O EPISODE DE LA VIE IXDIEXXE
Trois semaines aux ruines de Vijayanagar. — L'orgie — Le départ. — La vieille pagode. — La chasse au sanglier. — Le dévouement d'une femme. — L'histoire d'un empire indien. — Les ruines. — Le retour.— La mort.
Il y avait bientôt quatre ans que le 55e régiment de Sa Majesté Britannique était en garnison à Bellary, dans la présidence de Madras, et cependant aucun de ses officiers n'était encore allé visiter les admirables ruines de Vijayanagar, qui n'en sont éloignées que d'une dizaine de lieues à vol d'oiseau. Il faut sans doute attribuer cette indifférence apparente à la mauvaise réputation de la localité pour les terribles fièvres intermittentes qui y sont endémiques à toutes les saisons de Tannée. Le moment était enfin venu où nous devions réparer cet oubli, et, partis au nombre de cinq camarades avec un congé d'un mois, nous nous proposions d'explorer consciencieusement toutes ces merveilles enfouies au désert, tout en
chassant les paons, les sangliers et les tigres qui se sont installés dans les demeures abandonnées de l'homme.
Notre départ, fixé à dix heures du soir, par une belle nuit de mars, avait été retardé par une fête mensuelle à laquelle quelques-uns de nos camarades se seraient fait un scrupule de manquer. Cette fête de la Société du Clou est trop caractéristique de la race anglaise pour que nous la passions sous silence, bien qu'elle doive nous entraîner à quelques explications en dehors de notre récit.
Man beeing reasonable must gct drunk The best ot' life is but intoxication.
« L'homme, étant un être raisonnable, doit s'enivrer, car la meilleure coupe de la vie est celle de l'ivresse. » Dans ces deux vers, lord Byron a exprimé la pensée constante, unanime, du peuple anglais, depuis le temps de Shakspeare jusqu'à nos jours. Chose étrange! c'est le peuple qui, dans toutes les classes au-dessus de la misère, s'est arrangé l'existence la plus indépendante, la plus sybarite, la plus confortable (le mot est exclusivement de son invention), qui partout et toujours se montre le plus désillusionné de la vie ! Pourquoi donc cette vie, qu'il a disposée lui-même, suivant ses préjugés et ses goûts, lui pèse-t-elle presque toujours? C'est que, jeune homme ou vieillard, il raisonne trop; il analyse tout; et puis il porte partout avec lui son ver rongeur : une ambition insatiable, et il se dit : « Le bonheur n'existe pas, il n'est que dans les rêves. » Mais ces rêves, sa raison calme et positive le rend impuissant à les créer : c'est pour cela qu'il les demande à l'ivresse. Celle-ci renverse bien la raison de son piédestal, mais, au lieu des fantômes gracieux de l'imagination, elle ne présente à l'Anglais que les hurles-
ques tableaux de la folie. Il s'agite, il a la fièvre, il rit d'un rire d'aliéné; niais il obtient ainsi des émotions puissantes qui corrigent l'insipidité de sa vie. C'est donc par raison qu'il s'enivre. Dès lors il n'y voit plus de honte : dans la plus haute société comme dans la plus basse, on se dira , entre hommes : « Corne, let us get drunk together (viens, ami, nous nous enivrerons ensemble). » Toutefois, dans ce délire momentané qu'il recherche, l'Anglais pourrait paraître ridicule ou bien trahir son secret devant son compagnon, si celui-ci restait maître de ses facultés ; il faut donc, il exige que son ami les dépouille en même temps que lui. De là peut-être l'origine de cette coutume de trinquer ensemble à chaque libation. On s'assure que l'on marche ainsi du même pas, verre pour verre, à l'oubli des convenances. Je me rappelle un compagnon de table qui, le lendemain d'une débauche, m'aurait volontiers cherché querelle, parce qu au dernier moment où sa raison chancelait, il avait remarqué dans mes yeux un éclair d'intelligence. Heureusement tous les Anglais ne sont pas ainsi faits : au contraire, ils sont généralement aimables dans l'ivresse ; c'est le moment où ils révèlent souvent des qualités de cœur qui les feraient adorer s'ils voulaient les laisser apercevoir dans la vie ordinaire. Que de fois j'ai béni la folle orgie qui m'a fait pénétrer jusque dans l'âme d'un camarade et y trouver un trésor que je le forçais plus tard à partager avec moi, et qu'il me savait gré d'avoir découvert sous l'odieuse enveloppe qu'impose la fashion nationale. Non-seulement les Anglais ont accepté la vieille devise : « In vino veritas, » mais ils ne croient pas connaître un homme à fond, en avoir tiré sa dernière expression, s'ils ne l'ont vu et fait parler sous l'influence du vin, s'ils n'ont
mis de cette manière son âme à nu. C'est cette idée qui a donné naissance à une singulière coutume que Ton trouvait dans tous les régiments britanniques il y a cinquante ans, et qui n'est point entièrement perdue, même aujourd'hui, bien qu'elle y soit modifiée et civilisée.
On sait que, sous le régime de la masse, dans l'armée anglaise, tous les officiers d'un même corps dînent ensemble, et que chacune de ces tables d'hôtes régimentaires donne une fois par semaine un diner public où chacun a le droit d'inviter les gentlemen de sa connaissance. Les arrangements, le ton et jusqu'à un certain point la conversation de ce dîner sont sous le contrôle de deux officiers, à tour de rôle, appelés président et viceprésident, qui s'asseyent aux deux extrémités de la table, Il y a, disons-nous, cinquante ans au plus que c'était la coutume, le jour du diner public, dès que le dessert était placé sur la table et un nombre à peu près suffisant de bouteilles rangées devant les convives, de renvoyer tous les domestiques. Le président se levait alors, prenait un clou et un marteau et clouait la porte de la salle, ce qui indiquait que l'on ne devait plus ni entrer ni sortir. Puis, revenant à sa place, il proposait solennellement la santé du roi ou de la reine, suivant les circonstances, et passait les bouteilles devant lui de gauche à droite. Ce toast s'accomplissait en silence, mais debout, puis on se rasseyait, et les bouteilles recommençaient à circuler de deux en deux minutes. Il était expressément défendu au président de s'enivrer jusqu'à ce qu'il eût vu tous les convives, et le vice-président en dernier lieu, tomber successivement sur le plancher. Si un griffin (c'est l'expression anglaise pour un blanc-bec) cherchait à esquiver son tour quand la bouteille était devant lui, le présiî. 27
dent fronçait le sourcil et le menaçait d'une amende d'abord, et puis du déplaisir de ses camarades ; et l'ivrognerie lui était bientôt inoculée.-
Dgpuis 1815, nous avons changé tout cela. On s'est civilisé au contact des mœurs continentales. On ne marche plus à l'ivresse brutalement, au pas de charge, sous la férule dune espèce de tambour major, on y arrive librement, gracieusement, avec de gais propos et de joyeux refrains. A lieu de se griser comme un portefaix, c'est maintenant à la manière d'Anacréon, c'est sur le Champagne et le xérès, mais on se grise toujours ; c'est encore le bon ton, l'extrême fashion. Et dans beaucoup de régiments, comme dans le nôtre, en 1830, un petit noyau d'élite s'était formé en une société dite du clou (en mémoire du fameux clou qui, dans l'usage ancien, servait à condamner la porte), et chaque initié s'y présentait avec le symbole de l'ordre : un clou d'argent porté en sautoir sur un ruban bleu. Les membres de ce club s'engagent, en mémoire de la convivialité du bon vieux temps et pour en conserver les traditions, à se réunir une fois par mois chez l'un d'eux à tour de rôle avec le parti pris de se griser en bonne société, ou suivant leur expression assez pittoresque « de forger un clou pour leur cercueil. )) Ce n'est pas que tous voient le résultat de cette débauche d'une manière aussi lugubre, au contraire, c'est un proverbe anglais « qu'une vie trop régulière est nuisible à la santé et qu'il faut un excès par mois. »
Nous étions réunis, le 1er mars 1856, à une assemblée de dix-huit membres qui célébraient selon la coutume la fête du clou. J'étais le seul convive qui n'appartînt pas à ce club joyeux. Comme nous devions partir pour Vijayauagar au sortir même de table, mes compagnons de
