attaques d'ennemis domestiques, bien plus habiles et bien plus dangereux. Le libre examen, ce droit justement réclamé et conquis au temps de la Réfor-

matioii , dégénéra , dans les mains d'hommes qui professaient les principes, mais étaient loin de l'esprit des réforma ternes , en un goût de raffinemens spéculatifs, et par conséquent en une source de disputes, de factions et d'héi^ésies. Pendant que les protestans s'occupaient ayec plus de chaleur des points sur lesquels ils différaient , que de ceux sur lesquels ils étaient d'accord; pendant qu'on mettait plus de zèle à régler des cérémonies et à défendre des subtilités , qu'à maintenir les vérités simples de la révélation , les doux fruits de la paix et de la charité périssaient sous les orages d'une controverse passionnée.

Dans cet état de désunion et de trouble de l'Église chrétienne , les hommes qui n'avaient jamais cherché à pénétrer l'esprit du christianisme, se sentirent disposés à soupçonner qu'une incertitude générale était nécessairement inhérente à une question si féconde en disputes, et que toute religion véritablement appuyée sur une révélation divine , n'aurait jamais pu amener une telle discordance et de principes et de rites parmi ses sectateurs. C'est ainsi que l'incrédulité a été enfantée tout à la fois et par l'esprit irréligieux , et par cette critique malveillante si opposée à la piété, qui a pour but, non pas de peser les évidences du christianisme, mais de publier les vices et les imperfections de ceux qui font profession de christianisme. Les phases diverses par lesquelles elle a passé ont toutes été marquées par un nouveau degré d'impiété; car, par une sage disposition de la Providence , lorsque les hommes, dans leur orgueil insensé, croient pouvoir marcher sans guide, et ferment volontairement les yeux à la lumière du ciel , ils ne font plus que tomber à chaque pas dans de nouvelles erreurs, jusqu'à ce que leur extravagance se réfute elle-même , et que le poi-

son de leurs principes en soit en même temps l'antidote. Que telle ait été la marche de l'incrédulité, c'est ce qu'une revue rapide de son histoire suffira pour nous démontrer;

Lord Herbert, le premier et le plus pur des librespenseurs anglais, qui vivait au commencement du règne de Charles P% entreprit moins d'attaquer la doctrine ou la morale des Ecritures, que d'en contester la nécessité, en s'efforcant de prouver que les seules lumières naturelles suffisent pour nous enseigner clairement les grands principes de l'unité de Dieu, d'un gouvernement moral , et d'un monde à venir. Bolingbroke et plusieurs autres des successeurs d'HERBERT, allèrent beaucoup plus avant, et essayèrent d'ébranler les preuves du caractère moral de la Divinité, et par conséquent les idées de récompenses et de punitions après cette vie; ne laissant à l'Etre Suprême d'autres perfections que celles qui appartiennent à une cause première, ou à un grand et tout puissant architecte de l'univers. Après lui, mais à une distance considérable, vint Hume, sinon le plus philosophe, du moins le plus subtil des déistes; Hume, qui, en embrouillant les rapports de cause et d'effet, entreprit hardiment d'introduire un scepticisme universel , et de répandre sur tout le domaine de la morale des ténèbres plus épaisses que celles d'Égjpte. Plus tard pullulèrent les apôtres du scepticisme, et l'incrédulité vit accourir sous son étendard une foule de prosélytes : elle sut v attirer la jeunesse et les esprits superficiels par l'adresse insidieuse de ses sophismes, les hommes frivoles par la renommée littéraire de ses champions , et les libertins par la commode licence de ses principes. Enfin l'athéisme, dédaignant toute espèce de voile, l'athéisme osa se montrer.

Animés par le nombre, enhardis par le succès, les incrédules de nos jours ont donné une nouvelle direction à leurs efforts , et imprimé un nouveau caractère au débordement sans cesse croissant de leurs productions impies.

En s'unissant plus étroitement entre eux, en donnant à toutes leurs productions littéraires une teinte d'irréligion, ils ne visent à rien de moins qu'à se rendre maîtres de l'esprit public , et , tout en affectant le plus ardent amour de la vertu, à amener le divorce le plus complet entre la morale et la religion. En se donnant pour des professeurs de vertu , pour des guides de conduite, ils se proposent de révolutionner la morale, de régénérer le monde par une méthode entièrement neuve, et d'élever le temple de la vertu, non seulement sans l'aide de la religion , mais sur les ruines de ses principes et sur le plus insultant mépris de ses commandemens. Une circonstance dont leur parti a tiré un prodigieux accroissement en nombre et en force, c'est la secousse terrible qu'a reçue, il y a près d'un demi -siècle, le monde politique, ce sont les grands et prodigieux événemens qui, en Europe, ont partagé les esprits entre l'espérance et la terreur, et qui , de quelque manière qu'ils se terminent , ont grossi les rangs de l'incrédulité. Telle a été en effet, depuis cette crise mémorable, la rapidité de ses progrès, que la grande majorité des habitans du continent, et, en Angleterre, une portion considérable de ceux dont les lettres sont la profession (i), peuvent être à juste titre considérés comme autant de fauteurs déclarés ou déguisés des doctrines de fathéisme.

(i) L'auteur entend parler ici de cette classe nombreuse de gens de lettres qui font de leurs écrits leur principal moyen d'existence.

Quant aux divers systèmes religieux, sceptiques ou autres, la question aujourd'hui n'est pas tant d'examiner lequel est le plus vrai spéculativement , que de déterminer lequel est le plus utile dans la pratique; ou , en d'autres termes , de quel coté la morale aura le plus à gagner, à être considérée comme une partie de cette grande et universelle loi , émanée de la volonté du suprême et tout puissant Législateur, ou rabaissée à n'être qu'un simple expédient adapté à notre situation présente, et qui ne puise sa force et sa sanction que dans des motifs tirés des vues , des intérêts et des besoins de l'état de choses où nous vivons. I/absurdité de l'athéisme ayant été démontrée tant de fois et si clairement par un grand nombre d'hommes éminens, et cette partie de mon sujet étant épuisée, je devrais peut-être passer tout de suite à celle que j'ai particulièrement en vue; mais craignant que l'on ne s'étonne de ne rien trouver, dans un discours de la nature de celui-ci, sur l'existence de Dieu, je vais en exposer les preuves le plus succinctement et le plus simplement possible.

Quand nous examinons une montre , ou tout autre ouvrage de mécanique, à l'instant même nous avons l'idée d'une intention, d'un dessein. L'arrangement de ses différentes parties, le concours de tous leurs mouvemens à un résultat unique, tout annonce que cette machine est une invention ; et il ne nous vient point à la pensée d'attribuer à la montre elle-même la faculté inventive, mais bien k un agent distinct et séparé de cette ingénieuse machine. Si de l'art nous passons à la nature, nos regards sont frappés d'une multitude infinie d'inventions; nous voyons un nombre incalculable d'objets de la structure la plus parfaite. L'oeil de l'homme, par exemple, n'est-il pas admirable-

ment conformé pom^ la vision; et son oreille n'est-elle pas d'une organisation non moins merveilleuse pour la fonction à laquelle elle est destinée? Comme, dans les productions de l'art, nous nous gardons bien de soupçonner que les machines elles-mêmes soient douées du pouvoir de l'invention, de même nous sommes certains que ce n'est point a l'homme qu'il faut rapporter l'artifice prodigieux de l'organisation humaine, puisque lui-même ne connaît qu'imparfaitement les ressorts de sa propre structure. Si donc il y a une relation nécessaire entre les idées d'invention et d'inventeur; et si, en ce qui concerne l'organisation humaine, l'agent, le premier moteur n'est pas l'homme lui-même, on ne saurait nier qu'il faut bien qu'il y ait en dehors de lui quelque être inaccessible à nos sens à qui il doit son existence. C'est ce grand Etre que nous avons entendu désigner par le mot Dieu.

Ce raisonnement n'admet qu'une seule objection. Mais, dira-t-on, ne peut -on pas supposer que le monde a toujours été tel que nous le voyons aujourd'hui, c'est-à-dire qu'il y a eu une succession constante d'êtres finis, apparaissant sur la terre et en disparaissant , de toute éternité ? Je réponds que , quelque hypothèse qu'on puisse imaginer, autre que celle d'une cause intelligente , pour y rattacher cette succession d'êtres non interrompue, jamais on n'expliquera d'une manière satisfaisante les marques incontestables d'un dessein visible, qui nous frappent dans tous les êtres finis. Et ce n'est pas cette succession purement imaginaire qui diminuera l'absurdité d'une invention sans inventeur, d'une oeuvre sans ouvrier; elle ne sert bien plutôt qu'à l'augmenter, par la répétition qu'il faut en faire à chaque membre de la série.

De plus, une succession éternelle d'êtres finis im-

pUqiie contradiction , et par conséquent est d'une impossibilité manifeste. Comme on n'a recours à cette supposition que pour se débarrasser de Fidée d'un être existant de toute éternité, il s'en suit que chacun des êtres qui composent la succession dont il s'agit doit avoir commencé dans le temps : mais la succession elle-même est éternelle. Nous voilà donc avec une succession d'êtres infiniment plus ancienne qu'aucun des êtres qui en font partie; ou, en d'autres termes, avec une série d'êtres se développant, ad infinituTïiy avant d'atteindre aucun être en particulier, ce qui est absurde.

La conséquence nécessaire, évidente, de ces raisonnemens, c'est qu'il faut qu'il existe un être éternel, quel qu'il soit, ou rien n'aurait jamais pu exister : et puisque les êtres sur lesquels nous portons notre attention offrent dans toute leur structure d'évidentes marques de sagesse et annoncent une intention et un dessein, il est également certain que celui qui les a formés ne peut être qu'un agent souverainement sage, souverainement intelligent.

Quant à l'unité de ce grand être, diamétralement opposée au polythéisme, il n'est pas nécessaire, pour la prouver, de recourir à des abstractions métaphysiques. Il suffit de remarquer que l'idée de plusieurs auteurs de la nature est inconciliable avec cette harmonie de vues et de dessein qui règne dans tous ses ouvrages; qu'elle ne rend raison d'aucun phénomène, qu'elle n'est appuyée sur aucune démonstration , et qu'elle n'aboutit qu'à embarrasser l'esprit et à le jeter dans un inextricable labyrinthe d'incertitudes.

Telles sont les preuves sommaires de l'existence de ce grand Etre que nous appelons Dieu ; et il n'y a nulle témérité à affirmer que dans toute la sphère du

monde moral on chercherait en vain une seconde vérité qui , suivant les lois les plus strictes du raisonnement, fût susceptible d'une démonstration aussi rigoureuse et aussi complète que celle-là.

Mais je passe à ce qui fait plus immédiatement le sujet de ce Discours j ce n'est pas, comme je l'ai déjà annoncé, ce n'est pas tant de démontrer l'absurdité du scepticisme comme théorie, que d'en mettre en évidence les funestes effets, comparés à ceux qui résultent de la croyance en un Dieu et à une vie à venir. Envisagé sous ce point de vue , notre sujet présente deux considérations : savoir, l'influence des systèmes que nous combattons sur les principes de la morale, et celle qu'ils exercent sur les penchans et sur les caractères; la première, conséquence directe; la seconde, conséquence indirecte, mais non moins importante, de ces systèmes.

I. Le système sceptique, ou anti-religieux, renverse la base même de toute morale. Une incontestable maxime , c'est que nul ne peut être requis d'agir contre son plus grand bien , ou contre son intérêt le plus précieux, considéré dans le sens le plus étendu, et par rapport à toute la durée de son existence. Et pourtant il n'est pas rare que le devoir nous ordonne d'abandonner partiellement, momentanément, notre intérêt , de sacrifier une légère jouissance en vue d'une plus grande, de subir même un mal présent, pour nous assurer un bien éloigné, mais d'une plus haute importance : en un mot, décider entre des penchans et des désirs contradictoires, c'est là ce qu'on peut appeler l'arithmétique morale de la vie humaine. Mais risquer, dans un cas quelconque, le bonheur de la durée tout entière de notre être , en supposant la chose possible, serait un acte de folie ; car un pareil

sacrifice serait, par sa nature même, infiniment trop grand pour admettre la possibilité d'une compensation.

Or comme, d'après les principes des sceptiques, il n'y a d'autre lieu de rémunération que ce monde passager, toutes les fois que la pratique de la vertu ne nous promet pas la plus grande somme de bien présent, ce qui arrive souvent en réalité, et beaucoup plus souvent encore en apparence, dès lors il n'existe plus de motif pour une conduite conforme à la vertu ; s'écarter de la droiture devient désormais le rôle de la sagesse; et si, en outre, le déshonneur, les tourmens, la mort enfin, devaient se trouver dans le chemin de la vertu, il y aurait extravagance, folie, à s'obstiner à j marcher; ce serait violer la première loi, la loi la plus essentielle de la nature. Donc, la vertu étant, dans une infinité de circonstances, en opposition avec la conservation de soi-même, elle ne peut , elle ne doit jamais être pour l'ame un état positif et permanent.

Non seulement l'incrédulité ne saurait fournir des armes à la vertu dans les grandes et solennelles épreuves, mais elle la laisse sans appui , sans défense , dans les occasions les plus communes.. C'est vainement que les apologistes de ce système invoqueront le sens moral , je ne sais quelle bienveillance , quelle sympathie universelle; c'est vainement qu'ils s'étendront avec complaisance sur le calme et sur les douces jouissances qui accompagnent une vie consacrée à la vertu; car on ne saurait nier que ces motifs de conduite ne puissent être surmontés , anéantis par d'autres motifs plus puissans ; vous aurez beau représenter à l'homme qui a fait le mal qu'en résistant à ces premiers motifs, en ks comptant pour rien , il a fait violence à sa propre

nature , et qu'une délicieuse paix intérieure est le prix de quiconque y conforme sa conduite; s'il vous répond que pour lui son goût est tout différent , qu'il y a d'autres jouissances qu'il préfère à celle que vous vous efforcez de lui vanter, et que tout homme doit être maître de son choix en fait de plaisirs, la question est décidée, il n'y a plus lieu à discussion.

Mais des récompenses et des châtimens décernés par un juge suprême et tout puissant, certes, voilà un motif palpable, décisif, auquel on ne peut jamais refuser d'obéir, sans renoncer à son caractère de créature raisonnable ; au lieu que des goûts et des préférences ne sont point de ces choses que l'on puisse prescrire.

