‹ L'Inde anglaise avant et apráes l'insurrection de 1857 (volume 2)Chapitre 35 sur 38 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Arrivée à Bangalore. — Observations sur la cavalerie et l'artillerie de l'armée de l'Inde. — Interruption du journal.

De Seringapatam à Bangalore, les localités ont trop peu d'intérêt pour que je me permette d'appeler l'attention sur chaque étape. Je ne citerai qu'un fait qui a de l'importance, parce qu'il se rattache à certains préjugés indiens sur lesquels nous aurons à revenir.

Le président de la masse du 55e, voulant obtenir certaines provisions qui manquaient depuis quelques jours à la table d'hôte des officiers, avait expédié en avant, dès la veille, un jeune sergent du régiment pour faire nos emplettes avant l'arrivée de la division. Celui-ci, séduit par la chaleur de la matinée, récemment débarqué dans le pays, et ne se doutant nullement d'un des préjugés les plus invétérés de la population, s'était baigné dans l'unique baory 1 du voisinage.

1 On appelle baory une espèce de piscine toute spéciale à l'Inde, d'une construction toujours fort soignée et souvent monumentale, dans le style des anciens thermes romains. Leur ouverture est fort grande, et plusieurs personnes peuvent y puiser de l'eau sans se

Pour se faire une idée de l'effet produit par cette élourderie, il faut connaître le profond dégoût qu'éprouve un Indien pour tout ce qui a pu toucher un Européen, répugnance qui est autant physique que morale, et fondée sur notre couleur blanche, exactement la même que celle des lépreux du pays. Peu s'en fallut que le malheureux sous-officier ne fût massacré sur place, et il ne dut probablement son salut qu'à la certitude de notre approche. Cependant nous étions partis de la dernière étape plus tard qu'à l'ordinaire : la chaleur était excessive, et les outres des pakallies (cantiniers, porteurs d'eau qui accompagnent les armées en conduisant un ou plusieurs bœufs chargés d'eau potable) étaient depuis longtemps épuisées. Chacun arrivait au campement haletant et impatient, d'assouvir sa soif; mais, quand les pakallies de service se présentèrent à la citerne et qu'ils apprirent la profanation qui avait été commise, ils refusèrent unanimement de remplir leurs outres. 11 fallut, par conséquent, attendre que ces hommes, déjà fatigués par la marche du matin, allassent avec leurs bêtes de somme chercher la provision nécessaire à une distance considérable, peut-être à une couple de lieues, avant que les cipayes pussent se rafraîchir et commencer leur cuisine. Le mécontentement et le désespoir produits par ce délai, quand on avait à deux pas de soi quelques centaines de mètres cubes d'une eau vive, saine et transparente, paraîtraient une bizarrerie incompréhensible à quiconque ne connaîtrait pas les superstitions des Indiens sur tout ce qui touche aux aliments. Les Brahmanes, les Tchattrias, les Hindous (h

gêner réciproquement. Des marches de granit descendent jusqu'au niveau de l'eau et continuent sous la surface à une certaine profondeur, de manière qu'on puisse s'y baigner,

haute et moyenne caste, ne boiront que l'eau qu'ils auront puisée eux-mêmes ou qui l'aura été par un homme de la même subdivision de la même caste.

Leurs préjugés religieux sont si rigoureux à l'égard d'éviter tout contact de quiconque n'est pas de leur caste, chrétien, musulman ou hindou, que, s'ils ne portent pas avec eux un Iota (vase rond en métal) pour bouillir leur riz, il leur faudra acheter à chaque étape un ustensile neuf en terre cuite qui n'ait évidemment jamais servi (il est impossible de s'y tromper à la couleur). Ce vase coûte au moins trois ou quatre centimes, et un pauvre diable qui n'a que cinq francs par mois pour vivre dépensera journellement cette somme et retranchera sur son maigre ordinaire, au point d'en mourir presque de faim, plutôt que de manquer à une délicatesse mal placée. Comme chacun brise ordinairement son vase avant de s'en aller, il s'ensuit que dans les environs de chaque village on trouve des tertres tout entiers formés de débris de poterie, et, après qu'un village est détruit, on est toujours sûr d'en retrouver le site aux couches de ces débris qui s'y sont accumulés. Cet usage paraît avoir existé de temps immémorial, carBurns, Pottinger et autres voyageurs ont retrouvé aux mêmes indices des cités fondées par Alexandre, et qui ont disparu à des époques qui échappent à l'histoire.