voyage m'y avaient fait inviter contre les règles qui excluent ordinairement les non-initiés. Je ne fatiguerai certainement pas le lecteur des détails de cette folle soirée; sa terminaison seule rentre dans mon sujet par le contraste qu* elle doit marquer avec la fin de notre expédition ; j'y viens donc incontinent. L'orgie tirait à sa fin et l'heure fixée pour notre départ était déjà passée, quand entre deux éclats de gaieté la brise du soir nous apporta par la fenêtre ouverte le chant dés bayadères d'une pagode dans le cantonnement extérieur. L'idée vint aussitôt à un jeune fou de proposer un enlèvement des Sabines. Chacun de nous devait prendre une bayadère en croupe et l'amener bon gré mal gré aux ruines de Vijayanagar. Il va sans dire que cette proposition parut à tous des plus raisonnables et fut accueillie par un triple bravo. Comme on pouvait s'attendre à une résistance plus ou moins énergique de la part des Brahmines et de la populace, les membres du club qui ne devaient point faire partie du voyage nous offrirent leurs services pour nous aider dans la bataille et couvrir notre retraite après la razzia. Ce trait de dévouement héroïque fut accepté avec des poignées de main et des larmes d'attendrissement. Nos chevaux et leurs saïces (saïce, cavalère ou ghorewala sont les expressions arabe, créole ou hindoue pour désigner Un domestique spécialement attaché à un cheval, dont il ne doit jamais s'écarter, sur la route comme au gîte) furent donc expédiés en avant à un caravansérail en dehors du camp sur la route que nous devions suivre. Et puis deux à deux, chancelant et chantant, nous allons droit à la pagode. Grâce à la surprise, le premier enlèvement des bayadères fut chose assez facile, et, bien que les Biahmines soniiassent leurs trompes pour attrouper les
fidèles et que la multitude se ruât bientôt à notre poursuite, nous arrivâmes sans accidents, après quelques combats d'arrière-garde où les coups de poings jouèrent le principal rôle, au caravansérail qui devait nous servir de point de ralliement. Mais, soit que nos palefreniers eussent mal compris nos ordres ou qu'ils ne voulussent point se prêter à ce qui leur paraissait devoir nous attirer une mauvaise affaire, ils manquèrent au rendez-vous, et nous nous trouvâmes bientôt assiégés par toute la population des faubourgs dans une cour ouverte entourée d'une simple muraille de quatre ou cinq pieds de hauteur. Tel est cependant l'ascendant de l' Européen sur l'indigène, qu'il suffit de trois ou quatre de nos camarades moins gris que les autres, debout, un bâton à la main, près de la porte du caravansérail, pour contenir l'émeute. On leur jeta bien de loin nombre d'injures et môme quelques pierres, mais aucun natif n'osa forcer l'entrée ou franchir la muraille qui nous séparait de la foule. Toutefois le nombre toujours croissant de nos assaillants allait peut-être leur donner du courage, et un moment de folie aurait pu nous coûter cher, quand nos grooms se précipitèrent dans l'enceinte, conduisant nos chevaux par la bride et nous apprirent que le général commandant la division, sur la nouvelle d'un attroupement, envoyait une compagnie d'Européens commandée par un officier pour arrêter les perturbateurs. Or il n'y avait pas moyen de s'y méprendre : les perturbateurs, c'étaient bien nous. Il n'y avait donc pas de temps à perdre : nous entrâmes aussitôt en capitulation avec les Brahmines. On leur rendit d'abord leurs aimées, aussi pures qu'on les avait reçues, et on y ajouta quelques roupies pour apaiser l'indignation de l'idole; puis nos défenseurs s'esquive-
rent parmi la foule, qui, avec la douceur caractéristique du pays, les laissa passer avec un sourire ; enfin, sautant nous-mêmes sur nos chevaux, nous parlîmes au triple galop. La bande joyeuse était déjà loin, qu'on nous entendait encore chanter en chœur ce refrain d'une chanson anglo-indienne :
Ycs, I will wrestle, fight, My boys, leap over any whcre For'tis my deligbt Of a shining night ' In the season of the year.
Oui,, j'aime à lutter, a me battre, A bondir en courant par-dessus les obstacles, Car c'est mon délire, Quand la nuit est claire, Dans la saison du plaisir.
C'est qu'effectivement la lune brillait au firmament, l'air était tiède et pur, nous avions devant nous un voyage, du plaisir, des dangers, hélas ! et nous avions vingt ans!
Traversant pendant la nuit le petit hameau de Courtenay, à trois lieues et demie de Bellary, nous poussâmes jusqu'à Dirijie, gros village à quatre lieues plus loin, que nous atteignîmes au lever du soleil. Nous y fûmes rejoints dans la matinée par la célèbre mistress Y... et son mari. Leurs chevaux les avaient précédés, et ils arrivaient en palanquin. C'était la Diana Vemon de l'Inde. Elle était connue pour le meilleur jockey, le meilleur groom, le plus habile vétérinaire et la plus intrépide chasseresse de la colonie. Joignez à cela une beauté d'Anglaise, une simplicité, une gaieté et un cœur d'enfant, et nous serons bien près d'arriver au beau idéal de son sexe. Les
chevaux, c'était sa passion, passion funeste qui lui avait coûté le bonheur d'être mère. La chasse, c'est-à-dire cette chasse qui consiste à suivre dans une course au clocher la fuite du renard ou du sanglier, c'était pour elle une frénésie; mais elle n'y portait d'autre arme que sa houssine légère dans la plus petite main imaginable. Les chevaux les plus fringants lui obéissaient comme par magie, et l'animal qu'elle montait de préférence était un superbe alezan qui avait appartenu au résident d'Hyderabad, et tellement méchant, que celui-ci avait été sur le point de le détruire quand mistress Y. . . s'offrit de le dompter. Elle y parvint, et le résident lui en fit hommage. Elle pouvait seule l'approcher, et cette créature, qui aurait dévoré toute autre personne, se laissait caresser et baiser au front par la jolie femme qui l'avait vaincue, mangeait dans sa main et la suivait sans palefrenier quand il lui plaisait de marcher devant en lui laissant les rênes sur le cou.
Le 3 mars, nous avançâmes jusqu'à Kammalpour (une distance de cinq lieues) en forçant deux renards sur notre route. On est ici à une lieue du Tombouddra et sur la lisière du jongle qui a envahi les ruines et tous les environs de Vijayanagar. Nous étions attendus par le collecteur (magistrat et percepteur du district), M. liobertson, et son premier assistant. Leurs tentes étaient dressées à l'ombre de quelques beaux tamariniers. Trois éléphants, de ceux que la Compagnie entretient à Dirijie pour le transport des bagages de la division de Bellary, mais choisis pour l'occasion comme des vétérans accoutumés à la chasse au tigre, étaient enchaînés à quelques pas de nous, au milieu de tout un troupeau de bœufs, de chameaux et de bêtes de somme exclusivement à notre service. Le milieu
du jour fut consacré à mûrir nos plans pour le lendemain. Noire belle Diane ne pouvant nous accorder que deux ou trois jours, il fut convenu que la chasse passerait avant les antiquités. Toutefois, le soir môme, nous profitâmes de la fraîcheur pour faire une excursion dans le bois, et le hasard nous conduisit à une première pagode qui répondait parfaitement à l'idée de terreur qui s'attache aux ruines de la vieille capitale du Carnatique. On n'y trouvait cependant que la tristesse et l'obscurité ordinaire d'un temple hindou, peut-être un peu augmentées par l'ombre épaisse des grands arbres qui l'entouraient. Ses piliers bas et solides, supportant en guise de toiture des blocs également massifs de granit, semblaient défier les ravages du temps. Un tremblement de terre pouvait seul ébranler un pareil édifice. On voyait néanmoins qu'il était depuis longtemps abandonné de l'homme : le pipol plongeait ses énormes racines dans les interstices des pierres; une couche de débris encombrait tout l'intérieur, et une forte odeur de diauves-spuris, aujourd'hui ses seuls occupants, prouvait que le brahinine avait depuis longtemps cessé d'y officier, le pèlerin d'y apporter son offrande. Une idole renversée était celle de Ganesa, fils de Schiva. Selon la mythologie hindoue, ce dieu lui coupa la tête dans un moment de colère; mais, pour consoler ensuite la déesse Parvati, sa mère, il remplaça cette tête par celle d'un éléphant. A quelques pas de la pagode, devant sa principale façade, est un petit lac qui a aussi sa légende.
Le dernier brahmine de la pagode avait une belle femme et un seul enfant. Dans un accès de jalousie, il poignarda l'enfant et le jeta dans le lac. La mère, dans son désespoir, s'y précipita après lui et ne reparut plus.