Un motif auquel la raison de l'homme soit forcée d'acquiescer, qui, dans tous les temps et dans toutes les circonstances, fasse de la pratique de la vertu un devoir et une nécessité, c'est là la base, l'essence même de l'obligation morale. Mais c'est ce que ne peut fournir l'incrédulité moderne : donc elle n'est nécessairement, essentiellement, qu'un système de corruption, de turpitude et de vice.

Or ce vide dans la construction de l'édifice moral ne peut être comblé que .par une ferme croyance en un Dieu rémunérateur et vengeur, qui rapproche, unit et confond le devoir et la félicité, quelque distance qui les sépare en apparence, par une chaîne indissoluble; sans cette croyance, tout ce qui usurpe le nom de vertu n'est pas un principe, mais un sentiment; n'est pas une règle déterminante, mais un intérêt capricieux, ondoyant, qui varie suivant le goût des individus , et change avec les scènes mobiles de la vie humaine.

Et ce n'est pas seulement ainsi que l'incrédulité

ruine les fondemeiis de la morale. Toute théorie morale présuppose une distinction entre les inclinations et les devoirs, entre les affections et les préceptes : celles-là disposent, persuadent, ceux-ci commandent; les premières fournissent, si l'on veut, des raisons pour agir; les autres règlent impérieusement nos actions et les jugent. D'où il est évident que si la vertu peut justement prétendre à l'autorité , ce ne doit être qu'en s'appuyant sur des devoirs et sur des préceptes, c'est-a-dire avec le caractère et la puissance d'une loi. C'est à cette condition en effet, c'est, pour ainsi dire, sous ces traits qu'elle a toujours fait reconnaître sa suprématie et sa souveraineté.

Mais, sans l'intervention d'une volonté supérieure, il ne peut y avoir de lois morales , à moins qu'on ne prenne le mot de loi dans le sens restreint et métaphorique que nous y attachons , quand nous parlons des lois de la matière et du mouvement. Les hommes étant essentiellement égaux, la moralité, d'après ce principe, n'est autre chose qu'une stipulation ou une convention tacite, par laquelle chaque individu n'est supposé s'engager qu'autant que cela s'accommode à ses convenances, et qu'il peut violer impunément sans être responsable qu'envers lui-même. 11 est lui seul sa loi, son tribunal et son juge.

Supposez ce principe généralement admis , et il en résulte deux conséquences des plus désastreuses pour la société : un déluge des crimes les plus atroces et l'absence de toute grande vertu.

1°. Dans ces conjonctures ou tout se réunit, tout conspire pour tenter l'avarice ou enflammer l'ambition , lorsque le crime s'offre avec la perspective séduisante de l'impunité, et la certitude d'un immense avantage : qu'on nous dise ce qui arrêtera un athée

tout près de le commettre? Nous parlera- 1- on du remords comme d'un frein capable de le retenir? mais ce serait répondre par une absurdité; car le remords, en tant que distinct de la pitié, ne peut être que le fruit d'une croyance religieuse; et cette croyance, c'est précisément a l'éteindre que s'applique par-dessus tout la philosophie de l'incrédule.

La crainte du châtiment ou de l'infamie que peuvent lui infliger les autres hommes sera une barrière également impuissante, car les crimes ne se commettent que dans des circonstances qui permettent au coupable d'espérer qu'il pourra échapper à tous les yeux ; sans compter que le crime lui-même ne tardera pas à perdre ce qu'il a d'horrible et d'infâme, sous l'influence d'un système qui ôte à la vertu toute sa sainteté , en îa réduisant à n'être plus que le misérable calcul d'un intérêt temporel. C'est ici que le sentiment d'un régulateur toujours présent, et d'un juge à la sentence duquel on ne peut échapper, est d'une imposante et indispensable nécessité ; et c'est ce sentiment qui seul imprime à tous les crimes le caractère Aq folie, qui nous avertit que dans toute circonstance le devoir et l'intérêt sont inséparables, et que la carrière du vice la plus prospère et les plus brillans succès du crime ne sont qu'une accumulation de colère pour le jour de la colère. (Rom., ii, 5.)

La fréquence des grands forfaits étant une conséquence inévitable de la diffusion des principes du scepticisme, nous devons, pour bien saisir cette conséquence dans toute son étendue, porter nos regards au-delà de leurs effets immédiats, et considérer ainsi tous les maux qui ne peuvent manquer de fondre en même temps sur une société où les actions les plus atroces deviennent journalières : les nœuds qui

unissent ses membres sont rompus , la confiance est détruite, partout régnent la terreur, le soupçon et la haine. La paix dont jouit une société bien ordonnée, et la réciprocité de bons offices qui forme le lien des citoyens , sont fondées sur la confiance , sur la justice, sur l'humanité et sur la modération de ceux au milieu desquels nous vivons ; en sorte que la plus déplorable conséquence des crimes fréquens est de tarir la source de la charité et de la bienveillance sociales. Notre propre espèce ne serait plus pour nous qu'un objet d'elFroi et de haine, du moment où nous aurions la conviction qu'à toute heure nous sommes exposés aux attac[ues d'une férocité effrénée, et qu'entre nous et les poignards des assassins il n'y a plus d'autre barrière que le pouvoir du magistrat. Dans un tel état de choses, les lois, que ne soutiennent plus, que ne corroborent plus les moeurs publiques, sont désormais trop faibles pour contenir et dompter la rage des passions; et celles-ci, concentrées tout entières dans l'intérêt personnel, dans la crainte et dans la vengeance, acquièrent une force nouvelle. De la terreur et de la méfiance naît la cruauté; on attaque, on outrage, pour se garantir soi-même du mal que l'on fait aux autres. Chacun sent la pitié céder dans son coeur au besoin plus impérieux de sa propre conservation. Toutes les affections tendres et généreuses sont étouffées; et l'on ne voit plus qu'une suite de représailles, une lutte féroce dans laquelle tous les moyens sont bons pour obtenir la victoire. Et ce n'est là qu'une faible esquisse des calamités sans nombre et des horreurs auxquelles il faudrait nous attendre, si, pour notre malheur, nous étions témoins du triomphe de l'incrédulité moderne.

2°. Mais si l'athéisme est un sol fertile en crimes de

toute espèce, il n'est pas moins stérile en grandes et sublimes vertus; et l'on entend par gravides et sublimes vertus celles qui sont appelées à 'se déployer dans ces momens d'épreuve où il ne s'agit de rien de moins que du sacrifice des plus cliers intérêts, de tout ce qui fait le charme et l'ornement de la vie humaine, et quelquefois de la vie même ; ces vertus enfin dont la rareté et la splendeur excitent l'admiration, et qui ont immortalisé les héros de la patrie , les martyrs et les confesseurs. Il ne faut pas de longues réflexions pour s'apercevoir que tout ce qui tend à jeter un voile sur un monde à venir, et à circonscrire l'existence dans les limites étroites de la vie matérielle, a pour infaillible résultat de rapetisser le rôle de l'homme, de diminuer sa sphère d'action, et de le ravaler dans l'ordre des êtres.

Croire à la probité d'un joueur de profession, lui supposer tout le rigorisme de la plus inflexible équité, ne serait pas une plus grande erreur que de chercher l'élévation et la noblesse des sentimens dans un homme dont les espérances et les craintes sont toutes concentrées sur le moment présent, et qui fait dépendre toute sa félicité des événemens de cette vie si frêle et si passagère. Si parfois il lui arrive de se signaler, en coopérant au triomphe de quelque noble cause , le seul aiguillon qui puisse l'exciter dans ces circonstances, c'est un vain espoir de renommée; et ce motif, outre qu'il fait de la vertu l'esclave de l'opinion , s'affaiblit ordinairement à l'approche de la mort; et s'il peut surmonter l'amour de l'existence dans la chaleur d'une bataille, ou sous les regards de la multitude, rarement il exerce une grande influence sur les devoirs solitaires d'une situation privée.

Et lorsque nous avançons que l'athéisme repousse

les vertus d'un ordre élevé , nous avons pour nous les faits non moins que le raisonnement. Loin de nous la pensée de faire peser sur nos adversaires d'injustes reproches ; mais nous leur demanderons dans quelle histoire, dans quelles annales ils iront fouiller pour nous y montrer les traits de grandeur morale par lesquels leurs disciples se sont signalés. Où chercheronsnous ces trophées de la magnanimité des incrédules, ces sublimes vertus des athées ? Non que nous prétendions les accuser de demeurer oisifs; ils n'ont que trop rempli l'univers, et tout récemment encore, du bruit de leurs exploits , exploits qui ne ressemblent guère, il est vrai, a ceux dont nous voulons parler, mais qui n'en ont pas moins jeté un sinistre éclat et laissé un impérissable souvenir.

Les grandes , les sublimes actions ne sont pas , on le sait, l'ordinaire emploi et comme le courant de la vie; elles doivent, en raison de leur nature même, être réservées pour des occasions rares et solennelles ; mais , néanmoins , n'a-t-on pas le droit de déclarer essentiellement défectueux un système incompatible avec les vertus qui les enfantent? L'importance de ces actions consiste tout à la fois, et dans les avantages immédiats qui en résultent, et dans leur influence éloignée. Plus d'une fois elles ont sauvé la patrie, et toujours elles ont illustré le siècle et la nation où elles ont éclaté. Elles donnent un nouveau lustre à la morale , elles la ramènent à sa pureté et à sa hauteur primitives , quand elle a commencé à dégénérer ; le chemin de la vie en reçoit un noble reflet ; monumens de la grandeur de l'âme humaine, elles offrent au monde l'auguste image de la vertu sous les traits les plus imposans et les plus sublimes ; il s'en échappe en quelque sorte des rayons de lumière et de gloire que réilé-

chissent encore les âges les plus lointains; et célébrées, redites par la plume de l'historien et du poète, elles iront éveiller dans des cœurs qui ne battent pas encore Tétincelle sympathique des saintes vertus de leurs auteurs.

Combinez la fréquence des crimes les plus atroces, devenus familiers , avec la rareté des actions grandes et généreuses, et vous aurez la peinture fidèle de cet état social, dernier terme de la dégradation de Fespèce ; effrayant contraste de petites vertus et de vices gigantesques, où le peu de bien qui reste est pauvre et rétréci , où le mal au contraire se développe avec tout le luxe des plantes les plus vigoureuses : triste uniformité , monotonie maladive , que rompent seulement par intervalles les éruptions volcaniques de l'anarchie et du crime.

II. Jusqu'ici nous avons considéré le scepticisme dans son influence sur les principes de la vertu, et nous nous sommes efforcé de prouver qu'il la dépouille de sa dignité et anéantit sa puissance. Il nous reste à examiner cette même influence en tant qu'elle prépare , modifie et fixe les penchans et les caractères.

Les actions des hommes sont plus souvent déterminées par leur humeur que par leur intérêt : leur conduite se dessine bien plutôt d'après des goûts acquis, des inclinations et des habitudes, que d'après une recherche réfléchie de leur plus grand bien possible. Dans quelques occasions seulement l'ame se réveille, elle porte au loin ses regards, elle étudie dans son ensemble la carrière qui s'ouvre devant elle, et souffre que la raison imprime une nouvelle direction à ses mouvemens ; mais les actes journaliers ne sont, la plupart du temps, que des anneaux qui viennent s'ajouter machinalement les uns aux autres dans la

chaîne de l'habitude. Le plus précieux effet de la pratique de la vertu est donc d'imprimer à Famé des goûts, des affections et des habitudes que la sagesse approuve : ce sont là les élémens qui constituent le caractère , et donnent aux actions leur tendance et leur forme.

L'exclusion d'un Etre suprême et d'une Providence régulatrice tend directement à anéantir tout sentiment moral , à détruire jusqu'à l'idée de vertu et de perfection. Cette admiration pour la haute vertu, pour la sagesse et la bonté supérieures, que la nature a mise en nous , cet enthousiasme qui remplit notre ame d'inexprimables ravissemens, ne trouvant plus dans les arides régions du scepticisme d'objet qui lui réponde, languit faute d'aliment et ne tarde pas à s'éteindre. Dans un monde qui offre à nos regards l'admirable spectacle de l'ordre et de la beauté, celui d'une innombrable famille, nourrie et conservée par un Père tout puissant ; dans un monde où l'ame pieuse se trouve élevée, par degrés, jusqu'à la contemplation de la beauté et de la bonté suprêmes, le sceptique n'est environné que d'obscurité, de bassesse et de désordre.

Pour peu que nous réfléchissions sur tout ce que renferme l'idée de Dieu , nous nous convaincrons aisément qu'une semblable idée , par sa présence intime dans notre âme, ne peut manquer d'agir puissamment sur notre sentiment moral et de l'épurer de plus en plus. Composée des plus riches élémens, elle rassemble, dans le double caractère de Père miséricordieux et de Maître tout puissant, tout ce qu'il y a de vénérable dans la sagesse, d'imposant dans l'autorité, de touchant dans la bonté.

Ce qu'il j a de plus élevé, de plus excellent dans l'homme, est mêlé d'imperfection. Nous ne voyons la plus haute supériorité à laquelle il puisse atteindre que

par parties détachées et distinctes ; elle ne se présente jamais a nous comme un seul caractère, comme un ensemble entier et complet. Aussi , lorsque nous entreprenons , a l'instar des stoïciens , de rassembler ces fragmens épars et d'en former la notion d'un homme parfaitement bon et sage, nous reconnaissons que c'est là une pure fiction de l'esprit, et qu'il n'existe aucun être réel en qui elle soit réalisée et incorporée. Dans l'idée d'un Dieu, au contraire, ces conceptions se trouvent ramenées à la réalité; tous ces rayons épars d'une perfection idéale se concentrent etdevieniient les atti-ibuts nécessaires de cet Etre avec lequel, de toutes les créatures, nous avons les rapports les plus intimes; qui, du haut de son trône , régit l'univers , qui est armé d'une puissance sans boi^nes^ et dont la présence pénètre, anime et vivifie la nature entière.

Sans doute ces sentimens seront d'autant plus efficaces, ils exciteront et fortifieront d'autant plus puissamment en nous le goût de la vertu, qu'ils seront plus ou moins vifs, plus ou moins habituels; mais toujours est-il que, même au degré le plus faible, ils produiront encore quelque bien.