11 est inutile d'exiger aucun service ou de vouloir détourner l'attention d'un Hindou, domestique ou cipaye, tandis qu'il est à son repas. D'abord c'est son devoir de se cacher pour le prendre, comme s'il faisait une action honteuse; et, si vous vous mettez en quête de lui, il vous tournera le dos avec une répugnance qu'il affectera plutôt d'exagérer que de dissimuler. Jacquemont se laissa um

fois emporter contre un de ses gens, parce que, voulant lui remettre un paquet au moment où il mangeait, cet homme couvrit sa main du pan de sa tunique pour recevoir l'objet comme pour se garantir d'un immondice, et il avoue cependant que tout autre Indien eût agi de même. Tout ce qui est étranger à sa caste lui est, au moment du repas, un objet d'abomination; hors de cette heure sacrée il est assez indifférent. On dira ce que l'on voudra de la soumission, de la régularité, de la parfaite discipline des cipayes, mais une pareille armée est trèsembarrassante à conduire. Quelles opérations militaires pourrait-on entreprendre devant un ennemi libre de préjugés et d'entraves, avec des soldats constamment menacés de mourir de faim ou de soif s'ils n'ont pas leur propre vase ou un vase neuf pour boire et pour manger?

Je ne puis m'empêcher de citer ici une anecdote. Un de mes camarades, marié et vivant par conséquent dans son ménage, croyait s'apercevoir qu'on volait son gardemanger. Pour mettre fin au pillage, il dit à son maître d'hôtel, musulman de caste inférieure, de faire toucher la vaisselle qu'on employait à sa table par le mehtur (balayeur et vidangeur de la maison, de la caste la plus abjecte des pariahs). Le serviteur répondit avec une franchise désolante : C'est inutile, saheb hath claie to, bas hue, koie nahin leneka (le maître n'a qu'à toucher, cela suffira, personne n'en voudra plus), traitant ainsi son maître d'immonde. Il va sans dire qu'il fut assommé pour sa naïveté; mais tout autre domestique indien aurait pensé de même sans avoir la hardiesse de l'exprimer.

Le 12 mai, nous faisions notre entrée triomphale à Bangalore, où nous déposâmes notre prisonnier dans le vieux castel d'Hyder-Aly. Délivrés désormais de toute

responsabilité, nous fûmes pendant cinq jours fêtés successivement par tous les corps de la garnison; c'étaient de vraies noces de Gamache. On ne vit pas dans l'Inde comme on devrait vivre : l'Européen civilisé se dégrade aux yeux de l'Indien par l'indélicatesse de ses goûts. Premièrement, il mange de Yanimal immonde, le cochon, viande excessivement malsaine dans ce pays, et puis chacun semble faire assaut d'intempérance et de gloutonnerie. De là la terrible mortalité qui décime chaque année l'élite delà jeunesse anglaise. « Il faudrait, dit Jacquemont, plus que de la force de volonté, il faudrait de la bizarrerie pour être frugal, quand on vit parmi des gens qui sont à peine sobres. » Je le sais par expérience : je suis, par tempérament, plus sobre en tout pays que la société dans laquelle je vis, mais il m'a été impossible d'aller dans l'Inde jusqu'au système de frugalité nécessaire et que je me serais fait si j'avais pu vivre seul et commander mon dîner. En dépit de mes résolutions et de mes habitudes françaises, je me trouvai souvent forcé à des excès qui contribuèrent plus tard à altérer ma santé.

Le lendemain de notre arrivée, nous dinâmes avec les officiers du 13b dragons de l'armée royale. J'ai parlé ailleurs du luxe de la table d'hôte dans les régiments d'infanterie; mais il est complètement éclipsé par celui que l'on voit journellement affiché dails le cercle du régiment de cavalerie le moins fashionable : c'est une recherche, une élégance, une extravagance* dont on ne se fait pas d'idée sur le continent, et qui aspire à rivaliser avec les tables et les salons de la première aristocratie du royaume : aussi les officiers ne peuvent-ils se tirer d'affaire, même avec leurs magnifiques appointements.

