‹ L'Inde anglaise avant et après l'insurrection de 1857, Volume 2Chapitre 13 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Qiifllc est la positîun de l'Inde sous le rapport de la prospérité maléricUe et positive? Â-t-ellc ou non à regi'etter les gouvernenieuts divers, atTghaiis et inogols, qui ont précédé celui des Anglais ? A-t-ellc l'espoir d'une amélioration quelconque dans l'avenir?

Nous avons esquissé à grands traits le tableau général de Teinpire hindou-britannique quant à ses divisions politiques, nâilitaires, administratives, son organisation, sa population et ses ressources. Il nous reste maintenant à savoir si cet empire est heureux sous ses maîtres actuels. Depuis plus d'mi siècle que les Anglais exploitent seuls cette hnme rie contrée autrefois la plus riche et maintenant encore la plus fertile dans le monde, ils ont sans doute fait qu Ique chose pour améliorer Tétat moral et physique des cent millions d'habitants qu'ils ont été appelés à gouverner. L'Angleterre, qui se vante d'être à la tête des rations dans les arts, les sciences, le commerce, ragnr.lture,rindustrie,u*aura certainement pas

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manqué de; faire partager les avantages de cette supériorité à ses colonies de Tlnde pour lesquelles elle est animée d'une si vive sollicitude. A quoi se réduisent à cet égard les bienfaits qu'elles lui doivent?

Je me proposais de répondre moi-môme à cette question d'après ce quej'avais vudans le cours de nombreux voyages dans Tlnde, pendant un séjour de neuf années que j'avais activement employées à parcourir le pays à cheval dans tous les sens, du nord au sud, de Test à l'ouest, quand je trouvai cette réponse, telle que j'aurais voulu récrire, admirablement développée par une plume éloquente dans un article de la Revue des Deux-Mondes j de 1842, sous le titre dUmjn^essims d\n voyageur. J'ignore quel en est l'auteur : il ne s'est pas nonimé; mais j'ai retrouvé Tlnde entière dans son magique tableau tracé des plus vives, des plus éclatantes et cependant des plus fidèles couleurs ; j'ai reconnu, en le lisant, l'impression de sympathie et de tristesse que j'avais éprouvée moi-même dans les lieux qu'il décrit. J'espère qu'il me pardonnera, dans un ouvrage où j'ai constamment cherché à m*effacer pour mettre la vérité toute seule sous les yeux de mes compatriotes, de lui emprunter quelquefois une part'e de son esquisse, que je ne me llatte pas de pouvoir imiter.

Nous y trouverons une réfutation consciencieuse et sans réplique de cette assertion singulièrment légère et hasardée de M. de Jancigny, que « les peuples de l'Hindouslan jotdssent aujourd'hui de plus d'indépendance relative, de repos, d'aisance et de bonheur, qu'ils n'en avaient eu en partage pendant dix siècles. )> Qu'est-ce que le bonheur d'une contrée où les uières sont souvent forcées de vendre leurs filles à la prostitution pour se

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procurer un morceau de pain *? Qu'esl-ce que c'est, dirons-nous avec l'auteur des Impi^essions, que le repos et l'indépendance relative « de ces milliers d'infortunés errant autour des villages, le long des fleuves, dans les séraï, sur les voies publiques, mendiant une poignée de soudji, quelques grains de maïs ou bien les restes du repas du voyageur que des chiens viennent leur disputer? )»JC*est sans doute la liberté et le loisir de mourii' de faim, a Couverts de haillons et de vermine,