L'idée de l'Etre suprême a cela de particulier, que, comme elle ne peut être remplacée par aucune autre , du moment où elle s'est établie dans notre esprit, elle est susceptible d'un développement et d'un accroissement continuels. Dieu lui-même est immuable; mais à l'idée première que nous nous faisons de son essence viennent se joindre sans cesse de nouvelles idées; sans cesse elle acquiert plus d'étendue et d'éclat, à mesure que nous y introduisons, que nous y ajoutons de nouvelles perceptions de beauté et de bonté ; a mesure qu'elle attire à elle, comme vers un centre commun, tout ce qui porte le sceau de la dignité, de l'ordre et de la

félicité. Il n'y a rien de beau dont elle n'emprunte un nouveau degré de splendeur; elle se subordonne et s'assimile tout ce qui est grand ; elle domine enfin et règne en souveraine sur toutes les richesses du monde moral.

Comme un objet d'adoration sera toujours, du moins autant qu'il est possible, un objet d'imitation, de là résulte un exemplaire, un type fixe d'excellence morale, dont la contemplation réagit contre toute tendance à la corruption, arrête la contagion du mauvais exemple, et parvient à élever la nature humaine au dessus de son niveau naturel et propre.

Quand la notion de la Divinité se perdit dans le monde , avec elle s'effacèrent et disparurent les vraies idées de vertu et d'obligation morale. De quelle autre manière expliquer comment il a pu se faire que, chez des nations polies, et dans les siècles les plus éclairés de l'antiquité païenne, les débauches les plus contraires à la nature , les plus abominables impudicités , non seulement fussent tolérées dans la vie privée, mais encore fissent partie intégrante de la religion et du culte public, tandis que chez le Juif, ce peuple si inférieur aux autres en civilisation et en lumières , les mêmes vices n'étaient regardés qu'avec horreur !

Ah ! sans doute en voici la raison : les uns n'étaient jamais parvenus à la connaissance de la véritable nature de Dieu, tandis que la lumière de la révélation l'avait apportée aux autres > ceux-là jetaient, pour ainsi dire, leurs divinités dans le moule de leur imagination , et il fallait bien qu'elles participassent aux vices et aux imperfections de leurs adorateurs; mais ceux-ci ne pouvaient se laisser aller à de semblables écarts; ils avaient pour préservatif la pensée toujours présente d'un modèle émané de Dieu même.

Cependant, toute fausse et toute corrompue qu'était la religion des païens ( si tant est qu'elle mérite le nom de religion ) , quelque imparfait même et souvent vicieux que fût le caractère de leurs divinités imaginaires, mieux valait encore pour le monde être occupé de ces idées grossières qui, du moins, remplissaient un vide dangereux , que d'être abandonné à un scepticisme absolu ; car si les deux systèmes sont également faux, ils ne sont pas également pernicieux. Lorsque dans ses fictions le paganisme consacrait la mémoire de ses législateurs et de ses héros , il les revêtait ordinairement des qualités auxquelles on accordait alors le plus d'estime. Comme on les supposait doués au plus haut degré des vertus les plus en honneur et en vénération , on supposait aussi que ces mêmes perfections, attribut particulier de leur caractère , les intéressaient encore dans les habitans de la terre; qu'elles étaient sous leur patronage, et que, par elles, on méritait leur protection et leurs bienfaits . Les hommes voyaient, ou s'imaginaient voir dan s ces prétendues divinités, es qualités qu'ils admiraient le plus, portées à des proportions surhumaines , agissant dans une sphère plus élevée, et associées avec la puissance, la dignité et la félicité qui conviennent à une nature supérieure. Préoccupés de l'idée de ces modèles imaginaires, et croyant agir sans cesse sous les yeux de tels spectateurs et de tels juges, ils éprouvaient une exaltation réelle ; leur éloquence en prenait un ton plus passionné, leur patriotisme s'enflammait, et leur courage ne connaissait plus d'obstacle.

La révélation, en traçant le véritable caractère de la Divinité, a fourni aux hommes un pur et parfait archétype de la vertu ; celui que leur offrait le paganisme était, sous beaucoup de rapports, faux ou dél'ec-

tueux; mais le scepticisme actuellement en vogue, en rejetant toute croyance à des puissances supérieures , ne leur en fournit aucun. Le genre humain ne connaît rien de meilleur ou de plus élevé que lui-même. Tout ce qui est au-dessus de lui , tout ce qui l'entoure, étant enveloppé de ténèbres , et son horizon étant borné aux misérables réalités de la vie, la vertu , resserrée dans cet étroit espace, n'a pas de quoi déployer ses ailes et prendre l'essor; ce monde invisible , véritable séjour du grand et du beau, lui est interdit, il ne lui est permis d'y faire aucune de ces excursions où elle va puiser de nouvelles forces dans des motifs également propres à satisfaire la raison , à charmer l'imai^ination et à toucher le cœur.

III. Mais l'incrédulité moderne ne se borne pas à corrompre le sentiment moral , elle favorise encore le développement des vices les plus ennemis du bonheur social. En effet, parmi tous ceux auxquels la nature humaine est sujette, parmi ceux qui contribuent le plus fortement à la ruine de la société, sont la vanité, la cruauté^ et le goût effréné des jouissances sensuelles; or ce sont précisément ces vices que l'incrédulité tend à faire naître et à fomenter.

Que Famiour, la crainte , et la contemplation habituelle de l'Etre des êtres , ou , en d'autres mots , que la piété soit éminemment propre à nous inspirer une idée modeste , une humble opinion de nos propres mérites, c'est ce qu'on ne saurait contester; et ce qui n'est pas moins évident, c'est que l'absence de ces sentimens est on ne peut plus favorable à l'orgueil. Peut-être , il est vrai , se rendra-t-on difficilement sur ce que nous trouvons de criminel dans l'orgueil; car, quoiqu'il n'y ait pas de vice plus opposé a l'esprit du christianisme, il n'en est aucun que, même dans le

monde chrétien , et pour diverses raisons plus ou moins spécieuses, on ait traité avec autant d'indulgence.

Il est , nous en conviendrons , il est une sensibilité délicate , un louable désir de réputation , une ambition vertueuse, qui nous fait aspirer à Festime des sages et des gens de bien ; mais ce sentiment est à une incommensurable distance de l'arrogance et de la vanité. Un noble esprit ose à peine , dans son humilité, s'approuver lui-même, avant de s'être assuré l'approbation des autres. Mais combien est différente cette soif inextinguible de distinctions , cette passion pour le bruit et la pompe théâtrale , qui enflamme le cœur et absorbe toute l'attention de l'orgueilleux! Oui, de toutes les passions, la plus anti-sociale, même sans en excepter l'avarice, c'est l'orgueil ; et la raison en est simple. La richesse est un genre de bien à la possession duquel il est plus aisé de parvenir qu'à la renommée; il est aussi plus susceptible de partage et de subdivision. Souvent, dans la poursuite des richesses , les hommes , tout occupés qu'ils sont de leur intérêt individuel , se trouvent amenés cependant à travailler au bien-être général; les avantages qu'ils se procurent réagissent sur le corps social , et c'est surtout de l'union et de la prospérité de l'État que dépendent la plupart des biens après lesquels ils courent avec tant d'ardeur. Mais il n'en est pas ainsi des inquiétudes et des désirs de la vanité; ou plutôt c'est l'inverse qui arrive. La portion de temps et d'attention que les hommes consentent à dérober à leurs affaires ou a leurs plaisirs , pour la consacrer à s'admirer l'un l'autre, est si petite qu'il semble que chaque aventurier heureux diminue d'autant le fonds commun. Le succès de l'un vient détruire les espérances d'une infinité d'autres. Car, en quelque grand nombre

que soient les riches, les vertueux et les sages, la renommée ne peut être nécessairement que le partage d'un petit nombre. D'où il résulte que tout orgueilleux, tout homme dont la vanité est la passion dominante , regardant son concurrent comme un ennemi , est fortement tenté, et de se réjouir des échecs qu'il essuie, et de s'affliger des succès qu'il obtient.

De plus, comme il est rare que les passions soient unes, simples et sans mélange, la vanité, quand elle atteint son but, dégénère en arrogance. Quand elle échoue ( et ses chutes sont fréquentes ), elle s'exaspère jusqu'à la malignité , et ne tarde pas à prendre la forme et tous les caractères de l'envie. Arrivé à ce point, le vaniteux se fait misanthrope, et misanthrope déterminé. Il prend en horreur cette supériorité à laquelle il ne peut atteindre, il prend en haine son espèce tout entière ; il brûle de se voir vengé de l'injustice impardonnable que, dans son opinion, les hommes lui ont faite en se montrant insensibles à son mérite. Il rit des calamités du genre humain; les vices et les misères des hommes deviennent son élément et sa pâture. La vertu, les talens et le génie, sont ses ennemis naturels; il les poursuit avec une sorte d'acharnement instinctif, et la guerre qu'il leur fait n'a ni paix ni trêve. On voit des personnes qui révoquent en doute l'existence d'une semblable disposition ; mais on ne saurait nier pourtant qu'elle ne soit le déplorable produit de l'orgueil souffrant et de la vanité désappointée; c'est une maladie qui vicie et empoisonne toute l'économie morale. Elle dispose le cœur à une si profonde indifférence pour le bien-être des autres, que malgré le masque dont se couvre le vaniteux, ou de quelques vertus apparentes qu'il sépare, on trouvera infailliblement, en l'observant de près; qu'il fait de

lui-même le seul objet de toutes ses pensées , le centre de toutes ses affections. Dirigeant sur lui seul toute son attention , absorbé dans la contemplation de ses propres perfections , au lieu d'un sentiment d'amour et de cliarité pour ses semblables , membres de la même famille, avec qui il est destiné a vivre, à souffrir et à sympathiser, la vie n'est à ses yeux qu'un théâtre sur lequel il joue un rôle , et l'espèce humaine une réunion de spectateurs, injustes s'ils lui refusent leurs applaudissemens. Qu'il sourie ou fronce le sourcil, que la bienfaisance marche à côté de lui , ou que ses pas soient marqués par des flots de sang, pas un mouvement dont son intérêt ne soit le mobile , pas une seule de ses actions dont il ne soit le principe : lui , lui seul et toujours lui.

S'il est doué de quelques qualités estimables, elles perdent toute leur valeur en perdant toute simplicité, toute sincérité, tout naturel ; il sait même mettre aussi les dons les plus heureux au service de sa vanité, et s'en faire des moyens pour augm.enter son crédit et son pouvoir. Le véritable homme de bien exerce sur lui-même une sorte de censure jalouse ; il craint que la publicité et l'éclat de ses meilleures actions, en se mêlant avec les motifs qui l'ont décidé à agir, n'en viennent diminuer le mérite ,* mais chez celui que la vanité dévore, c'est cette publicité, c'est cet éclat, qui est le mobile des mêmes actions. L'homme de bien fait son devoir et fuit l'ostentation ; le vaniteux regarde comme perdu tout acte louable qui n'a pas le public pour témoin. Ce qui occupe le premier, ce sont des réalités; le second ne cherche que des semblans : l'un veut être vertueux , l'autre ne vise qu'à le paraître.

r Et un esprit que la vanité tourinente n'est pas mieux inspiré pour la recherche de la vérité que pour

îa pratique de la vertu ; tout en lui est également faux, ses théories comme ses actions. La simple vérité ne peut avoir aucun attrait pour un esprit de cette trempe. Peu soucieux de ce qui pourrait contribuer à l'amélioration du genre humain, et ne cherchant qu'à éblouir par l'apparence de la nouveauté, il préfère l'éclat trompeur du paradoxe à la pure lumière de la vérité; s'il s'attache à une opinion, ce n'est pas parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle est neuve; plus elle est coupable, plus elle blesse la morale, plus elle cause d'alarmes aux gens de bien et aux sages, et plus elle est accueillie, saisie avec empressement par ces hommes qui n'estiment leurs talens littéraires qu'en raison du mal qu'ils causent, et considèrent l'inquiétude et la terreur qu'ils répandent comme la mesure de leur renommée. La vérité est simple, elle est une, tandis que l'erreur peut s'offrir sous mille formes diverses ; et comme semer des paradoxes et faire de véritables découvertes sont deux choses distinctes, nous ne devons nullement nous étonner de voir pulluler d'une manière si prodigieuse les modernes philosophes.

On est tellement habitué à ne considérer une folle estime de soi-même que comme un ridicule , que quelques personnes peut-être s'étonneront de nous voir en faire un vice, et un vice si funeste à la société. Mais, pour se convaincre de son influence sur les mœurs et sur le bonheur d'une nation, il suffit d'en observer les effets sur une seule famille; car toute société n'est qu'une agrégation d'individus , et la nation la plus nombreuse n'est autre chose qu'une agrégation de familles. Qu'on se figure donc une famille dont chaque membre, poussant jusqu'à l'extravagance la haute opinion qu'il a de lui-même , ne ressent en revanche que du mépris pour les autres ; fécond en petits moyens pour s'attirer

les applaudissemens, il souffre , il tombe dans une mélancolie profonde , quand ces louanges qu'il cherchait tiennent à lui échapper. Quel tableau de discorde , de dégoût et d'animosité ne présenterait pas une telle famille ! Toute affection domestique en serait bientôt bannie, et l'on y chercherait en vain le bien-être et les douceurs qui sont l'objet et le but de cette association. Qu'on suppose maintenant ces dispositions devenues générales, et qu'on se figure les déplorables effets qui en résulteraient. Ce qui prouve jusqu'à quel point l'orgueil tend à engendrer la contestation et la haine, ce sont les peines que les hommes se sont données dans tous les temps pour élaborer un système de politesse qui n'est autre chose qu'un code d'humilité apparente, au moyen duquel tout ce qu'il peut y avoir de blessant dans la vanité ou dans une excessive estime de soimême se trouve adouci, déguisé, et devient compatible avec l'esprit de société ,• conduite qui résulterait tout naturellement d'une maxime de l'apôtre, et qu'il semble vouloir nous prescrire quand il dit ; « Ne (c faites rien par un esprit de contestation, ni par vaine (( gloire ; mais que chacun de vous regarde les autres , (( par humilité, comme plus excellens que soi-même. » Mais si telle est l'importance d'un pur semblant , combien plus utile encore ne serait pas la réalité? Si le simple masque de l'humilité est d'une nécessité si indispensable que l'existence de la société en dépende , l'harmonie^ si désirable entre les hommes, ne serait-elle pas mieux établie encore , si cette condescendance , cette déférence et ce respect dont on affecte avec tant de soin les dehors , étaient véritablement l'expression des sentimens du cœur ?