Mais on vit souvent et Ton voit encore, dit-on, un fantôme de femme, enveloppé dans un brouillard et portant le corps sanglant d'un enfant, glisser à la surface du lac. Il est à remarquer que quiconque est témoin de cette vision prend aussitôt la fièvre et meurt. C'est ce qui fait que le voisinage s'est dépeuplé et est devenu peu à peu le désert inhospitalier que nous voyons. Et pourtant c'est un paysage calme et doux comme un tableau de Claude Lorrain, c'est un site enchanteur que celui de ce petit lac, avec son eau qui reflète les nuages comme un miroir noir brisé çà et là par les larges feuilles du lotus. Sur la surface tremblante de ces feuilles, court comme un éclair le magnifique oiseau du même nom, le lotus, espèce de faisan au brillant plumage. Nous le suivions, tout absorbés dans ses jeux, quand quelque chose vint rider la face de l'eau. C'était un crocodile qui nous regarda quelque temps avec des yeux bêtes, puis s'enfonça. L'oiseau s'était envolé; nous nous en retournâmes pour nous préparer %par le repos aux fatigues du lendemain.
Le 4 mars, un quart d'heure avant le jour, nous étions déjà réunis dans le bechobah (la petite tente où l'on déjeune généralement en voyage), délicieusement occupés à savourer cette première tasse de café dont on ne jouit nulle part comme dans l'Inde, au moment de mettre le pied à l'étrier pour une marche, une chasse ou une bataille. Nous révisions en grand conseilJe plan de campagne de la journée. Plusieurs troupes de sangliers ayant été reconnues la veille, il avait été décidé de leur livrer un combat à l'arme blanche, combat singulier, chevaleresque, bien autrement méritoire à nos yeux qu'un de ces vulgaires assassinats avec la balle d'un fusil. Notre arme était la lance; mais, pour pouvoir nous en servir
avec succès, il fallait d'abord chasser l'ennemi du fourré impénétrable où il s'était retiré, le pousser dans la plaine, et, nous jetant alors à sa poursuite de toute la vitesse de nos chevaux, le percer comme les paladins d'autrefois, au risque de tomber nous-mêmes sous ses défenses. Or ce n'était point chose facile de débusquer l'ennemi d'un terrain brisé et rempli de fondrières. C'est ce qu'avait prévu notre ami le collecteur : il avait, en conséquence, réuni pour nous aider une troupe de shikaris (chasseurs indigènes à pied), qui nous attendaient autour d'un feu allumé à quelque distance de la tente Dans le clair obscur ainsi produit, accroupis sur leurs hanches et tenant leurs longs fusils à la main, on les eût pris, sans trop d'imagination, pour quelques-unes de ces sombres figures que l'on retrouve dans tous les temples hindous. Notre équipage ainsi complété, nous montâmes en selle, et, juste comme le soleil paraissait à l'horizon, nous plongions dans la forêt de Vijayanagar.
Jamais, certainement, je n'ai vu autant de gibier rassemblé sur un même espace. Nous avancions en demicercle, longeant les premières collines, sur lesquelles se dessinent à perte de vue les ruines colossales de l'enceinte extérieure de la vieille cité, et, à chaque coup que nos batteurs armés de longues gaules donnaient sur les buissons, c'étaient tous les animaux de l'arche qui prenaient leur fuite ou leur volée, depuis la caille jusqu'au paon, depuis le grand cerf moucheté jusqu'à la petite et gracieuse antilope. Le sol sur lequel nous marchions était tellement coupé de ruines, de canaux et d'aqueducs, qu'il n'y avait souvent pas moyen de passer. Au moment où nous étions peut-être le plus empêtrés, un énorme sanglier partit presque entre les jambes d'un de nos ca-
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marades, dont le cheval s'enfuit au galop, à notre grand amusement et au grand désespoir de son maître. Suivre l'ennemi était tout à fait impossible; nous fîmes donc un quart de conversion à gauche et poussâmes vers la plaine.
Le soleil était déjà haut dans les deux, et un sentiment de découragement, sous l'excessive chaleur, commençait à nous gagner, quand chevaux et cavaliers furent soudainement ranimés par ce cri du chef shikari : « Dekho! sahib! dekho ! dokeran! dokeran! » (Voyez, messieurs, voyez, les sangliers! les sangliers!) Et, effectivement, nos yeux furent aussitôt charmés par le spectacle d'un troupeau de ces animaux qui abandonnaient le couvert pour bondir à travers la plaine. La coutume, en pareil cas, est, pour chaque cavalier, de choisir l'animal qui lui paraît le plus beau et de se lancer à sa poursuite. S'il entend son métier, il ne doit ni jeter ni brandir sa lance, mais la tenir appuyée à sa cuisse à un angle de 45 degrés avec la terre. S'il parvient à rejoindre l'animal, il doit seulement chercher à le dépasser du côte gauche, en laissant toujours son arme dans la même position. Il suffît qu'il le rase d'assez près pour que la pointe de sa lance arrive jusqu'au sanglier; alors l'impulsion même de sa course fera entrer le fer jusqu'au manche, sans un mouvement, sans un effort du chasseur. Il est sûr, au contraire, de manquer son coup s'il veut en quelque manière le diriger.
J'ai vu des sangliers, dans l'Inde, peser jusqu'à 300 kilogrammes, alors ils courent beaucoup moins vite; mais ceux auxquels nous avions affaire, pour le moment, étaient tous plus ou moins maigres, plats des côtés et très-longs des jambes, conditions qui promettaient à
nos chevaux une course des plus fatigantes. La promesse ne fut point menteuse : nous partons comme le vent. C'est d'abord de la terre à coton qu'il faut traverser, un sol noir, mais sec, crevassé, avec des fentes où la jambe entière d'un cheval peut disparaître et l'amener, ainsi que son cavalier, sur le nez. Heureusement je pouvais me fier à mon arabe. Court, ramassé, fait comme un chevreuil, il aurait trouvé moyen de placer ses quatre petits pieds sur une pointe de rocher. Il semblait voler en effleurant les sommités du terrain, et laissa bientôt ce mauvais pas derrière lui. Ce que devenaient mes compagnons, je n'en savais rien et ne m'en souciais guère. Il m'avait bien semblé voir rouler au fond d'un ravin un de mes meilleurs amis; je n'avais pourtant donné qu'un coup d'éperon de plus à mon cheval. Je ne crois pas qu'un Anglais se fût arrêté, en pareil cas, pour son propre père; certainement pas pour un frère aîné, héritier par privilège de toute la fortune delà famille. Vient ensuite un terrain plus uni, sur lequel nous allons, comme disent nos voisins, ai a killing pace (à ce pas qui tue). J'étais très-fort de cet avis quant à notre allure, et le sanglier pensa bientôt de même, car, faisant un brusque détour à droite, il regagna la montagne. Alors les embarras recommencèrent. Par bonheur, le sanglier est déjà horriblement échauffé de sa course, et, chaque fois qu'il traverse un filet d'eau, il ne manque pas de s'y vautrer. Il laisse échapper ainsi un temps précieux, et nous regagnons toujours le terrain perdu. Enfin, voulant respirer à toute force, il fait volte face, s'adosse à un buisson et attend notre venue. L'un des chasseurs se présente à la charge, mais le sanglier, sans l'attendre, s'élance vers lui, et, d'un coup de boutoir,
le roule dans la poussière avec sa monture, puis le monstre reprend sa course, et nous nous remettons à sa poursuite.
Les choses ne pouvaient durer toujours ainsi. Évidemment le sanglier était sur les dents, et nos chevaux n'étaient guère moins fatigués. Enfin, enlevant le mien des rênes et de l'éperon, j'arrive à côté de l'animal; d'un autre bond, je le passe, tandis que le fer de ma lance disparaît dans ses flancs. Se sentant blessé, il se tourne sur le coup avec l'intention de charger, et, comme instinctivement, je ne voulais point lâcher la bois de ma lance, le mouvement fut assez fort pour m'arracher des étriers et me jeter sans connaissance au pied d'un arbre. Mais le fer restait dans la plaie, et, avant qu'il pût atteindre mon cheval, le sanglier expirait de sa blessure. Deux de ces animaux succombèrent de la même manière sous les coups des autres chasseurs.
Le 5 mars fut employé par les différents membres de la société de diverses manières. Ceux qui avaient encore des chevaux frais recommencèrent les courses de la veille; les autres, et j'étais de ce nombre, se mirent en quête des bécassines, fort nombreuses dans les champs de riz du voisinage. Chasseur aveugle et maladroit, j'y avais pardu mes peines, et je m'en revenais au rendezvous vers le milieu du jour, le sac vide et l'humeur assez maussade, quand j'appris, de la bouche d'un de nos camarades, un de ces beaux dévouements où se signalent parfois le courage et le cœur d'une épouse, et dont on voudrait éterniser le souvenir.