* lîn jour, c'était en 1855, j'étais assis à BcUary dans la véranguc ouveiic de ma maison. Le ciel était d'un bleu d'azur, l'air tiède et onibaumé, et cependant la famine et l'épidémie dé.^oluient la terre, l^tt mous^on avait été plus tardive et moins abondante que de couliimc et une partie des récoltes avait manqué. Dans un pays où le manœuvre et l'artisan vivent au jour le jour, où il n'y a pas un établissement public, pas un atelier de charité, une calamité de ce •rcnre ai Tarrêt de mort d'une partie de la population. Au milieu de la souffrance générale, le régiment s'était pourtant admirablement montré : les individus, officiers et simples soldats, avaient cherché à expier la coupable indifférence du gouvernement par des sacrifices considérables sur leur solde. Mais nous étion^ au bout do. nos ressources et la misère allait croissant. Comme j'étais à méditer siu- cet état de choses, je vis deux figures de femmes se présenter ■Ml bout de l'avenue de lauriers roses et blanci qui traversait mon jardin. Après un moment d'hésitation, elles s'avancèrent vers moi ; puis, arrivées à quelques pas du lieu où j'étais assis, elles tombèrent à genoux, et l'une d'elles, se traînant jusqu'auprès de moi, baisa le pan de mon vêtement. Quand elle étendit la main pour écarter son voile, je crus apercevoir des doigts de squelette, et, i'mstant d'après, cette figure, — je ne l'oubherai jamais, — avec ses jouçs creuses, (cs yeux hors de la tête, m'apparul comme la statue de la faim, o Sabeb (soigneur), me dit-elle, je n'ai pas mangé depuis quatre jours! Hier j'ai donné à ma fille notre dernière poignée de riz! Mon. beau-père est mort ce matin et mon mari se meurt 1 Achetez-moi ma fille, je vous la donne pour 100 roupies (250 francs) : la moitié sera pour payer l'usurier, l'autre pour sauver mon mari et pour vivre encore quelques mois. Prenez ma fille pour votre esclave. Elle est si belle, eue vous récompenserai Vous êtes si bon, elle ne sera

souvent entièrement nus, les joues creuses, les yeux hagards, les pommelles saillantes, les dents allongées, les genoux plus volumineux que les cuisses, ces squelettes ambulants ont tout juste assez de vie pour soutenir leur structure presque toute osseuse. Leur cri de détresse est : Boukha maria, saheb, ghurieb ka peth kali hael Oh! monsieur, je meurs de faim, le ventre de ce misérable est vide ! Hélas ! leur physionomie ne montre que trop la vérité de leurs paroles !

pas malheureuse ! Je ne voiis demande que de ne plus rabandoniicr tant que vous serez dans l'Inde; quand vous partirez, ce sera ce qu'il plaira à Dieu et à votre générosité !» Et la pauvre mère fondît en larmes. Je fus quelque temps à répondre, tant j'étais péniblement ému; elle crut que j'hésitais à accepter son offre. Alors, courant à ta lille, elle la releva tout à coup, et, lui enlevant son voile : « Voyez, dit-elle, avec un éclair d'orgueil maternel, ma fdle n'esl-elle pas belle et digne d'un sultan?» Etfectivément...; c'était une enfant de treize ans, mais développée comme on l'est à vingt dans nos climats septentrionaux, avec ces beaux yeux asiîitiqucs, ces longs cils, cette peau dorée et diaphane , ce buste de statue antique, ces pieds et ces mains de fée qui font de la Vénus indienne une des plus ilélicieutes créations. Vraiment sa mère pouvait être fière I Mais quel degré t'e misère il avait fallu atteindre jiour se décider à une pareille extrémité ! Le mari était un pauvre tisserand, qui, dans les meilleurs jours, ne gagnait que de quoi donner un vêtement neuf à son enfant, un comli [manteau de laine grossière) à son vieux père, et s'acheter peut-être un nouveau turban au bout de l'amiéc. La famine l'avait surpris au dépourvu : dès lors ce qu'il gagnait sullisait à peine pour nourrir les femmes. Son père et lui ne mangeaient plus depuis une semaine. Chaque jour ils resserraient leur ceinture et travaillaient comme de coutume sans se plaindre. Enfin le vieillard mourut; le lils n'avait plus de force et allait mourir. Sa femme n'avait plus qu'une idée : le sauver et sauver sa fille n'importe à quel prix. Il y avait de quoi tourner une tête plus forte que la mienne : cette petite houri était éblouissante ! Mais je connaissais le père; il n'aurait survécu à la faim que pour mourir de son déshonneur Je donnai les 100 roupies et je laissai aller l'enfant. — Avouerai-je avec Caton que la vertu coûte quelquefois un regret I