Il faut avoir une fort belle fortune à soi et la conduire avec jugement pour ne pas se ruiner dans un corps de cavalerie anglaise. Ces messieurs affectent invariablement le plus profond dédain pour la pauvreté de l'infanterie, qu'ils expriment par des prétentions à une hospitalité insultante : par exemple, ils donneront une invitation générale a. leur table à tout officier d'infanterie servant ou de passage dans la môme garnison, à la condition de se considérer comme membre honoraire de leur cercle, et de ne rien payer de ce qu'il peut prendre, ayant ainsi l'air de faire une aumône qu'il est impossible d'accepter. Le lendemain matin, nous eûmes l'occasion de voir manœuvrer toutes les troupes de la garnison, qu'on fit exercer par extraordinaire en notre honneur; je prêtai une attention toute particulière aux mouvements des différents corps de cavalerie, que je pouvais comparer pour la première fois. C'est un préjugé généralement adopté en France que tout Anglais est nécessairement un excellent cavalier : rien n'est plus faux; je dis, au contraire, qu'il n'y a pas de peuple qui monte plus mal à cheval. Ce qui a fondé cette opinion tout à fait erronée, et ce qui est pourtant parfaitement vrai, c'est que l'aristocratie anglaise, la classe qui voyage et que l'on rencontre sur le continent, excelle réellement dans tous les exercices d'équitation, mais cela vient de son éducation toute spéciale. Le fils d'un lord ou d'un riche propriétaire foncier n'a pas atteint l'âge de cinq ans, que déjà on le fait asseoir en selle sur un petit poney, dont les allures sont bien douces, dont le caractère est parfaitement docile, avec lequel il peut acquérir une familiarité, une hardiesse, qui finissent par lui devenir naturelles. Ses petites jambes prennent par l'habitude la meilleure

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forme pour un cavalier, celle qui lui donne une assise plus sûre; sa main devient ferme et légère, et, arrivé à vingt ans, notre jeune homme, devenu un jockey accompli, chasse le renard à la course, franchit les haies, court au clocher. Mais il n'en est pas de même du fils du bourgeois mi de l'homme du peuple. Le plaisir de l'équitation en Angleterre, à moins qu'on ne soit propriétaire de campagne (et les terres appartiennent presque exclusivement à l'aristocratie), est excessivement coûteux et presque interdit aux habitants des villes. Dans les fortunes moyennes, c'est tout au plus si, vers l'âge de dix-huit à dixneuf ans, on envoie un jeune homme prendre quelques leçons de manège. Cela suffirait peut-être avec nous, mais non avec la charpente anglaise, où tout est lourd, osseux, massif, sans souplesse et sans grâce. Quel que soit le succès obtenu dans ces leçons préliminaires, si le jeune homme a la fantaisie ou la vanité de vouloir entrer dans un régiment de cavalerie, parce qu'il pense que l'uniforme lui ira bien, il lui suffit d'acheter une souslieutenance sans passer par aucune école d'équitation, sans subir aucun examen. C'est seulement quand il a déjà commencé ses fonctions d'officier qu'on le met sous la tutelle de Técuyer instructeur (riding master), qui a bien le rang d'officier, mais qui, généralement élevé des rangs, se trouve dans une position embarrassante et désire se faire des amis parmi ses camarades gentlemen, de sorte qu'il n'est nullement sévère ou exigeant. Au bout de six mois ou un an, le novice est affranchi de son contrôle et se contente d'en savoir juste assez pour ne pas tomber de cheval durant la manœuvre. Souvent un officier permute de l'infanterie dans la cavalerie, à vingttsinq ou trente ans : le résultat est nécessairement plus

médiocre encore. Autant que j'ai pu en juger par les régiments de cavalerie anglaise que j'ai eu l'occasion de rencontrer dans l'Inde, il m'a paru qu'un tiers généralement des officiers montaient parfaitement à cheval (ils appartenaient, presque tous à l'aristocratie), le reste était de vrais sacs. Si je voulais citer, je pourrais commencer par le lieutenant-colonel B..., un parfait gentilhomme, charmant en société, et distingué pour sa bravoure dans les guerres d'Espagne, comme officier d'infanterie, mais qui, passé dans la cavalerie à la moitié de sa carrière, se trouvait obligé de s'absenter, sous prétexte de maladie, toutes 'les fois qu'il y avait une manœuvre un peu active. Il était notoire qu'il ne pouvait charger, même sur un gazon uni comme un tapis, sans vider les arçons.