Le capitaine Y avait d'abord joint la chasse au
sanglier;' mais, désappointé dans une première course, il avait demandé son fusil. Comme il le recevait des mains
de son palefrenier, il vil sauter sur un rocher, à quelque distance, une guenon suivie de ses petits. Le capitaine avait un certain talent pour empailler, et il lui manquait dans sa collection un singe de cette espèce. Il se mit donc à la poursuite de la petite famille, qui habilement dirigée par la mère, lui échappa longtemps. Après plus d'une lieue, le capitaine perdit patience et tira de fort loin; la guenon tomba sur le coup, mais, comme il descendait de cheval pour la ramasser, des bûcherons indiens, qui l'avaient observé, se précipitèrent sur lui. Il faut savoir que le singe est un animal sacré dans toute l'Inde, parce que Vishnou, dans plusieurs de ses aventures, eut recours à des armées de singes, que son général favori Hanouman était encore un singe, et qu'enfin luimême ne dédaigna pas quelquefois de revêtir la forme de cet animal. Mais peut-être dans aucune partie de l'Inde le singe n'est-il aussi vénéré que dans les environs de Vijayanagar, parce que la tradition y place le séjour de la mère d'Hanouman, le berceau de ce demidieu et le théâtre de quelques-uns de ses exploits. La mort donnée imprudemment à quelque sapajou est donc un de ces actes en très-petit nombre qu'un Européen ne peut point se permettre en présence d'un Indien, et qui attireront bien plus sûrement sa vengeance qu'une insulte ou même une violence qui serait personnelle à celui-ci. C'est ce que le capitaine Y... éprouva à ses dépens. Les bûcherons, après l'avoir terrassé, se mettaient en devoir de l'assommer, quand un secours tout à fait inespéré lui arriva. Sa femme, plus au courant que lui des superstitions du pays, ne l'avait pas vu sans inquiétude s'éloigner pour cette folle poursuite. Elle l'avait d'abord suivi de loin sans dessein bien arrêté, puis, son
anxiété devenant plus vive, elle avait pris le galop pour le rejoindre. Depuis quelques minutes, les détours du sentier le lui avaient fait perdre de vue, quand tout d'un coup elle entend des cris et reconnaît sa voix. Franchissant les bruyères comme un oiseau, elle se dirige en ligne droite vers le point d'où partent les sons, et tout d'un coup, de l'autre côté d'un ravin profond, elle découvre son mari qui se débat entre des assassins. Elle est seule, sans armes, et un précipice les sépare; mais, poussant son cheval, elle lui fait franchir cet. obstacle d'un seul bond et arrive les yeux étincelants, la cravache à la main, au milieu de ces furieux. Dans leur terreur superstitieuse, ils croient que son cheval a des ailes; ils la prennent pour une magicienne, abandonnent leur victime et s'enfuient.
De leur côté, les deux époux se hâtent de regagner les tentes. Ce fut alors seulement que la faiblesse de la femme trahit l'héroïne. Elle dut nous quitter dès le lendemain et fut plus d'un mois malade de son émotion. Un soir, enfin, on la voit dans le monde, c'était à un bal. Quand elle entra dans la salle, par un mouvement spontané, toutes les femmes se levèrent pour la voir et tous les hommes s'inclinèrent devant elle. Cet hommage inattendu la saisit, et elle fondit en larmes. Ce trait, qui nous semblait si admirable, lui paraissait tout naturel; elle n'y avait réfléchi ni pendant ni après.
Le 6, nous transportons nos pénates au centre même des ruines, dans ce quartier de Vijayanagar, qui conserve encore son nom de Hampi. C'est une grande rue qui se. termine au temple de Viroupacsha, à quelques mètres de la rive méridionale de la Toombuddra. Les tigres étant ici fort nombreux, nous nous installons dans
une galerie au premier étage, qui paraît avoir appartenu à un palais avec un balcon donnant sur la rue. Notre premier soin, en arrivant, est de faire les arrangements nécessaires pour garantir les chevaux et le troupeau contre les attaques des bêtes féroces durant la nuit. D'une part on élève une palissade, de l'autre on prépare des broussailles pour tracer un cordon de feu. Enfin, toutes nos armes sont chargées. Ces précautions ne sont pas inutiles, car dès le premier soir un chien et une chèvre sont enlevés. Mais les jours suivants, moyennant des coups de fusils tirés à chaque instant au hasard, des boîtes d'artifices et des bruits de toute espèce, nous parvînmes à éloigner ces visiteurs incommodes.
Avant de nous engager dans la description des ruines de Vijayanagar, il ne sera pas inutile de faire connaître à nos lecteurs ce que Ton raconte de l'origine mythologique de cette ville ; les légendes qui s'y rattachent d'après les deux grandes épopées de l'Inde, le Ramayana et le Mahabharata, et ce que nous sommes parvenus à découvrir nous-mêmes de l'histoire réelle, mais comparativement moderne de l'empire dont elle a été la capitale pendant deux siècles ; empire qui a retenu le nom et une partie de la splendeur de la vieille cité longtemps encore après la destruction de celle-ci.
Pour bien faire comprendre les difficultés de notre tâche, nous rappellerons d'abord qu'on ne connaît pas d'histoire de l'Hindoustan1, appuyée sur des matériaux
1 Nous prenons ici le mot Hindoustan dans son sens général,
ou mémoires recueillis par les Hindous, qui soit antérieure à l'époque de la cDnquête par les Mahométans ; ou les Hindous n'étaient pas dans l'usage d'écrire l'histoirede leur pays, ou, s'ils avaient des annales, elles furent détruites par les Pundits ou soustraites à tous les regards. Les seuls matériaux intéressants qu'on leur doive se trouvent dans le Mahabharata, poëme historique écrit en langue sanscrite de la plus haute antiquité, mais dont on ne peut recevoir les traditions qu'avec une grande réserve. Si le père de la poésie grecque a totalement changé l'histoire d'Hélène pour donner une libre carrière à son imagination, qui peut nous garantir l'exactitude des faits rapportés par un autre poëte, surtout quand ce poëte est un Indien. C'est aux écrivains persans que nous sommes redevables de la portion la plus authentique de l'histoire ancienne de l'Inde. Le célèbre Mahomed Ferishtah, qui résuma au commencent du dix-septième siècle tous les matériaux recueillis par ses prédécesseurs, en a bien composé une première histoire de l'Hindoustan, mais on ne peut guère y attacher de crédit que pour la période postérieure aux premières conquêtes des Mahométans, vers l'an 1000. Et même dans celle-ci il ne nous entre tient guère que des empires de Ghiznie et de Delhi, jusqu'au commencement du treizième siècle. Tout le vaste
comme désignant tout le continent compris entre Y Indus, le Bourrampoutre et le cap Comorin. Dans le sens particulier, il ne s'applique qu'à la partie septentrionale de l'Inde, entre le Thibet et la Nerbudda. De même le mot Dekhan, pris dans le sens général, s'applique à toute la partie méridionale de l'Inde au-dessous de ce fleuve, mais dans le sens particulier, ne convient qu'au pays situé entre la Nerbudda et le Crishnah. Au-dessous de cette limite c'est proprement le Carnatique
espace ainsi négligé n'avait point cessé cependant d'être divisé en plusieurs royaumes, dont chacun exigeait une histoire particulière, et, Ferishtah ne nous donnant des événements qui s'y passèrent que ceux qui sont mêlés aux progrès du peuple conquérant, il s'ensuit que toutes ces histoires sont fort incomplètes. Celle du Dekhan est plus obscure encore que celle del'Hindoustan, parce que les invasions des Mahométans y furent plus tardives. Elles ne commencèrent que vers l'an 1300. Il est donc inutile de chercher quelque chose d'authentique sur un peuple ou sur une localité au-dessous du Crishnah antérieurement à cette date ; c'est aux légendes et aux traditions locales qu'il faut s'en rapporter. Dans le cas particulier de Vijayanagar, elles suffisent heureusement pour jeter une glorieuse auréole sur son site enchanteur et ses admirables ruines.
Ce qui reste de Vijayanagar occupe un site consacré dans la religion des Hindous depuis des temps immémoriaux. C'est en quelque sorte le mont Olympe de leur mythologie. Son plus beau titre à leur vénération est, s'il faut s'en rapporter aux admirables chants du Ramayana, d'avoir été pendant des siècles le séjour du grand Rama, de sa femme Leila et de son frère et fidèle compagnon, l'héroïque Lukmann. C'était aussi la demeure favorite de Schiva, le terrible dieu destructeur, d'Anjany, la mère d'Hanouman, et de différents autres personnages qui tiennent une place importante dans les légendes brahminiques. C'est enfin précisément remplacement de la fameuse cité de Cishcindya, dont la souveraineté fut si furieusement contestée par les célèbres satyres Sougrivn et Vali. (Voyez le Ramayana de» Valmici au chapitre Cishcindya Adhyaya.) Toutes ces légendes accumulées sur
une môme localité l'avaient faite sainte entre toutes, et encore aujourd'hui c'est un but de pèlerinage qui ne le cède en rien à la fameuse pagode de Jaggarnath.