i5i L'INDE ANGLAISE

u Une épidémie, une inondation, une sécheresse, ou bien les poursuites trop vives du zemindar, les ont exilés des champs de leurs aïeux et ils courent les campagnes et les villes. Chassés comme étrangers, poussés par les tourments de la faim, ne pouvant trouver d'ou\Tage, ils se livrent au vol et au brigandage qui les conduisent à la prison ou au supplice ; contraste bien frappant avec leurs maîtres qui meurent presque tous de bomie heure des effets d^une alimentation trop riche et de Tabus des boissons alcooliques. Sahiblog dîn bhur khate.pite haen, kala admi ghoum aor boukh khata hae; Thomme blanc, (lisent-ils, mange et boit le jour entier; Thomme noir dévore sa faim et son désespoir *. »

Prenons le laboureur et l'artisan avant même qu'ils arrivent à ce dernier terme, quand ils sont encore en pleine jouissance de cette awance dont parle M. de Jancigny. En quoi consiste-t-elle? Leurdemeure, c'est unehutte de boue; leur mobilier? un tcharpaë (lit de cordes tressées avec des herbes), une natte de roseaux, quelques écuelles de bois ou d'argile, rarement de cuivre; leurs vêtements? pom* le mari, c'est un langouti qui suffît à peine à la pudeur, un linge grossier pour turban, une mauvaise couverture (!e laine pour le garantir des froids de l'hiver, et pour la femme un haillon déchiré qui tombe en lambeaux sur su poitrine et sur ses genoux; leur nourriture? les grains grossiers que l'on donne aux animaux, plus souvent encore de la farine délayée dans de l'eau froide, et dont ils ne peuvent même corriger la fadeur avec du sel, car la Compagnie en fait le nwnopole, et il se vend trop cher ! A quqi donc attribuer tant de misère ? Est-ce au manque

* Impies, ions d'un voyageur, lîevite des Deiix-Mofoies.

de terre? Non, car il y a des provinces entières qui restent incultes. Est-ce que le gouvernement anglo-hindou est plus oppressif pour les masses cpie les princes indigènes? Non, sans doute, ou, du moins, il croit se borner à continuer le système qui pèse sur ce peuple depuis des siècles. Il ne daiiande que la même quantité d'impôts, et , en défmitive, les avanies sont moindres. Nais le despotisme mogol, absolu, illimité en droit, se limitait luimême par sa propre faiblesse; s'il demandait au cultiva" teur les trois cinquièmes du produit du sol, il n'avait pas la force de se les faire donner : tout en les demandant, il ne les recevait donc pas. Le gouvernement anglais, au contraire, mieux servi, plus puissant, plus habile, possède les moyens de se faire payer ce qui lui est dû ; tandis que rimpôt demandé semble le même, l'impôt payé est donc devenu insupportable ; et voilà une première solution du problème.

Trompé dans son espoir par le caprice des saisons, le cultivateur avait du moins autrefois les ressources qu offraient sous les empereurs les manufactures indigènes qui occupaient tant de bras. Aujourd'hui ces manufactures n'existent plus : elles ont été persécutées, ruinées, anéanties» afin d'éviter une concurrence fâcheuse pour celles de la métropole. Que de débouchés de moins ! que de nouvelles occasions de misère !