La même vanité qui suffit pour porter le trouble dans une famille par ses prétentions insatiables, suffit de

même pour bouleverser un royaume , si au moment d'une crise elle vient à se mêler aux affaires politiques , en inspirant aux législateurs un téméraire esprit d'innovation et un dangereux empirisme, un orgueilleux mépris pour les usages existans , un désir insensé d'éblouir le monde par des systèmes nouveaux , dans lesquels ils ne consultent ou ne rappellent les précédens de l'antiquité et l'expérience des siècles que pour les fouler aux pieds , en excitant parmi les hommes chargés de la puissance publique la fureur de la domination , et une lutte continuelle dont le but est de se supplanter et de s'entre-détruire, et dont les armes ordinaires sont la calomnie, la proscription et le meurtre. L'époque la plus féconde en événemens que nous offrent les annales politiques de l'espèce humaine aura passé sur nos têtes sans nous laisser une grande instruction; nous en aurons tiré bien peu de fruit, si nous n'y puisons du moins quelques solennelles leçons sur la nature des passions et sur leurs progrès. Le véritable point de vue sous lequel on doit étudier la révolution française est celui d'une grande expérience sur la nature humaine. Parmi les passions diverses qui en ont signalé le cours par une si terrible explosion, nulle peut-être n'est plus remarquable que la vanité; et ce n'est même qu'en se reportant au caractère de la nation qu'on parvient à s'expliquer l'influence extraordinaire qu'elle a eue sur les hommes et sur les choses. Jamais , avant cette époque , le pouvoir politique, de tous les objets de l'ambition le plus séduisant, n'avait passé par tant de mains; jamais le désir et l'espérance d'y arriver à son tour n'avaient possédé tant d'esprits. Une multitude d'hommes qui , par leur naissance et par leur éducation , assez souvent aussi à raison de leur incapacité, paraissaient destinés a une

â8 L'INCRÉDULITÉ MODERNE,

obscurité éternelle , poussés par le flux et le reflux des partis, se trouvèrent sur le pinacle, et prirent part aux fonctions du gouvernement. On vit ces magistratures éphémères, de tant de formes et de dénominations différentes , glisser si rapidement , à travers toutes les phases de la dégradation , des sommités de la cour jusqu'à la lie même de la populace, qu'on eût dit à la fin qu'elles n'étaient plus qu'un fardeau dont on se chargeait par grâce, et non une proie que des rivaux se disputaient entre eux. Cependant, comme en définitive il était impossible que tout le monde commandât , bien que personne ne fût disposé à obéir, il se manifesta une impatience générale de rompre tous les rangs et de se précipiter dans tous les excès ; ce fut comme un délire , comme une frénésie qui s'empara de la nation : lois , ordre , civilisation , tout fut renversé, entraîné avec la violence d'un torrent.

Si tels sont les tristes fruits d'un excès d'orgueil, tant pour les nations que pour les particuliers, voyons si la Providence n'a pas mis le remède a côté du mal ; car ce retour complaisant sur des perfections réelles ou imaginaires étant toujours accompagné de plaisir pour celui qui en est ou s'en croit doué, il y a là une maladie profondément enracinée dans notre nature.

Mais admettez un Etre souverainement grand et glorieux , sous les yeux duquel nous soyons sans cesse, à qui nous devions l'existence, et avec l'existence d'autres faveurs sans nombre; dont nous dépendions dans tous les momens, et pour notre bien-être présent et pour notre félicité à venir; admettez encore que nous ayons encouru la juste colère de cet Etre tout puissant par notre ingratitude et notre désobéissance , que cependant son infinie miséricorde ne nous ait point rejetés, mais qu'il ait promis de nous pardonner

et de nous rétablir dans notre dignité première, en ne faisant dépendre cette grâce que d'une humble supplication et d'une sincère repentance de notre part ; dites, le sentiment habituel de la présence de cet Etre, le reproche que nous nous ferions à nous-mêmes de lui aYoir déplu, et un désir ardent de recouvrer sa faveur, ne serait-ce pas la le plus puissant antidote contre l'orgueil? Eh bien! telles sont précisément les principales vérités que la révélation chrétienne a manifestées aux hommes , telles sont les dispositions qu'inspire une croyance pratique à cette révélation.

L'humilité est le premier fruit de la religion ; point de maxime qui sorte plus souvent de la bouche du Seigneur, que celle où il nous dit : « Quiconque sélèi^e sera abaissé , et quiconque s abaisse sera éle<^é. » (Luc, XVIII, 14.) La religion, et seule de toutes, la religion du Christ, nous enseigne une humilité absolue y par quoi j'entends le sentiment de notre absolu néant, par rapport à la grandeur et à la perfection infinie. Ce sentiment de son infériorité qui résulte de la comparaison qu'un homme fait de lui-même à un autre homme, est souvent un aveu qu'il repousse, un tourment pour son cœur, moins propre à l'adoucir, à le calmer, qu'à y répandre la plus cuisante amertume; mais quand c'est la piété qui l'inspire, il porte à l'âme un délicieux sentiment de quiétude et de paix. L'homme pieux aime à se prosterner au pied du trône de son créateur, parce que c'est là qu'il puise tout à la fois et la perception la plus vive de l'infinie perfection de Dieu, et la confiance la plus tranquille dans sa bonté. Effacées par cette auguste présence, toutes les distinctions disparaissent à ses yeux , et tous les êtres se trouvent ramenés au même niveau. Il peut désormais regarder ses supérieurs sans envie et ses inférieurs sans dédain \

et lorsque , descendant de cette hauteur, il revient se confondre dans la société des hommes, si, comme cela peut lui arriver souvent, il en voit qui soient supérieurs à lui, la conviction de son infériorité n'est plus qu'une conclusion tranquille de sa raison, et non une passion du cœur qui l'occupe et le tourmente.

« Le méchant y dans son orgueil, ne cherche point Dieu; toutes ses pensées sont quil ri y a point de Dieu (i). » Quand on considère l'incroyable vanité de l'athéisme, ainsi que la malignité déterminée et la haine infatigable avec lesquelles cette secte s'acharne contre tout vestige de religion, est-ce donc manquer de bonne foi que de supposer que ce qui excite surtout sa fureur, c'est l'esprit d'humilité de la religion; de supposer que l'athée ne cherche avec tant d'ardeur à bannir Dieu de tous les cœurs que pour se mettre à sa place ; à renverser dans la poussière le trône de l'Eternel, que pour s'élever sur ses ruines; et que comme la licence de ses opinions et de ses moeurs est impatiente de tout frein , de même son orgueil ne veut ni maître ni supérieur.

Nous avons dit que la férocité de caractère est un des effets de l'irréligion. Un inconvénient inséparable de toute controverse soutenue contre des adversaires avec qui l'on n'a que très peu de principes en commun, c'est le risque où l'on se trouve à chaque instant de s'engager dans une argumentation qui ne mène à aucune conclusion, et cela parce que les points qu'ils admettent ou qu'ils rejettent ne sont ni clairement connus ni établis d'une manière positive. Ainsi, par exemple, les hommes à qui nous avons affaire maintenant ont rayé de la liste des vertus l'humilité

(i)Ps. x,4.

Et SES EFFETS. 31

et la modestie, et c'est ce qui nous a déterminé à appuyer d'autant plus fortement sur leur importance ; mais quelque opinion que l'on ait par rapport à l'humilité comme vertu y sans doute on n'ira pas jusqu'à nier que l'inhumanité ne soit un vice abominable; et ce vice , le scepticisme tend puissamment à l'exciter et à le développer.

INous avons déjà fait voir que l'orgueil endurcit le cœur, et que la religion en est le seul antidote efficace; la liaison qui existe par là même entre l'irréligion et l'inhumanité est d'une évidence frappante. Mais il est un autre point de vue sous lequel cette face de notre sujet peut être envisagée, et qui , dans notre humble opinion, est d'une bien plus grande importance , bien qu'on s'y soit rarement arrêté. Que l'homme soit un être moral et responsable, destiné à survivre au coup qui met fin à son existence matérielle et à passer dans un monde à venir, où l'attend une éternité de félicité ou de niisère, c'est là une hypothèse qui fait de lui une créature plus importante incomparablement que l'hypothèse opposée. Si nous le considérons en effet comme placé sur cette terre par le tout puissant régulateur dans un état d'épreuve, si nous ne regardons sa vie présente que comme le temps de cette probation, et comme le premier anneau d'une chaîne immense qui se perd dans l'éternité, nul doute qu'il ne grandisse tout à coup à nos yeux , et ne nous apparaisse avec une dignité nouvelle. Tout ce qui se rapporte à lui acquiert un plus haut degré d'intérêt, et nous sentons alors quelle impardonnable légèreté il y a à se jouer de son bonheur. Si telle est la destination de l'homme, il est évident que c'est dans les qualités qui peuvent s'y assortir que consiste sa principale dignité, sa noblesse morale, sa

véritable grandeur. Mais admettons pour un moment les principes des sceptiques, qui nous le présentent, au contraire, comme l'œuvre du hasard, sans rapport avec aucun être supérieur, anéanti tout entier au moment de la mort; il n'est plus alors qu'une créature méprisable , dont l'existence et la félicité ne méritent plus notre attention. Aussitôt disparaît toute différence caractéristique entre lui et la brute, dont il ne se distingue plus que par la vivacité et la multiplicité de ses perceptions.

En réfléchissant sur cette faculté de notre nature qui nous dispose à l'humanité, nous trouverons que dans toutes les circonstances où nous ne sommes déterminés par aucun attachement particulier, notre sympathie pour les souffrances des êtres sensibles, et l'intérêt que nous prenons à leur conservation, sont en raison de l'importance plus ou moins grande que nous leur accordons dans l'échelle générale de la création, ou, en d'autres termes, du degré de bonheur ou de jouissance dont nous les supposons susceptibles. Ainsi la destruction d'un homme tué sous nos yeux nous cause une émotion plus vive que celle d'une créature d'un ordre moins élevé, parce que nous y voyons l'anéantissement d'une plus grande somme de bonheur. C'est ce qui fait encore que celui qui frissonnerait en voyant mettre à mort un éléphant, verra, sans la moindre sensation pénible, écraser des milliers d'insectes. Notre sympathie pour les maux de nos semblables suit les mêmes proportions : la misère d'une grandeur tombée nous affecte plus vivement que la même infortune , ou même des calamités plus grandes, qui frappent des personnes d'un rang ordinaire ; et cela parce que , accoutumés comme nous le sommes a associer h l'idée d'une situation plus élevée celle d'un plus haut degré

Eï SES EFFETS. 33

de bonheur, il nous semble qu'il y a ; pour celui qui en est précipité, une perte plus grande et un plus vaste naufrage. Mais quelque distance qui se trouve dans l'échelle des êtres, entre l'homme et le plus vil insecte, ils ne diffèrent pourtant pas autant entre eux que l'homme considéré comme mortel et l'homme maintenu dans son immortalité j, c'est-à-dire entre l'homme tel que le fait l'athéisme, et l'homme dont la révélation divine nous présente la haute destinée ; car les jouissances de ce vil insecte sont dans un rapport quelconque, si faible qu'il soit, avec les jouissances présentes de l'homme j mais entre une félicité dont le temps marque la durée fugitive et celle qui n'a d'autres bornes que l'éternité, nulle proportion, nul rapport n'est saisissable. Donc le système de l'athée ravale à un degré incommensurable l'importance de l'existence humaine.

De ces principes résulte une grave conséquence, c'est que porter une main violente sur un être de l'espèce humaine, et lui arracher la vie, est un acte qui doit se présenter sous des couleurs bien différentes aux yeux du sceptique ou à ceux du chrétien. Qu'est-ce que tuer, en effet, pour le sceptique? c'est arrêter le cours d'un fluide rouge qu'on appelle sang; c'est tout simplement diminuer d'une unité quelques centaines de millions de créatures dont l'existence est aussi passagère qu'insignifiante. Le chrétien, au contraire, voit dans l'homme dont le fer vient de trancher les jours un être responsable arraché subitement à un état de probation, et jeté, sans qu'il y soit préparé peut-être, au pied du tribunal de son juge, pour y entendre la sentence définitive, irrévocable, qui doit le fixer pour toujours dans un état immuable de félicité ou de tourmens. Dans la mort, le premier

n'aperçoit rien que les circonstances matérielles qui la décident et la caractérisent; l'autre est fortement occupé de ses conséquences morales. C'est à la relation morale que l'homme est supposé avoir avec une puissance supérieure, c'est à la pensée imposante et terrible du compte qu'il doit rendre, c'est à l'influence attribuée à ses dispositions et à ses actions présentes sur sa destinée éternelle, bien plus qu'à aucune supériorité de facultés intellectuelles isolée de ces considérations, qu'il doit cette grandeur mystérieuse dont il est revêtu : c'est là le rempart le plus sûr qui puisse défendre le sanctuaire de la vie humaine. Cet argument sert, il est vrai , à montrer d'une manière plus immédiate à quels dangers l'incrédulité qui rejette uri état à venir expose la vie des hom.mes ; mais cette conséquence directe s'étend par analogie beaucoup plus loin, puisque l'homme qui a appris à se jouer de la vie de ses semblables sentira aussi, dans toute autre circonstance , bien peu de sollicitude pour leur bienêtre; et, comme le plus renferme le moins, il ne lui en coûtera aucun effort, aucun remords pour descendre de l'homicide à toutes les gradations inférieures de la barbarie.

Comme l'avantage de celui qui est armé sur celui qui ne l'est pas ne se fait sentir qu'au moment de l'attaque, de même, tant que la société demeure dans un état de calme , tant que les lois j sont respectées et l'ordre maintenu, on ne voit pas, on se doute à peine jusqu'à quel point les principes de l'incrédulité moderne nous laissent nus et sans défense. Mais que l'état soit ébranlé par quelque grande secousse , que le torrent vienne à surmonter une fois les digues de l'autorité publique , et que la faible voix de la loi se perde dans l'ouragan de la furie populaire, événement

dont une récente expérience n'a que trop îjien prouvé la possibilité, alors, c'est alors que l'on verra que l'athéisme est une véritable école de férocité ; et que ses adeptes, après avoir appris à ne pas faire beaucoup plus de cas du genre humain que d'un nid d'insectes, se trouveront tout préparés, quand viendra le choc des partis, a fouler aux pieds les hommes, et à les immoler sans remords.