Jamais peut-être situation aussi sauvage et aussi romantique n'a été choisie pour y fonder une métropole. Sa célébrité fut le prétexte de ce choix ; mais la cause réelle tient évidemment à sa position presque inexpugnable. Belaldeo, qui vint s'y établir en 1344 et qui en fit la capitale de son nouveau royaume du Carnatique, était un des nombreux chefs hindous dont les possessions avaient été ravagées, en 1322 et en 1526, par le fameux Cafour, général d'Allah, empereur Pathân de Delhi. Ce chef (Belaldeo), qui, par ses talents militaires et ses suc ces contre les Pathâns, était parvenu à ranger sous sa loi tout le pays entre le Crishnah et la côte Coromandel, avait néanmoins compris durant les désastres de ses premières guerres la difficulté de résister à un ennemi dont la principale force était dans une innombrable cavalerie. Or la situation de l'ancienne Cishcindya lui promettait à cet égard de nombreux avantages. Sur un rayon de plusieurs lieues, dans toutes les directions autour du temple déjà fameux de Viroupacsha, il trouvait une succession continue de positions militaires admirablement calculées pour la défense. C'est une montagne qui surgit derrière une autre montagne, une crête après une autre crête comme des vagues de granit, séparées par d'étroites vallées formant des retranchements naturels que l'art humain ne saurait surpasser. Vers le centre de cet espace, les ondulations du sol disparaissaient et permettaient d'y créer de nombreux étangs où des travaux d'art devaient amener par mille canaux les eaux de la Toombuddra. Enfin cette noble rivière traversait déjà la ville, mais en
bondissant sur des cataractes de rochers qui en interdisaient la navigation, de sorte que, tout en fournissant aux besoins de la cité, elle devait encore ajouter à sa force.
Quand Belaldeo, de retour de son expédition contre les Pathâns, arriva, en 1544 à Yiroupacsha (c'était l'ancien nom de la ville d'après le temple dont nous avons parlé), elle ne manquait point d'une certaine importance et comptait déjà six enceintes tracées à différentes époques d'accroissement. Il en ajouta une septième, la plus gigantesque et la mieux conservée de toutes, bien que toutes se retrouvent encore, et fit de cette résidence sa capitale en prenant lui-même le titre de Vijaya, Dwaja, Rajah, d'où resta à sa métropole le nom de Vijay anagar.
Le trône resta deux siècles dans sa famille, jusqu'à la destruction de sa capitale et à l'extinction de ses héritiers directs.
L'empire du Carnatique, de Vijayanagar ou de Nar singa (car il est également connu sous ces trois noms), au moment de sa plus grande splendeur, c'est-à-dire en 1500, s'étendait du cap Comorin sur la côte occidentale, jusqu'aux sources du Crishnah, y compris la principauté de Goa, et sur la côte orientale jusqu'à l'embouchure du Godavery, formant ainsi le royaume le plus compacte et le plus puissant de toute l'Inde en deçà du Gange. Le cours du Crishnah traçait sa limite septentrionale ; partout ailleurs il était baigné par la mer. C'était la présidence de Madras d'aujourd'hui, plus le royaume de Mysore, les possessions portugaises, et un tiers de la présidence de Bombay.
Malheureusement, dans l'intervalle d'un siècle et demi, depuis sa fondation, en 1544, jusqu'en 1500, intervalle de prospérité toujours croissante, les historiens ne nous
ont conservé ni la succession exacte des princes qui ont passé sur le trône, ni les événements qui ont marqué leurs différents règnes. C'est le plus souvent à quelques inscriptions ou à la tradition locale que nous devons les noms de ceux qui se sont le plus distingués, tels que Achyuta-Rajah, Vitala-Rajah, etc. ; ce n'est que lorsque quelque voyageur revient extasié des magnificences de Vijayanagar qu'il songe à nous en entretenir. Ainsi Khondemir nous raconte qu'un ambassadeur de l'empereur Sharokh était à la cour de Vijayanagar en l'année 1443 de l'ère chrétienne, et, tout en faisant la part du style oriental de cet écrivain, notre admiration est singulièrement excitée par sa description de cette ville. Selon lui Hérat, la capitale de l'empereur Sharokh, une des plus populeuses et des plus magnifiques cités de l'Asie, ne pouvait, dans l'opinion de l'ambassadeur, être comparée à Vijayanagar.
Nous ne trouvons, dans les historiens persans, de renseignements un peu suivis que sur le règne le plus brillant et le plus tourmenté, le premier de la décadence, celui des deux frères associés, Narsinga-Rajah et Crishna- Rajah, de 1500 à 1545. C'est alors seulement que Ferishtah, dans son Histoire des souverains du Dekhan, nous apprend que la ville de Vijayanagar avait été, pendant deux siècles, considérée comme imprenable par les conquérants musulmans; qu'il nous parle de leurs armées traversant, au commencement du seizième siècle, diverses parties du Carnatique, assiégeant et prenant plusieurs places fortes qui en dépendent, quelquefois même tout près de la capitale, mais sans oser entamer celle-ci. Et quand enfin il en vient à décrire l'assaut des faubourgs par les armées combinées des rois de Bidja-
pour et de Golconde et la défense de Crishna-Rajah, le plus illustre des princes de Vijayanagar, on voit que l'historien n'est occupé que d'une chose qui rembarrasse infiniment : c'est de tirer ses compatriotes avec honneur de son récit. Pourtant, après la mort de son frère, ce même Crishna-Rajah dut enfin se résoudre à abandonner sa capitale et à se retirer avec ce qui lui restait de troupes dans les forêts et les montagnes des Ghattes, où il continua les hostilités jusqu'à sa mort. Son fils Jambuceswara. le dernier de sa race, finit par reprendre le dessus ; mais, Vijayanagar ayant été saccagée dans l'intervalle et détruite de fond en comble par les Mahométans en 1545, il s'établit d'abord à Pennaconda et ensuite à Chandeghery, qui servit désormais de résidence à ses successeurs. Tel était pourtant le prestige de la renommée de Pandémie capitale, que ceux-ci n'en persistèrent pas moins à garder leur ancien titre de rois de Vijayanagar.
Si de cet aperçu historique nous passons aux ruines mêmes de Vijayanagar telles que je les ai visitées en 1836, on est étonné que, depuis bientôt deux cents ans que des Européens s'agitent dans le Dekhan, personne n'ait encore songé à publier une description de ces restes admirables d'une capitale dont la civilisation rayonnait sur tout l'espace compris entre le Crisnah et le cap Comorin. Il n'y a pas encore trois siècles qu'elle excitait l'envie de toute l'Asie, et, dans ce court intervalle, c'est à peine si son nom même n'est pas oublié. Si vous interrogez le villageois dans le voisinage immédiat des ruines, il en parlera sous le terme collectif de la vieille cité. A
trente ou quarante milles plus loin, on leur applique indifféremment les trois noms de Anégoundi, Viroupacsha ou Humpi *, et ce n est plus que dans l'histoire et dans les légendes que l'on retrouve leur ancien nom de Vijayanagar.
Il est mentionné dans les Chroniques que Viroupacsha, le plus considérable des deux temples qui subsistent encore à quelques pas de la rive méridionale de la Toombuddra, à 15° 14' de latitude nord et à 76° 34' de longitude est (de Greenwich), occupait précisément le centre de la jville, qui s'étendait, à partir de cet édifice, à environ deux lieues dans toutes les directions.
Le second temple se trouve à environ 800 mètres à l'est du premier, près d'un point où la rivière tournant brusquement vers le nord, se fraye un passage de sept ou huit cents pas parmi les rochers de granit et reprend ensuite son cours naturel vers l'orient. Ces deux monuments sont les objets les mieux conservés parmi toutes les ruines, et cependant la tradition leur attribue une date fort antérieure à celle de la fondation de Vijayanagar. Le premier de ces temples est dédié à Schiva, sous le nom de Viroupacsha, ou la déité dont on ne saurait supporter le regard; l'autre à Vishnou sous le nom de Vitaladeva ou Hania-Chandra, Fun de ses avatars.