Enfin, il y avait autrefois en dernier ressort les travaux publics. Les rajahs primitifs de l'Inde ou les conquérants affghans et mogols, cruels quelquefois pour les individus, signalaient au moins leurs règnes par ces bienfaits envers les masses, par ces prodigieuses constructions que Ton retrouve encore aujourd'hui à chaque pas et qui sembleraient l'œuvre d'une race de géants ; ces travaux faisaient

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circuler des millions et employaient des milliers d'hommes. Sous un ciel dont Timpitoyable sérénité pendant sept ou huit mois ne se voile jamais sous un nuage, dans un climat où la terre est six mois sans rosée, la seule ressource de l'agriculture, loin des inondations périodiques des fleuves, était de trouver ou de créer dans les bassins supérieurs des lacs artificiels où Ton pouvait puiser, comme dans d'immenses réservoirs, pour les besoins de l'irrigation. D'une montagne à l'autre, entravers d'une vallée, on jetait une chaussée monstre qui la coupait en deux parties : les eaux pluvia'es de la partie supérieure s'élevaient contre cette énorme digue ; un lac était ainsi formé, suspendu sur la plaine aride qui se couvrait bientôt fie moissons et de verdure. La population se créait rapidement autour de cette mamelle bienfaisante où chacun venait s'abreuver, elle semblait pousser et se multiplier avec ses champs de nelly. Le cultivateur ruiné, le journalier dans la misère, trouvaient dans ces constructions un travail, une subsistance assurée ; mais presque tout ce que l'Inde possède en monuments ou constructions d'utilité publique remonte à ses princes indigènes ; la Compagnie, jusqu'en 1843, cest-àdire pendant près de soixante ans, n'avait pas ouvert un puits, creusé un étang, coupé un canal, bâti un pont pour l'avantage de ses sujets indiens ; elle n'avait pas tracé une route, si ce n'est pour le passage de ses armées ; encore c'était ordinairement un ouvrage si éphémère, que l'année suivante il fallait remettre la main à Toeuvre. Les travaux des Hindous et des Mogols, comme ceux des Romains, étaient gigantesques et semblaient faits pour l'éternité; ceux des Anglais portent un caractère de mesquinerie presque général et révèlent invariablement le principe de leur des-

truction.Les plus beaux fleuves du monde qui, au moyen de canaux et de dérivations, pourraient fertiliser d'immenses régions, vont perdre inutilement leurs eaux dans la mer ou les sables. Non-seulement on n*entreprend rien de neuf, mais on ne restaure pas ce qui était, on n'entretient pas ce qui est. L'Angleterre a trouvé moyen d'épuiser tous les trésors de l'Inde sans en employer la moindre fraction au profit et au bonheur matériel des peuples qu'elle a conquis. Chaque année voit tomber en poussière quelque chaory, quelque serai qui abritait le pauvre indigène, et s'écrouler quelques-unes de ces digues qui retenaient les eaux bienfaisantes. Le flot s'écoule et les bassins se tarissent ou sont comblés par les alluvions, la culture disparaît, les populations périssent et le pays retourne enfin aii désert.

Si l'on pouvait croire que j'exagère, c'est un témoignage anglais même que j'invoquerais, celui de Vlndian News (résumé de la statistique indienne, publié chaque mois), dans un article du 9 mai 1843. H est dit officiellement que, dans un seul district de la présidence de Madras, celui de North-.\rcot, dans une seule année, en 1827 S le nombre des étangs crevés, emportés et détruits par les inondations, ne se montait pas à moins de onze cents, après que ce district avait été sous la tutelle de l'Angleterre depuis un quart de siècle. Et ainsi, ajoutet-il, des districts entiers sont dépeuplés et retournent à l'état de nature.