Pour les soldats, les conditions sont encore moins favorables. Ils sont recrutés à l'embauchage parmi les mêmes hommes et de la même manière que l'infanterie, parmi la populace des villes, les mauvais sujets des ateliers de toutes professions. Pas un fils de fermier un peu aisé qui aura pu monter les chevaux de son père en allant à la charrue ne se trouvera dans les rangs, quelques valets d'écurie tout au plus. Si l'on excepte les enfants de troupe, dont le nombre est extrêmement limité (huit ou dix enrôlements annuels par régiment), il y a à peine un soldat de cavalerie sur vingt qui ait monté à cheval avant d'entrer au service. En fait d'équitation, une instruction tardive n'est jamais efficace. La conséquence inévitable de son système de recrutement est donc que la cavalerie anglaise (à l'exception de deux ou trois régiments que l'on garde pour la montre et qui ne sortent jamais d'Angleterre), malgré l'incontestable supériorité

des chevaux, la beauté des hommes, leur force et leur intrépidité nationales, est condamnée à une médiocrité réelle : elle ne décidera jamais des destinées d'une bataille.

Les Anglais ont le droit d'être fiers de leur infanterie : mais leur cavalerie ne peut prétendre qu'au deuxième ou troisième rang. Comparée même avec la cavalerie indigène de la Compagnie, on doit reconnaître l'immense supériorité de celle-ci sous le rapport de l'équitation. Les Indiens sont de vrais centaures; ils semblent ne former qu'un seul être avec leurs montures : mais, hélas ! l'éloge doit s'arrêter là. S'il me fallait choisir entre l'infanterie, dont on a vu que je n'étais pas admirateur, ou la cavalerie régulière indigène, je préférerais encore, sans hésiter, l'infanterie. C'est l'élan, c'est l'énergie, c'est surtout la confiance réciproque qui sont les qualités essentielles pour toute cavalerie. Pour qu'une charge soit vigoureuse, il faut que chacun compte sur son voisin comme sur lui-même, le chef de file sur ceux qui le suivent; si l'on craint d'être abandonné à soi-même, le moindre obstacle fait regarder en arrière : cette hésitation ralentit l'essor, lui enlève toute son impétuosité, toute sa force. L'infanterie peut, du moins, compter sur l'exacte symétrie de ses mouvements, la régularité inflexible de sa manœvre; tous sont forcés d'avancer sur la même ligne; le second rang, surveillé par des officiers qui le pressent et le maintiennent, ne peut échapper à la nécessité d'emboîter sur le premier. Dans une charge de cavalerie, au contraire, chacun est laissé à peu près à son inspiration : les plus braves sont bientôt en avant, et, s'il y a des timides, les premiers se trouveront bientôt isolés. Or les indigènes se connaissent et s'apprécient

parfaitement; ils se jugent plus sévèrement que leurs officiers européens ne veulent l'avouer : de là une excessive prudence qui paralyse leur élan même au moment le plus décisif.

Je dois cependant excepter de cette description peu flatteuse les corps de cavalerie irrégulière connus sous le nom de Skinner9 s horse, d'après leur intrépide fondateur, le colonnel Skinner. On connaît la répugnance des Asiatiques pour la discipline. Le colonel Skinner pensa qu'en se relâchant d'une sévérité et d'une régularité qui n'étaient pas indispensables pour l'efficacité de la cavalerie, en leur laissant un costume suivant leurs mœurs et leurs préjugés, en élevant leur solde et en leur donnant pour chefs des hommes de naissance, de caste et de considération distinguée parmi les natifs, on^ouvrirait des cadres où les hautes classes que la conquête avait appauvries, tant parmi les musulmans que parmi les tribus chevaleresques des Rajpouts, s'empresseraient d'accourir. 11 ne s'était pas trompé; la composition de ces rissalahs (escadrons irréguliers) est excellente. Dans toutes les guerres contre les Mahrattes, les Pindaris, et dernièrement contre les Affghans, ils ont fait des prodiges de valeur, surtout de valeur individuelle. Contre des Asiatiques, des Cosaques, et même [pour la guerre de tirailleurs) contre des troupes européennes, ils sont infiniment supérieurs à la cavalerie anglaise. Si pourtant on me demandait quelle serait l'issue d'une charge entre un rissalah et un escadron anglais de même force ou même de force inférieure, la réponse n'est pas douteuse : le rissalah serait écrasé. Mais divisez le faisceau et opposez-les homme à homme, le suwar (cavalier irrégulier) triomphera cer- Ininement de l'Européen, le tuera ou le désarmera. D'où