César Frédéric, tin voyageur qui s'arrêta quelque temps à Vijayanagar, vers le milieu du seizième siècle, donne à cette ville dix lieues de circonférence; D'après mes propres observations, je lui en accorderais davan-
* Ce devrait être Pompa, du nom d'une déesse dont ces montagnes étaient le séjour iavori; mais les habitants de Carnatique en ont lait par corruption Hompa, et les Anglais Humpi;
tage, et je crois qu'il a voulu parler d'une des enceintes intérieures; car la muraille fortifiée de Belaldeo, que l'on peut suivre dans presque tout son développement et dont les arcs de triomphe subsistent encore, se retrouve à Test, à l'ouest, au sud-est, au sud-ouest et au nord, toujours à la même distance, au moins deux lieues du temple de Viroupacsha. Quel que soit le point de vue d'où l'on examine cette enceinte, elle parait interminable et Ton dirait une œuvre de géants. Ce sont des pierres colossales de trente pieds de long sur dix de large, couchées transversalement les unes sur les autres, et que leur masse seule suffirait pour conserver debout jusqu'à la fin des siècles. Les enceintes intérieures, au nombre de six, ont laissé beaucoup moins de traces; mais on les retrouve encore en cherchant avec un peu d'attention.
La cité, de forme hexagonale, était divisée, sur les deux rives de la Toombuddra, en différents quartiers, dont chacun à son tour avait été le siège du pouvoir. Ces quartiers recevaient chacun un nom particulier, soit des différents princes de la dynastie, soit de quelque circonstance locale. Leurs tracés et leurs dénominations subsistent encore pour la plupart. Ainsi, sur rive septentrionale du fleuve, se trouvent Apara ou le quartier opposé (par rapport au temple de Viroupacsha) et toujours du même côté, à environ deux milles au-dessous du temple, Anégoundi. Ce nom lui vient du mot ané qui veut dire éléphant et goundi place, parce que c'était le quartier où l'on conservait les éléphants, dont on voit encore les écuries. Cela n'empêche pas que, durant le règne des deux frères unis, Narsinga et Crishna-Rajah, c'était la résidence du frère aîné, qui s'en était réservé
m L'INDE ANGLAISE
exclusivement l'adminislration. Sur la rive méridionale se trouvent les quartiers Viroupacsha (au centre), Vétala- Rajah, où se trouve le second temple, Achyuta-Rajah et Crishna-Rajah, ainsi nommés des princes qui en avaient été plus spécialement chargés avant ou après leur élévation au trône.
Parmi les ruines d'Anégoundi, et comme inséparable de ces ruines, il est une existence dont la vue est triste pour le cœur : c'est un jeune homme de vingt-six à vingthuit ans, c'est le représentant des rois de Vijayanagar, le descendant direct du dernier souverain. Ainsi, ruines de la cité royale et ruines de la race royale, tout est là sous vos yeux. Le spectacle est complet; il subsiste en son entier; le temps laisse debout ici tout ce qu'a fait le malheur. Malgré sa haute naissance, ce jeune homme n'a aucune ressource de fortune, et la condition de tout son entourage paraît des plus misérables; cependant ils s'efforcent de conserver encore quelques apparences de majesté, et, entre autres emblèmes d'un pouvoir qui n'est plus, ils ont un éléphant pour la chasse et les cérémonies. Quand on leur objecte l'inutilité de cette dépense, ils répondent qu'ils espèrent toujours, pour un temps ou pour un autre, quelque changement dans le gouvernement de ce pays; que leurs droits l'emporteraient alors sur ceux de toutes les familles royales de race hindoue; mais que, s'ils renonçaient à tous les insignes de la dignité royale, il n'y aurait plus rien pour les distinguer de la foule, et que leur nom, comme il est déjà arrivé pour celui de leur cité, serait bientôt enseveli dans un oubli total. Pourtant, hâtons-nous de le dire, le jeune prince déchu des ruines de Vijayanagar vit entouré d'un respect qui ne s'attache guère au malheur
([lie sous le ciel de l'Inde, ou du moins qu'on ne trouve nulle part aussi vrai, aussi durable, aussi profond.
A l'exception des écuries d'éléphants, qui sont encore debout, les ruines d'Anégoundi n'ont point le cachet de grandeur que l'on retrouve dans les quartiers de la rive méridionale de la Toombuddra. Une population d'environ deux cents personnes s'y est groupée autour de l'héritier de ses rois, et y a formé une espèce de village en suspendant ses toits de chaume aux débris des palais et des pagodes. A environ moitié chemin entre le temple de Viroupacsha et Anégoundi se voient les restes d'un pont qui unissait autrefois les deux grandes régions de la cité. Ce pont traversait la rivière en un endroit où elle a un demi-mille de largeur, et où, si l'on excepte quelques pieds d'eau dans une ou deux places, on peut la traverser à gué dans presque toutes les saisons. Cependant, pour effectuer ce passage sans danger, il faut profiter des rochers et suivre le tracé du pont qui était construit en zigzags sur des pilastres de granit d'une seule pièce, enfoncés comme à coups de marteau dans le lit de la Toombuddra. Ces pilastres soutiennent d'autres blocs de granit jetés transversalement d'un chapiteau à l'autre. Quelques-unes de ces colonnes sont inclinées par l'action des eaux depuis cinq siècles; mais la chaîne n'en est point encore interrompue, et la première impression qu'elles produisent est celle des pierres druidiques.
Revenant un soir à notre gîte plus tard que de coutume, avec juste assez de lumière pour distinguer, comme nous descendions le cours sinueux du fleuve, les masses sombres et silencieuses de ces pilastres, je ne pus m'empêcher de comparer ce spectacle à celui i. <>$
qu'avaient dû offrir ces mêmes lieux au temps des rajahs. A l'extrémité du pont la plus rapprochée des temples, % devait se tenir une foule de hrahmines attendant l'arrivée du souverain à la lumière du pacal divati (le flambeau des cérémonies religieuses), et au son du chihna (la trompette sacrée à double tuyau), tandis que les colonnades et les terrasses sur toutes les éminences, éclairées crime profusion de lumières de toutes couleurs, retentissaient de la musique guerrière qui ouvrait la marche du rajah, et montraient son long cortège dans toute la pompe et la magnificence de la royauté de l'Inde antique.
Les chroniques rapportent que sous le règne de Crishna-Rajah, sans compter les mosquées et les chapelles chrétiennes !, il y avait dans Vijayanagar au moins trois cents temples principaux dédiés à différentes divinités hindoues. Effectivement ce qu'il en reste aujourd'hui prouve que le nombre était prodigieux et que la plupart étaient de dimensions colossales et du travail le plus exquis. Il y a à peine une éminencc ou une crête de rochers qui n'ait été appropriée à quelque culte et qui n'en conserve la marque.
En remontant le cours du fleuve, la partie de la ville la mieux conservée, comme ensemble, est celle qui a retenu le nom de Humpi. C'est une esplanade qui commence au temple de Viroupacsha et se termine à une pagode beaucoup plus petite avec un portique et deux tours en spirale de chaque côté. Cette esplanade a 700 mètres de longueur sur 56 de largeur. Elle est encadrée à droite et à gauche d'arcades en terrasse à plusieurs étages ou-
1 De MiiuL Thomas L'apôtre.
verts sur le Prado avec des balcons d'espace en espace. Le temple lui-même, outre le mérite de son antiquité, est fort curieux, et serait mieux apprécié s'il n'était voisin de celui de Vitaladeva, dont nous parlerons tout à l'heure. La construction duViroupacsha est celle de presque toutes les grandes pagodes indiennes. Une cour entourée d'une haute muraille avec des portes en pyramides, puis un portique qui donne entrée dans un large vestibule, semé ici de fragments d'idoles, dont quelques-unes sont d'un travail et d'un poli admirables. C'est une espèce de Panthéon des divinités hindoues : Schiva, Vishnou, Lukmann, Ganesa, sont les images que l'on y retrouve le plus souvent. Quelques-unes de ces statues sont encore intactes. Puis vient un passage, avec un escalier et une porte de chaque côté, qui conduit au garba-grilia (le saint des saints), cloître triste et sombre où les rayons même réfléchis du soleil ne pénètrent jamais, et dans lequel s'accomplit la majeure partie des rites brahminiques. Les prêtres seuls ont le droit d'y entrer.
Si l'on en croit la tradition, de grands trésors sont enfouis quelque part dans cet espace. Ainsi Ton raconte de Crishna-Rajah, qu'il avait offert à Schiva Viroupacsha un ornement d'or et de pierres précieuses qui devait servir de couronne à son image. Mais les sthanicars (gardiens du temple), tout en recevant l'offrande, ne voulurent point lui donner la destination que le prince avait proposée. Ils se contentèrent de la déposer dans le trésor du monastère. Crishna-Rajah se plaignit, dit-on, aux brahmines de ce que l'ornement qu'il avait voulu, consacrer à l'idole ne dût servir qu'à les enrichir. Pour le satisfaire, et en même temps pour lui montrer le peu d'importance qu'ils attachaient réellement à son offrande, ils le condui-
sirent dans le garba-griha, en lui disant de toucher en passant la muraille à droite et à gauche. Il le fit et exprima aussitôt sa surprise de l'inégalité de la surface. On alluma alors un flambeau, et il put voir que tous les murs de ce sanctuaire étaient incrustés de pierreries et de bijoux hors de prix.