Du temps des conquérants mogols un admirable canal,

* In Ihc ycar 4827, no fewer Ihan 1,100 tanks bursl in Norlh- Arcot alone, a fier that district had been under British care l'or a quarter of a ccntury; and so, wholc districts arc dcpopulale.l and lall back into a state of nature.

appelé le caiial du Doab, partait de Delhi et traversait toute la partie occidentale du Doab supérieur, fertilisant dans son parcours plus de deux cents milles de pays devenus maintenant le séjour des bètes féroces parce qu'avec le temps et Tincurie on Fa laissé combler. De distance en distance, des bouquets de manguiers plantés en quinconce et témoignant de la demeure de Thomme s'élèvent snr cet espace, sombres et abandonnés comme des ombrages funéraires, et les noms mêmes des villages ne subsistent plus que dans les traditions du misérable fakir qui parcourt ces solitudes et tend la main au voyageur. Pendant trente ans on a parlé de restaurer ce noble» ouvrage. De 1854 à 1840 , les revenus ont surpassé les dépenses et Ton avait en réserve plus de 10 millions dans le trésor, et cependant l'on n'avait encore rien fait. 11 a fallu toute l'énergie et toute l'influence de lord EUenborough pour obtenir qu'on y donnât enfin le premier coup de pioche.

Pour être juste, nous devons dire cependant que, depuis une dizaine d'années, il y a eu une améUoration notable dans les vues du gouvernement à l'égard de certains travaux d'utilité pubUque. Ainsi, 1" la restauration du grand canal de Delhi vient enfin d'être achevée ; 2® la grande route militaire et commerciale qui doit relier Calcutta à Delhi, puis à Lahore et à Peshawer, thegreat trunk road, comme on l'appelle par excellence, a été sérieusement entreprise et poussée avec une grande activité. Elle est déjà achevée aujourd'hui sur un parcours de 950 milles, et elle conduit le voyageur par une voie macadamisée dans son entier de Calcutta à Kumaul. Le parcours complet de cette grande artère atteindra 1,450 milles; et, en estimant à 1 ,000 livres sterling le

prix moyen des travaux par mille , la ligne entière , 101*$ de rachèvement , représentera un capital de un million et demi sterling.

3* Une route qui doit mettre en communication Calcutta et Bombay est aussi en cours d'exécution et terminée jusqu 'à Âhmednaggar sur un parcours de 1 50 milles . 4* Et enfin une route, macadamisée en partie, réunit Bombay à Âgra, et les dépenses totales se sont élevées à 245,670 livres sterling pour un développement de 730 milles, au prix moyen de 371 livres sterling par raille.

Depuis la même époque , on a aussi énergiquement inauguré Fentreprise des chemins de fer dans l'Inde , entreprise à laquelle le commerce métropolitain est directement et sensiblement intéressé par suite du besoin toujours croissant des matières premières, et plus particulièrement du coton. Les chemins de fer en construction dans l'Inde, sont; i^ la ligne du chemin de fer NordrOuest, qui doit relier Calcutta à Delhi par Burdwan, Mirzapour , Âllahabad et Agra. Cette ligne est terminée depuis Calcutta jusqu'au delà de Burdwan, et en construction sur divers points de son tracé jusqu'aux environs d'Agra Elle aura peu de travaux de terrassements à faire, et des pentes très- faibles à franchir. Le principal obstacle sera le passage de la Soane, où il faudra franchir un lit de torrent de deux milles et demi (quatre kilomètres) de largeur, sur un fond de sable mouvant dont on n'a pu jusqu'ici sonder la profondeur. On estime que le prix moyen de ce chemin de fer s'élèvera à 10,000 livres sterling par mille.

2° Le chemin de fer de Bombay à Miryxpour, où il rencontre le chemin Nord-Ouest. Il n'y a encore qu'une ti ès-

petite portion de cette ligne qui sdt terminée, de Bombay à Nassok, sur un développement d'environ 80 kilomètres.

5° Le chemin de fer de Bombay à Madras en passant par Pounah et Bellary : il n'est terminé qu'à ses deux extrémités, de Bombay à Pounah, et de Madras à Vellore.