Ce ne fut que vers la lin de la république que l'athéisme d'Epicure prit pied à Rome ; mais à peine y eut-il quelque crédit que commencèrent des scènes de proscription , de confiscation et de sang , alors sans exemple dans l'histoire du monde; et la république, épuisée par plusieurs luttes impuissantes, et dans un état d'affaiblissement dont il ne lui était plus possible de se relever, échangea la liberté contre le repos , en courbant la tête sous le pouvoir absolu. Tels furent les effets de l'athéisme à Rome. C'est un semblable système qu'à une époque peu éloignée on a tenté d'établir en France, horrible essai dont les conséquences sont trop connues pour que je vienne de nouveau en dérouler l'épouvantable histoire. Une seule question peut s'élever ici, celle de savoir si les barbaries sans nombre qui ont souillé la révolution, dans ce pays, peuvent être justement imputées au triomphe de l'athéisme. Que ceux qui pourraient encore en douter se rappellent que les hommes qui, par leur activité et leurs talens, préparèrent les esprits pour ce grand changement, que Voltaire, d'Alembert, Diderot, Rousseau et autres, étaient autant d'ennemis déclarés de la révélation; que dans tous leurs écrits ils ne cessaient de prêcher tout à la fois et le scepticisme et les principes révolutionnaires; que c'était principalement contre le sacerdoce chrétien et contre les institutions religieuses qu'était dirigée la

36 I/mCRÉDULITÉ MODERNE,

rage des partis les plus sanguinaires , et cela sans qu'ils se donnassent jamais, comme les autres persécuteurs, pour les instrumens de la vengeance de Dieu sur ses ennemis, de Dieu dont jamais le nom ne sortait de leur bouche ; qu'ils se livraient à ces atrocités avec une affreuse légèreté et une gaîté brutale ; que le règne de l'athéisme fut aussi le règne de la terreur , proclamé ouvertement et consacré par une loi expresse ; que dans le délire du succès et arrivés au plus haut paroxysme de leurs épouvantables horreurs , ils fermèrent les temples de Dieu, abolirent son culte, et publièrent que la mort n'était qu'un éternel sommeil : comme si , en parlant sans cesse da silence des tombeaux et du sommeil des morts , ces affreux bourreaux avaient voulu se justifier de ne laisser aux vivans ni repos ni sommeil.

Minerve, dit la mythologie, sortit tout armée du cerveau de Jupiter ; il en fut de même du système philosophique de l'athéisme ; il ne fut pas plus tôt arrivé à son point de maturité qu'il donna naissance à une férocité qui fit du peuple le plus poli de l'Europe une horde d'assassins , et de la terre classique des jouissances les plus raffinées, de ce centre des plaisirs et des arts, un théâtre de meurtre et de carnage.

Nous avons vu comment les principes de l'athéisme frayent le chemin au crime, en écartant le frein de la crainte, et comment ils favorisent l'orgueil des individus, en inculquant le plus profond mépris pour l'espèce; d'où il résulte inévitablement qu'une confiance hautaine en soi-même, le mépris du genre humain, et cette audace qui se rit des enseignemens et des menaces de la religion , sont les élémens naturels du caractère de l'athée ; et ce qui n'est pas moins évident , c'est que de toutes les dispositions qui peuvent pousser à la

violence et à la cruauté , celles-là sont les plus actives et les plus puissantes.

N'oublions donc pas cet axiome, ou plutôt qu'il soit gravé dans nos coeurs en ineffaçables caractères , que l'athéisme est un système inhumain , sanguinaire , féroce, également ennemi de tout frein salutaire et de tout vertueux sentiment; n'oublions pas que, ne laissant au-dessus de nous rien qui nous intimide et nous impose, autour de nous rien qui éveille notre amour et notre sensibilité, il fait la guerre à la terre et au ciel ; que le premier objet de ses efforts impies est de détrôner Dieu, le second d'anéantir l'homme (i).

Il est un troisième vice non moins funeste à la société que l'un ou l'autre de ceux dont nous venons de parler , et que favorise visiblement l'incrédulité moderne : c'est la débauche effrénée , c'est l'assouvissement brutal et criminel des penchans essentiellement destinés a la conservation de l'espèce. La force et l'im^ portance extrême de ces penchans, tant pour la dulée que pour la paix et le bien-être de la société, en ont fait un des premiers objets de la sollicitude de tous les sages législateurs , qui ont cherché à les régler, à en prévenir les écarts, et à les contenir dans les limites hors desquelles serait manquée la grande fin que le Créateur avait en vue, en en déposant le germe dans le cœur de tous les êtres animés.

(i) La nature humaine étant la même dans tous les siècles, il n'est pas surprenant que le même système , quoique dans des circonstances différentes, produise des effets analogues. Josèphe remarque que les Saducéens, sorte d'incrédules juifs, qui, entre autres dogmes, niaient l'existence d^un gouvernement moral et d'un état futur, se faisaient distinguer des autres sectes par leur férocité {de Bell, jud., lib. ii). Ailleurs il fait observer que les mêmes Saducéens se faisaient remarfjiier par leur inhumanité dans leurs fonctions judiciaires.

La bonté et la sagesse de Fauteur du christianisme brillent éminemment dans les lois qu'il a dictées sur cette branche de la morale; car si d'un côté il autorise et sanctionne l'union conjugale, de l'autre il prévient ces relations inconstantes et vagabondes, fruit du caprice des passions, en proscrivant la polygamie et le divorce ; il n'ignorait pas que tout ce qui blesse les lois de la chasteté a ordinairement sa source dans une imagination déréglée , et il prêche la pureté du cœur. Là religion chrétienne a ennobli , a épuré le sentiment qui attire un sexe vers l'autre ; elle a relevé la femme de cet humiliant état d'inégalité où elle était; elle l'a entourée d'égards et de respects, elle a donné à l'institution du mariage plus de dignité et de stabilité: il en est résulté que les affections les plus pures et les devoirs les plus sacrés ont été, en quelque sorte, entés sur les instincts les plus impérieux; et certes , des innombrables bienfaits dont le monde est redevable à cette religion , ce ne sont pas là les moins considérables.

Eh bien ! c'est à en dépouiller le monde , c'est à le replonger dans cet état d'ignoble et brutale sensualité dont le christianisme l'a tiré, que visent les coryphées de l'athéisme. Ecoutez Hume, parlant de l'adultère: ce n'est qu'une légère faute , quand il est connu; c'est la chose du monde la moins coupable, sHl demeure secret. C'est dans ce même esprit qu'il nous représente la conduite de Charles II , de ce libertin couronnéy dont les débauches furent la honte de son siècle, comme un juste sujet déloge. N'a-t-on pas entendu un adepte de cette même école déclarer, avec une effronterie qui ne connaît plus la honte, que le mariage était le pire des monopoles , et dans un récit de ses licencieuses amours, s'excuser par une apologie en forme, de ce qu'il s'écartait de ses propres principes en courbant la tête

sous cet insipide joug? C'est vers ce but que tendent tous les écrits les plus populaires du continent, sortis des écoles de l'athéisrae.

Sous quelque point de vue que l'on considère Fincrédulité, elle élargit le domaine des jouissances sensuelles; elle repousse, elle abroge, autant qu'il est en elle 5 toutes les lois par lesquelles la révélation divine a refréné et menacé de peines si terribles les honteux écarts des passions. En inculquant à ses disciples qu'il n'est point d'Etre suprême, d'Etre à qui rien ne soit caché, elle les dispense de toute attention sur ce qui concerne la pureté du coeur ; elle ne leur impose tout au plus d'autre souci que celui d'un décorum extérieur; et l'exclusion de toute affection pieuse et d'un monde invisible laisse l'ame plongée dans le monde matériel, et n'ajant d'attachement que pour les objets qui frappent et flattent les sens.

Les jouissances de l'homme sont de deux sortes : celles du corps et celles de l'ame. Toutes nos perceptions , prises à leur origine, c'est aux sens que nous les devons , il est vrai ; cependant ce sont celles qui s'éloignent le plus des impressions immédiates qui les ont produites , qui donnent le plus d'élévation à notre être moral, puisque, à mesure qu'elles se multiplient et gagnent en intensité, nous nous affranchissons de l'esclavage des sens. C'est ce qui fait que le véritable et seul remède contre une sensualité dégradante , c'est la possession d'un fonds de ces nobles jouissances qui sont indépendantes de tout appétit corporel. Inférieur même à certaines brutes , par rapport à la perfection de quelques uns de ses sens , l'homme leur est supérieur à toutes par le pouvoir qu'il a seul de multiplier par mille combinaisons diverses ses perceptions morales et intellectuelles^ et de se créer ainsi lui-même

des moyens de félicité qui n'aient rien de commun avec les sensations externes. Dans Féchelle des jouissances, le premier degré au-delà de celles que les sens procurent sont les plaisirs de la raison et ceux qui tiennent aux rapports sociaux ; viennent ensuite les ineffables plaisirs que donnent la piété et la religion. Les premiers, quoique déjà tout-à-fait distincts des plaisirs des sens , sont cependant beaucoup moins propres que les autres à en prévenir les excès , attendu que tout épurés qu'ils sont , c'est encore sur des objets visibles , palpables, accessibles aux sens en un mot, qu'ils se fondent en grande partie. Mais les affections et les sentimens religieux sont et ont été effectivement destinés à être les antagonistes naturels de la sensualité; ce sont ces affections et ces sentimens qui nous affranchissent de la servitude des appétits grossiers en ouvrant devant nous un monde tout spirituel, en nous inspirant des espérances et des craintes , des consolations et des joies qui n'ont nul rapport avec l'univers matériel et sensible. Les désordres coupables dans lesquels nous entraînent les passions sensuelles n'admettent que deux sortes de préservatifs ou de remèdes : ou des lois civiles et des opinions qui rendent impraticables ou infâmes le libertinage et la débauche , ou la diffusion de principes et d'habitudes qui en fassent un objet de dégoût et d'horreur. Les législations humaines ont attaqué le mal par le premier moyen ; le dernier se trouve dans les vérités de la religion révélée et dans les peines dont elle menace les infracteurs : ces deux moyens, les champions de l'incrédulité moderne les combattent avec une égale animosité.

Après tout ce qui a été dit par tant de grands écrivains, pour démontrer l'inestimable bienfait de l'institution du mariage; on ne peut sans indignation et sans

ET SES EFFETS 4î

surprise entendre aujourd'hui des hommes qui se disent philosophes l'attaquer sérieusement. Le but de ce discours nous conduit naturellement a considérer l'iniluence de cette institution sur la civilisation du monde.

Les annales de la révélation nous apprennent que le mariage , ou V union permanente des sexes , est une loi émanée de Dieu lui-même, et a existé, sous diverses modifications, dès l'enfance du genre humain, qui, sans cette institution, n'aurait jamais pu sortir de la barbarie. Que l'on se figure en effet, qu'on se figure seulement l'éternelle discorde, les jalousies, les violences dont la terre serait le théâtre , si les objets des plus tendres affections n'étaient garantis à leurs possesseurs par aucune loi , par aucune obligation morale ; si le bonheur domestique était sans cesse empoisonné par la crainte, et si l'espérance du succès et de l'impunité venait enflammer la licence. Qui donc alors se sentirait assez de tranquillité d'esprit pour former et exécuter aucune de ces entreprises qui demandent une continuité d'action? quel champ resterait-il aux arts, aux sciences , à la religion, à la vertu, dans un état de choses où nulle loi ne protégerait le bonheur le plus doux que l'homme puisse goûter sur la terre contre les attaques du vice; où une anxiété perpétuelle tourmenterait celui qui voudrait conserver ce qu'un autre serait également ardent à lui enlever ? Non , il n'est pas probable en soi , et indépendamment des lumières de l'Ecriture, que l'auteur de la race humaine, que cet Etre de bonté l'ait jetée, au sortir même de ses mains, dans une condition si misérable ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle n'aurait pu demeurer long-temps dans un pareil état sans s'entre-détruire, sans être exterminée. Le mariage, en fermant la porte à tous ces

maux , et en assurant à chaque homme la jouissance paisible de ce qui fait le bonheur de son existence , est sans contredit l'agent le plus puissant de la civilisation du monde. Dans la douce sécurité qui résulte de ses saintes lois, le cœur peut se répandre en affections généreuses , l'esprit a toute la liberté nécessaire pour oser porter ses regards hors de la sphère étroite du foyer domestique, pour se livrer aux nobles spéculations de la science et de la vertu.

Et ce n'est pas seulement ainsi que l'institution du mariage, quelle qu'en soit la forme, est essentiellement nécessaire au bien-être du genre humain. Le mariage est la source des plus tendres sentimens , il est le gardien de la paix. Sans l'union permanente des sexes, plus de familles qui se perpétuent ; la dissolution du lien conjugal entraîne avec elle la dissolution de la société domestique ; mais cette société , qui croule avec l'institution du mariage , est l'école et comme la pépinière des affections sociales : c'est dans son sein que se forme la sensibilité; c'est dans son sein que se développent les germes de cette humanité, de cet amour , ciment de l'union du genre humain , et dont l'entier anéantissement entraînerait la ruine de tout l'édifice des institutions civiles.

Les familles sont autant de centres d'attraction qui empêchent le genre humain de se diviser, de se disséminer, de se réduire à des individus par la force répulsive de l'intérêt personnel. L'ordre de la nature procède constamment du particulier au général. De même que, dans les opérations de notre intelligence, nous partons de la contemplation des individus pour arriver à la formation des abstractions générales, de même , dans le développement de nos sentimens , nous allons des affections privées aux affections sociales ; de

Famour pour lesparens, les frères et les sœurs, à cette bienveillance plus étendue qui embrasse l'immense société de l'espèce humaine.

Ce n'est qu'en disposant d'abord les hommes a la sensibilité et à la tendresse qu'on fait naître en eux cette bienveillance dont nous parlons , et qui n'a pas sa source dans le raisonnement ; elle ne peut résulter que de cette culture du cœur, que de ces premières impressions d'amour, de reconnaissance et de sympathie, qu'amènent nécessairement les douceurs de la vie domestique, et dont la famille est la meilleure de toutes les écoles.