A chaque pli du terrain, ce sont ensuite d'autres ruines et d'autres temples par centaines, ensevelis, étouffés sous les broussailles, où il faut pénétrer la hache à la main, au risque de se trouver face à face avec un tigre. Mais on est toujours dédommagé de cette périlleuse fatigue. Tout près de la rivière, c'est une petite pagode délicieuse où Ton trouve trois statues fort bien conservées, celles de Luckmann, Rama et Hanouman. Un peu plus loin, dans le jongle, un temple à colonnes de granit noir (fort rare et fort dur, d'un poli superbe), et un autre avec des bas-reliefs admirables qui représentent tous les exploits de Rama dans l'île de Ceylan.
Enfin, près l'extrémité méridionale du pont vient Tincomparable Vitalraj (temple dédié à Vitaladeva), dont l'extérieur seul est en ruines. Cette pagode avait autrefois deux cours d'enceinte; aujourd'hui il n'en reste plus qu'une avec des portes pyramidales richement sculptées. Au centre se présente le temple principal tourné vers l'est et composé de trois ailes avec un portique magnifique au milieu. En entrant sous le portique, on est d'abord frappé de la grandeur et de la majesté de l'ensemble, puis on est séduit par la grâce et le fini des détails; et enfin, à mesure que l'œil s'accoutume aux objets les plus saillants, on découvre avec étonnement qu'il n'y a pas un pouce de ce vaste édifice auquel le ciseau n'ait donné une forme et sur cette forme n'ait gravé une idée. Comme
Dominie Sampson, on se surprend s'écriant à chaque instant : « Prodigious ! Prodigious ! Pro-di-gi-ous î s
Nous avons dit que le temple se composait d'abord de trois ailes, ou de trois salles sur le même plan. Le plafond des deux ailes latérales est d'un dessin pareil. 11 se compose de dalles de granit, chacune de douze pieds carrés, d'un seul bloc, et chacune sculptée de manière à représenter un dais suspendu par des cordes tenues aux quatre coins par des perroquets. L'élévation de ces oiseaux au-dessus du sol les a sauvés des destructeurs de toutes les époques, Anglais et Musulmans, et leur a conservé même en partie les brillantes couleurs qu'on leur avait données. Mais c'est dans l'aile centrale, celle qui conduit à l'intérieur de la pagode, que se déploient surtout le goût exquis et toutes les ressources de l'artiste.
Le plafond est encore ici un assemblage de dalles de granit, mais elles ont trente pieds de longueur sur quatre de largeur et reposent sur des colonnes qui n'ont point leurs pareilles dans le monde. Pour former chacune d'elles, on a pris un bloc de granit de vingt pieds de circonférence et trente pieds de hauteur, et l'on a donné à cette masse une base et un chapiteau (la base étant généralement un lion ou un autre animal grimpant), puis le fût ou la partie intermédiaire a été découpé à jour en quatorze, quinze et quelquefois seize formes différentes, chacune ayant sa base et son chapiteau distincts se reliant à la base et au chapiteau communs. Les tiges qui subdivisent ainsi chaque colonne représentent pour la plupart l'élite des Apsaras ou nymphes célestes, telles que Rhamba, Urvasi, Menaça et Tillottama, dont les traits, les formes et les contours paraissent avoir été copiés sur les
plus beaux modèles humains. Ce sont ces groupes de personnages qui supportent l'énorme toiture. La grâce et la légèreté des figures enlèvent ce que l'édifice pourrait présenter de trop massif. Tout cela avait été richement colorié, mais il reste peu de chose de la peinture.
En arrière de ces salles viennent les cloîtres ordinaires, remarquables seulement par la coquetterie des ciselures sur toutes les corniches, puis une esplanade et d'autres temples collatéraux.
A quelques mètres en avant des degrés qui conduisent au portique principal est un char qui a fait donner à cette pagode le nom de Car pagoda, par lequel elle est mieux connue des touristes anglais. C'est la prétendue imitation d'un char céleste. L'idée hindoue de ce véhicule divin ne se rapporte nullement à celle des Grecs; elle est beaucoup moins gracieuse et à une ressemblance assez marquée avec un hacquerey, une des voitures à bœufs en usage aujourd'hui dans le pays. Dans le modèle en question, les roues, l'essieu, le timon et tout le corps du chariot sont en granit. Cette lourde machine était surmontée d'une coiffe pyramidale, dans le style des portes de pagodes, en briques et en plâtre. A l'époque de ma visite, tout cela tombait en poussière.
En débouchant du temple de Vitaladeva, tournez à droite ou à gauche, et vous trouverez dans le prolongement de l'esplanade une foule d'autres pavillons et d'autres temples construits sur une plus petite échelle, mais des mêmes matériaux et toujours élégants. Ils sont consacrés à des divinités inférieures. Tous sont évidemment d'une date beaucoup plus récente que celle du Viroupacsha, qui se perd dans la nuit des temps, et la plupart se rattachent au quinzième siècle, la période la plus bril-
AVANT ET APttKS L'INSURRECTION. 499
lante de la capitale. Des inscriptions en tamoul, en telinga et en sanscrit, indiquent que divers morceaux d'architecture sont dus à la munificence de Crishna-Rajah, entre autres un portique conduisant à l'un des petits temples, malheureusement le plus délabré, dans la cour de Vitaladeva. Il était de l'époque de son couronnement. II y est dit que les revenus d'une pièce de terre ont été assignés par ce prince pour la construction, l'entretien et le service de cette pagode. Plus loin, dans le même quartier, on voit les ruines de son palais. Un tertre élevé, dont la base est entourée de maçonnerie, indique Ja place où s'élevait le trône des rois de Vijayanagar. On remarque aussi un ancien gymnase, un réservoir pour les ablutions pieuses, cinq tours en spirales, une piazza où se tenaient les gardes de la cour, enfin des écuries pour les éléphants de service construites avec une magnificence toute royale et surmontées d'un vaste dôme.
Dans quelque sens que vous fouilliez sur un espace de dix lieues la triste foret qui a successivement envahi toutes, ces merveilles, vous trébuchez à chaque pas sur des temples, des piazzas, des palais. Un grand nombre de ceux-ci étaient souterrains, mais les passages qui y conduisaient sont bloqués par les écroulements. Il faudrait, pour les dégager, quelques travaux qui seraient amplement récompensés parles trésors qu'ils mettraient au jour.
N'oublions point le palais d'Àchyuta-Rajah, dans le quartier du même nom ; il est moins bien conservé que celui de Crishna. On y trouve cependant une remise pour ses chariots, d'un beau travail de maçonnerie, une salle du conseil, deux pavillons de plaisance et la tour en spirale qui marque la résidence d'un prince; on y voit aussi
un salon de bains entouré d'une galerie partagée en plusieurs compartiments : la toiture et les murailles en sont encore coloriées; montez de cette galerie par un escalier tournant sur la terrasse qui la couronne, et vous verrez à vos pieds, non plus la fameuse cité de Vijayanagar, célébrée dans la tradition et la légende, la capitale de souverains dont l'autorité s'étendait sur la moitié de l'Hindoustan, et dont l'amitié était recherchée par les plus puissants princes de l'Asie, mais mutilée par le sabre musulman et défigurée par la main du temps, l'ombre et le tombeau de sa gloire passée.
ÏV
Nous avions a peu près complété nos recherches après vingt jours de la vie d'antiquaire, d'études, de fouilles parmi les décombres et de conversations plus ou moins sérieuses avec les brahmines, que l'accomplissement d'un vœu ou d'un pèlerinage amène encore à chaque instant de toutes les distances au temple de Viroupacsha. J'avais aussi obtenu des renseignements précieux du jeune descendant des souverains de Vijayanagar, dont la royauté en guenilles ne m'effrayait plus. Bien que j'évitasse soigneusement de le blesser en observant dans mes rapports avec lui toutes les formules respectueuses dues au titre auquel il prétendait, cependant quelques services que j'avais eu occasion de lui rendre me permettaient de le traiter sur le pied de l'amitié, sinon de l'égalité. Je lui avais donc proposé de se joindre à une expédition que nous avions projetée pour le 23 mars, et qui devait être le prélude d'une guerre acharnée contre les rois du dôs rt : c'était une chasse au tigre sur des éléphants. Le
prince ayant lui-même un de ces dociles animaux fort bien dressé à cette chasse, qui était sa seule occupation et lui fournissait son principal revenu, avait accepté notre offre avec empressement. Il fut même convenu qu'il me donnerait une place sur son howdah (espèce de corps de cabriolet qui s'attache au dos de l'éléphant, généralement entouré d'une balustrade en fer avec des anneaux pour appuyer les fusils). Nous avions d'ailleurs â notre suite trois éléphants de la Compagnie, de sorte qu'en marchant au combat nous devions présenter un appareil assez formidable.