vient donc cette infériorité collective? C'est le secret de la discipline, de l'ensemble. C'est que dans la charge en escadron le suwar agit comme s'il était isolé; il ne s'attache qu'à un adversaire et n'a confiance qu'en luimôme, tandis que l'Européen a foi dans son camarade. Les régiments de cavalerie régulière dans l'Inde sont admirablement montés. Les chevaux, qui sont fournis par le gouvernement, sortent presque exclusivement des haras de la Compagnie. C'est une jolie race croisée, entre l'anglais, le cheval du cap de Bonne-Espérance et l'arabe. Je remarque pourtant que le cavalier européen est presque toujours trop lourd pour sa monture. Quelques mois d'une campagne un peu active suffiraient pour démonter les dragons, tandis que les chevaux des natifs n'auraient pas souffert. Du reste, il en est de même en Europe, malgré la vigoureuse encolure du cheval anglais. Dans les life gaards (gardes du corps), par exemple, on semble choisir à dessein des hommes d'une stature colossale pour cette arme d'élite ou plutôt de parade que le citadin de Londres montre avec un sourire de satisfaction et de complaisance indéfinissable aux étrangers, en leur disant : Look, hères John Bull for you, littéralement : Voilà pour vous un échantillon de Jean le Bœuf (le sobriquet national qui plaît le plus à nos voisins, et qu'ils ne manquent pas de se donner à tout propos). — Si une guerre continentale devait se renouveler avec les Anglais, un ennemi habile éviterait, durant les premiers mois, tout engagement qui pourrait compromettre sérieusement sa cavalerie; pendant la première campagne, il se contenterait de tirailler; avant un an, les chevaux anglais seraient réduits à l'état de fantômes,

Dans la cavalerie irrégulïère, la remonte est basée sur un système différent : chaque suwar est censé fournir son propre cheval et est payé en conséquence. Mais, comme il est rare qu'il ait en commençant le capital suffisant, le cas où il est réellement propriétaire de sa monture est nécessairement exceptionnel, et c'est généralement un des rissaldars (chef d'escadron indigène) qui devient, avec l'assentiment du gouvernement, le fournisseur ou plutôt l'entrepreneur de la remonte du régiment. Il prend alors l'engagement avec l'autorité militaire de se tenir toujours prêt à fournir un certain nombre de chevaux à un prix donné. Ces chevaux sont soumis, avant l'admission, à un conseil de remonte et distribués aux suwars qui payent au fournisseur un intérêt de 15 pour 100 sur le capital avancé, jusqu'à liquidation. Si un cheval meurt de maladie, la perte est pour le fournisseur ; le gouvernement ne garantit que celles qui ont lieu sur le champ de bataille.

Encore un mot sur la cavalerie indigène. Si l'on me demandait des faits à l'appui des opinions que j'ai énoncées, quant à la supériorité des irréguliers de Skinner et quant à la mollesse de la cavalerie régulière de la Compagnie, il ne me faudrait pas chercher bien loin pour les trouver : je pourrais citer, par exemple, le combat de Purwan-Durrah, en 1841, où tout un régiment de cavalerie régulière, le 2e du Bengale, commandé par des officiers distingués qui se firent tuer pour lui donner l'exemple, et soutenu par une admirable infanterie qui suivait à quelques pas, prit la fuite devant une charge irrégulière de quatre-vingts cavaliers affghans commandés par Dost-Mahommed, qui l'aborda le sabre à la piain et poursuivit les fuyards jusque sous les baïonnettes an-