Mais les champions de l'athéisme intervertissent cet ordre éternel de la nature. Au lieu de prêcher les affections privées , comme le doux apprentissage d'affections d'une nature moins circonscrite , ils ne s'appliquent qu'à les mettre réciproquement en opposition ; ils prétendent élever la bienveillance universelle sur les ruines de tout attachement individuel ; ils voudraient nous faire aimer davantage l'espèce tout entière , et cela en nous enseignant à aimer moins chacune des fractions ou des individus qui la composent. Pour arriver à l'exécution de ce chimérique projet, ils frappent de réprobation la reconnaissance, l'humilité, l'amour des parens pour ceux qui lem^ doivent le jour, la tendresse conjugale, la piété filiale, et tous les autres sentimens qui sont le principe et le lien des sociétés ; la vertu , suivant eux , est un amour passionné du bien général. Mais, pourrait-on naturellement leur demander, lorsque tout sentiment tendre sera éteint dans tous les cœurs , lorsque tous les liens sociaux seront brisés, d'où pourra naître cet amour si brûlant pour le bien général ?

Lorsque cette philosophie sauvage aura achevé son

oeuvre , quand elle aura appris à ses disciples à regarder avec une parfaite indifférence et les enfans auxquels ils ont donné la vie et l'épouse de leur cœur, à insulter leurs bienfaiteurs, et à faire taire la voix de la reconnaissance et le cri de la pitié , seront-ils , en se dépouillant ainsi de tout sentiment humain , seront-ils mieux préparés à l'amour désintéressé de leur espèce ? Deviendront-ils des philanthropes achevés , par cela même qu'ils ont cessé d'être hommes? Ou plutôt ne sommes-nous pas bien fondés à croire que dans cette absence absolue de toutes les affections qui seules humanisent et adoucissent les âmes , et sous le soufle glaçant d'une universelle indifférence , ce sera l'intérêt personnel qui régnera dans leurs cœurs , sans partage comme sans contrôle ; et que sous le spécieux et commode prétexte d'avancer le bien général , cet objet auquel l'imagination peut donner mille formes diverses, on les verra prêts à violer tous les devoirs , à commettre tous les crimes ? Une bienveillance générale est le dernier fruit et le fruit le plus parfait des affections privées ; donc chercher la première dans l'extinction des autres , c'est opposer les moyens à la fin ; et cette entreprise n'est pas moins absurde que celle d'un homme qui voudrait atteindre la cime d'une haute montagne sans passer par les points intermédiaires; c'est se flatter de parvenir aux sommités de la science par l'oubli des premiers élémens de toute connaissance humaine. Telles sont cependant les absurdités qui ont germé dans le cerveau des champions de l'incrédulité, et cela par une ignorance du coeur humain faite pour déshonorer ceux mêmes qui ne prétendraient pas au titre de philosophes. Présumant, contre l'expérience de tous les temps et de tous les intérêts, que c'est le raisonnement qui éveille les affections, et voyant que

le bien général est un objet incomparablement plus grand en lui-même , que le bonheur d'un nombre limité d'individus, ils en ont conclu que rien n'était plus nécessaire que de le montrer réduit à ses justes dimensions , pour y faire refluer toutes les affections; comme s'il suffisait de nous apprendre que la population de la Chine l'emporte de beaucoup sur celle de la Grande-Bretagne pour nous rendre tout à coup indifférens aux intérêts et àda situation de notre patrie, et nous faire porter exclusivement toute notre sollicitude vers la prospérité de cet empire si vaste, mais séparé de nous par tant de terres et de mers ?

Eveiller de nouveaux sentimens , avoir de nouvelles sources de sensibilité , ce n'est là ni l'ofïice ni la destination de la raison : mais sa fonction est de nous montrer la route à suivre pour nous procurer les biens dont la nature avant tout nous a fait sentir le prix , ou pour déterminer nos préférences et notre choix entre des penchans et des passions qui se disputent l'empire de notre cœur.

Mais quoi ! direz-vous, faut-il donc exclure le désir du bien général de nos motifs d'action? Rien, sans doute , n'est plus loin de ma pensée : mais comme , suivant moi , d'un côté la nature de ce motif a été mal comprise par quelques gens de bien , et que de l'autre des hommes d'un caractère tout différent en ont abusé pour en faire l'application la plus absurde et la plus coupable, qu'il me soit permis de déclarer ici en peu de mots ce que je regarde comme la vérité sur ce point.

Le bien universel, on ne saurait en disconvenir, est en lui-même le plus digne objet de notre sollicitude et de nos efforts ; et s'il était donné à l'esprit humain de s'en faire une vue claire et distincte , s'il lui était

possible de discerner à chaque pas quelle est V action qui peut y contribuer de la manière la plus infaillible, nous aurions par cela seul un critérium sûr pour décider ce qui est bien ou mal , un guide non sujet à l'erreur, qui rendrait inutiles toutes les règles secondaires, et nous dispenserait de toute autre loi, de tout autre principe.

Mais ce moyen de décision étant impossible, attendu que le bien universel est un motif si vague, si indéterminé, si susceptible d'interprétations diverses, et embrasse des rapports si multipliés, qu'avant que nous eussions pu reconnaître d'une manière positive quelle est l'action qu'il nous prescrit , le moment d'agir nous échapperait; la Providence a assigné aux faibles mortels , aux mortels à la vue bornée, une sphère d'action moins étendue, il est vrai, mais mieux adaptée à leurs facultés limitées , en déposant dans leurs coeurs le germe de certaines affections qu'elle leur a fait un devoir de cultiver , et en leur suggérant des règles particulières auxquelles ils sont tenus de se conformer. Ces affections et ces règles sont des données suffisantes pour reconnaître facilement les limites de la vertu, en même temps qu'elles assurent ce bien universel qui en est la fin dernière ; car puisque le bonheur du genre humain tout entier ne peut résulter que du bonheur des individus pris séparément , les affections qui appellent immédiatement l'attention sur ce dernier intérêt tendent en définitive à avancer l'autre. C'est ainsi que l'ouvrier, en concentrant son travail sur un point seulement d'une vaste construction , contribue pour sa part à l'achèvement du tout, beaucoup plus efficacement que si , par une activité mal entendue , il voulait mettre en même temps la main à toutes les parties de l'édifice.

Cependant, comme il est possible que l'intérêt d'mie association plus ou moins nombreuse , non seulement ne contribue point, mais même soit diamétralement opposé au bien général, que l'intérêt d'une famille, par exemple, nuise à celui d'une province, et l'intérêt d'une province à celui d'une nation, la Providence a ordonné les choses de manière que dans un esprit bien réglé, à côté des attachemens privés, se fait sentir, comme nous l'avons déjà vu, un amour plus étendu pour V espèce; et cet amour remplit une double fonction en nous commandant, non pas de détruire et d'étouffer les affections dont les objets sont plus rapprochés de nous, ce qui serait un parricide moral; mais premièrement de faire du bien à tous les hommes y autant que ce devoir peut s'accorder avec les droits de ceux qui sont immédiatement confiés à nos soins; et en second lieu d'exercer sur nos affections privées un contrôle et un examen qui nous empêchent de les écouter, toutes les fois qu'en leur donnant une préférence exclusive, nous exposerions l'espèce tout entière à un détriment manifeste. C'est ainsi que tous les ressorts de notre nature morale sont mis en mouvement ; c'est ainsi que tous les principes pratiques du cœur humain trouvent une sphère d'action, et conspirent chacun, d'une manière et par une voie différente, sans collision réciproque, à l'harmonie et au bonheur du monde.

Je crois devoir, avant de terminer ce discours , remarquer trois circonstances particulières à la propagation de l'incrédulité par ses modernes apôtres, circonstances également neuves , également alarmantes.

I. La première, c'est que jamais le monde n'avait encore été témoin d'une tentative faite avec tant

de bruit et d'appareil pour établir les principes de l'athéisme; c'est la première fois que l'histoire ait parlé d'une entreprise ayant pour but avoué d'anéantir, d'éteindre toute croyance à une puissance supérieure; entreprise dont le succès, s'il était possible, aurait pour résultat de placer l'espèce humaine dans une situation où l'on ne l'avait point encore vue, pas même pendant les siècles de ténèbres du paganisme. Le système du polythéisme était aussi éloigné de l'incrédulité moderne que de la vraie religion. En effet , au miilieu de ces doctrines informes , sous ces décombres, produit de la crainte, de l'ignorance et du vice, que les siècles avaient accumulés, quelque faible étincelle de la vérité divine se retrouvait encore ; on admettait, on révérait l'intervention de pouvoirs invisibles dans les affaires humaines; on soutenait, on enseignait la sainteté du serment; l'idée d'une révé^ latioïiy d'une tradition , comme source nécessaire de toute croyance religieuse, était un dogme familier; on cherchait à entretenir la salutaire persuasion de l'existence d'un monde à venir; et les plus grands des dieux étaient regardés comme les gardiens de la félicité publique, les protecteurs des vertus qui font la prospérité des empires, et les vengeurs de l'injustice, de la perfidie et de la fraude (i).

(i) Le témoignage de Polybe sur les salutaires effets qui résultaient du système superstitieux du paganisme, en ce qu'il servait à corroborer le sentiment de l'obligation morale, et à maintenir la sainteté du serment , est d'un si grand poids et d'une autorité si décisive , que je croirais faire tort à la cause que je défends si je négligeais de le l'apporter ici , avec d'autant plus de raison qu'il est impossible de l'attribuer à l'influence de la crédulité, chez un auteur dont le scepticisme était connu. Quant aux bons effets qui peuvent, dans quelque circonstance, découler' de la superstition, il est sans doute inutile de

Quelque bien que put produire autrefois la superstition , en raison des parcelles de vérité que contenait ce métal impur et grossier, les mêmes avantages ne

faire observer que la vraie religion les garantit d'une manière bien plus sûre encore.

« Mais ce qui a le plus contribué, dit Polybe, aux progrès de la « république romaine, c'est l'opinion qu'on y a des dieux; et la su- « perstition , qui est blâmée chez les autres peuples, est, à mon sens,

« tout ce qui la soutient S'il était possible qu'un État ne fût

« composé que de gens sages, peut-être que cette institution n'eût pas « été nécessaire ; mais comme le peuple n'a nulle consistance, qu'il est « plein de passions déréglées, qu'il s'emporte sans raison et jusqu'à la « violence , il a fallu le retenir par la crainte des choses qu'il ne voit « pas , et par tout cet attirail de fictions effrayantes. C'est donc avec « grande raison que les anciens ont répandu parmi le peuple qu'il y « avait des dieux , et qu'il y avait des supplices à craindre dans les « enfers ; et l'o/z a grand tort dans notre siècle de rejeter ces senti- « mens. Car, sans parler des autres suites de l'irréligion , chez les « Grecs, par exemple, confiez un talent à ceux qui manient les deniers <( publics , en vain vous prenez dix cautions , autant de promesses et « deux fois plus de témoins, vous ne pouvez les obliger à rendre votre « dépôt. Au contraire, les Romains, qui, dans la magistrature et les « légations, disposent de grandes sommes d'argent, n'ont besoin que «de la religion du serment pour garder une inviolable fidélité. Et « parmi les autres peuples , un homme qui n'ose toucher aux deniers « publics, est un homme rare; au lieu que, chez les Romains, il est « rare de trouver un homme souillé de ce crime. » (Polybe, traduction de Thuillier, tom. vi, p. 43. )

Bien que le système du paganisme soit à juste titre réprouvé par là raison et par l'Écriture, il admettait comme vrais plusieurs principes de la plus haute importance pour le maintien des moeurs publiques j tels que la croyance à un pouvoir invisible , la crainte des vengeances divines , auxquelles il y a folie de s'exposer pour se procurer un avan-^ tage momentané, et l'approbation divine comme prix de la vertu; en sorte que ce n'était, à strictement parler, que ce mélange de vérité dont le paganisme était empreint, qui en faisait toute l'utilité pratique, ainsi que le remarque \e grand, \g judicieux Hooker, lorsqu'il traite cette même question . « Comme il paraît , dit ce vénérable écri- « vain, que la sûreté de tous les Etats repose sur la religion; que, « sans un amour sincère de la religion, tous les talens et toute l'ha- « bileté des hommes ne peuvent qu'imparfaitement contribuer au bien « de la chose publique ; que le vœu des hommes , en général , est de

peuvent plus se trouver aujourd'hui que sur le terrain de la vraie religion , et il n'y a plus d'autre alternative possible qu'entre la croyance chrétienne et i^n athéisme absolu. Dans les révolutions auxquelles l'esprit humain est sujet, il arrive souvent que des. opinions qui paraissaient frappées de mort reçoivent une nouvelle existence; mais toute superstition qui a perdu son crédit ne saurait le recouvrer jamais. S'attribuer l'autorité d'une révélation divine est une prétention si auguste et si imposante en soi, que du moment où l'on vient à la convaincre de mensonge , elle demeure comme étouffée sous le poids de toute l'ignominie qui s'attache à l'imposture découverte ; ou, pour employer une autre figure, elle tombe d'une telle hauteur qu'elle ne peut manquer d'être brisée en atomes imperceptibles. Les religions , vraies ou fausses, ne sont pas des créations arbitraires qu'on puisse faire et défaire à son gré. Si les libres-penseurs de nos jours , après avoir décrédité les principes religieux, jugeaient à propos, pour arrêter le débordement du crime, de chercher dans quelque superstition populaire de quoi les remplacer, ils ne tarderaient pas à s'apercevoir qu'ils ont fait une tentative vaine et impraticable : ils peuvent bien ressusciter certains noms, relever certains autels , et rétablir quelques cérémonies; mais rallumer l'esprit du paganisme, c'est ce

« ne s'attacher qu'à la vraie religion; et que les seuls bons effets qui « résultent d'une religion fausse, ne peuvent provenir que de ceitaines « lueurs de vérité qui se trouvent mêlées aux ténèbres de l'ei-j-eur, « attendu qu'aucune religion ne pourrait exister, si elle n'était exclure sivement et entièrement qu'un tissu de contre-vérités, nous sommes « fondés à penser que toutes les vertus véritables doivent un tribut « d'honneur à la religion, comme à leur mère commune, et que tout « État bien ordonné est tenu de l'aimer comme son plus ferme et son « plus sûr appui. » [Eccl. Pol., lib. v. )

qui n'est pas en leur pouvoir, et eela parce qu'il est impossible de décréter l'ignorance , et d'annuler par l'autorité législative les enseignemens de la raison et les droits de la science.