4' Et enfin le chemin de fer du Midi , de Madras à Calicut, avec embranchement sur Bangalore. Ces dernières lignes rencontreront dans les deux chaînes des Chattes de grandes difficultés. Aussi la Compagnie a-t-elle dû garantir les intérêts des actionnaires ; au Bengale, à raison de 5 pour 100 sur le premier million sterling qui serait employé , 4 IjS pour 100 sur le reste ; dans la présidence de Madras , à raison de 4 l/'i pour \ 00 sur toutes les sommes employées ; dans la présidence de Bombay, à raison de 5 pour 100. Elle leur fournit en outre sans frais tout le terrain de parcours.

Ce que nous avons dit de la position malheureuse des Indiens s'appliquait surtout à l'existence du rayot.

Les autres classes seraient-elles dans des conditions plus heureuses? Sous le point de vue moral, hélas, non ! On ne leur a pas même laissé une place dans l'organisation, sociale, pas un petit coin dans le monde pour y gagner leur subsistance. D'abord tous les petits princes dont les Étals onl élé morcelés et les trésors épuisés se sont vus et se voient encore tous les jours forcés de renvoyer une foule de serviteurs qu'ils occupaient autrefois. Il s'ensuit que, pour les classes supérieures et les classes moyennes, pour les Hindous et pour les musuUnans auxquels leur naissance, leur éducation toute militaire, leurs préjugés de caste ou de famille interdisent de travailler à la terre ,

à mesure que le prix des denrées augmente, les débouchés, les moyens d'existence diminuent. Au moins sous les empereurs, l'administration, les revenus, les armées, offraient des carrières à leur courage ou à leur intelligence ; aujourd'hui toutes ces places sont envahies par les frelons étrangers ; môme durant les époques les plus pénibles de transition et de conquêtes, les uns s'enrichissaient de ce que perdaient les autres ; dans la grande loterie des convulsions politiques il y avait tin certain nombre de numéros gagnants : aujourd'hui il n'y a plus de gain possible que pour les Européens. Si un ministre tombe, c'est un résident anglais qui le remplace ; si une administration s'écroule, c'est une administration anglaise qui lui succède. Pour tout ce qui est indigène, il n'y a qu'une ruine déjàaccompUe ou certaine et imminente : la roue de la fortune s'est arrêtée sur eux pour les broyer. Quels sont les plus hauts rangs offerts à l'ambition des hautes classes ? Dans l'armée , un grade de soubadar major qui équivaut à peu près à celui d'adjudant sous-officier en France; dans l'administration, quelques places d'huissiers, de commis, déjuges de paix, de percepteurs de village. Quand, sous l'inspiration de lord William Bentinck, la Cour des directeurs avait eu l'idée de donner un writership, c'est-à-dire une place dans le service civil au fils du célèbre Ram-Mohum-Roy, qui avait reçu une éducation européenne et était certainement supérieur en intelligence à un grand nombre de ses employés , cette proposition souleva une telle tempête parmi les bénéficiaires, qu'il fallut y renoncer. Toutes les carrières , tous les emplois honorables leur étant ainsi fermés, il s'ensuit que les fortunes aisées et les classes moyennes disparaissent successivement sans se rem-

placer, jusqu'à ce que dans un temps donné il n existera plus qu'une égalité de misère qui nivellera cent quatrevingts millions d'individus. J'inclus celte fois les États vassaux qui viendront se dissoudre dans le même creuset. L'Angleterre, comme le vampire fabuleux, aura tout absorbé ; il ne restera aucune sommité pour s'élever audessus des masses, parmi lesquelles on ne comptera plus que Tarlisan, le cultivateur, le manœuvre et le gendarme ; rien qu'un peuple de serfs , jouissant d'une H berté nominale annulée par le besoin et n'ayant d'autre alternative que de travailler pour le profit exclusif de ses maîtres.