glaises. Au contraire, on ne pourrait citer un seul cas où les irréguliers, organisés sur le système de Skinner et commandés par un ou deux officiers européens, tant au Bengale que dans les contingents d'Hyderabad, de Scinde, de Poonah, etc., aient manqué de courage, et souvent ils ont fait preuve d'héroïsme. On cite, dans la guerre des Mahrattes, un combat où il s'agissait de déloger un détachement de cavalerie ennemie d'un bois où il était embusqué. Une charge régulière sur un pareil terrain était impossible, et l'infanterie n'était pas à portée ; les dragons l'avaient cependant essayé à plusieurs reprises, mais toujours en vain et en perdant beaucoup de monde. Skinner, qui se trouvait présent avec ses irréguliers, s'offrit alors d'enlever la position et accomplit sa tâche dès la première épreuve, exterminant les Mahrattes et n'ayant que quelques hommes hors de combat. Le succès dépendait ici d'une série de combats singuliers, pour lesquels sa troupe était incomparable. Dans l'exercice du fusil à cheval, celui de la lance et du sabre, ils n'ont point de rivaux. Je ne suis ni le seul ni le premier qui préfère ainsi les cavaliers de Skinner, car je pourrais observer que, quand le gouverneur général, lord Auckland, raya le 2e régiment de cavalerie du Bengale des cadres de l'armée, en punition de sa faiblesse, il y substitua dans la même ordonnance un 8e régiment de cavalerie irrégulière, prouvant ainsi l'estime qu'il accordait à cette arme.

Pour compléter le tableau que nous avons cherché à esquisser de l'armée anglo-indienne analysée dans ses diverses parties, il nous reste encore à examiner une dernière arme, la plus importante de toute, l'instrument qui a élevé, qui soutient encore l'édifice de la puissance

anglaise dans l'Inde, c'est-à-dire l'artillerie, que l'on peut étudier à Bangalore dans presque toutes ses branches. L'artillerie de Madras se compose : 1° d'un régiment de canonniers à cheval subdivisé en six troupes (ou compagnies montées) de cent à cent vingt hommes chacune, dont trois troupes sont européennes et les trois autres natives ; 2° de quatre bataillons d'artillerie à pied, dont trois sont européens et le quatrième golandaz (indigène). Les trois premiers bataillons n'ont que quatre compagnies ; le bataillon indigène en a six, également de cent à cent vingt hommes.

Le quartier général de l'artillerie à cheval est à Bangalore, où l'on conserve toujours une troupe anglaise et une troupe native. Les chevaux de cette arme, tant ceux qui servent d'attelages que ceux de monture, sont choisis parmi l'élite des haras ; ceux des attelages sont renouvelés tous les quatre ans. Pièces, affûts, harnais, tout est magnifique, élincelant : c'est le plus haut degré de luxe et de perfection. Quant à la manœuvre, il est impossible de rien concevoir de plus magique que les changements de position de cette artillerie pour l'attaque ou la retraite. Quel que soit le terrain où elle doit manœuvrer, par-dessus les rochers et les ravins, elle dévore l'espace, les pièces bondissant après les chevaux comme des lévriers.

Il y a cependant une observation à faire sur l'artillerie native : c'est que, pour ne pas divulguer aux indigènes tous les secrets de l'art, non-seulement on ne les initie pas à la théorie, mais on les tient même dans l'ignorance de cerl aines parties essentielles de la pratique (entre autres, la mesure de l'élévation à donner à la pièce par rapport à la distance), détails qui sont exclusivement réser-

vés à des sous-officiers anglais, dont il y a au moins deux par compagnie.

Quant à l'artillerie à pied, son système d'attelages la rend à peu près nulle en dépit de la beauté du matériel. Elle ne pourrait jamais tenir la campagne devant une armée européenne; et avec tout autre ennemi que les Indiens, il faudrait limiter son service à l'attaque ou à la défense des places. Ces attelages sont composés de six à quatorze bœufs, selon le poids de la pièce, qu'on conduit en leur tordant la queue à droite ou à gauche dans la direction que l'on veut suivre. Ce sont des lascars1 qui remplissent le rôle de picadors ou de conducteurs même dans les compagnies européennes. Quelque peine que l'on* se donne ponr dresser ces animaux, le résultat est toujours excessivement médiocre, et la Compagnie gagnerait en effectif réel, sans augmenter ses dépenses, en supprimant entièrement cette lourde et ridicule organisation et en la remplaçant par un chiffre moitié moindre d'artillerie à cheval.

1 On sera peut-être bien aise de trouver ici l'étymologie du mot lascar, si souvent employé dans les annales de l'Inde. Le mot persan lashkar veut dire équipage, troupe, compagnie, et (pris individuellement) tout soldat, employé ou matelot, soit dans le train, l' artillerie, les campements ou à bord des vaisseaux.

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