II. Un autre symptôme non moins alarmant et particulier au temps où nous vivons, ce sont les efforts des impies pour propager jusque dans les dernières classes du peuple les désolantes doctrines de l'incrédulité. Hume, Bolingbroke et Gibbon ne s'adressaient du moins qu'aux classes les plus polies de la société, et ils auraient cru dégrader leurs sublimes théories, s'ils avaient cherché à leur faire des prosélytes parmi la populace. Mais l'incrédulité , dans ces derniers temps, est devenue mtoins délicate et moins fière : née au milieu des spéculations d'une philosophie audacieuse, renfermée d'abord dans les cabinets des savans, puis nourrie et choyée au sein des cours, et^ pour ainsi dire, dans les bras même de la volupté, elle a fini par arriver à sa pleine et entière maturité, et aujourd'hui elle ose capter les suffrages de la portion du peuple la plus ignorante et la plus grossière; elle sollicite effrontément la faveur du villageois et de l'artisan , elle vise enfin à attirer sous son étendard des nations entières.

Un pareil état de choses n'est pas difficile à expliquer. Tant que l'incrédulité a été peu répandue, on ne s'en est servi que comme d'un moyen de vanité littéraire ; mais à mesure qu'elle a gagné du terrain , elle a perdu ce genre d'avaotage, et maintenant c'est comme organe et instrument de convulsions politiques qu'on la met en œuvre. L'approbation d'un petit nombre de juges suffit pour fonder les renommées littéraires , mais ce n'est qu'avec des millions d'hommes qu'on vient à bout d'agiter et de renverser les empires.

III. Remarquons enfin que les incrédules de nos jours sont, de tous les sophistes, les premiers qui aient tenté de pousser l'innovation jusqu'à la substance même de la morale. Jusqu'ici, en effet, toutes les controverses qui s'étaient élevées parmi les philosophes sur des questions de morale n'avaient roulé que sur les hases du devoir et jamais sur la nature du devoir en lui-même ; ou bien elles avaient été purement métaphysiques, ayant pour objet la théorie, Vhistoire des sentimens moraux qui composent la vie de l'âme, les sources et les principes dont il est le plus facile de les faire dériver; jamais on ne s'y était égaré jusqu'à remettre en question la nature des dispositions et des actions auxquelles on doit donner le nom de vertueuses. Quant à l'amour et a la crainte d'un Etre suprême, à l'observation religieuse des promesses et des sermens , au respect pour les magistrats , à l'obéissance envers les parens, a la reconnaissance pour les bienfaiteurs, à la fidélité conjugale, à la tendresse paternelle, on était unanime dans la ferme persuasion que ce sont là des vertus fondamentales , et les premières bases de tout état social. L'anathème prononcé contre tous ceux qui transportent les bornes de leur prochain (i), qui donnent au mal le nomi de bien et au bien le nom de mal , qui veulent faire passer la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière, qui n'usent de leurs facultés que pour bouleverser les éternelles notions du juste et de l'injuste, et empoisonner ainsi la vertu jusque dans sa source : cet anathème terrible tombe de tout son poids, ou plutôt avec cent fois plus de force encore , sur les avocats de l'incrédulité moderne, et sur eux seuls.

(i) Deut., XXVII, 17,

Qu'il me soit permis de terminer par quelques réflexions dont l'importance se fait sentir d'elle-même. Il j a, comment n'en conviendrait-on pas? il y a dans cette apostasie de la multitude , dans cette effrayante rapidité des progrès de l'athéisme, plus de motifs qu'il n'en faut pour éveiller nos craintes sur le degré de vertu qu'on peut attendre de la génération qui s'élève; mais gardons -nous d'y voir toutefois rien qui puisse ébranler notre foi, rien dont l'Ecriture elle-même ne nous ait avertis.

Les traits dont se compose le caractère des apostats; leur impiété, leur orgueil, leur libertinage, leur im.patience de toute subordination, leur soif insatiable du changement; la vaine prétention qu'ils affichent d'affranchir, d'émanciper le genre humain, tandis qu'eux-mêmes sont les esclaves des plus brutales passions; les armes avec lesquelles ils attaquent le christianisme, et les pièges qu'ils sèment sous les pas des imprudens qui les écoutent : tout cela nous est dépeint avec les couleurs les plus vives par le pinceau prophétique des apôtres. « Sachez avant toutes choses , dit Pierre (i), quaux derniers jours il viendra des moqueurs qui se conduiront par leurs propres convoitises, » Dans la même épître, pour caractériser avec plus de détail les hommes dont il veut parler : « Ce sont principalement y dit-il (2), ceux qui suivent les mouvemens de la chair, dans les convoitises impures, qui méprisent les puissances , qui sont audacieux , attachés à leur sens, et qui ne craignent point de parler mal des dignités; qui prennent plaisir (5) à

(i) Il Pierre, m, 3.

(2) Ibid.^ II, 10.

(5) Ibid.f ibid., i3, 14.

vous séduire y qui ont les yeux pleins d'adultère y et d'un péché qui ne cesse jamais y amorçant les âmes qui ne sont pas fermes , car Çi^ en tenant des discours fort enflés et pleins de vanité , ils amorcent y par les con(^oitises de la chair et par les impudicitésy les personnes qui s'étaient véritablement retirées d'avec ceux qui vivent dans l'égarement; leur promettant la liberté y quoiqu'ils soient eux-mêmes esclaves de la corruption. » En parlant de ces mêmes hommes, Jude (2) nous rappelle, de même, qu'il avait été prédit : (( Qu'il f aurait au dernier temps des moqueurs qui marcheraient suivant leurs convoitises impies. Ce sont des hommes y ajoute l'apôtre , qui se séparent eux-mêmes; ce sont des gens sensuels y et en qui il nj a rien de spirituel. » L'incrédulité est un mal qui dure peu. « Dans le système des pro- (( phéties^ dit un judicieux écrivain, on ne volt pas (c que l'incrédulité soit caractérisée par une individuacf îité qui lui soit propre. On n'en fait point une (( BÊTE , mais seulement une excroissance gangrène neuse; excroissance qui répand, il est vrai, la mort (( dans chacune des veines du corps sur lequel elle {( se développe p mais meurt avec lui. » Ce sont les excès mêmes de l'impiété qui hâteront sa destruction. Non, il n'est pas possible qu'un système qui, en avilissant toutes les vertus et en se faisant l'apologiste de presque tous les vices et de tous les crimes , déclare la guerre à l'ordre et à la civilisation du monde,* qui, ne pouvant rien édifier, n'a d'énergie et de puissance que pour détruire; il n'est pas possible qu'un tel système conserve long -temps son funeste ascendant.

(i) II Pierre, 11, 18.

Quelque forme qu'il prenne, il n'a en lui aucun élément de durée. Soudain dans son apparition, impétueux dans ses progrès , il est comme le torrent de la montagne qui roule avec fracas ses eaux bourbeuses , et porte de toutes parts la désolation ; mais comme il manque d'une source permanente qui puisse alimenter son cours, il ne tarde pas a se tarir et finit par disparaître. Si la Providence permet pour un temps et jusqu'à un certain point les succès de l'incrédulité, elle ne fait par-là que préparer à la religion de nouveaux triomphes. Pour défendre et maintenir son autorité, les prédicateurs de l'Evangile ont cru, jusqu'à ce jour, devoir mettre en balance la perspective de l'immortalité contre les intérêts d'un moment; arracher au monde son masque et ses charmes trompeurs, insister sur ce que les plaisirs ont de décevant, sur la satisfaction imparfaite que procurent les richesses, sur la vanité de la grandeur et sur le néant d'une vie purement mondaine : nous ne contestons point l'utilité de ces divers sujets; mais ce n'est pas par ces dissertations seulement que l'on parviendra à faire sentir et à démontrer l'importance de la religion. Nous avons pour la défendre des armes d'une trempe nouvelle, et ces armes, c'est l'impiété ellemême qui nous les a fournies à force d'excès.

L'objet par excellence de la religion étant de nous rendre sages à salut ^ l'appui qu^elle prête à l'ordre social, la stabilité qu'elle donne au gouvernement et aux lois , sont des avantages secondaires dont nous aurions continué à jouir sans remonter à la cause qui les produit , si le développement des principes des déistes et l'expérience qu'a faite de leurs doctrines un pays voisin n'étaient venus nous ouvrir les yeux. A entendre les incrédules, à en croire leurs continuelles

vanteries , leur système était bien plus libéral , bien plus généreux que le christianisme ; il ne fallait que le mettre à l'essai , et par lui , le genre humain ne pouvait manquer de faire bientôt un pas immense dans la route du bonheur ; et les nations chrétiennes , dans leur funeste insouciance, ne tenant plus guère à la religion de leurs pères que par une stérile profession de foi , et dégoûtées d^ailleurs par les gènes qu'elle leur im.posait , prêtèrent l'oreille à ces fastueuses promesses. Dieu le permit, ce fatal essai; dans une contrée voisine , et précisément dans le centre même de la chrétienté, la révélation subit une éclipse totale (i) , tandis que l'athéisme , debout sur son théâtre de ténèbres, jouait son étrange et épouvantable tragédie , bouleversait les premiers élémens des sociétés, confondait tous les âges , tous les rangs, tous les sexes dans la même proscription et le même massacre, et ébranlait l'Europe jusqu'en ses fondemens. Puisse l'impérissable souvenir de ces événemens apprendre aux dernières générations de l'espèce humaine à regarder la religion comme la pierre angulaire de la société , comme la sauvegarde des nations, comme la source de l'ordre civil, comme la seule puissance capable de dompter la fureur des passions et d'assurer à chacun les droits qui lui appartiennent : à l'homme laborieux le prix de son travail et de son industrie, au riche la libre jouissance de sa fortune, au noble la conservation de ses honneurs, et au prince la stabilité de son trône !

(i) Une circonstance bien digne d'attention, c'est que Mercier, un des plus ardens apologistes de la révolution française, et déiste déclaré, dans un ouvrage intitulé le Nouveau Paris, reconnaît et déplore l'extinction de la religion en France. «En proscrivant la superstition, (f dit-il, nous avons détruit tout sentiment religieux j et ce n'est pas là a le moyen de régénérer le monde. )»

Nous pourrions demander aux coryphées de l' incrédulité quelle fureur les pousse, dans les efforts qu'ils font pour renverser le christianisme. Est-ce donc qu'ils auraient en effet découvert un système supérieur a tous les autres? Où sont les vertus que favorisent leurs principes? Et en est-il une seule que les chrétiens n'aient portée à une hauteur qu'aucun des hommes de leur parti ne peut se vanter d'avoir atteinte ? Ont-ils trouvé une règle de morale plus parfaite, ou, pour l'instant de la mort, des espérances plus consolantes que celles que nous offrent les Écritures ? Nous leur demanderons surtout quels sont les titres sur lesquels ils peuvent fonder leur prétention d'être les guides du genre humain ; ou ce qui peut les enhardir à se flatter que , foulant aux pieds l'expérience des siècles , nous abjurions une religion attestée par une longue série de miracles et de prophéties , une religion dans le sein de laquelle des millions de nos pères ont trouvé un refuge contre toutes les peines de cette courte vie et une consolation à l'heure suprême ; une religion qui a vu briller à ses côtés les plus éminentes vertus et les plus sublimes talens , qui peut montrer sur la liste de ses disciples des noms tels que ceux d'un Bacon , d'un Nevs^ton, d'un Locke, la gloire de l'espèce humaine, et aux pieds de laquelle ces grands hommes s'enorgueillissaient de déposer les dernières et les plus admirables productions de leur immortel génie ?

Si c'est par le raisonnement que l'on doit décider la question ^ le triomphe du christianisme est complet , on ne saurait y rien ajouter ; si c'est par un appel à l'autorité , quels noms nos adversaires ont-ils donc à opposer à ces grands noms? Où sont les incrédules dont les sublimes vertus, les moeurs irréprochables, l'inébranlable probité et la charité immense , puissent

nous exposer au danger d'être entraînés par l'exemple et ^'embrasser leurs opinions ? Dans quel séjour du malheur , dans quels noirs cachots , dans quels affreux donjons leurs philanthropes si vantés ont-ils jamais pénétré , pour alléger aux malheureux captifs le poids de leurs fers et calmer leur désespoir? Quelles tribus barbares leurs apôtres ont-ils visitées ? quels climats lointains ont-ils explorés, bravant le froid, la nudité et tous les besoins , pour y répandre les principes de la vertu et les bienfaits de la civilisation? Ou bien, renonçant à toute prétention à cette charité universelle, à cet amour du geni^e humain qui n'est à leurs yeux qu'exaltation et que fanatisme (car les incrédules, on lésait, sont les ennem.is jurés de toute espèce d'enthousiasme ) , sera-ce sur leurs actes politiques qu'ils chercheront à asseoir leur renommée ? Mettront-ils en avant leurs efforts pour rétablir le règne de la vertu chez un peuple qui se corrompt , pour réprimer la licence et le vice , pour calmer les tempêtes de la fureur populaire, et en prêchant la justice, la modération et la pitié à laquelle a droit toute grandeur tombée , pour adoucir les inévitables effets des révolutions? Mais non ; si ce n'est pas par modestie que nos adversaires reculent devant cette épreuve , ils auront du moins assez de prudence et de discrétion pour ne pas s'y exposer.

Cette ardeur insensée, opiniâtre, ce zèle parricide, avec lesquels ils travaillent à anéantir tout sentiment de la divinité , voilà ce qui doit exciter plus que toute autre chose l'étonnement et l'indignation. Mais quelle est donc la passion compatible avec l'innocence que repousse la croyance à un régulateur parfait et tout puissant? Quel est le dessein qu'on puisse avouer sans honte, dont cette croyance entrave et contrarie l'exé-

cution ? Dieu éternel , où veulent donc en venir tes ennemis ? Quelles sont ces entreprises pleines d'horreur et de crime, qui, pour la sûreté de leurs auteurs^ veulent être enveloppées de ténèbres impénétrables même, s'il était possible , à l'œil de celui qui voit tout? Misérables mortels, qui sont fiers d'être le produit du hasard , qui sont amoureux du désordre universel, qui font dépendre leur bonheur de la persuasion qu'il n'existe aucun témoin de leurs noirs projets , et qui ne sont tranquilles que parce qu'ils se supposent habitans d'un monde abandonné au hasard , sans un maître qui l'ait créé et le gouverne , sans un père qui le protège!