Les Européens jugent trop souvent de l'état actuel do l'Hindoustan d'après les villes maritimes, telles que Madras, Bombay et Calcutta, qui ont à elles seules le monopole du commerce de presque toute la presqu'île avec la métropole, la Chine et l'Océanie. Ces villes ont précisément concentré tout ce qui reste de richesses dans le pays. Mais peut-on comparer les habitants de ces cités opulentes aux populations répandues dans tant de royaumes, de villes et de villages, Si, en se reportant vers le passé, on erre au milieu des dunes solitaires où s'élevaient autrefois des capitales florissantes, quel changement ! Que sont devenus les trésors de Golconde et de Bidjapour? Que reste-t-il d'Oujein, Bhopal, Sapour, Gwalior, Indore, Ahmedabad, Agra, Delhi? A plusieurs milles autour de l'ancienne capitale vous ne voyez qu^ colonnes, temples renversés, monuments déserts. « Les bêtes fauves et les reptiles ont remplacé les habitants ; tout est désert, silencieux ; l'oreille n'est plus frappée par le khosh amenai (bienvenue) du maître ; le tri plaintif du chakal ou le sifflement de la couleuvre capelle ré-

sonnent seuls autour du voyageur. Le vent brûlant du désert vient s'engouffrer sous ces voûtes qui retentissaient autrefois des accords de la scitare * ou du dol *. Surpris de cet abandon, si vous interrogez un musulman, il vous répondra : Quand la destinée est là, toute précaution est vaine. Questionnez FHindou, sa réponse sera bien différente : Elle s'est emparée du pays par la ruse ! dira le brahme au caractère souple et rampant, en parlant de la Company saheb bahadur, l'honorable et victorieuse Compagnie'. » Dans des villes où fiorissaient d'admirables fabriques dont les produits étonnaient l'Europe, c'est à peine si l'on rencontre quelque malheureux tisserand^ travaillant au milieu des décombres : là où vivaient deux cent mille âmes, à peine en compterait-on ' (juinze mille.

Nous avons parlé du sort du rayot, de l'existence précaire des hautes classes, de la destruction des classes moyennes. Les princes et les rois sont-ils plus heureux? En 1840, l'héritier présomptif de la couronne de Burdwan (Rajah-Pertab-Chund) est emprisonné et traité comme un imposteur parce qu'il réclame Théritage de ses pères qu'on a vendu impudemment à un de ses oncles : i;'('st une restitution de plus de 25 millions de francs (100 lacs de roupies) que le gouvernement aurait à lui faire, et, comme on ne veut pas payer, on entame un procès. Le rajah de Sattarah ne veut point gorgor l'avarice des agenls du gouvernement; on l'accuse de trahison, on s'empare de ses États et on le relègue à Benarès. 11 a porté plainte sans succès à la Chambre des communes.

* Guitare.

- Tambourin.

^ Impressions d'un jvoyageur, Revue des Deux-Mondest

La veuve de l'avant-dernier roi de Lucknao, belle et noble héroïne, l'admiration de son peuple, a été renfermée dans la forteresse de Qianar pour s'être montrée digne du trône. Les Amîrs du Scinde, en récompense de l'hpspitalité qu ils avaient accordée à Burns, sont aujourd'hui prisonniers dans une forteresse du Bengale. Enfin le dernier roi d'Aoude, après avoir été détrôné sans même rombre d'un prétexte, vient d'être jeté comme un malfaiteur dans les donjons de Calcutta.

Toutes les anciennes faiïiilles royales de l'Inde sont ou privées de leur liberté ou réduites à un état de pénurie extrême. La Compagnie a dissipé leurs richesses, envahi leurs territoires et forcé les héritiers légitimes à quitter le trône ou à disparaître derrière les rideaux du harem, pour mettre à leur place des créatures qu'elle oblige pour ainsi dire à opprimer les populations, afin de les préparer à passer plus aisément sous le joug britannique.

Voilà le repos, l'aisance, la liberté et le bonheur dont rinde a joui jusqu'à présent sous les lois du peuple qui se prétend le plus libéral, le plus civilisé et le plus philanthrope de la terre.