Une catastrophe tout à fait imprévue devait arrêter ces beaux projets. Nous revenions un soir, l'avant- veille du jour fixé pour la chasse, tout chargés de butin, nos albums remplis d'esquisses, de notes, d'inscriptions dérobées aux ruines, quand, arrivant au logis, nous apprîmes que plusieurs de nos domestiques, dont nous avions remarqué depuis quelques jours le peu d'activité, s'étaient couchés fort malades. Nous avions déjà entendu parler de la fièvre de Humpi, car c'est par ce nom que l'on caractérise une fièvre maligne, toute spéciale à cette localité; mais on nous en avait conté des histoires si évidemment exagérées, que nous avions fini par n'y plus croire. L'impunité dont nous avions joui depuis notre arrivée contribuait aussi à nous encourager dans une confiance fatale. Gomme beaucoup d'Européens, nous voulûmes attribuer l'indisposition de nos gens au défaut d'une nourriture suffisamment substantielle et à l'abstinence des liqueurs alcooliques. Au lieu donc de profiter de cet avertissement pour nous-mêmes et de nous éloigner au plus vite, nous nous contentâmes d'acheminer les malades vers Bellary, nous proposant
de retarder encore notre départ de quelques jours.
Dès le lendemain, cependant, trois de nos camarades se sentirent pris d'un mal de tête insupportable qui amena la fièvre durant la journée et le délire vers la nuit. Nous comprîmes alors qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour appeler du secours. La constitution de l'Européen résiste plus longtemps aux miasmes délétères que celle de l'Hindou; mais, une fois qu'il est atteint, sa maladie marche plus vite, en proportion même de la force de son tempérament. Il fut arrangé que je partirais à l'instant (il était minuit), et que je parcourrais d'une seule traite les quatorze lieues qui nous séparaient du cantonnement. Aussitôt mon arrivée, je devais expédier un médecin et des palanquins pour toute la société.
La vie de tous dépendait peut-être de mon activité, .l'avais la volonté de les secourir, et je ne doutais pas de mes forces; mais les chemins étaient mauvais, et il me allait un guide pour une partie de la distance. Grâce à la vigueur de mon cheval et au courage de mon saice, le trajet fut accompli en quinze heures. C'est quelque chose d'inexplicable que cette élasticité physique, cette énergie soutenue de l'Indien, si faible dans une lutte corps à corps avec l'Européen, si supérieur à lui pour supporter une fatigue prolongée. Trottant devant moi quand j'allais au pas, s'accrochant à la queue de mon cheval quand je prenais le galop, mon saice ou palefrenier, un pauvre jeune homme grêle et maigre, qu'un souffle aurait tué, ne me perdait jamais de vue et se retrouvait à mes côtés dans tous les passages difficiles. Enfin, il arrivait en même temps que moi aux portes de la citadelle de Bellary prêt à tenir mon cheval quand je mis pied h terre.
L'étrangeté de ce fait, le désert et le silence autour de moi durant cette longue course, me jetèrent dans une série de pensées qui me rappelèrent ce que j'avais éprouvé au cap de Bonne-Espérance en lisant quelques strophes d'une poésie toute byronienne, qui n'a jamais été publiée, œuvre inconnue d'un poëte amoureux de cette triste colonie.
En voici une faible traduction avec l'original en regard :
« J'aime à errer au loin dans le désert, sans autre compagnon que le pauvre sauvage qui court en silence à mes côtés. Quand les chagrins de la vie jettent une ombre sur mon âme, que, malade du présent, je me tourne vers le passé, que mes yeux se remplissent de larmes de regret devant les chères images de mes premières années; quand je songe aux amitiés brisées par la trahison ou la mort, aux compagnons de mon enfance abandonnés ou perdus, et que je me vois moimême, solitaire exilé dont aucun être n'a gardé le souvenir; c'est alors que, fatigué de tout ce qui est sous le soleil, et avec cette tristesse de cœur que nul regard ne peut sonder, je m'enfuis au désert loin du séjour de l'homme.
« Quand la tourmente de la vie avec ses scènes d'oppression, de corruption et de lutte, la menace du superbe et la terreur du lâche, le rire du dédain, la larme de la souffrance, la méchanceté, la bassesse, la folie et le mensonge, me jettent dans une rêveuse et sombre mélancolie; quand mon cœur est plein, que ma pensée fermente, que je sens dans mon âme une corde sympathique qui répond à toutes les douleurs, ah ! c'est alors qu'il y a pour moi de la liberté, de la fierté; une joie
immense à bondir sur mon coursier et à me précipiter, aussi rapide que l'aigle, en avant, en avant, bien loin dans le désert, sans autre compagnon que le pauvre sauvage qui court en silence à mes côtés. »
Afar in thc désert I love to ride
With thc silent bushboy alone by my suie.
Whcn the sorrows ot' lii'c the soûl o'ercast
And sick of the présent I turn to the pasl;
And the eye is suffuscd with regrctful tears
From the fond recollcctions of former years;
And Ihe shadows of things that hâve long since lied
Flit o'er thc brain like thc ghosts of thc dead;
Bright visions of glory that vanished too soon,
Day dreams that departcd cre manhood's noon;
Atlachmcnts by fate or by falsehood rcl't,
Comparions of carly days lost or lcft;
And my native land whose magieal name
Thrills to my heart like clectric llame;
The home of my childhood, the haunts of my primo.
AH the passions and scènes of that rapturous time
Whcn ihe feelings were young and thc world was new,
Like thc fresh bowers of Paradisc opening to view !
Ail, ail now forsaken, forgotten or gonc
And 1 a lonc cxilp remembered of nonc,
Awcary of ail that is under thc sun;
With that sadness of heart vvhich no étranger may scan
I il y to thc desert afar from man.
Afar in the desert I love to ride
With the silent bushboy alone by my side.
Whcn the wild turmoil of tins wearisome life,
With its scènes of oppression, corruption and strife,
The proud man's frown, and thc base man's fear,
And the sçorner's laugh, and thc suffcrer's tear,
And malice, and meanness and falsehood and folly
Dispose me to musing and dark melancholy;
Wheta my bo: om is full and my thoughts arc high
And my soul is sick with thc bonds man's sigh,
Oh! then therc is freedom and joy, and pride
Al'ar in tlic désert alone to ride.
There is rupture to vault on thc champing steed
And to bound away with the eagle's speed;
Away, away, from thc dwcllings of men
By the wild deer's hnunt , and the buffnlo's glen, etc.
Mais laissons courir noire Giaour du cap des Tempêtes. Quand on accuse l'humanité avec tant d'amertume, au moins faudrait-il être humain, au moins faudrait-il avoir pitié de son pauvre sauvage. Si, dans ma course à Bellary, je n'ai pas mieux traité le mien, j'avais du moins une excuse, un bon motif, le salut de mes
compagnons. Les secours furent envoyés, ils arrivèrent à temps. Nos camarades, à l'exception d'un seul, qui, n'ayant jamais connu un jour de maladie, se croyait invulnérable, rentrèrent au cantonnement. Pourtant, i^ fallut aux uns des mois, aux autres des années pour se rétablir; quelques-uns durent changer de climat et retourner en Europe. La malaria de Vijayanagar semblait nous avoir tous empoisonnés.
J'ai dit qu'un seul de nos amis avait persisté à séjourner parmi les ruines. Un matin, quelques semaines plus tard, un Indien se présenta devant moi, faible, abattu, se traînant à peine. Il était porteur d'une lettre du capitaine B., dans laquelle ce dernier m'apprenait que la fièvre venait de le saisir à son tour et me priait de lui expédier un palanquin en toute hâte. J'obéis à ses instructions ; mais le messager, malade lui-même, avait été trois jours en route; je conçus donc les plus vives inquiétudes. Le surlendemain, comme je sortais de chez moi pour me rendre au champ de manœuvres, je vis des porteurs endormis dans ma vérangue et un palanquin i. 29
506 L'INDE ANGLAISE AVANT ET APRÈS L'INSURRECTION. déposé sous mon vestibule. Je courus l'ouvrir pour donner la bienvenue à mon ami, il était mort. Ce n'était déjà plus qu'un cadavre hideux et décomposé.