La nature de mon sujet m'ayant conduit a examiner principalement en quoi et comment l'impiété du scepticisme influe sur le bien des états , il n'en devient que plus nécessaire de vous prémunir contre l'opinion, erreur funeste si jamais il en fut, qui consiste à regarder la religion comme une institution politique , un moyen de gouvernement , et de vous rappeler qu'elle nous intéresse bien plus encore comme individus que comme sociétés y et que son importance se rapporte bien moins au temps qu'à l'éternité. Elle contribue, il est vrai, à notre bonheur, même dès la vie présente; mais ce sont là des bénédictions qu'elle sème en passant sur le chemin de l'immortalité. Cet autre ordre de choses à venir qu'elle nous montre , dont elle nous donne la certitude , et auquel ses vérités et ses promesses sont destinées à nous préparer, voilà la dernière fin des sociétés humaines, voilà le but final et le grand objet de notre existence présente ; objet en comparaison duquel toutes les révolutions des empires , toutes les vicissitudes du temps ne sont que de légers changemens , des scènes transitoires et à peine dignes de notre at-

tention. « La piété (i) a, il est vrai , la promesse de la vie présente y mais elle a surtout celle de la vie a venir, » D'autres qualités peut-être, d'autres titres sont nécessaires pour faire jouer aux hommes un rôle brillant sur le théâtre du monde , mais , gardez-vous d'en douter , la religion de Jésus suffit toute seule pour les rendre bons et heureux. Une source de consolations puissantes dans le malheur, un courage que rien ne peut abattre au milieu des changemens et des perturbations du monde , une humilité sans bassesse , une dignité sans orgueil , la paix de l'âme dans toutes les situations, des passions nobles et pures qui ne sauraient la troubler, une sérénité habituelle, de douces jouissances que n'empoisonnent ni la crainte de la dissolution de l'être matériel, ni la terreur d'une autre vie , tels sont ses grands et inestimables bienfaits. Et pourtant ce sont de telles jouissances que vous vous interdirez nécessairement vous-mêmes , tant que vous ne vous jetterez pas tout entiers dans les bras de cette religion ; car ses consolations et ses grâces sont réservées à ceux qui lui obéissent ; elles sont destinées à être la récompense , le charme et l'aiguillon de leur obéissance. Il est un assez grand nombre d'hommes qui , sans faire une abjuration formelle du christianisme , sans rejeter d'une manière absolue les doctrines qui le caractérisent , en violent si habituellement les lois , et mènent une vie si directement en contradiction avec son esprit, que, sentant qu'ils ont plus à craindre qu'à espérer des vérités qu'il enseigne, ils ne sont jamais en état de le regarder sans terreur. Il trouble leur imagination au lieu de tranquilliser leur cœur , et pèse comme un nuage de tristesse et de lan-

(i) I Tim., IV, 8.

ET SES EFFETS. 6i

gueur, sur toutes leurs jouissances et sur toutes les occupations de leur vie. Leur religion, au lieu de les consoler et d'alléger le poids de leurs ennuis , est elle-même pour eux un insupportable ennui , contre lequel ils cherchent à s'étourdir dans la dissipation et les vains plaisirs du monde , jusqu'à ce qu'il arrive un momient où les tourmens et les orages de leur conscience les forcent à revenir à la religion. Ainsi suspendus entre deux forces opposées , jouet d'influences qui s'entre-détruisent, ils ne sont propres ni à la félicité du monde présent ni à celle du monde à venir; ils ne jouissent ni des plaisirs du pécheur ni de la paix que donne la piété. Faut-il donc s'étonner qu'une ame ainsi égarée, perdue dans un labyrinthe d'incertitudes et mécontente d'elle-même, coure au-devant de l'erreur et de la déception , et embrasse avec ardeur tout prétexte plus ou moins spécieux pour mutiler les com~ mandemens et énerver l'autorité du christianisme; oubliant qu'il est de l'essence même de tout principe religieux de dominer sans restriction et sans contrôle, et qu'il est impossible de servir à la fois Dieu et Mammon ? C'est dans cette classe que se trouvent les chrétiens les plus exposés à être arrêtés dans les pièges de l'incrédulité.

Toutefois ce sont là des prosélytes dont les champions de ce système feront bien de ne pas être si fiers; ils auraient bien plus de raison pour en rougir de honte. Quelle plus forte présomption, en effet, de la fausseté de leur doctrine, que de voir qu'elle sert comme d'opium pour procurer aux consciences tourmentées un sommeil trompeur ; que si elle réussit à s'établir dans certaines âmes , ce n'est pas qu'elles en reconnaissent la vérité, mais seulement parce qu'elles en éprouvent le besoin ; et qu'en l'adoptant ce n'est

pas de leur raison qu'elles prennent conseil , mais de leurs vices et de leurs terreurs? Et il ne faut pas une sagacité bien pénétrante pour prévoir qu'une entreprise qui commence par la corruption et le crime ne peut finir que dans la perdition et la ruine. Les incrédules eux-mêmes ne sont pas convaincus de la vérité de leur doctrine ; car s'ils avaient sur ce qu'ils appela lent leurs principes cette certitude bien arrêtée qui résulte d'un examen exempt de toute passion, jamais il ne leur viendrait à l'idée de troubler le repos du monde par une ardeur de prosélytisme toujours suspecte; ils se borneraient a gémir sur leur propre malheur et à déplorer l'incurable aveuglement qui les empêche d'apercevoir des preuves suffisantes de la vérité d'une religion qui fournit de si puissans motifs de vertu, et inspire de si sublimes espérances. Comme ils n'ont rien à mettre à îa place de la religion , il est absurde de supposer que, contre la voix unanime de toutes les nations et de tous les siècles qui en proclament la nécessité, ce soit en effet une tendre sollicitude pour le bonheur du genre humain qui les pousse à vouloir l'anéantir.

Non , c'est à des motifs bien différens qu'il faut attribuer leur conduite. En dépit des ténèbres dans lesquelles ils s'efforcent de s'envelopper, plus semblables en cela a des conspirateurs qu'à des philosophes, quelques rayons de conviction perceront le nuage, quoi qu'ils fassent pour les intercepter; on finira par soupçonner qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de mauvais au fond de toutes ces manoeuvres ; et c'est pour empêcher ou retarder du moins cette révolution, qu'ils ne trouvent rien de mieux à faire que de chercher sans cesse h appeler sous leur bannière de nouveaux disciples qui, en échange des principes auxquels

ils les initient, entretiennent la confiance, et atténuent les craintes. C'est encore pour cette raison qu'il est si rare de les voir attaquer le christianisme par le raisonnement ; leurs armes favorites sont le ridicule , l'obscénité et le blasphème; de même que les plus vils des hommes, le rebut de la société, sont ceux qui trouvent le plus d'attraits aux éclats d'une gaîté grossière, et auxbruyans excès de la débauche.

Il semble que Jésus-Christ ait son van dans ses mains ^ pour nettoyer parfaitement son aire{i), et les chrétiens qui ne le sont que de nom se verront peut-être bientôt secoués et rejetés comme la balle inutile. Mais le véritable christianisme a-t-il quelque chose à craindre ? Les moeurs dégénérées et Fétat de péché dans lequel vivent des milliers de membres de l'église visible n'ontils pas été, au contraire , la principale occasion du désordre et du scandale? L'incrédulité, sans le vouloir, travaille à écarter par degrés ce reproche , et cela , par la propriété dont elle est douée d'attirer à elle toutes les humeurs morbifiques qui se répandent dans le corps de l'Église , jusqu'à ce que d'un côté le christianisme soit ramené à sa pureté et à sa vigueur antiques, et que de l'autre le scepticisme n'offre plus qu'une masse infecte et comme un cadavre en disolution.

En ne considérant que l'issue de cette longue lutte, peut-être n'aurions-nous pas beaucoup à gémir sur les étonnans progrès de l'incrédulité, sans la sollicitude dont nous sommes préoccupé pour la génération qui s'avance, et auprès de laquelle ses principes trouvent faveur pour deux" motifs bien puissans sur de jeunes esprits, l'amour de l'indépendance et le goût du plaisir. A l'égard du premier, nous conjurons les jeunes gens,

(i) Matth., in, 12.

nous les conjurons de toutes nos forces de se souvenir que dans tous les siècles^ et par un accord unanime, la modestie , la docilité , le respect pour la vieillesse , et surtout pour les parens , ont été regardés comme les "vertus spéciales de leur âge et comme une garantie établie par les lois immuables de Dieu et de la nature, contre l'inexpérience de cette saison de la vie. Quant au second motif, est-il donc nécessaire de leur dire que le christianisme ne proscrit aucun plaisir innocent , et qu'il est loin de s'armer à cet égard de rigueurs capricieuses; mais que la sobriété et la pureté qu'il commande , en fortifiant les facultés intellectuelles , et en préservant le corps et l'ame d'une décadence prématurée , sont le ïonàevuQxit'le plus sûr de la tranquillité du présent et de tous les dons qui peuvent enrichir et rehausser l'avenir. C'est à cette époque de la vie que les parens, les instituteurs, les tuteurs, doivent se faire un devoir rigoureux de veiller non seulement sur les mœurs , mais sur les principes de ceux qui sont confiés à leurs soins ; de leur rappeler souvent que le soin de leur bonheur éternel est le premier de tous leurs intérêts ; de les pénétrer de bonne heure de cette connaissance des preuves du christianisme et de ce profond respect pour les Écritures qui , avec la bénédiction de Dieu, « les garderont de cette heure de la tentation^ qui doit venir sur tout le monde ^ pour épromer les habitans de la terre (i). »

Aux yeux d'un observateur attentif des temps et des choses, un des phénomènes les plus extraordinaires de cette crise si féconde en événemens , c'est qu'au milieu des ravages de l'athéisme et de l'incrédulité, la vraie religion est évidemment en progrès. « Le royaume de

(j) Apoc, III, 10.

Dieuy nous le savons, ne viendra point ai>ec éclat ( i) , mais pourtant les signes manifestes de son approche ne nous manquent pas. Ce fut par les secousses des nations qui s'entre-choquaient que s'annonça l'apparition personnelle du fils de Dieu; peut-être son règne spirituel ne doit-il s'établir qu'au milieu de convulsions et de bouleversemens semblables. En dépit de l'impiété blasphématrice des ennemis de Dieu , et indépendamment des efforts de ses sincères adorateurs, les desseins de sa providence , qui jamais ne se trompe, auront leur accomplissement : tandis que l'incrédulité, ministre des vengeances de la Divinité offensée , fait sentir aux nations et aux sociétés corrompues les marques de sa colère, signale son passage par la dévastation et la ruine , par le renversement des trônes et le bouleversemient des empires ; tandis qu'elle porte ainsi l'épouvante parmi les habitans de la tei're, et les force à chercher un refuge dans l'Église de Dieu , la science divine, comme une source inaperçue, s'insinue par mille routes nouvelles, dirige son cours à travers d'humbles vallées, rafraîchit d'arides déserts, et va enrichir les nations et les climats les plus lointains de biens autrement précieux que toutes les richesses du commerce le plus florissant, jusqu'à ce que, suivant les paroles du prophète , « la terre soit remplie de la connaissance et de la gloire de V Etemel , comme les eaux comblent la mer (2) . »

I^es bornes de ce discours, déjà dépassées, ne me permettraient pas de développer ici les preuves du christianisme, et ce sujet, d'ailleurs, n'entrait pas dans le plan que je m'étais tracé; mais il est une con-

(i) Luc, XVII, 20.

(2) Habac, 11, 14.

sidéra tion qui résulte naturellement de mon texte, et dont la haute importance se fera sentir à quiconque croit au seul Dieu vivant et véritable comme à Tunique objet digne de l'adoration des hommes. Les Éphésiens, ainsi que les autres gentils , sont représentés dans ce texte comme étant , avant leur conversion , sans Dieu dans le monde ^ c'est-à-dire sans aucune idée juste et solide du véritable caractère de Dieu, ignorant sa volonté , ses ordonnances , le culte qui lui est agréable , étrangers enfin à l'espoir de ses grâces et de ses miséricordes ) et il ne faut que la plus légère connaissance de l'antiquité païenne pour reconnaître la fidélité de ce portrait. Mais un fait non moins incontestable, c'est que tandis que la philosophie purement humaine n'a jamais été assez puissante pour détruire l'idolâtrie dans un seul village, la publication de l'Evangile l'a renversée dans une grande partie du monde, et dans la partie la plus civilisée. Si l'unité et les perfections de Dieu, si le gouvernement moral de sa providence, si son droit exclusif à l'adoration du genre humain, sont autant de vérités, on ne peut raisonnablement nier qu'elles ne soient d'une importance à laquelle tout cède, et qui l'emporte infiniment sur les plus vastes découvertes de la science, puisqu'elles impriment aux craintes, aux espérances et aux intérêts de l'homme, un cours tout différent de celui qu'ils suivraient infailliblement dans un autre ordre de choses.

Mais puisque rien n'arrive dans le monde sans Tordre de la divine Providence, est-il raisonnable de supposer que le Père suprême des hommes , après avoir permis que ses créatures restassent pendant une longue suite de siècles dans l'ignorance de son véritable caractère, et voulant enfin se manifester a elles, dût fixer son choix sur le mensonge, et sur le men-

songe seul, comme sur l'instrument le plus efficace de cette révélation; et qu'une oeuvre pour laquelle le vertueux emploi de la raison, de la part des meilleurs et des plus sages des hommes, avait été impuissant, il dut accorder à la fraude et à la fourberie la gloire de l'accomplir? Mais non, ce serait outrager la majesté de la vérité ou le caractère de Dieu, que de croire qu'il ait pu élever le plus sublime édifice sur le plus faible de tous les fondemens, ou qu'il ait réduit l'espèce humaine à la misérable alternative de rester à jamais privée du noble privilège de le connaître, ou de puiser cette connaissance à la source impure de Fimposture et de l'impiété. Nous nous croyons donc autorisé, dans cette occasion , à adopter ces paroles par lesquelles le grand apôtre exprimie si bien son pieux triomphe , en nous écriant avec lui : (c Où est le sage? où est le scribe? où est le docteur profond de ce siècle? Dieu ria-t-il pas fait voir que la sagesse de ce monde n était qu une folie? car, puisque par cette sagesse le monde ri a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver par la folie que nous prêchons, ceux qui croiraient (i). »

(i) I Cor., I, 20, 21,

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