Mais rinde a-t-elle au moins quelque espoir d'améliolalion dans l'avenir? Cela est douteux : cependant l'insurrection de 1857 aura été un avertissement ; et puis le gouvernement anglais semble comprendre aujourd'hui la nécessilé de développer les ressources de l'Inde, au moins quant à la production des matières premières, qu'il devient de plus en plus difficile de se procurer en Europe.

D'après les conclusions de la nouvelle charte, qui font peser sur l'Inde le solde des dividendes sur les actions primitives de la Compagnie avec d'autres charges encore ' dont le cahier se monte, comme nous l'avons vu au cha-

AVANT ET APUÈS L'INSURBECTION. I(i5

pitre des dépenses, à 3,645,980 livres sterling payables en Angleterre; en ajoutant encore à ce déboursé les éco nomies sur leurs énormes revenus, que les employés civils et militaires, les marchands et les planteurs font passer chaque année dans la métropole, on ne saurait estimer le capital retiré annuellement de F Inde à moins de qiialre ou cinq millions sterling (100 ou 125 millions de francs), capital qui en sort pour n y jamais rentrer, puisque Tintroduction forcée des marchandises anglaises dans la colonie et Texcliision des produits indiens bruts ou manufacturés des ports de la métropole déîournent tous les courants qui pourraient le ramener.

Montgomery-Martin a calculé que le capital retiré de la circulation dans l'Inde, depuis cinquante ans, se monle à 100 millions de livres sterling ou à 2,500,000,000 do francs. Aucun pays, quels que puissent être la richesse de son territoire, la fertilité de ses ressources, l'industrie et le nombre de sa population, ne peut résister longtemps à l'épuisement qui sera le résultat nécessaire d'un écoulement aussi constant, aussi rapide et aussi irréparable de toutes ses forces vitales.

Montgomery-Martin calcule que, toutes déductions faites, la quantité absolue de métaux précieux exportés en Angleterre, uniquement pour le compte du gouvernement de la Compagnie entre les années 1811 et 1834, se montait à 7,976,819 Hvres sterling (200 milhons de francs), ce qui n'était qu'une faible proportion de la quantité exportée comme marchandise pour le compte des individus.

La situation de l'Inde, dit Montgomery-Martin, peut être comparée à celle d'un individu qui serait privé do nouiTiture et au(|«el on retirerait journellement du san

4G0 L'INDE ANGLAISE AYANT ET APUÈS L'INSURUECTION.

par des saignées. Que doit-il atlendre? L'atrophie, les convulsions, la mort? The sUtiation of India may be compared to thatofan individualdeprivedof nutriment ^ ijH from whoni a poi'tion of the circtdating fluid is dayiy tibstracted,, The resuit is atrophy, convulsions, death.

Ce système a eu pour dernier résultat le phénomène vraiment prodigieux que nous observons aujourd'hui dans toute l'Europe et même en Amérique. Tout d'un coup, le vide s'étant fait dans l'Inde par la disparition presque totale du numéraire, il a fallu, pour faire aller le commerce qui se trouvait ainsi paralysé, faire, depuis environ cinq ans, de l'Angleterre vers l'hide, des exportations continuelles de matières d'or et d'argent, de manière à amener par cet écoulement continuel une gêne extrême sur tous les marchés de l'Europe. La consomipation aiuiuelle des métaux précieux, depuis cinq ans, a été en moyenne :

Au Bengale i, 396,521 liv. slcil.

A Bombay l,5f«,915

A Madras 500,000

En somme. . 3.295,434

C'est-à-dire qu'il a fallu envoyer en moyenne pour environ 80 miUions de francs, en lingots d'or et d'argent, annuellement depuis plus de cinq ans; et, dans le cours de l'année 1856-57, on a envoyé pour plus de C millions sterling, principalement en pièces de cinq francs achetées en France.

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